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L’Edito de Lud – Sur l’invasion des immigrés-étrangers (on ne sait plus)…

Ce mardi 17 septembre 2019, sur BFMTV-RMC, chez J.-J. Bourdin, Marine Le Pen a commenté les propos du Président Emmanuel Macron sur l’immigration : « L’année dernière, 350 000 entrées légales sur le territoire. […] Ca veut dire qu’à ce rythme-là, à la fin de son mandat, 2 millions d’étrangers, légalement, seront entrés sur le territoire. Et je ne parle pas des illégaux qui sont innombrables. » Que de confusions…

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E. Macron évoque l’ « immigration » (donc : les « immigrés » arrivant sur le territoire), M. Le Pen commence par évoquer les « entrées légales » puis utilise le mot d’ « étrangers ». Le problème, c’est que ce sont trois catégories différentes…

 

On va commencer par la phrase, stricto sensu, de M. Le Pen. Que signifie 350 000 entrées légales ? Selon l’Insee, en 2017, 370 000 personnes sont arrivées en France (figure 1). Décortiquons ce chiffre (figure 2).

Parmi ces 370 000 personnes, 23 % sont des personnes nées en France, 6 % sont des personnes nées françaises à l’étranger. Autrement dit, 29 %, presque un tiers, sont des non immigrés, ce qui représente 107 300 personnes. Il reste donc 262 700 immigrés (71 %). Parmi ces immigrés entrants, 92 500 personnes viennent d’Europe (25 %), 29 600 viennent d’Amérique et Océanie (8 %), 44 400 personnes viennent d’Asie (12 %), 96 200 personnes viennent d’Afrique (26 %). M. Le Pen se trompe donc lorsqu’elle assimile toutes les entrées sur le territoire à des entrées d’étrangers (elle se trompe, en première approximation, de 29 %, presque un tiers).

 

Mais, en n’évoquant que les personnes qui entrent sur le territoire, on oublie qu’il y en a aussi qui sortent (des Français qui s’expatrient, mais aussi des étrangers qui partent) (figure 1). (suite…)



L’Edito de Lud le Scribouillard #022 Macronie et politique : la destruction du langage
8 avril, 2019, 18:52
Classé dans : La Société en question(s)

 

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Ce week-end encore a été émaillé de violences. On se demande pourquoi ces Gilets jaunes manifestent encore, ils cherchent vraiment la bagarre : ennemis de la Démocratie, de la République, de la Presse, de la Vérité, et tant d’autres tares…

Selon le Ministre de l’Intérieur C. Castaner, « les fautes [des policiers] sont marginales » (04/04). Plus tôt, il rappelait : « Moi, je ne connais aucun policier, aucun gendarme qui ait attaqué des gilets jaunes. » (14/01). Un rappel, parmi cent : le 12/01, un gamin de 14 ans, qui ne manifestait même pas, a perdu un oeil d’un tir de LBD40 à vingt mètres… Comme le rappelait à juste titre l’économiste Frédéric Lordon le 14/03 : « [...] vous avez fait du peuple un ennemi de l’Etat [...], vous lui faites la guerre, avec des armes de guerre, et des blessures de guerre. » [Lire - ou plutôt regarder - les nombreux témoignages compilés par votre serviteur dans un récent billet de blog]

Doit-on en conclure que le Ministre ment ? Qu’il est ignorant des actes de ceux dont il est le Ministre ? Gageons qu’il est sincère, ce qui est encore plus grave… pour la démocratie ! Voici un montage intéressant qui, normalement, rafraîchit les mémoires :

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Pour rappel, c’est le même Ministre, C. Castaner, qui, il y a quelques jours, en tapant dans le dos de Matteo Salvini, a qualifié les ONG qui viennent en aide aux migrants en Méditerranée de « complices des passeurs » (05/04), dans les mêmes termes qu’une organisation d’extrême-droite, Génération Identitaire (qui, depuis, a fait de C. Castaner un membre d’honneur de son organisation).

Le 26/02, le Premier Ministre E. Philippe et la Ministre du Travail M. Pénicaud affirmaient qu’avec les règles actuelles de l’assurance chômage, « un demandeur d’emploi sur cinq » percevait une allocation mensuelle supérieure à son salaire mensuel moyen. Las : le 29/03, le Pôle Emploi sort une fiche-méthode pour comprendre d’où sort ce chiffre. Évidemment, l’indicateur retenu est farfelu

Après l’annonce de l’augmentation vertigineuse des frais d’inscription universitaire pour les étudiants extra-communautaires, deux professeurs à l’Université de Lorraine ont montré que le Ministère de l’Enseignement supérieur avait manipulé les chiffres de Campus France.

Le 25/03, le Président de la République E. Macron affirme que Geneviève Legay, militante Attac gravement blessée lors des manifestations de Gilets Jaunes, « n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre ». Le 29/03, le Procureur de la République de Nice affirme finalement le contraire.

Fin mars, des révélations viennent entacher une Présidence décidément exemplaire : I. Emelien, conseiller spécial du Président de la République E. Macron (depuis démissionnaire), a bidouillé et diffusé une vidéo bidon visant à disculper, ou, à tout le moins, à atténuer la responsabilité d’A. Benalla dans les événements de la Contrescarpe.

On pourrait poursuivre ainsi ad vitam aeternam… Le 31/03, S. Ndiaye est nommée Porte-parole du gouvernement. Une phrase qu’elle a prononcée en juillet 2017 ressort : elle a ainsi affirmé « [assumer] mentir pour protéger le Président de la République ». Devant la polémique, elle dit que cette phrase est sortie de son contexte. Pour la défendre, le député LREM P. Vignal affirme, lui : « S’il faut dire la vérité aux Français, c’est dix ans de sang et de larmes. » Il est donc justifié de mentir aux Français…

Je rappelle les propos du Président E. Macron lors de ses vœux pour l’année 2019 : « D’abord, un vœu de vérité. Oui. Nous souhaiter, en 2019, de ne pas oublier qu’on ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés. »

Le 14/03, à la Bourse du Travail, l’économiste F. Lordon éructe sur le langage :

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Je paraphrase, pour éviter d’alourdir encore un billet déjà long comme le bras. Que dit-il ? Que le langage permet de mettre des mots sur des choses, donc de les penser, de les réfléchir, d’en discuter (de ces choses). Si les mots viennent à signifier le contraire des choses qu’ils sont censés réfléchir, alors on ne peut plus penser les choses, on ne peut plus discuter des choses. C’est l’annihilation du politique. Et quand les gens ne peuvent plus utiliser les mots pour penser les choses, donc pour les changer, ils risquent d’utiliser d’autres moyens moins pacifiques pour les changer, ces choses.

Monsieur Macron, il est grand temps de partir, « rendez les clés ! »

 

 



Revue Timult. Les trois pieds de la transformation sociale

 

Depuis très longtemps, je fouine dans les magazines, la presse, les revues. Une petite obsession personnelle. Évidemment, avec le temps, mon regard s’affine, je sais mieux chercher, même si je ne sais pas toujours ce que je cherche.

Il y a quelques années, j’ai découvert la librairie Quilombo, au 23 rue Voltaire, dans le 11e arrondissement de Paris, un lieu de rencontre et d’informations sur les luttes, l’actualité militante et contre-culturelle, avec un catalogue très riche, très pointu, très varié. Incontournable. Plus récemment, j’ai découvert la librairie Publico, sise au 145 rue Amelot, également dans le 11e arrondissement de Paris, qui fait la part belle aux idées et aux actions libertaires et anarchistes. Incontournable également.

C’est chez Publico que j’ai trouvé, en ne cherchant rien de particulier, la revue N’Autre Ecole par exemple, ainsi que la revue Timult. Voilà comment cette dernière se présente : « Une revue qui parle de luttes sociales et d’aspirations à changer le monde. Une revue qui explore de nouvelles façons de faire de la théorie politique, en imbriquant les récits de vie, les émotions et les analyses, en expérimentant des manières d’écrire, d’inviter à l’écriture (ateliers et écritures collectives…). Une revue pour être plus fort-e-s et plus habiles face aux oppressions, et aussi pour nous faire plaisir ! » Le numéro que je me suis procuré est le n° 10, sorti en mars 2018, toujours disponible.

 

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Me voyant intrigué, le taulier chez Publico m’explique que la revue est basée à Grenoble, qu’ils pratiquent beaucoup l’écriture collective et les ateliers d’écriture pour ceux qui ne sont pas habitués à écrire, qu’ils tentent des trucs, et que c’est foutrement bien. Bingo ! A la lecture, ça fourmille, ça interpelle, c’est jubilatoire. Je souhaite partager ici un article extrêmement stimulant écrit par les chacales dorées, dans ce n° 10, qui m’a beaucoup fait réfléchir, car depuis un moment, la question politique sur laquelle je bute sans cesse, c’est celle de l’action politique. Bonne lecture !

N. B. : J’ai reproduit le dessin qui figure dans l’article, car je ne voulais pas trop abîmer mon exemplaire déjà bien entamé en le tordant pour un scan, et aussi parce que j’avais envie de dessiner.

________________

 

Des fois dans ce monde on bloque.

Des fois quand on bloque on peut se poser, parler avec des ami-es, des camarades. Et ça nous fait avancer, ça nous emmène ailleurs. Ce jour-là, nous étions cinq, un groupe précis, quatre personnes dans la trentaine et une frisant les quatre-vingt. Assignées femmes. L’une vivant avec un salaire, les autres au rsa ou de la retraite. Habitant en collectif, parfois en colocation. Certaines très impliquées dans le monde militant, d’autres beaucoup moins… Bref, un groupe de travail, quelques amies.

Horizons bouchés, ça trépigne. On creuse, on fouille, on démêle à l’aveugle. (suite…)



« Je comprends la violence des Gilets Jaunes… » Les sciences sociales concurrencées par la pensée magique
25 février, 2019, 17:13
Classé dans : Histoire de la Pensée,La Société en question(s)

 

Plus de trois mois de mobilisation pour les Gilets Jaunes… Et que de polémiques ! Aujourd’hui, j’aimerais revenir sur une séquence extrêmement instructive qui en dit beaucoup aussi sur certains impensés du débat public.

Résumé

Les émissions télévisées de débat « à chaud » donnent souvent à voir une multitude d’impensés du débat public. Le décryptage de l’une d’entre elles, dans laquelle l’un des invités est sommé de comparaître après avoir affirmé qu’il « comprenait la violence des Gilets Jaunes », permet, outre un rappel bourdieusien de la fabrique de l’opinion à la télévision, de rappeler que les sciences sociales et leurs fondements épistémologiques très solides, s’ils étaient largement diffusés, nous aideraient à sortir de certaines apories. En effet, enseigner les sciences sociales (car l’auteur est enseignant) oblige à établir une distinction stricte entre « comprendre » et « juger », en exploitant notamment la notion de « neutralité axiologique » (wertfreiheit) de Max Weber. Cette distinction patiemment fondée, et largement diffusée, permettrait, comme le souhaitait Émile Durkheim, de sortir de la pensée magique en ce qui concerne les choses sociales, et ainsi, de renforcer le caractère démocratique de nos sociétés par une compréhension approfondie et complexe des phénomènes et comportements sociaux.

Christophe Dettinger Black Lines Sociologie

[Photographie d’une partie de la fresque réalisée par le collectif Black Lines Rue d’Aubervilliers, Paris, dans laquelle j’ai ajouté une formule de Pierre Bourdieu, que Pierre Carles a utilisée pour nommer l’un de ses films : La Sociologie est un sport de combat]

 

Décryptage d’une émission de débat « à chaud »

 

Le lundi 7 janvier 2019, la journaliste Sonia Mabrouk reçoit, dans son émission de débat Les Voix de l’Info diffusée sur CNews, Laurence Marchand-Taillade (présidente du mouvement Forces Laïques), Vincent Cespedes (philosophe), François Pupponi (député Territoire et Liberté du Val d’Oise et président de l’association Villes et banlieues d’Île-de-France), Marie-Virginie Klein (communicante au cabinet Tilder), Thibault Lanxade (entrepreneur et PDG du groupe Jouve) et Driss Aït Youssef (président de l’Institut Léonard de Vinci).

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La journaliste ouvre son émission avec un choix de thèmes, et de mots pour les présenter, bien particuliers : elle parle en effet d’ « ultraviolence observée désormais tous les samedis », de « gangrène de la violence », puis évoque LE sujet de ce début de semaine, l’ancien boxeur, en ces termes « volonté d’en découdre avec la police », etc. Le ton est donné.

Après avoir diffusé (suite…)



Gilets Jaunes & violences policières
27 janvier, 2019, 13:41
Classé dans : La Société en question(s)

 

Hier, 26 janvier 2019, lors de l’Acte XI des Gilets Jaunes, Jérôme Rodrigues, l’une des figures du mouvement, a été blessé gravement à l’oeil sur la Place de la Bastille. Ces blessures sont monnaie courante depuis le début du mouvement.

capture-decran-2019-01-26-a-18-06-25Photo : Zakaria Abdelkafi/AFP

 

Plus de deux mois après le déclenchement d’un mouvement social soudain et d’ampleur, alors que le mouvement se poursuit, nous sommes abreuvés d’informations et de documents, à tel point qu’il peut être très difficile d’y voir plus clair pour tout un chacun, c’est-à-dire d’y voir plus clair au-delà de ses propres représentations. J’ai sélectionné plusieurs documents, sélection partielle évidemment, qui obligent à prendre un peu de temps pour comprendre. Car c’est bien cela qui nous manque : du temps pour comprendre, pour prendre du recul, à la fois sur la masse d’infos (et d’intox, d’imprécisions, de fake news, de mensonges, de propagande, etc.) et sur nos propres représentations, afin de suspendre notre jugement – non pour se retirer du monde, mais pour affiner ce jugement.

Le premier document est une émission de Mediapart datée du 16 janvier 2019, avec Karl Laske (journaliste à Mediapart), Antoine Boudinet (amputé d’une main), Dominique Rodtchenki Pontonnier (mère d’un blessé à la main), Lola Villabriga (blessée au visage) et Anaëlle (secouriste volontaire – street medics).

Le deuxième document est une émission de France Culture datée, elle aussi, du 16 janvier 2019 (L’invité des matins), avec David Dufresne (écrivain et journaliste) et Hélène L’Heuillet (philosophe et psychanalyste).

Le troisième document est une émission « Facebook Live » de Brut, datée du 18 janvier 2019, dans laquelle David Dufresne revient sur les violences policières.

Le quatrième document est un entretien du Media avec David Dufresne datée du 7 janvier 2019.

Le dernier document est un entretien du Media daté du 17 janvier 2019 avec le policier Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat de police VIGI.

Bonne écoute !

 

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EDIT : Un reportage très intéressant et très poignant du média Le Vent Se Lève, daté du 27 février 2019, réalisé par Salomé Saqué, Louis Scocard et Antoine Dézert :

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L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #021 Les dépenses publiques de Macron

 

Cela fait très longtemps que ma plume est restée muette. Ma vie est bien remplie. Et puis, il faut l’avouer : avec l’élection d’Emmanuel Macron, ça va encore plus vite qu’avec Sarkozy. Je veux dire : même pas le temps de décrypter une connerie ou une insulte qu’une autre sort. Il ne peut pas s’en empêcher, le mec ; et quand il faiblit un peu, beaucoup sont prêts à prendre sa place : des ministres lèche-cul, des députés godillots, des éditorialistes en pâmoison.

J’ai décidé pour ce billet de commenter quelques conneries (d’aucuns auraient écrit « fake news ») que notre Président de la République a prononcées lors de ses vœux aux Français le 31 décembre 2018. J’ai du mérite : beaucoup de mes proches m’ont avoué n’avoir pas eu la force d’aller au bout des seize minutes. Mais ce billet ne sera pas exhaustif, j’en ai bien peur. Je me contenterai de relever une belle grosse bouse bourde, mais le discours en est truffées !

838_forbesUne de Forbes, 31 mai 2018

Je propose à tous les lecteurs – et j’en suis désolé par avance – de bien vouloir revoir ses seize longues minutes, non pour infliger gratuitement d’atroces souffrances, non, je ne suis pas aussi pervers, mais simplement pour que tous les fans absolus de Manu ne crient pas à la déformation des propos et à la sortie du « contexte », vous savez, ce fameux contexte…

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Première piste à relever : « Nous surmonterons ensemble les égoïsmes nationaux, les intérêts particuliers et les obscurantismes. » (4′)

Une autre, une belle, celle-là, faudra la ressortir : « Le capitalisme ultra-libéral et financier, trop souvent guidé par le court terme et l’avidité de quelques-uns, va vers sa fin. » (4’41 ») (Mais peut-être a-t-il voulu dire « vers sa faim » ?) (suite…)



Dorothea Lange, Migrant mother, 1936

 

La période de l’entre-deux-guerres me poursuit, on pourrait même dire qu’elle me hante. Je l’ai croisée à l’adolescence, à travers le récit enflammé des grands gangsters de ces années-là, les Charlie Luciano, Meyer Lansky, Bugsy Siegel, Frank Costello, Lepke Buchalter, Al Capone, ainsi que les John Dillinger, les Bonnie Parker & Clyde Barrow, etc. Je me suis nourri de cette période, à la fin du collège et au lycée, elle a excité ma curiosité. Un moment fondateur de mon goût particulier pour l’histoire contemporaine, celle qui commence à la fin de la Grande Guerre, l’histoire du XXe siècle. Cette période, j’y suis revenu à travers un mémoire de master, dont j’avais choisi le sujet : la crise de 1929. J’ai adoré effectué ce travail, notamment parce que ça m’obligeait à creuser une facette de cette histoire que je maîtrisais moins, celle des mécanismes économiques, sociologiques, politiques qui lient inextricablement la Grande Guerre à la Grande dépression, la misère des paysans à la bulle spéculative, le Traité de Versailles à l’austérité allemande, la Grande dépression à la Deuxième Guerre mondiale, etc. Entre mon adolescence et aujourd’hui, j’ai picoré dans la culture et, ce faisant, je comprends de mieux en mieux cette histoire. La lecture du formidable Hard Times de Studs Terkel m’a replongé, l’an dernier, dans cette Grande dépression. Une réédition des éditions Amsterdam illustrée de plusieurs dizaines des photos que Dorothea Lange prit pour la Farm Security Administration dans les années 1930. Et ce mois-ci, novembre 2018, le musée du Jeu de Paume décide de consacrer une exposition riche et minutieuse à Dorothea Lange, sous l’intitulé : « Politiques du visible ». Et c’est par l’entremise de ma grande amie Pascale, collègue géniale de littérature, que je me retrouve, mardi soir, en sa si charmante compagnie, au milieu de l’expo, bouleversé par ces photographies.

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Le capitalisme, les inégalités, la mondialisation, tout ça raconté en 12 minutes. L’Île aux fleurs, J. Furtado, 1989

 

Il y a quelques mois, l’une de mes anciennes élèves de terminale ES m’a envoyé une vidéo, via les réseaux sociaux, en indiquant que cela pouvait me plaire. Une vidéo réalisée par le documentariste Jean-Gabriel Periot en 2012, dans le cadre du projet 100jours : cent documentaires diffusés au rythme d’un film par jour, pendant les 100 jours précédant le deuxième tour de l’élection présidentielle (2012), « pour essayer de construire un autre rapport au politique ». Voilà l’ovni (à noter qu’il y a des images pornos représentées là-dedans) :

Alors, engagé ou cynique ? Peut-être un peu des deux : on sent tout l’engagement ambivalent de quelqu’un qui n’a connu qu’un pays « en crise » (né après la fin des Trente glorieuses), une sorte de nihilisme politique a-partisan, qui souhaite changer le monde merdique dans lequel on vit (c’est le soldat Guignol qui, en voix-off, à la fin de Full Metal Jacket, de Stanley Kubrick, dit : « Je vis dans un monde merdique, ça oui ! Mais je suis vivant. Et je n’ai pas peur. »), mais un engagement sublimé par la culture Hara Kiri, L’Echo des Savanes, Groland, Les Nuls, l’entarteur belge !

En m’interrogeant sur ce que je venais de voir, je me suis vite rendu compte que cette création était une sorte d’hommage impertinent à un grand court-métrage documentaire de 1989 intitulé Ilha das flores (L’Île aux fleurs), réalisé par le brésilien Jorge Furtado, qui a remporté plusieurs prix pour ce film.

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Je ne connaissais pas ce truc. Et j’ai découvert un documentaire génial, acéré, sans concession, engagé jusqu’au bout des ongles, mais pas pontifiant, pas lénifiant, pas emmerdant. Un engagement qui ne te dit pas quoi faire, mais qui t’interroge, en profondeur, sur ce que toi, tu veux et peux faire pour changer le monde. Un truc qui te met face à tes responsabilités d’être humain (qui a la particularité d’avoir un pouce préhenseur et le télé-encéphalogramme hautement développé), un peu comme le formidable Tell Me Lies de Peter Brook (dont j’aurais certainement l’occasion de reparler). Voilà ce petit bijou que je recommande vivement à tout le monde. Enjoy !

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Merci Chloé !



La Dictature du prolétariat, c’est quoi ? Par Daniel Bensaïd

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Encore une fois, je souhaite partager ici un extrait d’un beau texte de synthèse de Daniel Bensaïd, philosophe et dirigeant historique de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) devenue Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) en 2009. Dans une nouvelle édition enrichie de La Guerre civile en France, pamphlet publié par Karl Marx en 1871, que publie les éditions La Fabrique en 2008 sous le titre Inventer l’inconnu, Daniel Bensaïd a rédigé un texte intitulé « Politiques de Marx », précédant les textes et correspondances autour de la Commune entre Karl Marx et Friedrich Engels, entre autres. Lecteur anecdotique de Marx, disposant d’une connaissance approximative de la période qui va de la Révolution française jusqu’au début du XXe siècle, j’ai littéralement dévoré cet opuscule à l’automne dernier. Dans ce texte, Daniel Bensaïd revient notamment sur la notion terriblement ambiguë de « dictature du prolétariat », qui a tant fait couler d’encre. Je reproduis ici le paragraphe intégral.

 

 

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La Commune, donc, comme forme enfin trouvée de l’émancipation, ou de la dictature du prolétariat, ou des deux, indissociablement ? C’est ce que proclame Engels, vingt ans après, en conclusion de son introduction, datée précisément du 18 mars 1891, à La Guerre civile en France : « Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. »

Il vaut en effet la peine d’y regarder de plus près. Le mot « dictature », au XIXe siècle, évoque encore la vertueuse institution romaine d’un pouvoir d’exception, dûment mandaté et limité dans le temps pour faire face à une situation d’urgence. Il s’oppose à l’arbitraire de la « tyrannie ». C’est en ce sens que Marx le reprend dans Les Luttes de classes en France, après avoir cité son propre article du 29 juin 1848, publié dans la Nouvelle Gazette rhénane au lendemain même des massacres. (suite…)



Loyautés radicales et « intolérance à l’ambiguïté », par le sociologue Fabien Truong
28 décembre, 2017, 16:35
Classé dans : La Société en question(s)

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Parfois, je partage des textes sur ce blog, des textes longs, de penseurs parfois pas très faciles d’accès. J’ai ainsi déjà publié des passages de Jacques Rancière et de Pierre Bourdieu, un essai de Jack London, et l’introduction d’une longue enquête sur l’islamophobie. Aujourd’hui, je souhaiterais partager l’épilogue d’un ouvrage qui vient de sortir, Loyautés radicales. L’Islam et les « mauvais garçons » de la Nation, publié en octobre 2017 aux éditions La Découverte (présentation ici). C’est une enquête réalisée par le sociologue Fabien Truong, qui a suivi le parcours de plusieurs « jeunes de banlieue » (syntagme « inaudible », enfermant, « stigmatisant » pour le sociologue lui-même, auteur en 2010 d’une tribune dans Libération : « Le « jeune de banlieue » n’existe pas »), qui doivent faire face aux contradictions de leur monde (famille, école, Nation, marché du travail, capitalisme, virilité, spiritualité, etc.), et tente d’en expliquer le cheminement, les cheminements. Le sociologue était invité le 24 octobre 2017 à France Culture (écouter ici) pour présenter son enquête, et il a donné, le 9 février 2018, un entretien au Nouveau Magazine Littéraire. Voici une présentation rapide de l’ouvrage par l’auteur :

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J’ai découvert ce sociologue en 2015. A l’époque, je viens d’obtenir le concours, je suis alors stagiaire en sciences économiques et sociales (SES) et doit produire un mémoire. Je tombe sur le second ouvrage de Fabien Truong, Jeunesses françaises. Bac + 5 made in banlieue, qui retrace le parcours de plusieurs « jeunes de banlieue » qu’il a encadrés lorsqu’il était prof de SES, justement, du lycée à l’enseignement supérieur jusqu’à la vie active. J’y trouve beaucoup de choses intéressantes, que je réutiliserai dans mon mémoire, et dans mes activités avec mes propres élèves.

En guise de conclusion à Loyautés radicales, Fabien Truong a préféré un épilogue. Le voici en intégralité :

 

 

« Ne moralisons pas. Mais aussi ne spéculons pas trop. Disons que l’anthropologie sociale, la sociologie, l’histoire nous apprennent à voir comment la pensée humaine « chemine » ; elle arrive lentement, à travers les temps, les sociétés, leurs contacts, leurs changements, par les voies en apparence les plus hasardeuses, à s’articuler. Et travaillons à montrer comment il faut prendre conscience de nous-mêmes, pour la perfectionner, pour l’articuler encore mieux. »

Marcel MAUSS, « Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne et de « moi »", Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. LXVIII, 1938.

 

La répétition des attentats islamistes pose la question de la responsabilité. J’ai essayé d’y répondre par les moyens modestes, mais appliqués, de l’enquête et des sciences sociales. Que faire d’autre, devant un champ de ruines, à part s’efforcer de comprendre ? Dans l’urgence, certes, se protéger. Mais de qui et de quoi ?

Aujourd’hui, deux images de la menace se sont imposées : le « réseau islamiste mondialisé » et le « loup solitaire ». Elles me paraissent trompeuses. D’un côté, l’idée d’un réseau mondialisé, reliant pêle-mêle des terroristes maison, des fondamentalistes d’Afrique, du Moyen-Orient ou des États du Golfe, alimente de théories complotistes imaginant l’existence d’un financement occulte et réticulaire de la terreur et une unification politique par l’idéologie islamiste. Qu’il puisse y avoir des convergences de vues ou d’intérêts, nul n’en doute. Qu’il puisse y avoir des flux financiers entre ces protagonistes est, jusqu’à preuve du contraire, possible. Je n’en ai pour ma part pas trouvé trace. Le postulat du « réseau islamiste » insinue que la menace viendrait essentiellement de l’extérieur : « fermez les frontières » et « déchoyez de la nationalité », dit en chœur le populisme ambiant. (suite…)


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