Ce que j’en dis…

Revue Timult. Les trois pieds de la transformation sociale

 

Depuis très longtemps, je fouine dans les magazines, la presse, les revues. Une petite obsession personnelle. Évidemment, avec le temps, mon regard s’affine, je sais mieux chercher, même si je ne sais pas toujours ce que je cherche.

Il y a quelques années, j’ai découvert la librairie Quilombo, au 23 rue Voltaire, dans le 11e arrondissement de Paris, un lieu de rencontre et d’informations sur les luttes, l’actualité militante et contre-culturelle, avec un catalogue très riche, très pointu, très varié. Incontournable. Plus récemment, j’ai découvert la librairie Publico, sise au 145 rue Amelot, également dans le 11e arrondissement de Paris, qui fait la part belle aux idées et aux actions libertaires et anarchistes. Incontournable également.

C’est chez Publico que j’ai trouvé, en ne cherchant rien de particulier, la revue N’Autre Ecole par exemple, ainsi que la revue Timult. Voilà comment cette dernière se présente : « Une revue qui parle de luttes sociales et d’aspirations à changer le monde. Une revue qui explore de nouvelles façons de faire de la théorie politique, en imbriquant les récits de vie, les émotions et les analyses, en expérimentant des manières d’écrire, d’inviter à l’écriture (ateliers et écritures collectives…). Une revue pour être plus fort-e-s et plus habiles face aux oppressions, et aussi pour nous faire plaisir ! » Le numéro que je me suis procuré est le n° 10, sorti en mars 2018, toujours disponible.

 

Timult couverture

Me voyant intrigué, le taulier chez Publico m’explique que la revue est basée à Grenoble, qu’ils pratiquent beaucoup l’écriture collective et les ateliers d’écriture pour ceux qui ne sont pas habitués à écrire, qu’ils tentent des trucs, et que c’est foutrement bien. Bingo ! A la lecture, ça fourmille, ça interpelle, c’est jubilatoire. Je souhaite partager ici un article extrêmement stimulant écrit par les chacales dorées, dans ce n° 10, qui m’a beaucoup fait réfléchir, car depuis un moment, la question politique sur laquelle je bute sans cesse, c’est celle de l’action politique. Bonne lecture !

N. B. : J’ai reproduit le dessin qui figure dans l’article, car je ne voulais pas trop abîmer mon exemplaire déjà bien entamé en le tordant pour un scan, et aussi parce que j’avais envie de dessiner.

________________

 

Des fois dans ce monde on bloque.

Des fois quand on bloque on peut se poser, parler avec des ami-es, des camarades. Et ça nous fait avancer, ça nous emmène ailleurs. Ce jour-là, nous étions cinq, un groupe précis, quatre personnes dans la trentaine et une frisant les quatre-vingt. Assignées femmes. L’une vivant avec un salaire, les autres au rsa ou de la retraite. Habitant en collectif, parfois en colocation. Certaines très impliquées dans le monde militant, d’autres beaucoup moins… Bref, un groupe de travail, quelques amies.

Horizons bouchés, ça trépigne. On creuse, on fouille, on démêle à l’aveugle. Peut-être parce qu’avec nos conditionnements de « femmes », nous avons intégré que si le monde va mal, c’est en partie de notre faute. Nous n’envisageons pas de prendre du repos avant que tout ne soit réglé. Nous ne savons pas faire, on ne nous a pas appris. Et avec ce monde excluant hiérarchisé, avec cette liste infinie des capitalisme, sexisme, racisme, classisme, validisme et tutti quantisme, nous sommes un peu loin du moment où tout sera réglé.

Alors nous parlons des heures. L’argent, le bien vivre, l’accès aux droits fondamentaux, la répartition et la re-répartition, les réponses pratiques aux besoins de sécurité, de confort matériel. Des fois nous sommes d’accord. Des fois pas du tout du tout. C’est que ça nous tient fort ces questions.

Ce jour-là, nous nous demandons comment vivre dans un monde avec tant d’inégalités et d’injustices. Nous sommes dans le salon ensoleillé, éparpillées sur le vieux tapis, entre les miettes du repas de midi, les fauteuils défoncés et la chaise à roulettes.

 

Où l’on se demande comment faire pour que nos vies ne soient pas des scandales

 

Notre formatage à la disponibilité illimitée se mue en sacrifice. Perdition. Craquage. Et cette conscience de nos privilèges de classes moyennes blanches européennes du début du 21ème siècle qui accentue encore le blocage. Tellement qu’on n’est plus capables de rien. Dommage.

- Oui on bénéficie de privilèges. Mais j’en ai marre qu’on chouine. Ça ne sert à rien. Ça fait qu’on est encore plus des boulets pour le monde.

- Et alors quoi ?

- On est tou-tes tissé-es de réflexes conditionnés excluants. Racisme, classisme, sexisme. Des évidences qui nous font croire que ce qu’on subit, ce qu’on fait subir, et ce que subit telle ou tel autre, c’est normal. Alors on ne bouge pas, on ne change rien. C’est systémique.

- Sismique ? Tu veux dire que c’est chaud et que tout va exploser ?

- Hum… ça, peut-être, mais aussi systémique, comme système. Ça veut dire que ça fait partie des structures de base de la société, de la culture dominante, de ce dont on dispose par défaut pour se construire. S’y opposer de l’extérieur ne suffit pas, il faut aussi le déconstruire en nous. Par exemple nous finissons par croire, comme spontanément, que l’argent qui nous manque est entre les mains des personnes qui en réalité peinent à joindre les deux bouts. Alors que d’autres, plutôt du genre rentiers qui ne savent pas quoi faire de leur fortune, sont présentés comme des bienfaiteurs pleins de goût et courageux d’investir. Nos imaginaires sont conditionnés, nos mentalités stratifiées.

- Des concrétions dures comme du roc, des croûtes géo-fossilisées qui nous figent, nous divisent, nous fragilisent…

- À mon avis, ça découle de la mise en concurrence généralisée. Toujours diviser pour mieux régner. Dès qu’on a quelques privilèges, on s’arque-boute pour les conserver, jambes tendues, talons enfoncés calés, les mains qui s’accrochent au rebord du tapis. Il m’a suffit de passer du statut de travailleuse à celui de bénéficiaire du RSA pour constater que la considération, que je croyais acquise, disparaissait… Je me suis retrouvée sur le carrelage tout froid même pas balayé, j’ai ressenti l’accroissement du contrôle, le découragement, la culpabilisation, la sensation de ne pas être légitime à remonter sur le canapé… Ça m’a plongée dans un magma poisseux dégueulasse, l’urgence de sauver ma peau et tant pis pour les autres.

- Les avantages dont bénéficient les un-es mettent souvent en péril la santé et la survie de celleux d’à côté… Accepter d’être valorisé-e tandis que beaucoup sont discrédité-es, ça pue ! C’est comme de fermer les yeux sur l’exclusion sociale tant qu’elle ne touche ni nos proches ni nous-mêmes. Quel bonheur veux-tu construire sur cette base pourrave ? Dans cette tectonique des classes, chacun-e de nous a des besoins bien réels. Mais passer ma vie à me battre contre d’autres pour accumuler des signes extérieurs de réussite sociale, happée par les logiques de consommation… Ça me pétrifie.

- Moi, c’est ce discours de désespoir qui me pétrifie. Autant se buter tout de suite. Il est grand temps de se sortir les doigts de la prise !

- Alors quoi ? Aménager le système social en place ? Tout faire péter ? Lutter pour les droits, pour toutes et tous ?… Tout ce qu’on peut mettre en place pose question.

- Dans le doute, tenter le coup.

- Faire plutôt que pas, même si on ne sait rien.

- Et faire gaffe aux plates-bandes, essayer de ne pas trop piétiner là où d’autres sont autant ou davantage en galère.

 

Nous ne voulons pas laisser l’inertie gagner.

 

Où l’on se pose des questions d’échelle

 

- Ce qu’on met en place est toujours petit, local, bricolé. Nos cercles sont restreints. Parfois, ce sont des groupes affinitaires, au sein desquels on s’entraide parce qu’on partage les mêmes valeurs, des manières de voir. Souvent ce sont simplement des groupes de proximité. L’entraide existe parce que les liens sont déjà là, qu’on le veuille ou non, c’est la famille, la communauté. Parfois, on a réussi à les tisser, dans le quartier, à la sortie d’une école ou d’une prison… On donne un coup de pouce au voisin qui flippe de l’huissier, tout en fermant les yeux sur des millions de personnes qui vivent toujours dehors. On partage notre argent dans des caisses de solidarité, alors que les files d’attentes s’allongent à la CAF, à Pôle Emploi, aux Restos du Cœur. On pousse le rapport de force avec le Conseil général pour exiger le maintien des aides financières aux familles, sans se soucier que les personnes avec qui on lutte aient le ventre plein… Les conforts que nous construisons redeviennent privilèges. On passe à côté des urgences tout en passant nos journées dans l’urgence.

- Moi, j’aimerais quand même questionner l’intérêt politique de se battre au nom de tou-tes. Lutter pour des droits qui s’appliqueraient à une population entière, c’est s’appuyer sur des normes, un modèle reproductible partout, une vision surplombante de ce qui est bon ou pas. Ça schlingue l’universalisme, celui qui a porté le paternalisme, l’impérialisme, le colonialisme, et qui continue avec le néocolonialisme sous des prétextes humanitaires. Cette doctrine écrase et méprise les « masse », les « sous-développé-es », les « retardé-es social-es », prétend savoir à leur place, ce qui est bon pour elleux.

- Mais ça m’importe, moi, cette notion de droits fondamentaux, de droits pour tout le monde. Surtout quand ces droits sont bafoués du fait de guerres que nos gouvernements mettent en place, de déstabilisations économiques que nos entreprises et nos banques fabriquent… S’il était possible de penser des droits à la fois étendus et modulés, de garantir l’accès à des besoins de base, qui seraient définis par et pour les personnes, là où elles vivent, et qui n’excluraient personne…

- Ça me fait penser à ce qu’on appelle la « santé communautaire ». Quand on se retrouve, dans des cadres associatifs ou non, pour des pratiques de soin, de prévention, d’auto-support, d’autodéfense, entre personnes concernées.

- Mais ce n’est pas pour tout le monde…

- Oui, justement, c’est l’idée de se regrouper autour de vécus spécifiques, de réalités communes et minoritaires, discriminées en tant que travailleuses du sexe, entendeu-ses de voix, personnes trans… Parce que lorsqu’on a des besoins de santé particuliers, il est primordial d’être entendu-e, compris-e, et non ostracisé-e comme c’est souvent le cas. Il est vraiment rare que des personnes non-concernées soient dans une compréhension fine de nos complexités, et ça crée de la violence dans les prises en charge.

- Pour moi, ça ne s’oppose pas aux enjeux des politiques publiques, à la mise en place de programmes pour l’ensemble d’une population. Mon idéal serait une articulation entre un service de santé publique, accessible à tou-tes, et qui prendrait en compte les besoins spécifiques de chacun-e, en s’appuyant sur l’expérience des pratiques communautaires.

- Oui, ça peut être complémentaire. Même s’il y a des tensions, des endroits où les personnes sont en lutte alors que d’autres font passer le rouleau compresseur…

 

Nous tournons autour du pot, nous refusons sans abandonner. Nous parcourons le sol de nos mains moites, sur et sous le tapis, sur les bords des plates-bandes, on sent la rugosité, les croûtes, les plaques, les failles. Un chaos géologique. Nous persistons à compter les gravillons pour chercher les tectoniques d’ensemble.

 

Premier sursaut : où l’on décide d’avancer malgré tout

 

- Comment ne pas perdre la tête et le cœur, dans cette complexité ? Je veux du sens ! Ces questions nous brassent au quotidien, dans nos assos, nos collectifs, mais aussi dans nos cuisines, nos armoires à pharmacie, nos départs en vacances… Je veux du vivable ! Du luttable. Un chemin sur le bord du tapis, en s’agrippant aux franges quand ça secoue.

- Là où j’en suis, ce sont les « alternatives » au système capitaliste qui m’interrogent le plus. En quoi est-ce subversif ? En quoi cela ébranle-t-il le système ?

- Même si ça ne change pas tout, tenter des choses me semble le meilleur chemin vers des solutions plus justes. Si on n’essaie rien tant qu’on n’a pas trouvé ce qui serait parfaitement juste, ben juste on n’essaie rien.

- On a tôt fait de se faire cataloguer de staliniste ou d’alternativiste, de citoyenniste ou de truc-en-iste, et moi, ça m’emmerde…

- Oui, à cet endroit-là, je ressens souvent un purisme politique mal placé, une radicalité qui nous dissuade d’agir, et rend même difficile d’approcher certains cercles militants.

- Peut-être qu’on n’a pas à choisir entre ces stratégies, ni une fois pour toutes, ni pour tout le monde. On peut se faire confiance pour que nos énergies se dispatchent selon différents axes. Ça me rappelle ces grosses manifs à Londres et à Prague, où au lieu de se mettre des bâtons dans les roues, les clowns, queers, militant-es à banderoles et black blocs se sont juste réparti-es les différents quartiers.

- Moi, je voudrais qu’on renverse nos conceptions, qu’on parte du principe que le monde nous résiste tout le temps, qu’on compose toujours avec des contraintes. Si je travaille, c’est une contrainte : je dois organiser mon temps en fonction, ne pas avoir le temps pour plein d’autres choses, je dois trouver une solution pour m’y rendre tous les jours, en voiture par exemple, je dois composer avec un patron. Si je ne travaille pas, c’est une contrainte aussi : je dois vivre avec moins d’argent, consacrer du temps à bricoler des trucs que je ne peux pas acheter, me priver de pas mal d’autres, peut-être faire face au harcèlement des services sociaux ou de mes proches, etc. Dans un monde complexe, nos choix sont toujours sous contraintes. Le plus important, c’est de trouver là-dedans ce qui nous semble un peu juste, ce qui nous aide à garder prise.

- Surtout, nous ne sommes pas des super héroïnes capables de tout gérer…

- Mais nous ne sommes pas non plus condamnées à la solitude : faire des choix, ça consiste aussi à trouver l’endroit où il y a suffisamment de complices.

- Pour sortir de l’impuissance sans pour autant faire n’importe quoi, j’aime bien la devise de [l'association] Survie : avant tout ne pas nuire. Ça me laisse la possibilité d’essayer des choses, même imparfaites, si au moins elles ne font pas plus de mal que de bien. Si les plus riches essayaient déjà d’un peu moins nuire, peut-être que les plus opprimé-es réussiraient à être un chouïa moins dans la galère et à s’organiser pour vraiment faire changer la donne, tout transformer.

- Alors tu crois que ça vaut le coup de mettre de l’énergie à conscientiser les privilégié-es ? Ça me paraît peu réaliste… Pourquoi iraient-iels dans cette direction ?

 

On parcourt encore et encore les motifs du tapis.

 

Où l’on se demande où en est notre rapport à la lutte

 

- En écoutant Misette ou d’autres personnes quand elles parlent de leurs luttes, ça me relie à une histoire. Ça me donne un sentiment de modestie. Ça me donne de la force aussi. Une soif.

- Comme je suis née dans l’entre-deux-guerres, je n’ai pas grandi dans les mêmes cadres que vous. Nous n’avons pas les mêmes références. Faire en sorte que des luttes sociales aient pour objectif des droits universels pour tou-tes, ça m’importe beaucoup. Et pour y parvenir, le rapport de force est une nécessité. Personne n’abandonne vraiment ses privilèges sans y être forcé. Personne ne choisit l’inconfort par plaisir. Il faut faire peur, il faut menacer. Il faut faire comprendre que ça doit changer maintenant. Que ça va changer. On ne doit pas se leurrer. Il y en a qui doivent lâcher. Et ça va leur faire mal.

- Oui. Il va falloir être violent-es. C’est une évidence.

- Mais quelle est la pertinence de la lutte pour les personnes qui ne sont pas directement oppressé-es ? La plupart du temps, je ne suis pas menacée de manière vitale et les rapports de force deviennent pour moi des sortes de défouloirs plaisants qui me donnent bonne conscience.

- Mais c’est important quand on est concerné-es de sentir du monde autour de soi. Se sentir soutenu-es, gagner en rapport de force, ça aide pour obtenir des victoires concrètes.

- Le rapport de force, pour moi, c’est un outil stratégique sans être une fin en soi. C’est quelque chose qu’on peut utiliser pour faire plier un patron, un homme politique, le gouvernement… Ça n’est pas un but ultime. Parce que je me refuse à voir le monde divisé en deux clans, le mien et celui de mes ennemi-es. C’est plus subtil. Oui, il y a une lutte des classes mais à l’intérieur des différentes classes, il y a des tendances plus ou moins ennemies, des transitions, des compromis…

 

Nous le savons, il va falloir être violentes.

 

Où l’on se regroupe autour de ce qui fait du bien

 

- La solidarité qui existe autour de moi me donne de la force. J’ai moins peur d’affronter la précarité, j’ai plus de marge de manœuvre pour prendre position, m’exposer, prendre des risques.

- Pareil ! Là où je vis, on choure des trucs, on fait de la récup’, on se réconforte si les rendez-vous avec l’assistante sociale sont trop humiliants. Ça m’aide à ne pas consacrer tout mon temps aux exigences d’un patron. Ça m’aide à rester au RSA, pour pouvoir me concentrer sur des choses qui me semblent plus importantes, pour moi et pour le monde, que de faire des bouquets de fleurs à la chaîne ou de harceler les gens au téléphone pour leur vendre des trucs… L’organisation collective, ça permet de ne pas dépendre complètement de l’État, d’un patron ou d’un mec.

- La lutte à plein temps m’épuise. Cette façon d’être en opposition frontale, de trouver tout terrible, odieux, hurlant. Alors chercher d’autres façons d’habiter ensemble, de se déplacer, de s’attacher les unes aux autres, ça me donne un peu prise. Je regagne la sensation de vivre aujourd’hui et non pas d’attendre toujours.

On met définitivement le sacrifice à la poubelle ?

 

Nous reparlons d’engagement, de communauté et d’attachements. Pour ne pas nous contenter d’un rapport individualiste au monde. Pas une seule seconde.

 

Où l’on réfléchit sur la pose de pansements et d’emplâtres

 

- Mettre en place des caisses de solidarité, n’est-ce pas déjà cautionner le système ? Et les monnaies « alternatives », ne serait-ce pas contradictoire avec une lutte pour une répartition plus égalitaire de l’argent ?

- La radicalité, c’est de reprendre les choses à la racine. Abolissons l’argent. Point.

- Quand tu te prives de manger à la fin du mois pour payer ton loyer, abolir l’argent, c’est du foutage de gueule. Point. Point.

- Tant que j’accepte de participer un tant soit peu au système, je le cautionne, que je le veuille ou non. En payant ma taxe d’habitation, mes impôts, je finance l’armement, le TGV Lyon-Turin, le centre d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure, la construction de prisons. Je subventionne les multinationales et le pillage néo-colonial d’autres pays.

- Attends, parlons quand même un peu de la désertion. Dans de nombreuses situations, on a une marge de manœuvre. On peut refuser. Démissionner. S’enfuir. On n’est pas obligé-es de tout cautionner.

- Moi j’aime bien l’idée de faire la gymnastique : Des papiers pour tou-tes ET pas de papiers du tout ! De l’argent pour tou-tes ET pas d’argent du tout !

- Mais ce sont des phrases toutes faites… À quel moment nous posons-nous vraiment les questions structurelles ? La solidarité concrète, comme prêter un appartement à une famille par exemple, c’est très important mais ça ne résout rien à large échelle…

- Si huit mille personnes prêtaient des appartements ou des chambres dans la région toulousaine ou bordelaise, il n’y aurait déjà plus grand monde à la rue dans ces villes, et ça, ça changerait concrètement des vies.

 

On rêve un moment.

 

Où l’on se heurte à d’impossibles choix

 

- Le mot « alternative » me dérange toujours, il a une connotation apolitique. Comme s’il visait seulement à améliorer le bien-être d’une petite catégorie de personnes, celles qui ont le luxe de pouvoir se le permettre, sans ébranler quoi que ce soit autour. Dans une lutte écolo par exemple, on vise à relocaliser la production pour limiter les émissions liées aux transports des marchandises qui mènent vers des changements climatiques à large échelle. Et puis aussi, on veut cesser d’imposer une agriculture à des paysan-nes qui vivent à des milliers de kilomètres.

- En même temps, si tu consommes seulement local, tu cesses d’alimenter des marchés dépendants et tu mets ces paysan-nes encore plus dans la merde, comme si tu décidais à leur place qu’iels devaient s’autonomiser, comme si c’était facile.

- On n’arrête pas de dire que tout est verrouillé, comme si au fond, on ne voulait pas abolir les rapports sociaux propriétaires-locataires, patrons-ouvriè-res, gouvernants-gouverné-es, nationaux-migrant-es, hommes-femmes… Mais sinon quoi ? Attendre que la situation devienne assez invivable pour que le peuple se soulève ? Attendre le grand soir, la révolution, tout en profitant de nos privilèges ? Et puis le grand soir, à quoi servirait-il ? Je n’y crois pas, moi, qu’en mettant à mal le capitalisme, on supprime comme par magie le racisme, le patriarcat, et la néo-colonisation occidentale… Et je suis pas sûre d’avoir envie de me battre pour un ordre qui serait différent mais tout aussi injuste.

 

On ressent l’adversité, partout, et comme un impossible choix entre survie, lutte et partage.

 

Deuxième élan : où l’on se dit que tout ça, c’est comme un tabouret à trois pieds

 

- J’en reviens à cette tendance à considérer les riches comme généreux et courageux, et les pauvres comme profiteurs et fainéants. On rend les personnes en galère responsables, limite coupables, de leur indigence, et non plus victimes d’un système injuste. C’est de la renversionnite aiguë de stigmatiser les opprimé-es comme fauti-ves.

- On est au cœur de l’imposture néolibérale : ils ont réussi à désamorcer « l’antagonisme de classes », le fait que les dominé-es aient conscience qu’iels doivent se battre contre les dominants, parce que leurs intérêts sont contradictoires… Pour être dans une démarche d’éducation populaire, c’est un effort collectif de conscientisation sur nous-mêmes que nous devons mener. Sinon, on va rester dans ces rapports de concurrence et d’inertie jusqu’à la fin des temps. Et alors comment on lutte ? Comment on invente ?

- Ça me fait du bien de parler de tout ça… Pas uniquement pour ne pas vriller, mais aussi stratégiquement, pour ré-ouvrir les possibles, les perspectives d’action… Enfin… Ça me rappelle un mouvement d’ouvriè-res qui, vers 1830, refusaient de donner tout leur temps aux patrons (les jours mis à disposition en force de travail, et les nuits qui suffisaient juste à reconstituer cette force de travail). Alors iels ont décidé de prendre le temps de lire, et ça a empiété sur leur temps de sommeil… jusqu’à ce qu’iels meurent d’épuisement !

- C’est pour ça qu’il faut lutter en même temps, qu’il faut aménager des conforts en même temps, qu’il faut tout faire en même temps ! Pour gagner du temps

- Et parce qu’au moment où le rapport de force deviendra favorable, il vaudra mieux avoir anticipé un peu…

- La lutte ouvre parfois ces espaces, elle nous donne du temps pour imaginer et expérimenter…

- Apprentissages, luttes et imaginations. Co-éducation, rapports de force et alternatives. C’est ce que j’appelle les « trois pieds de la transformation sociale ».

- C’est comme un tabouret : si tu enlèves un pied ça se casse la gueule, dans le meilleur des cas c’est l’immobilisme, au pire c’est la dégringolade !

 

On ne va pas lâcher. Sur ce tapis, sur le carrelage froid, avec l’écorce terrestre qui se cabre juste un peu plus bas. On va se dresser, bien campées, sur nos tabourets. Avec tous les mouvements telluriques sous nos peaux, et jusque dans nos os.

 

Les chacales dorées.

Trois Pieds 1 001a

Trois Pieds 2 001a

 

« Tectonique de salon », Timult n° 10, mars 2018, pp. 26-35.


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