Ce que j’en dis…

L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #021 Les dépenses publiques de Macron

 

Cela fait très longtemps que ma plume est restée muette. Ma vie est bien remplie. Et puis, il faut l’avouer : avec l’élection d’Emmanuel Macron, ça va encore plus vite qu’avec Sarkozy. Je veux dire : même pas le temps de décrypter une connerie ou une insulte qu’une autre sort. Il ne peut pas s’en empêcher, le mec ; et quand il faiblit un peu, beaucoup sont prêts à prendre sa place : des ministres lèche-cul, des députés godillots, des éditorialistes en pâmoison.

J’ai décidé pour ce billet de commenter quelques conneries (d’aucuns auraient écrit « fake news ») que notre Président de la République a prononcées lors de ses vœux aux Français le 31 décembre 2018. J’ai du mérite : beaucoup de mes proches m’ont avoué n’avoir pas eu la force d’aller au bout des seize minutes. Mais ce billet ne sera pas exhaustif, j’en ai bien peur. Je me contenterai de relever une belle grosse bouse bourde, mais le discours en est truffées !

838_forbesUne de Forbes, 31 mai 2018

Je propose à tous les lecteurs – et j’en suis désolé par avance – de bien vouloir revoir ses seize longues minutes, non pour infliger gratuitement d’atroces souffrances, non, je ne suis pas aussi pervers, mais simplement pour que tous les fans absolus de Manu ne crient pas à la déformation des propos et à la sortie du « contexte », vous savez, ce fameux contexte…

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Première piste à relever : « Nous surmonterons ensemble les égoïsmes nationaux, les intérêts particuliers et les obscurantismes. » (4′)

Une autre, une belle, celle-là, faudra la ressortir : « Le capitalisme ultra-libéral et financier, trop souvent guidé par le court terme et l’avidité de quelques-uns, va vers sa fin. » (4’41 ») (Mais peut-être a-t-il voulu dire « vers sa faim » ?) Et il poursuit : « Notre malaise dans la civilisation occidentale et la crise de notre rêve européen sont là. » Là, il a gagné un pari : Christophe Castaner lui a lancé le défi de placer le titre d’un livre de Sigmund Freud dans son discours, et le boss a gagné ! Nan, je déconne : Castaner ? Freud ? Livre ? Non, en fait, Emmanuel Macron a cité Freud comme pour s’auto-persuader qu’il incarnait le surmoi face aux gilets jaunes (le ça)…

A 5’56 », il formule ses trois vœux, dont le premier : « D’abord, un vœu de vérité. [Silence] Oui. [Solennel] [Silence] Nous souhaiter, en 2019, de ne pas oublier qu’on ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés. » Il faudra la retenir aussi, celle-là, car j’en aurais besoin dans ma conclusion. Il poursuit : « Or je dois bien dire que depuis des années, nous nous sommes installés dans un déni, parfois flagrant, de réalité. On ne peut pas travailler moins, gagner plus ; baisser nos impôts et accroître nos dépenses ; ne rien changer à nos habitudes et respirer [espérer ?] un air plus pur, non ! Il faut tout de même, sur ces sujets, que nous nous regardions tels que nous sommes et que nous acceptions en face les réalités. » Je suis obligé de m’arrêter sur celle-là. Sur la question du travail : si, nous pouvons travailler moins et gagner plus : il suffit de répartir autrement (c’est-à-dire : plus justement) les gains de productivité. Sur la question des impôts et des dépenses : raisonner en global, comme s’il n’y avait qu’un agent économique, est absurde : il y a des impôts, dont certains que l’on peut augmenter, d’autres que l’on peut baisser, et des recettes, dont certaines que l’on peut augmenter, d’autres que l’on peut baisser, le tout, vers un peu plus de justice. Bref.

Mais c’est la citation suivante que je veux sérieusement commenter : « Nous dépensons en fonctionnement et en investissements pour notre sphère publique plus que la moitié de ce que nous produisons chaque année. » (7’06 »)

Décortiquons cette phrase. La première erreur est d’ordre syntaxique, ce qui laisse penser qu’il ne s’agit peut-être que d’une maladresse. Par cette formulation (« Nous dépensons […] plus que la moitié de ce que nous produisons chaque année »), il laisse entendre clairement que plus de la moitié de ce que nous produisons par an est « dépensé » dans la sphère publique ; ce qui laisse donc penser que nous dépensons moins que la moitié pour la sphère privée (les entreprises et les ménages).

Afin de mieux comprendre, il faut en passer par un peu de comptabilité nationale (niveau lycée). Le calcul qui permet d’arriver à ce « plus que la moitié de ce que nous produisons » est le suivant : c’est le rapport entre le total des dépenses publiques (les dépenses des administrations publiques) et le Produit Intérieur Brut (PIB). En 2017, selon l’Insee, les dépenses totales des administrations publiques s’élevaient à 1 292,3 Mds d’euros, et le PIB s’élevait à 2 291,7 Mds d’euros. Le rapport est donc égal à 56,4 %. E. Macron a donc raison : les dépenses publiques représentent 56,4 % du PIB, un peu plus que la moitié. So, what ?

En réalité, ce calcul est trompeur, pour plusieurs raisons.

Premièrement, il rapporte les dépenses des administrations publiques à ce que produit une économie dans son ensemble.

Deuxièmement, plus grave, les dépenses publiques incluent les consommations intermédiaires (les biens et services détruits ou transformés lors du processus de production), alors que celles-ci sont exclues du calcul du PIB (à raison, car les consommations intermédiaires sont des biens et services déjà produits, donc déjà comptabilisés ; c’est la raison pour laquelle, pour mesurer la création effective de richesses économiques, il faut les retrancher à la valeur de la production : c’est la notion de valeur ajoutée). Pour avoir une comparaison pertinente, il faudrait soit soustraire les CI des dépenses publiques, soit ré-introduire les CI dans le PIB.

Le seul intérêt de ce calcul est de se représenter le volume des dépenses publiques, notamment à des fins de comparaisons internationales (qui seront toutefois, du fait même du mode de calcul, biaisées – mais ce n’est pas le propos ici).

Ce calcul ne permet pourtant pas d’affirmer, comme l’a fait le Président, que 56,4 % des richesses produites « partent » dans les dépenses publiques. En effet, si l’on raisonne de cette manière, alors, logiquement, il ne resterait « plus que » 43,6 % pour les dépenses privées. Or, ce raisonnement est tout bonnement faux. L’économiste Christophe Ramaux a calculé la dépense privée de la même manière que la dépense publique et aboutit à un résultat compris entre 200 et 265 % du PIB (pour l’année 2012 – je n’ai pas eu le temps d’actualiser le calcul pour 2017, mais les ordres de grandeur sont sensiblement similaires). Il est donc absurde de considérer que ces dépenses, publiques et privées, représentent des « parts » du PIB. Si le PIB était un gâteau, et qu’on le coupait en deux parts, respectivement 56,4 % et 200 %, ben il y aurait un léger problème. Et il est par conséquent absurde de penser que plus la « part » des dépenses publiques rapportées au PIB augmente, plus la « part » réservée aux dépenses privées s’amenuisent !

La seconde erreur est plus grave, et amoindrit l’hypothèse d’une maladresse ou d’une simple « erreur ». Il affirme en effet que ces 56,4 % de dépenses publiques (rapportées au PIB) représentent des dépenses de fonctionnement et d’investissement. C’est tout bonnement faux. Notre Président a oublié quelque chose.

De quoi se composent nos fameuses dépenses publiques, ces fameux 1 292,3 Mds d’euros (2017), qui représentent donc 56,4 % du PIB ?

Les dépenses de fonctionnement représentent 411,1 Mds d’euros (dont 110 de consommations intermédiaires, et 290,1 de rémunération des salariés). Je rappelle que les consommations intermédiaires, ce sont des services détruits ou incorporés pour produire, comme l’électricité, par exemple, donc ce sont des dépenses qui vont alimenter les entreprises qui fournissent ces consommations intermédiaires. Je rappelle également que les salariés des administrations publiques (qui ne sont pas tous fonctionnaires – en 2016, sur les 5,7 millions d’emplois dans les APU, les fonctionnaires représentaient 67,9 % des effectifs), non contents de produire des services publics utiles (santé, défense, police, justice, enseignement, etc.), dépensent leur rémunération… auprès des entreprises !

Les dépenses d’investissement représentent 77,5 Mds d’euros (il faut ajouter quelques broutilles pour avoir 79,8 Mds d’acquisitions nettes d’actifs non financiers).

Les dépenses de fonctionnement et d’investissement représentent donc 441,1 + 79,8 = 520,9 Mds d’euros. Nous sommes loin des 1 292,3 Mds d’euros, là ! Le Président a donc oublié 771,4 Mds d’euros, quand même, ce n’est pas rien, 59,7 % des dépenses publiques ! Un Président qui « paume » 771,4 Mds d’euros, c’est tout de même inquiétant ! Ce qu’il a affirmé est donc, encore une fois, faux : non, nous ne consacrons pas 1 292,3 Mds d’euros à nos dépenses de fonctionnement et d’investissement, mais 520,9 Mds d’euros. Que représentent donc ces 771,4 Mds d’euros qui manquent ?

Il manque les intérêts de la dette publique, qui s’élèvent à 44,4 Mds d’euros en 2017 (ce qui, au passage, permet de relativiser le poids de la dette publique : les administrations publiques n’ont consacré que 3,4 % de leurs dépenses à payer les intérêts de leur dette ; ou 44,4 / 1 232,8 = 3,6 % de leurs recettes publiques).

Il manque enfin les « prestations et autres transferts », qui représentent 757 Mds d’euros (tout de même), ventilés de la manière suivante : 591,3 Mds d’euros en prestations sociales en espèces et en nature et 165,7 Mds d’euros en « autres transferts et subventions ».

Notre Président a donc « oublié » les prestations sociales ! Vous savez, ce qui « nous coûte un pognon de dingue » ! Ce pognon de dingue représente en effet 591,3 Mds d’euros, et c’est quand même dommage de l’oublier. En effet, ce sont des sommes qui sont certes prélevées sur les ménages, mais qui sont soit immédiatement reversées en espèces aux ménages sous forme de prestations sociales (retraite, famille, maladie, chômage, pauvreté, logement, etc.), soit des remboursements de frais de médecins, par exemple. Et que font les ménages de ces sommes en espèce ? Bah pareil que les salariés des APU avec leurs salaires : ils les dépensent auprès des entreprises, pour se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner, se déplacer, se divertir, etc. !

On peut au passage tordre le cou à certaines idées reçues : les dépenses publiques, représentant donc 56,4 % du PIB en 2017, soutiennent abondamment les dépenses privées, car les ménages s’en servent pour dépenser auprès des entreprises, ce qui poussent celles-ci à investir et à embaucher pour produire et réaliser des profits. Les dépenses publiques soutiennent donc abondamment la création de richesses économiques calculées par le PIB. Petite expérience de pensée : baissons la dépense publique. Moins d’emplois publics ? Davantage de chômage, moins de rémunérations versées, donc moins de dépenses auprès des entreprises. Moins d’investissement public ? Les infrastructures se dégradent (comme en Allemagne, en Italie, au Japon), ce qui peut avoir des effets néfastes sur la productivité et la compétitivité des entreprises. Moins de prestations sociales versées ? Moins de dépenses auprès des entreprises. Moins de remboursement de soins ? Les pauvres n’auront pas les moyens d’aller se soigner dans les cliniques privées, donc la dépense publique ne sera pas compensée par de la dépense privée.

J’aimerais tant poursuivre l’analyse des vœux d’Emmanuel Macron, mais je me rends compte que ce petit billet est déjà relativement long.

Je n’ai pris ici que deux exemples, une seule phrase. De deux choses l’une : soit le Président est incompétent (car il fait des erreurs que des lycéens savent remarquer alors qu’il est censé avoir préparé son discours), soit il ment sciemment. Dans les deux cas, je propose de suivre son conseil. Comme lui, je souhaite surmonter ensemble les égoïsmes nationaux, les intérêts particuliers et les obscurantismes. Comme lui, je soutiens qu’on ne bâtit rien sur des mensonges ou sur des ambiguïtés. Je lui propose donc, en toute logique, de démissionner.

Pour plus d’informations :

- Les comptes de la Nation en 2017 – Insee : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3547646.

- Christophe Ramaux, « Calculée comme la dépense publique, la dépense privée dépasserait 200 % du PIB », 7 mai 2014 : http://ces.univ-paris1.fr/membre/ramaux/Pdf/1405D%E9pensePubPriv%E9eRue89.pdf

- Jean-Marie Harribey, « Le travail paie, qu’est-ce à dire ? », 23 décembre 2018, sur son blog : https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2018/12/23/le-travail-paie-qu-est-ce-a-dire

- Jean Gadrey, « Macron recalé à l’épreuve d’économie du bac : parler de la « part des dépenses publiques dans le PIB » est une ineptie ! », le 6 janvier sur son blog : https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2019/01/06/macron-recale-a-l-epreuve-d-economie-du-bac-parler-de-la-part-des-depenses-dans-le-pib-est-une-ineptie

- Christophe Ramaux, Henri Sterdyniak, « Faut-il réduire les dépenses publiques ? », 17 février 2017 : http://www.atterres.org/sites/default/files/Contre%20Rapport.pdf

- Christophe Ramaux, « Conférence du 30 janvier 2016 » :

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