Ce que j’en dis…

Dorothea Lange, Migrant mother, 1936

 

La période de l’entre-deux-guerres me poursuit, on pourrait même dire qu’elle me hante. Je l’ai croisée à l’adolescence, à travers le récit enflammé des grands gangsters de ces années-là, les Charlie Luciano, Meyer Lansky, Bugsy Siegel, Frank Costello, Lepke Buchalter, Al Capone, ainsi que les John Dillinger, les Bonnie Parker & Clyde Barrow, etc. Je me suis nourri de cette période, à la fin du collège et au lycée, elle a excité ma curiosité. Un moment fondateur de mon goût particulier pour l’histoire contemporaine, celle qui commence à la fin de la Grande Guerre, l’histoire du XXe siècle. Cette période, j’y suis revenu à travers un mémoire de master, dont j’avais choisi le sujet : la crise de 1929. J’ai adoré effectué ce travail, notamment parce que ça m’obligeait à creuser une facette de cette histoire que je maîtrisais moins, celle des mécanismes économiques, sociologiques, politiques qui lient inextricablement la Grande Guerre à la Grande dépression, la misère des paysans à la bulle spéculative, le Traité de Versailles à l’austérité allemande, la Grande dépression à la Deuxième Guerre mondiale, etc. Entre mon adolescence et aujourd’hui, j’ai picoré dans la culture et, ce faisant, je comprends de mieux en mieux cette histoire. La lecture du formidable Hard Times de Studs Terkel m’a replongé, l’an dernier, dans cette Grande dépression. Une réédition des éditions Amsterdam illustrée de plusieurs dizaines des photos que Dorothea Lange prit pour la Farm Security Administration dans les années 1930. Et ce mois-ci, novembre 2018, le musée du Jeu de Paume décide de consacrer une exposition riche et minutieuse à Dorothea Lange, sous l’intitulé : « Politiques du visible ». Et c’est par l’entremise de ma grande amie Pascale, collègue géniale de littérature, que je me retrouve, mardi soir, en sa si charmante compagnie, au milieu de l’expo, bouleversé par ces photographies.

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Je pourrais m’arrêter sur chacune, mais j’ai décidé aujourd’hui d’en mettre une seule à l’honneur. Tout le monde connaît le portrait connu sous le nom de Migrant Mother, c’est une photo qui a fait le tour du monde, une photo que l’on retrouve dans beaucoup de livres d’histoire, dans de nombreux documentaires. Une image devenue emblématique, iconique de la représentation de la Grande dépression des années 1930. Dorothea Lange ne le savait pas à l’époque, mais cette femme s’appelle Florence Owens Thompson. Ce que l’on sait moins, c’est que cette photographie fait partie d’une série de sept photographies que Dorothea Lange réalisa en février ou mars 1936, en Californie. Je souhaiterais partager une autre photo de cette série, où la Mère Migrante est confinée au second plan, dans l’ombre de l’une de ses filles. C’est le premier cliché qu’elle prend, avant de resserrer la focale. Une photo que je trouve très belle, tristement belle, qui m’a bouleversée. Je ne saurais trop dire pourquoi. Voici les trois clichés que j’ai faits de cette photographie, aujourd’hui, en compagnie de nos élèves :

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Voici la légende que Dorothea Lange écrivit pour accompagner la série : « Famille d’ouvriers agricoles migrants. Sept enfants affamés. Mère âgée de trente-deux ans. Le père est né en Californie. Sans ressources dans un campement de cueilleurs de pois, à Nipomo, Californie, car la récolte précoce de pois est perdue. Ces gens viennent tout juste de vendre leur tente pour acheter de la nourriture. Sur les deux mille cinq cents personnes vivant dans ce camp, la plupart étaient sans ressources, février ou mars 1936. » [Mention trouvée dans le beau catalogue de l'exposition, p. 102]

Tout à l’heure, je me suis non seulement procuré le catalogue de l’expo, mais également un petit livre édité par Taschen en 2016 intitulé New Deal Photography. USA 1935-1943, par Peter Walther. Aux pages 236-237, on peut lire un texte de Dorothea Lange (la seule mention est l’année : 1959), intitulé « Le reportage que je n’oublierai jamais » :

 

« Quand j’ai commencé à réfléchir à mes reportages les plus mémorables, me sont aussitôt revenus à l’esprit les moments qui ont entouré la naissance de Mère migrante, des moments si nets et si clairs dans ma mémoire que je vais tenter de vous les raconter.

[...] Mère migrante a été réalisée voici vingt-trois ans, en mars 1936, quand j’appartenais à l’équipe des photographes de la Farm Authority Administration (anciennement Resettlement Administration) [...]. L’hiver, froid et maussade, tirait à sa fin. Je sillonnais mon secteur en solitaire depuis un mois en photographiant les ouvriers agricoles immigrés en Californie – les conditions et le mode de vie de ces gens qui soignent et produisent nos magnifiques récoltes. J’avais fini mon travail, ma mission était terminée et j’étais épuisée.

Il pleuvait, les appareils étaient rangés dans leurs sacs et, dans la voiture, j’avais sur le siège à mes côtés le résultat de mon long périple, une pleine boîte de bobines et de pellicules exposées prêtes à partir par la poste pour Washington. Le moment était venu de souffler. Dans sept heures, à raison de cent kilomètres à l’heure, je passerais la soirée parmi les miens, et mes yeux étaient rivés sur la route humide et luisante qui s’étirait devant moi. Je me sentais libérée car je pouvais me sortir le travail de la tête et penser à ma famille.

Ainsi lancée, j’ai frôlé un panneau artisanal marqué d’une flèche au bord de la route et j’ai failli le manquer. Il disait : « Camp des cueilleurs de petits pois ». Du coin de l’œil, je l’avais pourtant bel et bien vu.

Je n’avais pas envie de m’arrêter et je ne l’ai d’ailleurs pas fait. Je voulais oublier ce que je venais de voir, alors j’ai continué mon chemin en restant sourde à toute exhortation. Mais, accompagné par le bourdonnement cadencé des essuie-glaces, s’est engagé en moi un débat : Dorothea, ce camp là-bas, ça ne te tente pas ? Qu’est-ce qui se passe là-bas ? Tu fais demi-tour ? Mais personne ne te force à le faire !

Est-ce bien utile de revenir sur tes pas ? Tu n’as pas déjà assez de négatifs sur le sujet ? Tu es sûre de ne pas retrouver les mêmes scènes ? En plus, sortir un appareil sous cette pluie, c’est risqué. Allons, sois responsable, etc., etc.

Après m’être bien convaincue pendant une trentaine de kilomètres que je pouvais continuer, j’ai fait le contraire. Presque à mon insu, j’ai fait demi-tour sur la route déserte. Et, après avoir parcouru les trente kilomètres en sens inverse, j’ai quitté la route à hauteur du panneau « Camp des cueilleurs de petits pois ».

J’obéissais à mon instinct, pas à ma raison ; je me suis engagée dans ce camp détrempé et j’ai garé ma voiture tel un pigeon voyageur arrivé à destination.

J’ai aperçu cette mère affamée et désespérée et, comme attirée par un aimant, je me suis approchée d’elle. Je ne me souviens pas comment je lui ai expliqué ma présence ou celle de mon appareil, en revanche je me rappelle qu’elle ne m’a pas posé de questions. J’ai pris cinq vues en m’approchant de plus en plus, sans changer d’angle. Je ne lui ai pas demandé son nom ni son histoire. Elle m’a dit son âge, elle avait trente-deux ans. Elle m’a expliqué qu’ils se nourrissaient de légumes gelés prélevés dans les champs alentour et d’oiseaux que les enfants tuaient. Elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour acheter à manger. Elle était assise là, sous son auvent en toile, avec ses enfants blottis autour d’elle et, comme si elle s’était doutée que mes photos pourraient l’aider, elle m’a aidée. Il y avait là-dedans une sorte de réciprocité. A Nipomo, la récolte de petits pois avait gelé et il n’y avait de travail pour personne. Mais je ne me suis pas approchée des tentes et des abris de ses compagnons de malheur. Ce n’était pas nécessaire ; je savais que j’avais capté l’essence même de mon reportage. 

[...] A présent, le négatif appartient à la bibliothèque du Congrès qui en gère l’utilisation et réalise des tirages. [...] Je ne l’ai pas composée, mais c’est moi qui étais derrière le gros et vieux Graflex, l’instrument qui m’a servi à immortaliser ce moment d’exception. [...]

Aux autres photographes, j’essaie d’expliquer que si je n’avais pas été totalement pénétrée de cette mission sur le terrain, je n’aurais pas éprouvé le besoin de faire demi-tour. J’essaie de leur dire qu’à mon sens cette nécessité intérieure est l’ingrédient essentiel de notre métier ; que si ce métier consiste à donner force et sens à notre regard, il faut être prêt à le faire à fond.

Mère migrante me ramène toujours à ces souvenirs alors que je ne suis restée dans ce camp que dix minutes. Ensuite, j’ai rangé mon appareil et je suis rentrée chez moi. Pour de bon, cette fois. »

 

Je tiens à redire que, en dépit de la retranscription de ces souvenirs, il y a bien eu sept photographies de cette série, et que la date n’est pas certifiée (février ou mars 1936 – même si, sur le négatif, il est écrit « février 1936″).

Voici une petite vidéo rappelant quelques faits (que je n’ai pas vérifiés : par exemple, nos guides, au Jeu de Paume, n’ont pas du tout évoqué la soi-disant ascendance indienne de F. O. Thompson) :

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Une autre vidéo très intéressante, dans laquelle Joseph Confavreux s’entretient avec Pia Viewing, la commissaire de l’exposition, pour Médiapart :

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