Ce que j’en dis…

La Dictature du prolétariat, c’est quoi ? Par Daniel Bensaïd

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Encore une fois, je souhaite partager ici un extrait d’un beau texte de synthèse de Daniel Bensaïd, philosophe et dirigeant historique de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) devenue Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) en 2009. Dans une nouvelle édition enrichie de La Guerre civile en France, pamphlet publié par Karl Marx en 1871, que publie les éditions La Fabrique en 2008 sous le titre Inventer l’inconnu, Daniel Bensaïd a rédigé un texte intitulé « Politiques de Marx », précédant les textes et correspondances autour de la Commune entre Karl Marx et Friedrich Engels, entre autres. Lecteur anecdotique de Marx, disposant d’une connaissance approximative de la période qui va de la Révolution française jusqu’au début du XXe siècle, j’ai littéralement dévoré cet opuscule à l’automne dernier. Dans ce texte, Daniel Bensaïd revient notamment sur la notion terriblement ambiguë de « dictature du prolétariat », qui a tant fait couler d’encre. Je reproduis ici le paragraphe intégral.

 

 

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La Commune, donc, comme forme enfin trouvée de l’émancipation, ou de la dictature du prolétariat, ou des deux, indissociablement ? C’est ce que proclame Engels, vingt ans après, en conclusion de son introduction, datée précisément du 18 mars 1891, à La Guerre civile en France : « Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. »

Il vaut en effet la peine d’y regarder de plus près. Le mot « dictature », au XIXe siècle, évoque encore la vertueuse institution romaine d’un pouvoir d’exception, dûment mandaté et limité dans le temps pour faire face à une situation d’urgence. Il s’oppose à l’arbitraire de la « tyrannie ». C’est en ce sens que Marx le reprend dans Les Luttes de classes en France, après avoir cité son propre article du 29 juin 1848, publié dans la Nouvelle Gazette rhénane au lendemain même des massacres. Les journées de Juin ont non seulement brisé le consensus républicain, elles ont aussi fendu en deux le sens même du mot révolution, dédoublé désormais en « une belle révolution » et « une révolution hideuse » aux yeux des possédants. La « belle », c’est pour eux celle de Février, « la révolution de la sympathie généralisée, parce que les antagonismes qui y éclatèrent contre la royauté sommeillaient paisiblement côte à côte, à l’état embryonnaire, et parce que le combat social qui en constituait l’arrière-plan n’avait atteint qu’une existence impalpable, l’existence des mots et des phrases ». La « révolution hideuse », c’est celle de Juin, « répugnante » aux yeux du parti de l’ordre naissant, « parce que les phrases ont fait place à la réalité. »

Ce n’est pourtant pas la révolution qui, en l’occurrence, fut « hideuse », mais bien la réaction et la contre-révolution. La révolution de Juin, ce n’est plus la révolution rêvée, la révolution romantique, mais l’impitoyable révolution prosaïque du désespoir qu’Engels évoque au lendemain des massacres : « Ce qui distingue la révolution de Juin de toutes les révolutions qui ont eu lieu jusqu’ici, c’est l’absence de toute illusion et de tout enthousiasme. » La révolution de Juin, « c’est la révolution du désespoir », comparable à la guerre des esclaves à Rome ou à l’insurrection de 1834 des canuts lyonnais : « Le joyeux esprit français lui-même se tut. »

Comme au lendemain de la défaite de juin 1848, l’esprit de revanche et de vengeance du parti de l’ordre se déchaîna après l’écrasement de la Commune. Sa cruauté victorieuse fut proportionnelle à la grande peur qu’il avait éprouvée. Sur les massacres de juin 1848, les témoignages sont d’autant plus éloquents qu’ils viennent d’observateurs soulagés d’avoir vu l’insurrection défaite.

Celui de Renan : « C’est un très grand malheur que l’insurrection ait été tentée, mais c’eût été un malheur plus grand encore qu’elle eût triomphé. Je ne regretterai pas la société présente quand je la verrai remplacée par une forme plus avancée ; mais, en attendant que les nouvelles idées soient devenues acceptables et sociales, je veux qu’on conserve les bases actuelles, car cet état vaut encore mieux que le chaos. » Ayant assisté de sa fenêtre à la tuerie, le jeune défroqué écrit à sa sœur Henriette : « Attache peu d’importance, je te prie, à l’amertume et aux accès d’humeur que j’ai pu laisser échapper contre l’un des partis, contre celui-là même avec lequel je faisais cause commune. Tu les comprendras facilement. J’étais sous l’impression immédiate d’atrocités, d’horreurs. Je suis toujours pour ceux que l’on massacre, même quand ils sont coupables. Ivres de sang, les gardes mobiles ont commis des indignités qu’on hésite à raconter […]. Mais, ce qu’il y a d’affreux, ce sont les hécatombes de prisonniers qui ont été immolés deux ou trois jours après. Des malheureux entassés dans les combles, sous les plombs, étouffant, manquant d’air, mettaient la tête à une étroite lucarne pour respirer. Eh bien ! Chaque tête qui dépassait servait de point de mire aux gardes nationaux et était accueillie par une balle. Je dis, après cela, que la bourgeoisie est capable des massacres de Septembre, et encore… les septembriseurs tuaient ceux qu’ils croyaient les ennemis de la France ; les épiciers tueront ceux qu’ils croient ennemis de leur boutique. »

Celui de Flaubert : « On se vengeait à la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuis trois mois […]. L’aristocratie eut les fureurs de la crapule. Des gens d’esprit en restèrent idiots pour toute leur vie […]. Les haines foisonnaient : haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands de vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d’histoire, contre les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute indépendance, toute manifestation individuelle ; car il fallait relever le principe d’autorité, qu’elle s’exerçât au nom de n’importe qui, qu’elle vint de n’importe où, pourvu que ce soit la Force, l’Autorité. » C’est face à cette violence effrénée du despotisme des possédants que Marx reprend à son compte pour la première fois « l’audacieuse devise » : « Renversons la bourgeoisie ! Dictature de la classe ouvrière ! »

Après un XXe siècle qui connut tant de despotismes militaires et bureaucratiques, la connotation du terme dictature l’a emporté sur la signification initiale, au point qu’il est devenu imprononçable. Encore faut-il être attentif à ne pas confondre le mot et la chose, et à ne pas évacuer avec le mot le problème auquel il cherchait une réponse. Si, comme le déclare Engels sur le ton du défi, la Commune, « c’était la dictature du prolétariat », il importe de savoir plus précisément ce qu’était la Commune. En se dotant de mandataires sous contrôle populaire permanent, rétribués comme des ouvriers qualifiés, elle supprime « tous les mystères et les prétentions de l’Etat ». Sa mesure la plus importante, ce fut « sa propre organisation qui s’improvisa avec l’ennemi étranger à une porte et l’ennemi de classe à l’autre ». Certes, elle « ne supprime pas la lutte des classes », mais représente « la libération du travail » comme « condition fondamentale de toute vie individuelle et sociale ». Elle crée ainsi « l’ambiance rationnelle » dans laquelle peut commencer – commencer seulement ! – à se développer l’émancipation sociale. Elle est, dit encore Marx, « ce sphinx qui tracasse fort l’entendement bourgeois ». Tout simplement, « la forme sous laquelle la classe ouvrière prend le pouvoir politique ».

Cette forme « enfin trouvée » de la dictature du prolétariat – il faut le souligner avec force, tant c’est oublié – reste celle du suffrage universel (dont les femmes cependant demeurent exclues !) et de la représentation territoriale des communes et des quartiers : « La Commune devait être composée de conseillers municipaux des divers arrondissements (comme Paris en a été l’initiateur et le modèle, ce sera notre référence) élus au suffrage de tous les citoyens, responsables et révocables à tout moment. La majorité de cette assemblée était naturellement composée d’ouvriers ou de représentants reconnus de la classe ouvrière. » Dans l’adresse du 31 mai 1871 au Conseil général de l’AIT, Marx insiste : « Le suffrage universel devait servir au peuple, constitué en communes », et « rien ne pouvait être plus étranger à l’esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique ». Il n’envisage donc jamais une restriction de l’exercice du droit de vote sur critères sociaux. Il exprime seulement sa conviction, sans doute naïve, que la majorité politique doive correspondre « naturellement » à la majorité sociale. Quant au rapport des représentants aux représentés, des mandataires à leurs mandants, il est celui d’un contrôle permanent, concrétisé par les principes de responsabilité et de révocabilité. Les représentants ont ainsi à rendre compte en permanence de leurs actes et, en cas de litige avec les représentés, à remettre en jeu leur mandat.

Dans ce deuxième essai de rédaction de La Guerre civile, il n’est plus fait mention de mandat impératif, comme c’était encore le cas dans l’adresse à l’AIT du 31 mai 1871. Il y était mentionné que, jusque dans les plus petits hameaux, les communes rurales devaient « administrer leurs affaires par une assemblée de délégués à tout moment révocables et liés par le mandat impératif des électeurs ». Il est vraisemblable que Marx s’est alors contenté de paraphraser le manifeste du Comité central des vingt arrondissements, paru dans le Cri du Peuple du 27 mars, selon lequel l’idée communale impliquait non seulement la révocabilité permanente, mais encore « le mandat impératif, précisant et limitant le pouvoir et la mission du mandataire ». La différence n’est pas anodine. Autant la révocabilité est la conséquence de la responsabilité de l’élu devant ses électeurs (du mandataire devant ses mandants, disait-on sous la Révolution française), autant le mandat impératif aboutirait à paralyser la délibération démocratique. Si le mandataire n’est que le porte-parole de l’intérêt particulier de ses mandants, sans possibilité de modifier son point de vue en fonction de la discussion, aucune volonté générale ne peut émerger. La simple addition des intérêts particuliers ou corporatifs se neutralise. Et la paralysie du pouvoir constituant finit par faire le lit d’une bureaucratie qui s’élève au-dessus de cette volonté en miettes en prétendant incarner l’intérêt général.

L’autre aspect, plus discutable, des leçons tirées par Marx de sa compréhension de la Commune comme « corps agissant et non parlementaire », exécutif et législatif en même temps », c’est la non séparation des pouvoirs. Elle relève d’une confusion entre la notion de dépérissement de l’État comme corps parasitaire séparé, et la notion de disparition de la politique au profit d’une simple auto-administration des choses et du social.

S’il suffit, pour savoir ce qu’était la dictature du prolétariat dans l’esprit de Marx et Engels, de regarder la Commune, et si l’on s’en tient à leur présentation pour comprendre ce qu’elle était, il apparaît que les premières mesures de cette « dictature », respectueuse du suffrage universel et du pluralisme politique, consistent en une débureaucratisation et une démilitarisation de l’État-Léviathan. Elles consistent en dispositions qui relèvent de ce qu’on appellerait aujourd’hui une « démocratie réellement participative », et en mesures élémentaires de justice sociale. Cette « dictature » n’a pas donc pas grand chose d’un pouvoir dictatorial arbitraire ou d’un régime d’exception, si ce n’est la suspension de l’ordre légal existant au profit de l’exercice du pouvoir constituant inaliénable d’un peuple souverain.

Daniel Bensaïd (2008), « Politiques de Marx », in Karl Marx, Friedrich Engels, Inventer l’inconnu, Paris, La Fabrique, pp. 49-55.

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En 2009, Daniel Bensaïd a accordé un entretien à Mediapart. Voici un extrait dans lequel il évoque le sens de « dictature du prolétariat » (le son est malheureusement assez déplorable).

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