Ce que j’en dis…
  • Accueil
  • > La Société en question(s)

La Dictature du prolétariat, c’est quoi ? Par Daniel Bensaïd

inventer-linconnu

 

 

Encore une fois, je souhaite partager ici un extrait d’un beau texte de synthèse de Daniel Bensaïd, philosophe et dirigeant historique de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) devenue Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) en 2009. Dans une nouvelle édition enrichie de La Guerre civile en France, pamphlet publié par Karl Marx en 1871, que publie les éditions La Fabrique en 2008 sous le titre Inventer l’inconnu, Daniel Bensaïd a rédigé un texte intitulé « Politiques de Marx », précédant les textes et correspondances autour de la Commune entre Karl Marx et Friedrich Engels, entre autres. Lecteur anecdotique de Marx, disposant d’une connaissance approximative de la période qui va de la Révolution française jusqu’au début du XXe siècle, j’ai littéralement dévoré cet opuscule à l’automne dernier. Dans ce texte, Daniel Bensaïd revient notamment sur la notion terriblement ambiguë de « dictature du prolétariat », qui a tant fait couler d’encre. Je reproduis ici le paragraphe intégral.

 

 

Daniel-Benasiad-Laurie_art_full

 

La Commune, donc, comme forme enfin trouvée de l’émancipation, ou de la dictature du prolétariat, ou des deux, indissociablement ? C’est ce que proclame Engels, vingt ans après, en conclusion de son introduction, datée précisément du 18 mars 1891, à La Guerre civile en France : « Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. »

Il vaut en effet la peine d’y regarder de plus près. Le mot « dictature », au XIXe siècle, évoque encore la vertueuse institution romaine d’un pouvoir d’exception, dûment mandaté et limité dans le temps pour faire face à une situation d’urgence. Il s’oppose à l’arbitraire de la « tyrannie ». C’est en ce sens que Marx le reprend dans Les Luttes de classes en France, après avoir cité son propre article du 29 juin 1848, publié dans la Nouvelle Gazette rhénane au lendemain même des massacres. (suite…)



Loyautés radicales et « intolérance à l’ambiguïté », par le sociologue Fabien Truong
28 décembre, 2017, 16:35
Classé dans : La Société en question(s)

FT Loyautes

 

Parfois, je partage des textes sur ce blog, des textes longs, de penseurs parfois pas très faciles d’accès. J’ai ainsi déjà publié des passages de Jacques Rancière et de Pierre Bourdieu, un essai de Jack London, et l’introduction d’une longue enquête sur l’islamophobie. Aujourd’hui, je souhaiterais partager l’épilogue d’un ouvrage qui vient de sortir, Loyautés radicales. L’Islam et les « mauvais garçons » de la Nation, publié en octobre 2017 aux éditions La Découverte (présentation ici). C’est une enquête réalisée par le sociologue Fabien Truong, qui a suivi le parcours de plusieurs « jeunes de banlieue » (syntagme « inaudible », enfermant, « stigmatisant » pour le sociologue lui-même, auteur en 2010 d’une tribune dans Libération : « Le « jeune de banlieue » n’existe pas »), qui doivent faire face aux contradictions de leur monde (famille, école, Nation, marché du travail, capitalisme, virilité, spiritualité, etc.), et tente d’en expliquer le cheminement, les cheminements. Le sociologue était invité le 24 octobre 2017 à France Culture (écouter ici) pour présenter son enquête, et il a donné, le 9 février 2018, un entretien au Nouveau Magazine Littéraire. Voici une présentation rapide de l’ouvrage par l’auteur :

Image de prévisualisation YouTube

J’ai découvert ce sociologue en 2015. A l’époque, je viens d’obtenir le concours, je suis alors stagiaire en sciences économiques et sociales (SES) et doit produire un mémoire. Je tombe sur le second ouvrage de Fabien Truong, Jeunesses françaises. Bac + 5 made in banlieue, qui retrace le parcours de plusieurs « jeunes de banlieue » qu’il a encadrés lorsqu’il était prof de SES, justement, du lycée à l’enseignement supérieur jusqu’à la vie active. J’y trouve beaucoup de choses intéressantes, que je réutiliserai dans mon mémoire, et dans mes activités avec mes propres élèves.

En guise de conclusion à Loyautés radicales, Fabien Truong a préféré un épilogue. Le voici en intégralité :

 

 

« Ne moralisons pas. Mais aussi ne spéculons pas trop. Disons que l’anthropologie sociale, la sociologie, l’histoire nous apprennent à voir comment la pensée humaine « chemine » ; elle arrive lentement, à travers les temps, les sociétés, leurs contacts, leurs changements, par les voies en apparence les plus hasardeuses, à s’articuler. Et travaillons à montrer comment il faut prendre conscience de nous-mêmes, pour la perfectionner, pour l’articuler encore mieux. »

Marcel MAUSS, « Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne et de « moi »", Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. LXVIII, 1938.

 

La répétition des attentats islamistes pose la question de la responsabilité. J’ai essayé d’y répondre par les moyens modestes, mais appliqués, de l’enquête et des sciences sociales. Que faire d’autre, devant un champ de ruines, à part s’efforcer de comprendre ? Dans l’urgence, certes, se protéger. Mais de qui et de quoi ?

Aujourd’hui, deux images de la menace se sont imposées : le « réseau islamiste mondialisé » et le « loup solitaire ». Elles me paraissent trompeuses. D’un côté, l’idée d’un réseau mondialisé, reliant pêle-mêle des terroristes maison, des fondamentalistes d’Afrique, du Moyen-Orient ou des États du Golfe, alimente de théories complotistes imaginant l’existence d’un financement occulte et réticulaire de la terreur et une unification politique par l’idéologie islamiste. Qu’il puisse y avoir des convergences de vues ou d’intérêts, nul n’en doute. Qu’il puisse y avoir des flux financiers entre ces protagonistes est, jusqu’à preuve du contraire, possible. Je n’en ai pour ma part pas trouvé trace. Le postulat du « réseau islamiste » insinue que la menace viendrait essentiellement de l’extérieur : « fermez les frontières » et « déchoyez de la nationalité », dit en chœur le populisme ambiant. (suite…)



Tu veux ma culture dans ta gueule ? #005 Trois courts-métrages
18 octobre, 2017, 21:35
Classé dans : Ca, de l'art ?,La Société en question(s)

 

Même si je n’ai pas beaucoup de temps à consacrer au blog en ce moment, ça fait trop longtemps que je n’ai rien publié. Alors, comme le guignol de Guillaume Durand, « moi, le temps, j’le prends »…

Cette fois, j’ai décidé de vous faire découvrir quelques courts-métrages que j’ai vus à la fin de mon adolescence et qui transpirent la culture que j’ingurgitais à l’époque. Il faut dire que, abonné à Canal + et à Canalsat, j’ai l’occasion d’en bouffer pas mal, du court-métrage. Je l’ai déjà écrit sur ce blog, mais à l’adolescence, j’ai l’idée, peut-être un peu saugrenue, d’enregistrer des VHS de 240 minutes entières « dans le vide », c’est-à-dire sans programmation : j’enregistre MCM ou MTV la nuit, à la recherche d’une bouteille à la mer. Je fais de même avec des chaînes comme 13e Rue, Planète, Comédie!, Paris Première ou Canal Jimmy. C’est d’ailleurs un peu comme ça, complètement par hasard, que je tombe sur The Sopranos ou Six Feet Under – mais c’est une autre histoire !

Le premier court que je présente est réalisé par Christophe Smith et Benoît Delépine en 1995, intitulé A l’arraché, l’histoire d’un voleur minable, interprété par Delépine lui-même, qui se fait rattraper par sa victime. Le film a reçu une récompense dans le cadre du festival de Gérardmer en 1996. Je ne sais plus où j’ai vu ce truc (certainement sur Canal + tard dans la nuit), mais ça m’a marqué… C’est mon frère qui m’a remis ces images dérangeantes en tête !

Image de prévisualisation YouTube

A la fin des années 1990, j’ai 15-16 ans, c’est la fin du collège, et je suis un fan de « l’humour Canal ». Je suis donc complètement happé par tout ce que font Jamel Debbouze, Gad Elmaleh, Eric & Ramzy, les Robins des bois, et tout ceux qu’ils touchent (Kader Aoun, Alain Chabat, Gérard Darmon, Omar & Fred, etc.). Je suis devenu un inconditionnel de la série H, évidemment, de nombreux sketchs de Jamel, par exemple, sont devenus cultes pour moi, je tombe complètement sous le charme du revival Chabat (les films, à commencer par Astérix et Cléopâtre, mais aussi le Burger Quizz)… Un jour, je tombe complètement par hasard sur un court-métrage de Denis Thybaud intitulé Granturismo (2000), avec Gérard Darmon, Jamel Debbouze et Zoé Félix (on y entend également les voix de Fred Testot et d’Omar Sy). A cette époque, Jamel est sur le toit du showbiz, il peut tout se permettre, en particulier cette perruque-combo cheveux-bouc ! Voilà, c’est n’imp’, mais c’est cadeau :

Image de prévisualisation YouTube

Pour terminer, je vous propose un truc chelou un peu borderline chopé complètement par hasard sur 13e Rue (je crois), que j’ai adoré. Un truc bien tordu, bien trash, bien drôle. Ca s’appelle Balibalo, réalisé par Marc Andréoni en 2002. C’est l’histoire de la rencontre entre une bagnole rempli de malfrats et un jeune scout innocent, et ça va saigner… Le réal joue Marco, et j’aime beaucoup cet acteur (il joue le psy dans Caméra Café, le directeur de la prison dans Zonzon et un malfrat dans le génial Total Western). Si vous ne connaissez pas ce court, je suis super fier de vous le faire découvrir !

Image de prévisualisation YouTube

Voilà encore un peu de ma culture dévoilée, et cette chronique ne va pas arranger mes bidons avec la bien-pensance… La bise les gens !



Tu veux ma culture dans ta gueule ? #004 Patrick Braoudé
4 mai, 2017, 17:01
Classé dans : Ca, de l'art ?,La Société en question(s)

Il y a un an à peu près, j’inaugurais une nouvelle rubrique sur ce blog, intitulée « Tu veux ma culture dans ta gueule ? », dont le titre est, je le répète, « suffisamment vague et ambivalent pour servir de prétexte et y mettre tout ce qui me fait bander culturellement ».

Après trois épisodes plus ou moins consacrés à des dessins-animés, j’ai décidé de centrer mon propos sur un artiste qui mérite, selon moi, à être davantage connu. Comme toujours, la lecture de ce papier vérifiera encore cette hypothèse, que je répète à l’envi sur ce blog : la culture prend de nombreuses formes et des chemins bien tortueux.

s_17829rg_fsa_patrick_braoude

 

À peu près à l’âge de sept ou huit ans, je tombe sur un film sur TF1, un mardi soir ou un dimanche soir. Un film que mes parents ou moi avons enregistré en VHS. Ce film s’intitule Génial mes parents divorcent ! (1990, Patrick Braoudé), et je m’en suis délecté avec régularité à l’époque. C’est l’histoire de gamins de CM2 qui se déchirent sur la situation conjugale de leurs parents respectifs ; c’est la guerre des boutons moderne, avec le stigmate du divorce en ligne de mire, et le retournement du stigmate. Patrick Braoudé, beaucoup plus tard, rappellera que ce n’était pas un sujet dérisoire, car, « à l’époque, les enfants de divorcés étaient des moutons noirs »

Image de prévisualisation YouTube

Évidemment, c’est l’identification à des jeunes un tout petit plus vieux que moi qui a joué sur l’engouement que je porte à ce film : voir ces jeunes vivre des trucs (à peu près) réalistes, drôles (certaines scènes sont terribles), pas édulcorés (les douleurs des enfants liées à un divorce, en particulier), m’a permis de m’identifier aux personnages. Et puis, il ne faut pas oublier le point essentiel : le film est filmé du point de vue des enfants. (suite…)



Pierre Bourdieu : la mystification de l’école libératrice

 

En tant que professeur de Sciences économiques et sociales (SES), j’ai dû lire un peu de Pierre Bourdieu pour affronter les programmes lorsque je suis entré dans le métier, il y a sept ans maintenant. J’y ai découvert une pensée féconde, une pensée qui bouscule, une pensée ardue pour un étudiant qui, comme moi, a une formation plus économique que sociologique (je me souviens d’un chargé de TD, en 2e année de licence, qui était littéralement féru de Pierre Bourdieu, et qui nous avait fait lire plusieurs textes dont on n’avait même pas compris le titre). Petit à petit, je me suis frotté un peu plus sérieusement à la pensée du sociologue : Les Héritiers, Sur la télévision, Questions de sociologie, une palanquée d’articles aussi, principalement issus des Actes de la recherche en sciences sociales, puis La Misère du monde, Science de la science et réflexivité, Invitation à la sociologie réflexive, Interventions, Le sociologue et l’historien. Plusieurs autres ouvrages ont été commencés : Méditations pascaliennes, Homo Academicus, Sur l’Etat en particulier. Et puis une foultitude d’essais sur Pierre Bourdieu, qu’il est illusoire de tous citer ici.

50771c9e73385a55ffdf44b77612febd

J’admire beaucoup ce grand penseur, et c’est avec une étrange fascination que, sous le coup de coude d’un enseignant-chercheur que j’ai rencontré l’an dernier, je suis nécessité à lire Jacques Rancière et, ainsi, à entendre les féroces critiques que le philosophe a émises à l’endroit du sociologue. Je dois reconnaître que cette tension entre Rancière et Bourdieu (du nom d’un formidable ouvrage de Charlotte Nordmann) est très féconde pour mon esprit fermé ! Je voudrais ici partager un texte du sociologue, publié en 1966, à propos de ce qu’il appelle l’idéologie jacobine. Bonne réflexion !

 

 

Pourquoi le système d’éducation est-il si rarement soumis à une critique radicale ? Je voudrais montrer que le radicalisme ou le terrorisme verbal dissimule le plus souvent une complicité souterraine avec la logique du système d’enseignement, les valeurs qui le soutiennent et les fonctions qu’ils remplissent objectivement. Ne s’accorde-t-on pas trop facilement pour dénoncer les insuffisances de ce système et celles-là seulement que le système d’enseignement doit aux conditions économiques et politiques de son fonctionnement ?

Dénoncer et combattre, au nom d’une surenchère d’exigences, toutes les tentatives pour transformer un système archaïque, cela est incontestablement utile, mais cela est aussi incontestablement rassurant. D’abord, on se donne les justifications du révolutionnarisme verbal en réaffirmant les exigences concernant les conditions du fonctionnement du système ; ensuite on se dispense ainsi d’examiner le fonctionnement proprement dit de ce système, d’en analyser la logique et d’en découvrir les fonctions réelles. C’est pourquoi j’ai la conviction que l’idéologie jacobine sur laquelle repose la critique traditionnelle du système d’enseignement, et aussi, il faut le dire, certaines critiques traditionnelles des réformes gouvernementales de ce système, justifient le système sous apparence de le contester en même temps qu’elles justifient dans leur conservatisme pédagogique nombre de ceux qui s’en réclament, même à l’intérieur de l’Université. (suite…)



La Parole Ouvrière (1830-1851) a des choses à nous dire sur l’élection présidentielle 2017

 

Dans les années 1970, le philosophe Jacques Rancière a déjà rompu avec le marxisme d’Althusser et entreprend une longue recherche qui le mènera à une thèse d’État en 1981. A l’époque, professeur de philosophie à l’Université de Vincennes, il décide de « [transformer son] cours de philosophie en groupe de recherche sur l’histoire ouvrière » (p. 339) et trouve son partenaire, Alain Faure, « Etudiant transfuge d’un département d’histoire » (p. 339) (qu’on ne doit pas confondre avec l’historien Alain Faure, spécialiste de la classe ouvrière à l’Université Paris 10 Nanterre). En 1976, avec cet étudiant, Jacques Rancière publie La Parole Ouvrière, une sélection de textes écrits par des prolétaires français entre 1830 et 1851. Ce livre a été réédité par les éditions La Fabrique en 2007*, et c’est une vraie libération de lire ces textes qui, non contents de signifier l’émancipation ouvrière pour les prolétaires de l’époque, amorcent également une véritable émancipation pour le lecteur du XXIe siècle, enfermé dans les contradictions et les absurdités de son siècle.

61Qv4jWe+aL

Je ne sais pas si je l’ai déjà écrit ici, mais si je me suis lancé dans l’exploration rigoureuse de la pensée de Jacques Rancière, c’est grâce à ma rencontre, l’an dernier, avec un enseignant-chercheur de l’ISP-ICP de Paris, un véritable maître ignorant qui a fait sienne la non-méthode de Rancière ; c’est lui qui m’a poussé à revenir à Rancière, que j’avais lu trop rapidement plus tôt dans ma vie ; c’est lui qui m’a obligé à comprendre Rancière par moi-même, sans me le verser tout cuit dans le bec, pratique qui est trop souvent vouée à l’échec d’ailleurs ; c’est lui qui ravive la flamme que j’ai en moi depuis ce mémoire sur la crise de 1929, rédigé en 2009, cette flamme de la recherche universitaire et du questionnement scientifique. Bon, trêve de bavardage : en ces temps troublés d’élection toute pétée, je m’en vais reproduire quelques textes issus, donc, de La Parole Ouvrière.

* Les références renvoient à l’édition de 2007.

 

A la fin de son introduction (pp. 26-27), Alain Faure introduit et cite deux textes d’époque :

 

« Espoir et désespoir mêlés dans cette réflexion d’avant le combat que prêtait l’écrivain républicain Rey-Dusseuil dans son roman Le Cloître Saint-Merri à un ouvrier insurgé de juin 1832 :

« Tout le monde ne peut pas être riche, je le sais, mais tout le monde doit vivre, je le veux !… Qui nous arrêterait ? La peur de la mort ? On n’a peur de mourir que quand on a plaisir à vivre. La mort est la seule amie du peuple, si elle vient avec une balle, elle se présente mieux qu’attendue sur un grabat… En avant, donc ! »

En écho, à seize ans de distance, cette pensée se retrouve dans la brochure d’un ouvrier supposé tranquille, Cousin-Vesseron (Nécessité de l’organisation du travail) :

« Faut-il s’étonner si des hommes, pour qui le passé et le présent n’ont que des souvenirs d’amertume d’une réalité de souffrance, jettent vers tout nouveau soleil un regard d’impatience et d’espoir ; après tout, l’ouvrier n’a rien à perdre, son sort ne saurait être pire ; il ne désire pas les bouleversements, il ne les craint pas non plus, puisqu’à chaque catastrophe il peut espérer voir cesser l’intolérable état de choses dont il est la victime et se voir débarrasser du fardeau de misère qui depuis si longtemps pèse sur lui. »

Attitude devant la mort qui nous renvoie à la mort quotidienne subie dans l’atelier et à l’avenir qui se pense et se fait à partir d’elle ; s’exprimant dans la pensée ouvrière. »

 

L’extrait suivant (pp. 37-43) provient d’un texte écrit en 1831 par l’ouvrier typographe Augustin Colin, publié dans Le Cri du peuple :

 

« [...] Nous avons secoué le joug de l’aristocratie nobiliaire pour tomber sous la domination de l’aristocratie financière, nous avons chassé nos tyrans à parchemin pour nous jeter dans les bras des despotes à millions. (suite…)



Jacques Rancière : « Election et raison démocratique »

 

Souvent,  je lis des textes, je les trouve brillants, et je ne sais pas faire autrement pour les utiliser que de les retranscrire entièrement. Voici un article du philosophe Jacques Rancière datant de 2007, penseur radical de l’égalité, que je découvre de jour en jour, et qui tiraille toujours un peu plus ma réflexion !

 

RC20150325-Maagdenhuis-Jacques-Ranciere-02-1030x686

Jacques Rancière pour un entretien à Filosofie Magazine, devant des étudiants de l’université d’Amsterdam (Maagdenhuis), mai 2015, copyrights Roger Cremers.

 

Cette élection présidentielle, comme les précédentes, donne aux médecins bénévoles ou intéressés l’occasion de reprendre l’antienne de la crise ou du malaise de la démocratie. Il y a cinq ans, ils se déchaînaient contre ces électeurs inconscients qui votaient selon leur goût personnel pour des « candidats de protestation » et non en citoyens responsables pour des « candidats de gouvernement ». Aujourd’hui, ils dénoncent l’empire des médias qui « fabrique » des présidentiables comme on lance des produits. En dénonçant ce qu’ils considèrent comme une perversion de l’élection présidentielle, ils confirment le postulat que cette élection constitue bien l’incarnation suprême du pouvoir du peuple.

L’histoire et le bon sens enseignent pourtant qu’il n’en est rien. L’élection présidentielle directe n’a pas été inventée pour consacrer le pouvoir populaire mais pour le contrecarrer. Elle est une institution monarchique, un détournement du suffrage collectif destiné à le transformer en son contraire, la soumission à un homme supérieur servant de guide à la communauté. Elle a été instituée en France en 1848 comme contrepoids à la puissance populaire. Les républicains avaient cru en limiter le risque par un mandat de quatre ans non renouvelable. Le coup d’État de Louis Napoléon fit prévaloir l’esprit monarchiste de l’institution sur sa forme républicaine. (suite…)



L’islamophobie, c’est quoi ? Un regard sociologique

 

Depuis plusieurs décennies, il fait de moins en moins bon être musulman en France – qu’on soit Français ou pas. Il y a deux ans, fouineur que je suis, je tombe sur l’excellente revue scientifique Sociologie, née quelques années auparavant, qui propose un numéro spécial sur la sociologie de l’islamophobie, dont on peut lire certains articles sur le portail Cairn (ici). C’est en étudiant cette revue que j’ai affiné mon regard scientifique sur cet objet si méconnu et passionné qu’est l’islamophobie. Je lis et entends souvent des critiques sans nuances à l’égard des musulmans et de l’islam, quand ce n’est pas parfois une franche et irraisonnée hostilité, même de la part de mes amis, critiques réservées à cette seule religion et à ces seuls croyants. Dans le numéro de Sociologie sus-cité, notamment, les politistes Abdellali Hajjat et Julien Beaugé s’intéressent au rôle du Haut Conseil à l’intégration dans la construction du « problème musulman », et le sociologue Marwan Mohammed introduit le numéro en esquissant un panorama des travaux sociologiques consacrés à ce nouveau champ de recherche qu’est l’islamophobie. Il y a quelques jours, je tombe sur un ouvrage important, que je dévore rapidement : A. Hajjat, M. Mohammed (2013), Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, « Poche », 2016. J’ai eu envie de partager avec vous l’introduction de cet ouvrage (pp.5-22), qui, je l’espère, vous donnera l’envie de prolonger la lecture. Toutefois, avant de proposer cette introduction, je souhaitais clarifier quelque chose tout de suite : le sociologue Marwan Mohammed n’est pas Marwan Muhammad. Ce dernier est un militant très actif, directeur exécutif de l’association Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) depuis mars 2016. Il n’y a aucun lien de parenté. Voilà une vidéo dans laquelle Marwan Mohammed (le sociologue, donc) est invité sur France 24 par Gauthier Rybinski en 2013 pour y présenter l’ouvrage en question :

http://www.dailymotion.com/video/x1802lq

Après cette « introduction », voici la réelle introduction de l’ouvrage co-écrit par A. Hajjat et M. Mohammed : (suite…)



L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #020

 

 

Aujourd’hui, j’ai décidé de balancer un Edito-Eco un peu particulier, dans lequel je reproduis un essai d’un immense écrivain, Jack London. Longtemps, j’ai cru que Jack London était celui qui avait écrit Croc Blanc. Entendre : celui qui n’avait écrit que Croc-Blanc. Et encore, ne l’ayant toujours pas lu, je n’avais de Croc-Blanc qu’une vague idée, certainement fausse, véhiculée par ses mièvres succédanés télévisuels : un conte pour enfants avec un chien moral qui parle (ou qui pense à voix haute), à peine plus palpitant que L’incroyable voyage…Voilà ce que je connaissais de Jack London.

Il y a quelques mois, une très chère amie, connaissant mes engagements savants et politiques, m’enjoint de lire Le Talon de fer (The Iron Heel), publié en 1908, roman dans lequel Jack London imagine une révolution socialiste aux États-Unis en 1914.

 jacklondon

J’entre dans une librairie, et cherche l’ouvrage en question, en vain. Déçu de passer pour un temps à côté d’une œuvre aussi attrayante, je décide de partir avec un autre ouvrage de l’écrivain, pour enfin le découvrir, lui et ses engagements. Après une intense comparaison entre les différents titres disponibles, mon choix se porte sur un recueil d’essais politiques et personnels, intitulé Révolution (du titre d’un essai de 1908) suivi de Guerre des classes, publié chez Libretto.

C’est l’un de ces essais que je reproduis ce jour : un texte d’une sincérité et d’une justesse incroyables, en plus d’un certain style, que, malgré la dimension très biographique, on pense avoir été écrit pour notre époque libérale et cynique ; un texte qui a digéré Marx et le marxisme, voire même Thorstein Veblen, et qui contient déjà en filigrane Karl Polanyi, Pierre Bourdieu et Frédéric Lordon. Ce texte s’intitule « Ce que la vie signifie pour moi ». Bonne réflexion ! (suite…)



L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #019

F. Hollande – enfin, surtout la vacuité idéologique qu’il incarne – n’a décidément rien compris à l’Histoire. Exposé en quatre points.

1. Haut dignitaire d’un Parti dit « Socialiste », F. Hollande s’est fait élire en 2012 sur une méprise doublée d’une conjoncture particulière : non content d’apparaître comme une force suffisante pour battre N. Sarkozy, cette apparence se double en effet d’une posture de gauche (« Mon ennemi, c’est la finance », la taxe à 75%) à défaut d’avoir véritablement un programme de gauche (équilibre des comptes publics, allègements fiscaux et aides publiques aux entreprises). A titre personnel, je pense qu’il se croit encore sincèrement socialiste ; il a simplement oublié ce que signifiait ce mot…

2. Élu de justesse au 2nd tour, sa politique économique se révèle en fait très… libérale, sur les questions de la croissance, du chômage, de l’emploi ; on l’entend même reprendre à son compte, mot pour mot, la fumeuse « loi » des débouchés de Jean-Baptiste Say ! On a pu croire à un « tournant », mais c’était passer sous silence le parcours du bonhomme (HEC, IEP, ENA, Mitterrand, J. Attali, Cour des comptes, « oui » à la Constitution européenne en 2005, etc.), du parti qu’il incarne (le tournant libéral date en fait de… 1982) et des têtes qu’il a choisies pour mener sa politique (J. Cahuzac, P. Moscovici, M. Sapin, M. Valls, F. Rebsamen, E. Macron, sans compter les conseillers et/ou amis du Président : P. Aghion, P. Lamy, H. Védrine, D. Villemot, J. Attali, P. Villin, etc.). La « gauche » ou le « socialisme » incarnés par F. Hollande ressemble finalement, malgré les spécificités nationales, au Parti démocrate de Clinton, au SPD de Schröder, au Labour de Blair et de plus en plus au reagano-thatchérisme le plus crasse…

3. En avril 2015, à la TV, F. Hollande choque tous ceux qui se trouvent à sa gauche en comparant le FN contemporain à « un trac du PCF des années 1970 ». Toute l’extrême-gauche est scandalisée, à juste titre : pas vraiment par cette saillie qui, si on analyse la citation dans son contexte, est beaucoup plus prudente qu’il n’y paraît ; mais parce que l’insidieuse indistinction entre « les » extrêmes, ramenant dos à dos ce qu’on appelle l’extrême-droite et l’extrême-gauche, est répétée comme un mantra depuis plusieurs décennies, jusque dans les programmes d’histoire, alors qu’il n’y a rien de commun entre ces deux « extrêmes » ; ils sont même antinomiques !

4. Hier, F. Hollande était à Cuba, en particulier pour faire des affaires. Il en a profité pour rencontrer Fidel Castro, lider de la Révolution cubaine en 1958, et l’a qualifiée de « rencontre de l’Histoire ». Deux propositions antithétiques. Que va faire F. Hollande chez Castro ? « Rassurer sa gauche », affirment les journalistes, comme si les idéaux de gauche étaient portés par le vieux barbu. En fait, il vient y faire des affaires. Lorsque Castro (Raul, pas Fidel) annonce l’ouverture de Cuba aux investisseurs étrangers (à l’image de la Chine des années 1980), les démocraties libérales oublient le caractère non démocratique de l’île et foncent y vendre tout un tas de cochonneries. Business is business. C’est comme se féliciter de vendre des armes au Qatar, soupçonnés de financer… le djihadisme ! Mais revenons à nos moutons, car il y a plus grave que faire du business avec des pays loin d’être de gentilles démocraties. Ce qui est grave, c’est que, d’un côté, les sociaux-libéraux, incarnés en France par le PS, décrédibilisent les idéaux progressistes portés par l’extrême-gauche actuelle en les comparant aux idéaux fascistes, alors que de l’autre, ils n’hésitent pas à commercer avec des fascistes qui se réclament de l’idéal révolutionnaire (le tampon « vu avec F. Castro » est censé valider le caractère « de gauche » de F. Hollande), mais qui sont en fait responsables de la trahison de cet idéal, avec les régimes soviétiques, chinois, nord-coréen…

Relisez cette dernière phrase au calme…

 

********************************

Lud le Scribouillard est sur Facebook et sur Twitter : like & share !


123456

Environnement TCHAD |
adminactu |
carsplus production |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | RADIO JUSTICE
| JCM
| LEMOVICE