Ce que j’en dis…

‘Chato’ Galante, communiste et démocrate, radicalement être humain

 

Le 29 mars 2020, l’homme politique Patrick Devedjian est décédé du Covid-19, et tout le monde en a parlé, en occultant son anticommunisme farouche et permanent, son engagement pour le groupe d’extrême-droite Occident et pour l’Algérie française, et les coups de barres de fer qu’il a donnés dans sa jeunesse. Non, on a plutôt loué sa grande culture, son esprit libre, son sens du bien commun, et son humanisme – non, vous ne rêvez pas. On a même entendu ce larbin de Jean-Christophe Barbier affirmer que « la mort de P. Devedjian sign[ait] un tournant dans cette épidémie », comme si les autres morts, les anonymes surtout, ne comptaient pas. 

En attendant, la veille, le 29 mars 2020, décédait une autre personnalité, du Covid-19 aussi, évidemment moins connu en France – et pour cause, il était espagnol. Il s’appelait José Maria Galante, dit ‘Chato’, dessiné ici par le journaliste italien Gianluca Costanini (lien) en 2018 : 

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Mais qui était ce Chato ? Il est né en 1948 d’un père militaire franquiste. Il suit des études d’économie et de sciences politiques et devient, à l’orée de 1967-1968, un militant du Fronte de Liberacion Popular (FLP), un groupe clandestin anti-franquiste, et membre du Sindicato Democratico de Estudiantes (un syndicat étudiant de gauche). Arrêté en 1969, torturé pendant plusieurs jours. A partir de 1971, il devient membre de la LCR espagnole, la Troskista Liga Revolucionaria, il est encore arrêté et torturé pendant plusieurs semaines par le policier Billy el Nino, aka Antonio Gonzalez Pacheco. Direction la prison. Il fait ensuite son service militaire obligatoire mais on le surveille de près, on l’enferme, et on le torture encore. Entre 1971 et 1976, il passe environ cinq ans en prison, jusqu’à l’amnistie de 1976. Candidat LCR aux élections municipales du conseil municipal de Madrid de 1979 à 1983, il poursuit son militantisme pacifique et écologique, foncièrement de gauche.

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Copyright Mark Henley

 

En 2008, il forme avec d’autres le collectif de prisonniers politiques du franquisme La Comuna, menant des actions de protestation contre la construction de logements dans l’ancienne prison de Carabanchel, où il fut enfermé. C’est à cette période qu’il recueille de plus en plus de témoignages de tortures subies pendant la dictature. Parce qu’il y a pire que quarante ans de franquisme : il y a d’abord cette loi d’oubli de 1977, qui rend impossible la poursuite des crimes du franquisme, ce qui se traduit par des pro-franquistes (des policiers, des juges, des militaires, des politiques) qui, non seulement restent à leur place, face à leurs anciens opposants, mais en plus sont décorés, récompensés, gradés. Il y a ensuite une estimation de 140 000 corps de victimes du franquisme, enterrés dans des fosses communes, dont évidemment les crimes restent impunis. Il y a enfin quarante ans qui sont passées, et que les Espagnols, ceux qui sont nés après la chute du franquisme, ont oublié. Comme une sorte de black-out. C’est cette histoire qui fait que Chato habite la même rue que son ancien bourreau… 

C’est ce combat que montre l’extraordinaire documentaire El Silencio de Otros, réalisé par Almundena Carracedo en 2018. L’an dernier, lors de la sortie française, mes collègues d’espagnol m’invitent à une séance organisée, avec nos élèves. Je connais mal l’histoire de l’Espagne, je suis disponible, j’adore mes collègues et amis, j’adore aussi mes élèves, je dis oui. Et je découvre une histoire glaçante, dont je ne soupçonnais pas grand-chose. Je découvre aussi un très beau film, avec une excellente mise en scène, des décors, une photographie, des témoignages, tout est beau. Je découvre enfin ce personnage, vieux militant toujours debout, le verbe haut, la volonté du combat, l’espoir toujours dans le regard. 

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Lors de cette séance, nous avons l’immense chance d’avoir avec nous la distributrice du film, Sophie Dulac, mais surtout Chato en personne, qui est là, en chair et en os, pour venir répondre aux questions. Il est là, et il répond avec calme, sérieux et gravité. Il est humble et droit, l’oeil vif. Dans une scène poignante du film, on le voit dans une assemblée raconter son expérience de la torture, le regard droit, la voix haute et la lèvre supérieure qui tremble. Comment il a résisté à la torture ? En imaginant que tous ses proches, sa famille, ses amis militants, le regardaient ; il ne pouvait pas les décevoir, c’était un devoir. Nous avons eu la chance de faire une photo avec lui. C’était le 28 janvier 2019. 

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Il y a quelques mois, mes collègues d’espagnol réitèrent, et j’y retourne avec une grande joie, même si Chato n’est pas là. J’assiste à ma seconde projection, et je trouve le film toujours aussi beau. Je me souviens avoir pleuré de colère et de révolte, lors des deux visionnages. Un film qui, aux dires même de Chato, constitue un « outil magnifique pour briser le pacte de silence né de la transition et ouvrir le débat à la société tout entière. » (entretien ici). 

 

Je reproduis ici l’article de Marti Caussa, du journal Viento Sur, qui a écrit un texte hommage à Chato. 

 

 

« Alors que Chato est parti, le souvenir le plus fort que j’ai de lui est sa volonté de se comporter radicalement en tant qu’être humain, c’est-à-dire en solidarité avec la lutte de tous les êtres humains pour leur émancipation. 

J’aurais pu choisir des mots plus politiques, mais en ce moment ce sont ceux qui me semblent les plus adaptés et les plus universels. Ce sont aussi des mots qui me rappellent ceux qu’il employait pour expliquer comment il avait réussi à résister à la torture par laquelle Billy el Nino et d’autres criminels ont tenté de le briser : en se criant à lui-même « Je suis un être humain ! »

Je pense que dans ces mots réside l’impératif éthique qui l’a conduit à lutter contre la dictature de Franco quand il était étudiant, à se rebeller contre le meurtre d’Enrique Ruano par la police, à militer au FLP et plus tard à la LCR, où il passé les meilleures années de sa vie. A surmonter, aussi, le désenchantement de la transition et la douleur de l’échec de la fusion entre la LCR et le MC. Et également ce qui l’a encouragé à travailler, plus tard, dans Ecologistas en accion, à impulser le collectif La Comuna, à promouvoir la « querella argentinaé  » [plainte argentine] contre les crimes du franquisme, et tant d’autres choses. 

Parce qu’il était radicalement humain, Chato était un communiste démocratique. Non seulement il ne voyait pas de contradiction entre ces deux mots, mais il pensait que l’on ne pouvait pas être radicalement l’un dans être l’autre. C’est pourquoi il était membre de la LCR et de la IVe Internationale. Il croyait fermement que l’on ne pouvait pas défendre la démocratie dans la société et, en même temps, la nier dans le parti, les syndicats ou les mouvements sociaux. C’est ce qu’il a très bien expliqué dans le chapitre qu’il a écrit pour le livre Histoire de la LCR

Ce lien entre le communisme et la démocratie le rendait peu orthodoxe pour la plupart des communistes et pour la plupart des démocrates. Mais cela lui a donné la force nécessaire, à la fois lorsqu’il était membre d’un parti et lorsqu’il n’en était pas membre, comme ces dernières années, durant lesquelles il était communiste sans parti engagé dans les mouvements sociaux. Au sein de ces derniers, il a toujours été une personne de confiance, un membre de plus de ce réseau de militants auxquels les gens font confiance, à la fois en période de montée des luttes et en période de reflux, car leur trajectoire personnelle est une assurance. C’est l’une des nombreuses choses qu’il partageait avec Justa, son grand amour et compagne de toute une vie. 

Chato écrivait bien et transmettait de la force par ses paroles, mais il a toujours dit qu’il préférait l’action aux mots. Et ce qui était frappant chez lui, c’était l’adéquation entre ses paroles et ses actes, ainsi que le fait qu’il n’essayait pas d’être une vedette et savait nous faire comprendre que la force est dans le collectif, que chacun est capable de penser par lui-même, de transmettre aux autres et d’agir collectivement. Il faisait confiance aux gens et les gens lui faisaient confiance. Parfois, un simple geste suffisait pour toucher nos cœurs et nos esprits. 

A plusieurs reprises, Chato a dit que pour résister à la torture, il avait imaginé que ses camarades, les personnes avec lesquelles il partageait des luttes, ses amis et amies, le surveillaient et qu’il ne pouvait pas les décevoir. 

Maintenant que tu es parti, mon ami, nous ferons de même : nous imaginerons que tu nous regardes, nous essaierons de ne pas te décevoir et d’agir radicalement en tant qu’être humain. 

Chaque fois que nous le pourrons, nous le ferons avec Justa, nous nous prendrons dans nos bras et nous rirons comme au bon vieux temps. » 

Marti Caussa


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