Ce que j’en dis…

L’Edito de Lud – Sur l’invasion des immigrés-étrangers (on ne sait plus)…

Ce mardi 17 septembre 2019, sur BFMTV-RMC, chez J.-J. Bourdin, Marine Le Pen a commenté les propos du Président Emmanuel Macron sur l’immigration : « L’année dernière, 350 000 entrées légales sur le territoire. […] Ca veut dire qu’à ce rythme-là, à la fin de son mandat, 2 millions d’étrangers, légalement, seront entrés sur le territoire. Et je ne parle pas des illégaux qui sont innombrables. » Que de confusions…

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E. Macron évoque l’ « immigration » (donc : les « immigrés » arrivant sur le territoire), M. Le Pen commence par évoquer les « entrées légales » puis utilise le mot d’ « étrangers ». Le problème, c’est que ce sont trois catégories différentes…

 

On va commencer par la phrase, stricto sensu, de M. Le Pen. Que signifie 350 000 entrées légales ? Selon l’Insee, en 2017, 370 000 personnes sont arrivées en France (figure 1). Décortiquons ce chiffre (figure 2).

Parmi ces 370 000 personnes, 23 % sont des personnes nées en France, 6 % sont des personnes nées françaises à l’étranger. Autrement dit, 29 %, presque un tiers, sont des non immigrés, ce qui représente 107 300 personnes. Il reste donc 262 700 immigrés (71 %). Parmi ces immigrés entrants, 92 500 personnes viennent d’Europe (25 %), 29 600 viennent d’Amérique et Océanie (8 %), 44 400 personnes viennent d’Asie (12 %), 96 200 personnes viennent d’Afrique (26 %). M. Le Pen se trompe donc lorsqu’elle assimile toutes les entrées sur le territoire à des entrées d’étrangers (elle se trompe, en première approximation, de 29 %, presque un tiers).

 

Mais, en n’évoquant que les personnes qui entrent sur le territoire, on oublie qu’il y en a aussi qui sortent (des Français qui s’expatrient, mais aussi des étrangers qui partent) (figure 1). Selon l’Insee, en 2017, 312 000 personnes sont sorties du territoire, dont 241 000 non immigrées (nées en France et nées françaises à l’étranger) (figure 3) et 71 000 immigrés (figure 4). Si on fait le solde, il y a donc 370 000 personnes qui entrent et 312 000 personnes qui sortent, c’est-à-dire un solde positif de 58 000 personnes. La baudruche continue de se dégonfler.

 

Nous pouvons faire le même constat en ne nous intéressant qu’au solde migratoire (figure 4) : en 2017, selon l’Insee, 262 000 immigrés sont arrivés légalement sur le territoire, et 71 000 sont légalement sortis, il en reste donc 191 000. Donc : en termes de flux, 191 000 immigrés de plus en France en 2017 ; c’est loin d’être une invasion. Et en termes de stocks ? Toujours selon l’Insee (figure 5), au 1er janvier 2017, la population résidant sur le territoire s’élève à 66,8 millions de personnes ; le nombre d’immigrés s’élève à 6,4 millions, c’est-à-dire 9,6 %. Les immigrés sont donc clairement en train de nous grand-remplacer ! On peut encore entrer dans le détail et observer la ventilation de ces 6,4 millions d’immigrés selon leur pays de naissance (figure 6) : 2,9 millions sont nés en Afrique, ce qui représente 45,4 % (ce qui s’explique en grande partie par le passé colonial de la France, et notamment la relative proximité avec la langue française), 2,2 millions sont nés en Europe (34,6 %), 0,9 million sont nés en Asie (14,4 %).

 

Mais au fait, doit-on dire « immigrés » ou « étrangers » ? Ce sont en fait deux choses différentes : les 6,4 millions d’immigrés sont des personnes nées étrangères à l’étranger et résidant en France (les personnes nées françaises à l’étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées comme immigrés). Les immigrés sont donc des étrangers, non ? Non : un individu né étranger à l’étranger – un immigré, donc – a pu acquérir la nationalité française. Par conséquent, les immigrés ne sont pas tous étrangers. La qualité d’ « immigré » est donc permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition. C’est le pays de naissance, et non la nationalité de naissance, qui définit l’origine géographique d’un immigré. Et à ce tarif-là, nos 6,4 millions d’immigrés en 2017 se décomposent ainsi (figure 7) : 2,4 millions ont acquis la nationalité française (ce qui représente 37,9 %), 4,0 millions d’immigrés demeurant étrangers. Si on ajoute à ces 4 millions d’immigrés étrangers les autres étrangers (c’est-à-dire en incluant les étrangers nés en France – ceux qui ont décidé de conserver la nationalité de leurs parents et non celle de leur pays de naissance, ainsi que les mineurs nés en France de parents étrangers), on atteint le nombre astronomique de… 4,7 millions d’étrangers en 2017 (figure 7), soit la fin de la civilisation française. Un étranger est donc une personne qui réside en France et ne possède pas la nationalité française. Voici un petit schéma clair et précis pour mieux se figurer les différentes situations et les volumes engagés (Insee, données 2018) :

 

 Tableau X

 

Après cet éclairage statistique, nous pouvons revenir à la phrase de M. Le Pen : i) en utilisant le chiffre des flux de personnes entrant en France (donc : en oubliant les flux de celles qui sortent ; ii) en amalgamant les flux de personnes entrant en France aux étrangers immigrés entrant en France (donc : en oubliant qu’il y a des nationaux ou des non immigrés dans ces flux) ; iii) elle laisse accroire que nous sommes face à un raz-de-marée migratoire d’étrangers-immigrés. Or, si nous regardons les stocks, les immigrés et les étrangers, respectivement, ne représentent que 9,6 % et 7,0 % de la population résidant en France en 2017.

 

M. Le Pen pourrait rétorquer : certes, mais « à ce rythme-là »… Soit : observons les évolutions de longue durée.

Selon l’Insee (figure 8), entre 1921 et 2015, le nombre d’immigrés résidant sur le territoire a été multiplié par 4,3 (passant de 1,4 à 6,2 millions), quand la part d’immigrés dans la population, sur la même période, n’a été multipliée « que » par 2,5 (passant de 3,7 % à 9,3 % de la population). Ces chiffres paraissent élevés, mais il faut relativiser : d’une part, comme on peut le constater sur le graphique, l’évolution est loin d’être linéaire, et, d’autre part, le nombre d’immigrés a augmenté de 4,8 millions en… 94 ans, soit un peu moins de 51 000 immigrés de plus par an en moyenne (une croissance du nombre d’immigrés de 1,6 % par an en moyenne).

Nous pouvons effectuer les mêmes observations pour les étrangers (figure 9). Entre 1921 et 2015, le nombre d’étrangers est passé de 1,5 millions à 4,4 millions, soit une multiplication par 2,9, quand la part d’étrangers dans la population est passée de 3,9 % à 6,7 %, soit une multiplication par 1,7. Là encore, l’évolution n’est pas linéaire (les pentes des courbes ressemblent beaucoup à celles des immigrés – rien d’anormal), mais surtout, cette évolution se fait sur presque un siècle : le nombre d’étrangers a donc augmenté de 2,9 millions environ en 94 ans, soit presque 31 000 étrangers de plus par en moyenne (une croissance du nombre d’étrangers de 1,1 % par an en moyenne). N’en déplaise à M. Le Pen, l’occupation n’est pas pour demain.

 

M. Le Pen pourrait nous rétorquer un autre argument : certes, mais par rapport à d’autres pays développés… Soit : comparons avec les pays développés. Selon Eurostat (figure 10), le nombre d’entrées légales en France en 2017 est de 370 000 personnes, comme on l’a déjà évoqué (figure 1). A titre de comparaison, l’Allemagne accueillait 917 100 personnes la même année (soit 2,5 fois plus), le Royaume-Uni en accueillait 644 200 (soit 1,7 fois plus), l’Espagne en accueillait 532 100 (soit 1,4 fois plus).

Si on observe le détail, on remarque des données différentes de ce que l’on a déjà rencontrées : selon l’Insee (figure 1), parmi 370 000 entrées légales en 2017, il y a 108 000 non immigrés (donc 262 000 immigrés) ; selon Eurostat (figure 10), parmi les 370 000 entrées légales en 2017, il y a 128 000 nationaux (donc 242 000 étrangers). Vraisemblablement, les 20 000 personnes « de nationalité française » (dans les données d’Eurostat) sont des « immigrés » (dans les données de l’Insee), puisqu’il « manque » 20 000 personnes entre les non immigrés et les nationaux ; c’est-à-dire que 20 000 immigrés en France ont obtenu la nationalité française, sont partis de France, puis y sont revenus (d’où l’entrée de 128 000 nationaux). Ils comptent toujours comme des « immigrés » car la qualité d’immigré perdure même en étant naturalisés.

Ce petit détail explicité, poursuivons la lecture des données d’Eurostat. Parmi les 370 000 personnes accueillies en France en 2017, 54,7 % sont des Français ou des étrangers citoyens d’autres États membres de l’Union Européenne (UE). A titre de comparaison, ce ratio est de 56,6 % en Allemagne, 52,2 % au Royaume-Uni, et 40,9 % en Espagne. La France ne semble donc pas dans une situation différente des autres pays et, si l’on se place du point de vue selon lequel l’arrivée d’étrangers de pays tiers est une mauvaise nouvelle, la France est même dans une position plus enviable que celle de l’Espagne.

Parmi les 242 000 étrangers accueillis en France en 2017, 30,8 % était des citoyens d’autres États membres de l’Union Européenne. A titre de comparaison, ce chiffre est de 50,1 % en Allemagne, 43,1 % au Royaume-Uni et 30,7 % en Espagne. Là encore, la France n’est pas dans une situation exceptionnelle au regard de ses voisins européens.

Cette normalité est encore plus flagrante lorsque l’on observe les données corrigées du nombre d’habitants de chaque pays (figure 11) : en 2017, le nombre de personnes entrées légalement en Irlande est de 16 ‰, la Suède est à 14 ‰, l’Espagne à 12 ‰, l’Allemagne à 11 ‰, le Royaume-Uni à 10 ‰, la France à 6 ‰ (elle occupe ainsi la 21e place dans l’UE28). Invasion ? Là encore, la réalité est plus fade que les fantasmes d’extrême-droite. Et encore : les statistiques que l’on vient de commenter comptabilisent les nationaux et les étrangers qui arrivent dans chaque pays : si l’on ne compte que le nombre d’étrangers entrés en France en 2017 pour 1 000 habitants, le chiffre ne s’élève qu’à 3,6 ‰. À titre de comparaison, le même chiffre s’élève à 9,6 ‰ pour l’Allemagne, 12,4 ‰ pour la Suède, 8,4 ‰ pour les Pays-Bas, etc.

 

Pour conclure, M. Le Pen s’est, encore une fois, sur ce sujet, prêtée, au mieux, à l’erreur grossière, au pire, au mensonge délibéré par omission. Ce qui est interroge, à propos de cette séquence, c’est la (les) raison(s) pour la(les)quelle(s) personne n’a relevé cette intox. Est-ce que, lassés, les vérificateurs de faits ne vérifient plus ce que dit l’extrême-droite ? Est-ce que cette intox, ayant été rabâchée depuis des années, des décennies, par une partie du monde politique et médiatique, passe-t-elle finalement pour vraie ? Qu’on ne se méprenne pas : c’est le bien le Président de la République, le gouvernement d’Édouard Philippe et la majorité parlementaire qui soufflent opportunément sur les braises d’une vieille lune d’extrême-droite. L’ancienne députée et ministre Aurélie Filippetti, le 18 septembre 2019, a publié un post sur Facebook sur cette question : « Prétendre combattre le RN en utilisant le même discours […] pour en fait l’installer comme le seul opposant en le renforçant. » Espérons que cette grosse ficelle ne fonctionne plus auprès des électeurs.

Bonus : Leçon inaugurale du chercheur François Héran, élu au Collège de France sur une chaire Migrations et Sociétés, prononcée le 5 avril 2018 :

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Sources

 

- (1) Insee, « En 2017, la moitié des personnes arrivées en France sont nées en Europe », Insee Focus n° 145, 20 février 2019 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3716876

- (2) Insee, « Répartition des immigrés par groupe de pays de naissance en 2018 », Chiffres clés, 25 juin 2019 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381755

- (3) Insee, « Décomposition de la population vivant en France selon le lieu de naissance et la nationalité en 2018 », Chiffres clés, 25 juin 2019 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2865118

- (4) Insee, « Immigrés, étrangers », Chiffres clés, 18 décembre 2018 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212 (je n’ai consulté la version du 19 septembre 2019 que pour le schéma explicatif inséré dans le corps du texte)

- (5) Eurostat, « Statistiques sur la migration et la population migrante », mars 2019 :https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Migration_and_migrant_population_statistics/fr

- (6) Insee, « Étrangers – Immigrés : pays de naissance et nationalités détaillées », Chiffres détaillées, 2 septembre 2019 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4197305

- (7) Insee, « L’insertion des immigrés, de l’arrivée en France au premier emploi », Insee Premières n° 1717, 7 novembre 2018 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3640742

- (8) Insee, « Étrangers – Immigrés », Insee Références TEF 2019, 26 mars 2019 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3676614

- (9) Insee, « Immigrés et descendants d’immigrés en France », Insee Références, 10 octobre 2012 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1374025

 

On trouvera également une mine de données sur le site de l’Ined.

 

 

Annexes

Figure 1

Tableau 1

Source : (1)

Figure 2

Tableau 2

Source : (1)

Figure 3

Tableau 3

Source : (1)

Figure 4

Tableau 4

Source : (1)

Figure 5

Tableau 5

Source : (1)

Figure 6

Tableau 6

Source : (2)

Figure 7

Tableau 7

Source : (3)

Figure 8

Tableau 8

Source : (4)

Figure 9

Tableau 9

Source : (4)

Figure 10

Immigration_par_nationalité,_2017_FP2019-fr

Source : (5)

Figure 11

Immigrants,_2017_(par_1_000_habitants)_FP2019-fr

Source (5)


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