Ce que j’en dis…

Loyautés radicales et « intolérance à l’ambiguïté », par le sociologue Fabien Truong
28 décembre, 2017, 16:35
Classé dans : La Société en question(s)

FT Loyautes

 

Parfois, je partage des textes sur ce blog, des textes longs, de penseurs parfois pas très faciles d’accès. J’ai ainsi déjà publié des passages de Jacques Rancière et de Pierre Bourdieu, un essai de Jack London, et l’introduction d’une longue enquête sur l’islamophobie. Aujourd’hui, je souhaiterais partager l’épilogue d’un ouvrage qui vient de sortir, Loyautés radicales. L’Islam et les « mauvais garçons » de la Nation, publié en octobre 2017 aux éditions La Découverte (présentation ici). C’est une enquête réalisée par le sociologue Fabien Truong, qui a suivi le parcours de plusieurs « jeunes de banlieue » (syntagme « inaudible », enfermant, « stigmatisant » pour le sociologue lui-même, auteur en 2010 d’une tribune dans Libération : « Le « jeune de banlieue » n’existe pas »), qui doivent faire face aux contradictions de leur monde (famille, école, Nation, marché du travail, capitalisme, virilité, spiritualité, etc.), et tente d’en expliquer le cheminement, les cheminements. Le sociologue était invité le 24 octobre 2017 à France Culture (écouter ici) pour présenter son enquête, et il a donné, le 9 février 2018, un entretien au Nouveau Magazine Littéraire. Voici une présentation rapide de l’ouvrage par l’auteur :

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J’ai découvert ce sociologue en 2015. A l’époque, je viens d’obtenir le concours, je suis alors stagiaire en sciences économiques et sociales (SES) et doit produire un mémoire. Je tombe sur le second ouvrage de Fabien Truong, Jeunesses françaises. Bac + 5 made in banlieue, qui retrace le parcours de plusieurs « jeunes de banlieue » qu’il a encadrés lorsqu’il était prof de SES, justement, du lycée à l’enseignement supérieur jusqu’à la vie active. J’y trouve beaucoup de choses intéressantes, que je réutiliserai dans mon mémoire, et dans mes activités avec mes propres élèves.

En guise de conclusion à Loyautés radicales, Fabien Truong a préféré un épilogue. Le voici en intégralité :

 

 

« Ne moralisons pas. Mais aussi ne spéculons pas trop. Disons que l’anthropologie sociale, la sociologie, l’histoire nous apprennent à voir comment la pensée humaine « chemine » ; elle arrive lentement, à travers les temps, les sociétés, leurs contacts, leurs changements, par les voies en apparence les plus hasardeuses, à s’articuler. Et travaillons à montrer comment il faut prendre conscience de nous-mêmes, pour la perfectionner, pour l’articuler encore mieux. »

Marcel MAUSS, « Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne et de « moi »", Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. LXVIII, 1938.

 

La répétition des attentats islamistes pose la question de la responsabilité. J’ai essayé d’y répondre par les moyens modestes, mais appliqués, de l’enquête et des sciences sociales. Que faire d’autre, devant un champ de ruines, à part s’efforcer de comprendre ? Dans l’urgence, certes, se protéger. Mais de qui et de quoi ?

Aujourd’hui, deux images de la menace se sont imposées : le « réseau islamiste mondialisé » et le « loup solitaire ». Elles me paraissent trompeuses. D’un côté, l’idée d’un réseau mondialisé, reliant pêle-mêle des terroristes maison, des fondamentalistes d’Afrique, du Moyen-Orient ou des États du Golfe, alimente de théories complotistes imaginant l’existence d’un financement occulte et réticulaire de la terreur et une unification politique par l’idéologie islamiste. Qu’il puisse y avoir des convergences de vues ou d’intérêts, nul n’en doute. Qu’il puisse y avoir des flux financiers entre ces protagonistes est, jusqu’à preuve du contraire, possible. Je n’en ai pour ma part pas trouvé trace. Le postulat du « réseau islamiste » insinue que la menace viendrait essentiellement de l’extérieur : « fermez les frontières » et « déchoyez de la nationalité », dit en chœur le populisme ambiant. La réalité, c’est que les moyens logistiques, matériels, financiers et humains pour commettre un attentat en Europe ne nécessitent aucun apport extérieur pour être réunis. Rester confiner dans la seconde zone [un espace de relations et de représentations qui sanctionnent le fait de vivre à l'écart - dans et par l'illégalité], être pris dans l’impasse du cercle [ne plus avoir de possibilités de "revenir" de la seconde zone] et disposer d’un peu d’argent « sale » suffisent. Quant aux « recruteurs », ils ne séduisent pas dans le luxe : une attention nouvelle autour d’un kebab suffit à ouvrir bien des oreilles. Il reste que la socialisation sur les zones de combat en Syrie et en Irak et le butin de guerre amassé font des revenants une menace potentielle d’un nouvel ordre. Elle contraste avec le temps où les services de renseignements pensaient que les quelques partants se dirigeaient vers une mort assurée. Ces départs ressemblaient alors plus à une solution qu’à un problème pour la France. Peut-être faudrait-il s’interroger plus profondément. Pourquoi de tels projets de départ ? Pourquoi une telle envie de combattre ? L’image floue du « loup solitaire » reste quant à elle simplificatrice. Qu’il fugue ou meure en solo, le djihadiste n’est jamais seul. Corps et âme sont attachés à un contexte. Mieux comprendre la fabrique sociale de la terreur tient de la responsabilité collective.

De ce point de vue, l’appel à surveiller l’ « islam » – sa « communauté » et ses lieux de culte – ou les « étrangers » (comprendre les musulmans étrangers) qui transitent par la France ressemble à une étiquette supplémentaire. C’est aussi une dilution douteuse des forces du renseignement et la meilleure façon de renforcer, par la grossièreté de l’amalgame, l’islam comme imaginaire politique flottant. Le danger immédiat renvoie à ce qui se joue dans la seconde zone. Malgré sa croissance continue, elle touche une population circonscrite, aujourd’hui renforcée par certains revenants. Elle est identifiée par l’État, fichée. Il est de bon ton de fustiger les défaillances du renseignement, en pointant le fait que chaque nouveau terroriste est « bien connu » et passerait systématiquement entre les « mailles du filet ». Une semaine avant les attentats de janvier, Amédy est par exemple contrôlé avec Hayat par la police, la procédure liée à son fichage respectée. On pourrait à l’inverse s’étonner d’une connaissance si précise. Il faut à peine une journée d’enquête journalistique pour reconstituer le parcours de ces nouveaux « martyrs », tant leurs traces dans les archives de l’État sont nombreuses. On parle par ailleurs peu des nombreux attentats déjoués par des services de renseignement qui sont plus efficaces et informés qu’on ne le dit. La comparaison avec les attentats-suicides dans les zones de guerre est édifiante : de leurs responsables, on ne sait presque rien. Malgré la force du nombre, ils meurent, aux yeux des métropoles occidentales, sans grande postérité. Si certains Français ont aujourd’hui déclaré la guerre contre leur pays, la « guerre civile » reste un spectre. L’emploi de cette formule – « en guerre » – est un abus de langage, une forme d’évitement, un aveu de faiblesse.

La France se doit plutôt d’affronter un problème intérieur. L’histoire longue des grands ensembles, combinée à la niche syrienne, aux incertitudes du postfordisme, aux inégalités économiques et à l’attractivité de l’islam comme imaginaire politique flottant, a rendu la seconde zone explosive. Alors que, avec l’attentat déjoué à Marseille et le meurtre d’un policier sur les Champs-Élysées, la campagne présidentielle de 2017 s’achève sous la menace, les prisons françaises sont, au même moment, bloquées dans l’indifférence par les grèves de surveillants excédés. Souvent banlieusards, toujours payés chichement, ils ne savent plus comment exercer leur métier dans le quotidien de la surincarcération. A Villepinte, dernier séjour carcéral d’Amédy, le taux de remplissage dépasse les 200 %. Quand les allers-retours permanents vers la prison, la présence continuelle d’une police à cran ou la déconsidération sociale brouillent toujours plus ce qui distingue l’enfermement du sentiment de liberté, la seconde zone se transforme en bombe à retardement. Dans ces conditions, que signifient la sanction judiciaire et l’action policière, si ce n’est une condamnation perpétuelle et une peine de mort sociale ? Concentrées sur un segment de la population qui n’a aucun mal à se reconnaître – Français de naissance, immigrés de descendance et musulmans par croyance -, ces sanctions peuvent prendre l’allure d’une persécution organisée. Conjuguées à l’absence d’idéal, elles nourrissent des imaginaires, produisent des « disponibilités biographiques » et une appétence au combat synchrones. Engendrées par notre société. Faut-il s’étonner qu’à terme, et sur quelques personnes, elles conduisent à vouloir spectaculairement donner la mort ? Faut-il s’étonner qu’elles sculptent les ressources et les dispositions pour aller jusqu’au bout ? Quand l’action remplace l’introspection pour s’accommoder de la violence que l’on subit et que l’on commet, que la fascination de la volte-face, l’émotion de la conversion et les promesses de la transcendance ont toutes les chances d’anoblir des compétences et des intelligences clandestines, la menace est évidente. Le temps de l’implosion est long, le bouillonnement palpable. Encore faudrait-il que certains voyages ne commencent pas trop tôt : il est possible, aux abords de certains « fours », de devenir « guetteur » à neuf ans pour vingt euros par jour.

Il faut enfin une « cause ». L’islam, aussi radical soit-il, tire la puissance politique de son imaginaire des circonstances. Le basculement dans le djihad armé explose aujourd’hui en Syrie ou en France, mais c’est une « niche écologique » qui sera remplacée au cours de l’histoire. Comme le note Scott Atran, il cache quelque chose de plus universel : « Il y a de l’urgence, de l’excitation, de l’extase et une exaltation altruiste dans la guerre, un sentiment mystique de solidarité avec quelque chose de plus grande que soi : une tribu, une nation, un mouvement – le Groupe. » Ce « quelque chose » se décline selon un motif identifié : faire les choses en bande, au nom d’une fraternité sans prix. Ce ciment anthropologique dit, en creux, la difficulté de la raison capitaliste à produire, pour tous, du sens et des solidarités transcendantes. Il suggère aussi que l’école ne pourra jamais tout quand on lui demande déjà probablement trop. Il n’est pas étonnant que dans les pays du Moyen-Orient les terroristes maison soient plus diplômés que la moyenne de la population, et qu’en France ils le soient moins. Ces différences témoignent d’une même attente déçue vis-à-vis de l’école dans des sociétés où l’ampleur de la démocratisation scolaire et celle des opportunités économiques – et donc le profil des réprouvés – diffèrent. Si l’intendance ne suit pas, le désir d’émancipation par l’instruction ne peut qu’être partiellement assouvi. On peut parler à l’envi du « problème des banlieues », du « problème de l’islam », du « problème des prisons » ou du « problème de l’école », mais à prendre ces symptômes pour des causes, le regard restera myope. Ils ne sont que les conséquences délayées des apories du système économique et de sa géopolitique. Le « problème mondial », c’est celui de la répartition des richesses, de l’exploitation sans limite, de l’accumulation infinie, de l’absence de sens moral et du devenir d’une partie de l’humanité qui, en raison de son inutilité fonctionnelle de plus en plus criante, est mise à l’écart ou punie. Voilà peut-être une question plus pertinente que n’importe quelle « conversation culturelle » : jusqu’où supportera-t-on de mettre à l’écart un nombre croissant de personnes de plus en plus combatives et n’ayant plus rien d’autre à perdre que la vie ? Jusqu’où se développera l’extension du domaine de la seconde zone ?

On en a vu ici une déclinaison française. La comparaison avec les États-Unis n’est pas inutile. A l’heure où la phobie de l’islam a gagné ce pays, la menace islamiste reste surtout indexée à la géopolitique américaine. Elle n’est pas vraiment une production maison. La seconde zone états-unienne n’a tout simplement pas besoin de l’islam ou de la Syrie pour résoudre ses contradictions dans le sang. L’histoire de la ségrégation raciale n’est pas celle de la colonisation. Les inner cities ne sont pas les banlieues. Les homicides, les overdoses, les suicides, les affrontements mortels avec la police et l’incarcération de masse y atteignent des proportions déjà comparables à celles de nombreuses zones de guerre. L’État y fait la chasse à des pauvres qui s’entretuent pour manger leur part du gâteau capitaliste. Voilà comment se règle le problème de l’excédent. Les combats se déploient aux États-Unis dans une imagerie hollywoodienne qui les rendrait presque folkloriques. Sans l’imaginaire politique flottant de l’islam, ils sont aujourd’hui presque invisibles. Sans label international, point de spectacle. Le radical de la seconde zone tient pourtant, en France comme aux États-Unis, à l’impact du même sous-produit de l’économie capitaliste : le marché de la drogue et ses conséquences, dans les corps et les consciences des plus démunis. Une « cause » étonnamment absente des débats sur ce qui menace notre paix. Probablement parce que, entre producteurs et consommateurs, victimes de nuisances collatérales et bénéficiaires de jouissances sécurisées, une frontière sociale entérine le silence. Théoriser la radicalisation de l’islam revient, d’une certaine façon, à le prolonger en le remplaçant par un bruit actif : l’ « islamisation de la banlieue » et l’ « antisémitisme musulman ».

Les politistes Diego Gambetta et Steffen Hertog montrent de façon convaincante que le fondamentalisme islamique attire des individus aux traits de personnalité identiques à ceux des individus qui sont séduits par les idées d’extrême-droite. Trois traits se distinguent clairement : une inclinaison au dégoût moral (avec une aversion pour la transgression des traditions et un désir de pureté sociale et sexuelle) ; un besoin de fermeture (avec une aversion pour le changement et le bouleversement de l’ordre social) et de forts préjugés intergroupes (avec une aversion pour la différence). Une idéologie n’est que le reflet de la psychologie politique du rapport à autrui et, sauf à penser que tout est inscrit dans le génétique, il y a lieu de poser cette question cruciale : comment s’assurer qu’une société évite, pour parler comme Théodor Adorno, de rendre ses enfants « intolérants à l’ambiguïté » ? Une telle question aurait pu émerger des attentats islamistes ayant récemment frappé les sociétés occidentales en rendant possibles, contre les propos péremptoires et définitifs, les discussions contradictoires. La cristallisation moralisatrice sur l’ « islamisation de la banlieue » et l’ « antisémitisme musulman », dont on a pu voir certaines de ses manifestations concrètes, empêche pourtant trop souvent de dialoguer autour de ce que représentent les attentats islamistes, les frères Kouachi ou Amédy Coulibaly dans les quartiers populaires. La peur du « oui mais » s’est diffusée, avec raison. L’ « intolérance à l’ambiguïté » et le « refus de penser » existent bel et bien. Ils constituent un problème qu’il faut localiser avec précision et dont il faut parler. Mais que faire quand l’opportunité d’entamer une conversation est présentée, à longueur de journée, comme un danger ? Que dire à ces jeunes qui condamnent le terrorisme (« oui ») tout en semblant l’excuser (« mais » les enfants syriens, la Palestine, mes parents, ma religion, les juifs, les riches…) ? Les jeunes qui se sentent un peu « Amédy » existent. Ils expriment, avec les figures du temps, la déconsidération, la violence symbolique, le racisme, le précariat, l’absence de perspectives. Faut-il leur imposer de se taire ? On peut décider de ne pas vouloir entendre, de substituer au dialogue un contre-spectacle : haro sur le halal et le burkini. On peut au contraire faire preuve d’humilité, mettre en pratique cette citation apocryphe, faussement attribuée à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez vous exprimer. » Loin des joutes médiatiques, on risquerait alors d’apprendre sur soi, d’apprendre de l’autre et d’apprendre à l’autre.

Face aux conséquences paranoïaques de l’entre-soi, il n’y a qu’une alternative : la relation éducative critique qui vise le décentrement ou la condamnation morale qui confine à l’enfermement. Elle implique de choisir entre le temps long de l’éducation et le temps court du spectacle. Elle pose la question du confort que nécessite le pari éducatif pour être tenu, et non simplement affiché. A l’heure où Daech perd un terrain sans doute irrattrapable, le cybercalifat, avec ses forums, ses posts et son esthétisme, lui survivra. A l’heure où le Front national arrive aux portes du pouvoir sans réussir (encore) à s’y installer, ses électeurs continueront à se projeter dans l’imaginaire « bleu Marine » si, de la même manière, ce qu’exprime ce vote n’est pas pris en considération. Car c’est bien de la même « intolérance à l’ambiguïté » qu’il s’agit. Ne pas choisir, c’est courir le risque que la volte-face et le spectacle de la rupture se figent pour donner corps à l’hypothèse du grand combat.

A ma question idiote de visiteur (« comment vas-tu ? »), Marley me donne aujourd’hui, dans un grand rire, un réponse stupide de détenu, sous forme de boutade (« On fait aller, pas encore djihadiste ! »). Comme si ce qui nous reliait rendait ce scénario attendu un peu absurde. Souvenons-nous de la vanne concernant Saïfi, balancée sur la dalle : « C’est le quartier qui l’a rendu comme ça, sauf que lui, il ne le sait pas ! » Comprendre, c’est sans doute déjà lutter contre la résignation. C’est aussi s’attacher à penser contre la peur. De notre histoire commune, de nos erreurs collectives et de nos enfants, si imparfaits fussent-ils. Il en va du sens de la « frise de l’histoire ».

FT : Qu’est-ce qu’il te reste d’Amédy ?

Adama : Son rire. L’image d’un gros chambreur.

FT : C’était un bon vivant ?

Adama : Un bon chambreur, ouais. Un homme vrai. Ses défauts, c’étaient les mêmes que les miens : faire des trucs démesurés pour une histoire banale qu’on aurait dû régler en cinq minutes. Mais il avait pas beaucoup de défauts. C’est pas que j’ai pas envie d’entacher sa mémoire, Fabien, mais rien ne vient. C’était un bon chambreur. Un bon déterminé. Un bon bagarreur. Quelqu’un qui aime bien jouer. Un grand enfant avec des valeurs d’homme. Maintenant, les gens vont dire des choses sur lui pendant des années. Son nom, il est inscrit dans la frise de l’histoire, hein ?

FT : Je crois qu’il a voulu s’y mettre, non ?

D : Voilà, il est devenu l’histoire des gens. Il est rentré dans leur quotidien. Amédy, c’est l’histoire de quelqu’un de discret qui est rentré dans la maison des gens.

Par effraction.

*

On ne naît pas guerrier, on le devient. Aujourd’hui, de nombreux habitants des quartiers populaires se sentent et se savent mis sur le bas-côté. Aucune ambiguïté dans ce chacun-pour-soi de classe : chacun a conscience de sa place de subalterne, de ses intérêts de condition. Une certitude fait l’évidence : tout le monde doit se battre contre l’adversité pour s’en sortir. L’indignité ne suffit pas à faire une « communauté ». Elle institue en revanche des relations qui font exister, de proches en proches, un monde, une morale, une solidarité. Dans les cités diffamées comme partout ailleurs, elles obligent à reconnaître ses dettes et à renforcer les loyautés qu’elles imputent pour pouvoir se déplacer. C’est ainsi que les garçons deviennent des fils, des mecs, des petits, des grands, des amis, des équipiers, des conjoints, des complices, des anciens et, un jour, probablement, des pères. La rupture économique des années 1980 a progressivement effiloché cette toile, installant une profonde coupure socialisatrice. Nombre de ponts venant de l’extérieur ont été coupés, maints relais éducatifs intérieurs affaiblis. La peur de la trahison et du mépris s’est installée.

Quand nombre d’institutions ont failli, l’islam a su, d’une certaine manière, panser cette coupure. La religion a remplacé le vide, créé du lien, du liant, de l’estime, en célébrant une éthique universelle et en promettant le salut individuel. L’entrée dans l’islam est devenue un acte d’officialisation, soutenu par une offre symbolique relativement bien implantée. Elle permet de s’affirmer, de se révéler, de tenir. Elle est souvent excessive et vindicative, poussée par l’élan réconfortant d’une volte-face qui en dit long sur la profondeur de cette coupure. Avec le temps, la conversion religieuse se mue en reconversion. L’islam s’imbrique dans un passé qui devient acceptable. Il oblige à assumer une partie de ses fautes morales et anoblit le quotidien. Il remoralise, réintellectualise, réesthétise, refonde, réagrandit, dans des proportions toujours mouvantes. Un sens du chemin devient possible. L’islam ne devient pour autant pas nécessairement la mesure de toute chose. Il s’éclipse souvent devant des engagements autrement plus pressants. Bref, il trouve, lui aussi, sa place.

Les polémiques autour de sa visibilité ne cessent pourtant d’enfler. Quand les demandes de construction de mosquées ou des carrés musulmans dans les cimetières apparaissent comme des signes d’une invasion étrangère provocante, on pourrait objecter que vouloir prier et reposer à jamais en France est sans doute la plus grande marque d’intégration à la nation qui soit. Il en va de même des reconversions de ces « mauvais garçons », dont on a vu à quel point elles reposent sur une croyance déçue dans l’idéal méritocratique, un furieux désir d’intelligence, une quête de vérité et un goût pour les joutes verbales. Des passions que nombre d’observateurs étrangers qualifieraient de typiquement « françaises ». Les déceptions sont toujours à la mesure des promesses en lesquelles on a cru et qui, parce qu’elles ne sont pas seulement des mensonges, continuent de briller. Observer la périphérie du monde social, c’est finalement apercevoir de quoi est fait le centre. A l’extrémité d’un phénomène, se trouve le radical – ce qui fait souche et présente un caractère de synthèse, presque définitif. Le radical n’annonce pas une rupture. Il met à nu les fondations sur lesquelles s’enracinent des continuités et des reconversions. Toute situation de domination repose sur une acceptation ambiguë de l’ordre établi, sur l’établissement tacite d’un consensus autour de ce qui fait foi. Ces loyautés radicales sont l’expression très concrètes d’un ensemble de fidélités aux personnes qui comptent et à ce qui vaut. Elles s’éprouvent au quotidien par des dons et des contre-dons, des dettes morales, des obligations sociales. Elles disent, en creux, l’intensité du sentiment de loyauté envers ce que valorisent les proches dans le quartier, mais aussi, de manière plus générale, la nation française et le système économique occidental. En cela, les référents restent pluriels. Ils s’entrecroisent et sont moins en concurrence qu’on ne le pense. L’engagement dans l’islam est souvent une façon de mettre un peu de cohérence et de noblesse dans ces nœuds. L’engagement dans un islam exclusif et excluant n’est qu’un possible parmi d’autres. Il traduit avant tout l’appauvrissement de ce à quoi on peut s’identifier et croire. C’est un point limite, une ultime loyauté qui, comme tout baroud d’honneur tardif, tient surtout de la caricature. Le capitalisme est aujourd’hui orphelin d’un contre-récit. Tant qu’existait l’utopie communiste, on pouvait habiller le non-sens de l’accumulation matérialiste avec un cri de ralliement. Il y avait bien, dans la fierté du combat contre ce qui apparaissait comme une menace totalitaire, quelque chose de plus grand que le profit. Dans ce vide et dans des sociétés occidentales que l’on dit davantage connectées, l’islam peut, chez les « mauvais garçons » de la Nation, à la fois faire cause et mystère. C’est là toute la puissance de ce que charrie la religion : imaginaire politique, énigme du don et célébration du lien, esthétisme et intellectualisation d’une spiritualité et d’une moralité retrouvées. Mais, contrairement à ce qu’annoncent ceux qui s’en saisissent avec perte et fracas, son pouvoir d’attraction n’est en rien extérieur à la raison capitaliste. L’imaginaire peut flotter, pas les conduites humaines qui restent ancrées dans l’histoire, parfois contradictoire et tourmentée, de la socialisation de chacun.

Du côté de la paix, le reconverti fabrique sa propre singularité dans un bricolage individuel, et la perpétuation de l’acte d’officialisation permet de s’accrocher à des valeurs « choisies ». Associée à l’intimité du couple, la religion aide à cultiver les réformes intérieures qui rendent l’injustice du monde plus acceptable. La religion crée une zone de confort et de résistance individuels. Ce n’est pas le grand soir, mais un arrangement personnel avec le réel. Ce qui n’est pas rien.

Du côté de la guerre, le combattant djihadiste ressemble à un produit dérivé du narcissisme capitaliste. Mélange de martyr, de héros, de victime et de star, il hyperbolise la compétition, la prédation, le désir de puissance et la mise en scène de la victoire. Y transparaissent une esthétisation et une scénarisation du politique, où les idées sont remplacées par leur mise en spectacle. Mais le combattant djihadiste meurt aussi en invoquant la supériorité de la morale sur l’intérêt, dans une désespérante dépossession altruiste. Par les armes, voilà un autre arrangement personnel.

Il y a plus d’un siècle, Karl Marx écrivait que la religion était l’ « opium du peuple » parce qu’elle détournait l’homme de l’essentiel : « Exiger qu’il abandonne toute illusion sur son état, c’est exiger qu’il renonce à un état qui a besoin d’illusions. » Aujourd’hui, le problème n’est plus celui de l’illusion sur l’état de la condition humaine et sur le sens de la marche du monde. Le capitalisme est nu. La religion est moins un opium qu’un médium. Elle ne masque pas. Elle dit l’inachèvement et s’arrange avec la raison capitaliste. Certains s’en réjouissent, d’autres se lamentent. Le fait est qu’elle opère pour l’instant sans grande concurrence. En attendant que se fassent mieux entendre des voix inédites et imaginatives, et que – peut-être – émerge un nouvel imaginaire politique. Ancré sur le sol rugueux qui voit prospérer la misère des hommes.

Fabien TRUONG (2017), Loyautés radicales. L’Islam et les « mauvais garçons » de la Nation, Paris, La Découverte, pp. 197-208.

 


7 commentaires
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  1. Admin con ou bien ?

    Bonjour,
    Merci pour cet article dense, parfois difficile à décoder donc devant être relu plusieurs fois.
    Des gens sont désespérés. Leur vie n’a pas de sens. La révolte est possible. La société dans laquelle ils essaient de vivre ne leur offre pas cette option. Il faut un cadre plus large que le cadre politique qui a manifestement échoué et qui ne leur apportera pas de solution. La religion offre ce cadre. Si je pars du postulat que Dieu n’existe pas, je constate que la religion n’est qu’un autre cadre imaginaire, fondé sur un mensonge, qui ne vaut pas mieux que le cadre politique en situation d’échec qu’il rejoint par la même occasion. L’Islam propose un changement qui est de l’ordre du fait sociétal. Logique que les gens qui n’adhèrent pas à la perspective de ce genre de changement s’organisent pour réagir. Le changement de société peut venir d’un vecteur aussi puissant que la religion, me semble-t-il. Cette perspective me chagrine au plus haut point. Pour ma part, la construction de mosquées, la multiplication des commerces Halal, la multiplication des initiatives visant à prendre en compte la spécificité musulmane dans l’espace public (tenue, place de la femme, cantines, piscine, soins médicaux, pratique du sport….) m’amènent à constater la mise en place progressive d’une cohabitation dans un pays construit dans le temps autour de valeurs judéochrétiennes mais qui a officialisé la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et une partie grandissante de la population qui promeut un autre type de société (je ne parle pas de la strate des intellectuels et des personnes éduquées). Le changement induit ne pourra que se traduire par une lutte politique, l’émergence déjà patente d’un communautarisme, des troubles entre les personnes confrontées physiquement à ces différences sur le terrain dans le quotidien. Le terrorisme islamique comme l’islamisme me semblent être un rideau de fumée qui distraient du véritable enjeu qui est celui d’un changement de société. Mais je concède que tout ceci n’est qu’une spéculation de ma part. L’avenir dira si le fait de laisser une grande partie (grandissante) d’une population mettre en oeuvre un cadre sociétal fondé sur une religion non historiquement indigène n’aura pas de conséquences sur la stabilité de ce pays. Vous aurez compris que mon opinion est faite. JSCOB…?

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  2. reflexionsdactualite

    Bonjour,

    D’abord merci pour votre commentaire. Plusieurs réactions à celui-ci.

    i) D’un point de vue sociologique, peu importe que Dieu existe ou pas, car il permet à des individus de « faire communauté » et c’est cela qui est important à comprendre. Ce n’est pas plus un mensonge qu’autre chose. D’un point de vue sociologique, l’existence de Dieu n’est pas attestée objectivement, mais il existe subjectivement dans les actes et les pensées de ceux qui le font exister. C’est cela que la sociologie étudie, et celle-ci ne porte pas de jugements de valeur.

    ii) Je ne comprends pas la phrase : « L’Islam propose un changement qui est de l’ordre du fait sociétal. » Si l’Islam est une culture propre à faire communauté (au sens sociologique), alors il ne diffère en rien des autres religions, ni à tout ce qui permet à un groupe social d’être un groupe social. Lorsque vous écrivez « Logique que les gens qui n’adhèrent pas à la perspective de ce genre de changement s’organisent pour réagir », on a l’impression que vous justifiez l’islamophobie. Je ne vois pas en quoi la croyance en Mahomet diffère de celle en Jésus ou en Capital ou en la platitude de la planète !!! Les croyances donnent un sens aux pensées et pratiques des membres d’un groupe ; je ne vois pas en quoi l’Islam fait exception.

    iii) Vous semblez souscrire à la thèse selon laquelle il y aurait un bloc de traditions judéo-chrétiennes propres à la France (ou à une partie de l’Europe), soudainement ébranlé par l’arrivée de nouvelles communautés qui font évoluer les pratiques sociales, voire, qui auraient vocation à « remplacer » peu à peu la population de « souche »… Les sciences sociales (histoire, sociologie, démographie) prouvent pourtant totalement le contraire. Qu’il y ait des changements, c’est le lot commun de toutes les cultures, puisque toutes les cultures sont en contact avec d’autres, et que ce contact fait évoluer les pratiques sociales. Que ces changements prennent parfois l’aspect de « luttes », il n’y a rien de nouveau sous le soleil, Norbert Elias a montré cela il y a un demi-siècle… Par contre, le communautarisme a souvent bon dos ; ce que fait Fabien Truong (comme d’autres chercheurs), c’est bien de montrer d’où vient ce qu’on appelle sans réfléchir « communautarisme » (immigration de travail, ségrégation, racisme, échec scolaire, répression policière, etc.), en d’autres termes qu’il est bien une conséquence et non une cause, et ce « repli sur la communauté » n’est par ailleurs nullement généralisable à tous les musulmans, et il peut s’appliquer à d’autres groupes nettement plus dominants !

    iv) Je ne vois pas vraiment se mettre en place en France (ni en Europe) ce que vous décrivez poliment (« une grande partie [...] d’une population mettre en oeuvre un cadre sociétal fondé sur une religion [...]« ) comme un « grand remplacement », qui n’est qu’une vue simpliste et totalement biaisée ; c’est bien plutôt l’inverse qu’on observe, une islamophobie d’Etat qui se développe de manière assez décomplexée. Enfin, je ne vois pas en quoi la France était « stable » avant l’ « arrivée » des musulmans (comme si tous étaient immigrés).

    Je pense donc que votre opinion est basée sur un certain nombre d’erreurs de lecture.

  3. Admin con ou bien ?

    Bonjour,
    I) Que « Dieu existe ou n’existe pas » importerait peu d’un point de vue sociologique ! les bras de non sociologue m’en tombent. Un Dieu permet de créer une religion. Une religion a un impact sociologique mais je dois ne rien comprendre à ce domaine. On peut/doit porter des jugements de valeur sur l’impact de la religion sur les relations entre les gens et entre les groupes.

    II) L’Islam traite de tous les volets de la vie : économie, sexualité, éducation, justice,… si ce n’est pas l’équivalent d’une politique, là également j’ai dû louper quelque chose. Le rôle de la politique est d’avoir une dimension sociétale, donc l’Islam… Je ne justifie pas l’islamophobie. Je fais le constat d’une religion catholique/protestante qui s’est endormie dans le cadre officiel de la laïcité au niveau de la population et de ses élus notamment locaux, et d’un Islam qui est proactif au même niveau. Faute d’avoir réfléchi sur le sujet, puisque tout semblait acquis, une partie des gens réagit de manière telle que l’interprétation immédiate peut se résumer, solution de facilité pour évacuer la nature profonde de l’enjeu, à de l’islamophobie.
    « les croyances donnent un sens aux pensées. » : là vous me faites peur.

    III) Pour moi Dieu n’existe pas. Et s’il existe quelque chose qui puisse en prendre le nom, ce quelque chose n’a rien en commun avec ce qui actuellement est un Dieu qui s’adressent aux hommes : un Dieu des hommes. En France, il y a un héritage de notre Histoire. Le pays n’est pas soudainement ébranlé, et il n’y a pas de vocation à… il y a des curseurs qui bougent et au bout du compte une transformation… ou pas. Vu ainsi, vous êtes convaincu du chemin suivi ou pas (comme pour le dérèglement climatique dont mon beau père me parlait il y a trente ans). Vous parlez d’évolution, je parle de régression : position des femmes, loi islamique placée au-dessus de la loi, réintroduction de la religion dans l’espace public, prosélytisme auprès des plus fragiles,… Vous parlez d’islamophobie, je réponds approche raisonnée, projection de tendance, conviction d’une changement possible, prise de position par rapport à la situation actuelle… Ou retard à l’ébullition.

    IV) Pensez ce que vous voulez, comme moi, ce pays le permet encore. Je connais un type ordinaire sur lequel pèse encore une fatwa parce qu’il a osé faire sauter en parachute une ministre d’un pays musulman. Je ne veux pas permettre à ce genre de connerie humaine de se répandre parmi nous. Nous avons déjà bien assez à faire avec la connerie ordinaire pour ne pas y rajouter une couche de religion dont nous croyions nous être débarrassé.
    Vous ne voyez pas… vos études ne le prouveront pas. Je vous dis juste que les tendances apparaissent. Si certains croient que la Terre est plate, d’autres ne doivent pas croire en la tectonique des plaques. Mis à part les instruments de mesure, seul le temps permet de le savoir, un temps incompatible avec la durée de vie humaine.
    Je pense donc que votre opinion est basée sur le refus de l’interprétation de certaines tendances sociologiques. JSCOB…?

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  4. reflexionsdactualite

    Bonjour,
    Encore une fois merci de prendre le temps de développer votre réflexion ici.

    1) Ce premier point porte sur deux éléments liés mais différents. Je vais préciser ma réflexion.
    i) Lorsque j’écris que du point de vue du sociologue, peu importe que Dieu existe ou pas, je veux dire que le sociologue, lorsqu’il essaie de comprendre et d’expliquer socialement tel ou tel comportement, telle ou telle représentation, ne prend pas ce que ses enquêtés lui disent comme la vérité scientifique. Pour le moment, l’existence de Dieu n’est pas attestée par la science. Mais peu importe : ce qui importe lorsque l’on étudie une population de croyants, c’est de savoir si elle y croit ou pas. De la même manière, l’existence de différentes races humaines, aux caractéristiques propres, n’est pas attestée par la science. Ce qui importe lorsque le sociologue étudie un groupe de racistes, par exemple, ou un groupe victime du racisme, c’est de savoir si ses enquêtés croient ou pas à l’existence de races différentes, inégales, hiérarchisées. Il ne s’agit pas du tout de ne pas s’intéresser à la religion sous le prétexte que l’existence de Dieu n’a pas encore été attestée scientifiquement ; il s’agit au contraire d’étudier en quoi une religion a un impact sur un groupe social, de quelle manière une religion, création humaine, s’impose pourtant aux êtres humains qui l’ont créée. C’est le propre de toutes les institutions, et la religion en est une.
    ii) Quand à savoir si on peut/doit porter des jugements de valeur sur l’impact de la religion, je vous réponds que le chercheur doit faire la distinction entre jugements de valeur (jugements normatifs – qui disent ce qui doit être) et jugements de fait (jugements « positifs » qui dit ce qui est). En d’autres termes, le chercheur, dans sa position de chercheur, ne peut pas porter de jugement de valeur, tout simplement parce que sa science ne le lui permet pas. En tant que citoyen, il le peut ; pas en tant que chercheur. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut pas passer d’une compréhension scientifique d’un phénomène (donc à un certain état de faits) au devoir-être de ce phénomène, tout simplement parce que ce dernier ne se déduit pas du premier. Prenons l’exemple d’un économiste qui étudie le fonctionnement du marché du travail. Celui-ci, dans sa position de chercheur, peut tout à fait dire comment il fonctionne. Mais il ne peut pas déduire de cette connaissance la forme que DOIT prendre le marché du travail demain (donc : porter un jugement de valeur). S’il le fait (et de nombreux chercheurs le font), soit il doit bien expliciter qu’il change de registre de discours (d’un discours « positif », scientifique, il passe à un discours normatif, « politique »), soit il fait dire à la science ce qu’elle ne peut pas dire, en d’autres termes, il donne une caution scientifique (donc un statut supérieur) à un jugement de valeur qui, en démocratie, n’a pas davantage de « valeur » que le jugement de valeur du citoyen lambda.
    Donc, pour conclure : en tant que citoyens, nous devons évidemment nous interroger sur le rôle que prennent les religions dans notre communauté. Mais cette phrase est tautologique : en tant que citoyen, on s’intéresse à la vie de la cité, c’est évident ! Par contre, le chercheur doit éviter de porter un jugement de valeur, sinon il abuse de son statut de chercheur.

    2) Vous écrivez ensuite : « L’Islam traite de tous les volets de la vie […], si ce n’est pas l’équivalent d’une politique, là également j’ai dû louper quelque chose. » Le problème, dans cette phrase, c’est que vous semblez confondre l’Islam politique (au sens restreint de « politique ») et l’Islam qui, en tant que culture (et comme toutes les autres cultures), offre tout un système de valeurs qui permet à ses membres de faire société. Donc, oui : l’Islam traite de tous les volets de la vie… comme d’autres religions, comme d’autres croyances dans cette société. C’est le propre de chaque culture de proposer et (dans une certaine mesure) d’imposer à ses membres tout un système de normes, de valeurs, de croyances, d’attitudes, d’interdits, de tabous, etc. Ce n’est pas propre à l’Islam ! Et ces systèmes de valeurs donnent un sens aux pensées et pratiques des membres d’un groupe. C’est ce que la sociologie étudie depuis le début ! Pourquoi, lorsque j’écris cela, je vous fais peur ? Le réel est incompréhensible sans un système organisateur et simplificateur de ce réel. Le réel est chaotique. Pour paraphraser Emile Durkheim, les êtres humains n’ont pas attendu l’avènement de la science pour se faire une idée sur les choses qu’ils rencontrent. Alors, pour donner du sens à ces choses, à ce réel qui peut rapidement se révéler incompréhensible (pourquoi, toutes les 24h, le ciel se noircit ? Pourquoi des enfants meurent d’une tumeur ? Pourquoi lui est riche et moi pauvre ? Etc., à l’infini), les êtres humains inventent des croyances, des mythes, des dictons, etc., qui donnent du sens à leur vie et permet à des êtres humains de « faire société » justement parce qu’ils partagent ce système de valeurs. Chaque culture a ses mythes et ses croyances.
    Par exemple : comment justifier les inégalités aujourd’hui en France ? Un mythe : la méritocratie. Si l’on croit à la méritocratie, alors les inégalités sont justifiées, chacun à sa place, rien à redire. La société perdure ainsi : si chacun croit qu’il doit sa place à son mérite individuel, alors l’ordre social n’est pas ébranlé. La sociologie s’interroge alors : la méritocratie existe-t-elle ? Le mérite peut-il expliquer les différences de positions ? Comment définir le mérite ? Comment le mesurer ? Force est de constater, à la lumière des enquêtes sociologiques, que l’explication des inégalités par le mérite a fait long feu. Personne ne doit entièrement sa réussite ou son échec à son mérite individuel. La sociologie cherche alors d’autres explications (le milieu social, le genre, la race, etc., pour ne prendre que des concepts relativement englobants). Mais ça n’empêche pas les êtres humains de continuer à croire au mérite individuel. Pourquoi ? Parce que c’est rassurant, c’est sécurisant. La fonction première du mythe est d’expliquer l’inexplicable, donc de rassurer, de sécuriser, de raccrocher l’inconnu à quelque chose de connu. Des enfants meurent d’une leucémie ? « Dieu a un projet pour eux, ils sont mieux là où ils sont, rassurez-vous ma bonne dame », semble dire le prêtre à la femme pieuse mais inquiète. C’est la raison pour laquelle les découvertes scientifiques, notamment en sciences sociales, ne sont jamais vues d’un très bon œil : parce qu’elles ébranlent un monde de certitudes, elles bousculent l’ordre social. D’où la récurrence, la force, et, parfois, la violence des rappels à l’ordre social.

    3) Je n’ai pas tout compris à ce paragraphe. Si je suis convaincu de quelque chose, c’est que ce que vous écrivez sur les racines judéo-chrétiennes de la France, sur la menace que ferait porter l’Islam sur la France, ébranlée par ce changement soudain de l’arrivée massive de musulmans, est invalidé, ou du moins, largement relativisé, par les sciences sociales. Vous avez évidemment le droit de penser que les valeurs portées par l’Islam sont une régression, mais vous ne devez pas confondre cette opinion avec une connaissance. La science n’a pas vocation à dire si c’est une régression ou pas, sinon à croire en l’aboutissement téléologique des sociétés. Par ailleurs, il semble que vous grossissez le trait :
    - la France est loin d’être un pays où la loi islamique est placée au-dessus de la loi ;
    - celle-ci protège les femmes (l’Islam n’a d’ailleurs pas le monopole du sexisme : que ce soient les autres religions ou les différents milieux sociaux, le sexisme n’a malheureusement pas de frontière) ;
    - la religion dans l’espace public n’a pas été « réintroduite » puisque la loi de 1905 ne l’a pas expulsée de l’espace public (celle-ci garantit la liberté de culte) ; par ailleurs, je vois peu de religions qui s’exercent dans l’espace public (il y a parfois des prières de rues – notamment pour manifester pour avoir le droit d’avoir un lieu de culte, mais certaines Eglises catholiques intégristes prient également dans la rue) ;
    - il faudra m’expliquer en quoi l’Islam est davantage prosélyte en France que d’autres religions ou d’autres systèmes de croyances ;
    - enfin, pour ce qui concerne la construction de mosquées (oui, des gens prient et, pour cela, ils construisent des lieux de culte), la multiplication des commerces halal (oui, des gens consomment différemment), la prise en compte de la spécificité musulmane dans l’espace public (cantine, pratiques du sport, etc.), je ne vois pas en quoi c’est dérangeant, car ces pratiques, hormis celles qui contreviennent à la loi (mais ce n’est pas spécifique à l’Islam), n’empêchent pas les non-musulmans d’avoir des pratiques différentes.
    Donc, pour conclure : vous pouvez faire le constat (et regretter) que le développement (relatif) de l’Islam en France contribue à l’évolution (la « régression ») de la « culture » française (encore une fois, rien d’inscrit dans le marbre), vous pouvez faire l’hypothèse que ces pratiques non « françaises » déclenchent des réactions, etc., mais vous ne devez pas croire que cette opinion est une connaissance attestée par la science. A partir de là, nous pouvons échanger nos opinions. Or, je pense que votre opinion est basée sur un certain nombre d’erreurs de lecture, malgré, donc, votre « approche raisonnée ».

    4) Lorsque vous écrivez « Pensez ce que vous voulez, comme moi, ce pays le permet encore », vous semblez souligner qu’avec un Islam en développement, ce pays ne permettra bientôt plus à nos consciences d’être libres. C’est aller un peu vite en besogne : en quoi la pratique d’une religion est-elle incompatible avec les lois de la République ? Comment pouvez-vous imaginer que les musulmans ne sont pas favorables à la liberté de penser ? Et les catholiques, d’ailleurs ?
    Par ailleurs, je ne comprends pas cette phrase : « Vous ne voyez pas… vos études ne le prouveront pas. » Est-ce à dire que la vérité est indéchiffrable par la science ? Mais alors, si la science est incapable à déchiffrer la vérité, par quel miracle vous, personnellement, le pourriez-vous ?

    Merci encore pour votre réponse, au plaisir de vous lire et d’échanger !

  5. Admin con ou bien ?

    Bonsoir,
    merci pour le temps (énorme) que vous prenez pour me répondre. J’apprécie beaucoup. Je ne cherche pas à devenir sociologue. Je cherche juste à faire évoluer ma compréhension globale dans de nombreux domaines. Je laisse le détail aux spécialistes car je ne suis pas capable d’en arriver à leur niveau.
    Je prends pas à pas.
    1) i) L’étude de la possibilité qu’il y ait des « races » est du domaine de la science. On a longtemps affirmé que l’union entre néandertal et sapiens était stérile. Je pense que le débat idéologique s’est imposé et a stérilisé toute discussion sur ce sujet. Pourtant j’ai déjà entendu des débats entre scientifiques qui parlaient librement de races sans que cela ne semble créer de gêne. L’étude de Dieu n’est pas du domaine des sciences. « Au mieux » Dieu se terre dans le mystère auquel fait invariablement face la science au fur et à mesure qu’elle progresse. Ou alors on entre dans une assimilation Nature-Dieu ou Evolution-Dieu, qui se trouve assez loin d’un Dieu s’adressant aux hommes. Au passage j’éprouve des difficultés à concevoir des croyants qui ne croient pas ou alors vous essayez de démonter ce qui ne serait qu’une affirmation en en trouvant les raisons ? Une croyance reste une croyance. La question « communautarisme et racisme » m’intéresserait plus.
    Je comprends « étudier en quoi une religion a un impact sur un groupe social, » La religion est en compétition plus ou moins ouverte avec la politique car la religion lui est comparable. Seule la clé de voûte diffère.
    ii) alors je ne m’adresse pas au chercheur mais à l’homme qui réfléchit à la suite. Je constate que de ce côté vous soyez dans une impasse vu de ma place, mais vous me le confirmer or c’est cet aspect qui m’intéresse en dehors de la matière que vous m’amenez. Le problème des chercheurs est de prendre la parole car ils risquent de sortir de leur champ de compétences en se risquant sur le terrain d’un certain type de conclusions, ce qui est par construction impossible pour ne pas montrer un manque de professionnalisme. Cédric Villani l’a très bien expliqué (avant de devenir député). Un sociologue a une grande responsabilité par rapport au discours politique. Je retiens « distinction entre jugements de valeur (jugements normatifs – qui disent ce qui doit être) et jugements de fait (jugements « positifs » qui dit ce qui est). » Or « ce qui est » se fonde sur des données statistiques et la réalité n’est pas forcément dans les chiffres. Ils rendent compte d’une vérité. D’ailleurs je m’emmêle entre réalité et vérité car sur ce point la science est sensée nous éclairer, pourtant la Vérité scientifique est toute relative. Elle est crée une référence « indiscutable » jusqu’à preuve du contraire, notamment entre scientifiques. Il est regrettable de constater que le débat sur certains sujets est de plus en plus confisqué par les spécialistes. Je rejoins avec tout ce que vous écrivez ici.
    2) je ne confonds pas l’Islam politique et l’Islam. Vous introduisez une subtilité sémantique que je n’ignore pas mais le monde n’est pas subtil. Je suis dans le « monde ». Je suis autorisé à me placer dans cette zone grise, pas vous en qualité de scientifique. Le monde fonctionne désormais par slogans. Les gens retiennent les slogans, les dictons, les phrases prêtes à la consommation, des modes d’emploi simples et souvent simplistes… les phrases courtes qui font sens pour eux, pour orienter leurs actions. Ils croient en certaines choses. Ils sont dans le déni pour ce qui va à l’encontre de leurs croyances. D’accord avec « ce n’est pas propre à l’Islam », la différence essentielle que je vois est que la montée en « puissance » de l’Islam me fait dire que nous allons devoir refaire ce qui a été fait avec les religions « endémiques ». Réduire l’activisme à la portion congrue (activisme « actif » comme « passif » : le port du voile dans la rue quelque soit l’intention). Il faut lui passer la bride sur le cou, notamment dans une période où la politique faillit et laisse un vide à combler. Non, vous ne me faites pas peur. Oui je crains que nous nous faisions Sisyphe. Vous écrivez « le réel est chaotique », je réponds « le réel est complexe ». S’il n’était que chaos, le travail des scientifiques serait vain, il me semble. Le chaos perçu aujourd’hui sera t il le même que celui constaté dans 200 ans ? La complexité couvre ce qui est connu et ce qui est mystérieux, en un tout à périmètre/volume (9 dimensions) constant ? Je joue sur les mots mais c’est sans conséquence. Ce n’est pas le cas en politique. Un scientifique ne peut pas jouer sur les mots. Il est contraint par les définitions. Cependant ces définitions ne sont peut être pas adaptées (elles ne le sont pas nécessairement pour moi) pour permettre des échanges fructueux en attaquant les problèmes sous d’autres angles (religieux, philosophique, professionnel (j’étais militaire)). Les mots et les définitions sont porteurs de concepts. L’intention d’un scientifique n’est pas celle d’un philosophe sauf à essayer d’expliquer le pourquoi. Le pourquoi permet de décrire le comment. Sur ce point les approches me semblent se séparer. Je ne sais pas si je suis assez clair.
    La méritocratie était un concept. Elle est devenue un mythe. Ou alors c’était une vessie dès le début. Il y a ce que les gens conçoivent puis il y a ce qu’ils en font. Je « crois » constater que des mécanismes infernaux existent et peuvent être expliqués si ce qui doit déjà être le cas, sociologiquement. La science peut identifier les vessies. La force de la politique est sa capacité à le nier et à en convaincre les gens. Cela se passe aussi dans le travail. On croit au « mérite » comme on croit en sa chance. La force du politique est de réussir à faire coïncider cette croyance largement partager avec le fondement d’un programme politique. C’est ce que j’appelle une idéesàalacon, comme la mise en œuvre de la pénibilité. Vous pouvez reprendre ce terme dans vos études ;-) . Etendue à une population entière, le mot érigé en concept perd son sens, il me semble, car il ne peut pas être décliné en étant de nouveau appliqué à chaque individu. Ce n’est pas très clair dans mon esprit mais cela rejoint une méthode de travail que j’appliquais pour le traitement de sujets complexes sauf que dans ce cas cela fonctionnait.
    Je n’ai pas compris (le lien logique) : « D’où la récurrence, la force, et, parfois, la violence des rappels à l’ordre social. » en fait je n’ai pas compris les trois dernières lignes du paragraphe.
    3) La société est une somme de composantes. Elle en est le tout et le résultat selon une boucle d’asservissement liée à l’évolution en cours (que vous appelez chaos plus haut). Il y a la société à l’instant T puis la société à l’instant T+1. Entre les deux, chaque composante a subi des modifications avec ou sans relation avec une ou plusieurs autres composantes. L’Islam introduit des variations dans nombre de ces composantes.
    (Je ne crois pas parler de menace. Je ne crois pas avoir écrit que les valeurs portées par l’Islam sont une régression. J’ai en tête d’ailleurs le propos d’un intellectuel qui disait à peu près ceci : « l’étude de l’Islam apporte des choses telles qu’on ne peut que s’y convertir ». Respectant cette affirmation, je ne mets pas l’intérêt de l’Islam au niveau de celui que lui portent certains imams et la majorité des djihadistes.)
    Je parle de forte probabilité de transformation dans le temps, sous la pression du nombre par exemple. Je parle de régression pour des choses basiques de la vie qui en prenant de l’ampleur peuvent ouvrir la porte à des revendications moins « anecdotiques ». Sur ce point je vous renvoie justement sur la théorie du chaos ou comment le port d’un voile dans un quartier d’une ville, dans une crèche, bla bla. Chacun a le droit de constater les choses telles qu’elles sont aujourd’hui. Faire des projections est une prise de responsabilité et une prise de risque pour un scientifique comme pour un citoyen ordinaire.
    Je n’ai pas écrit qu’en France la loi islamique était placé au-dessus de la loi. S’agissant des femmes, vous ne pouvez pas nier qu’il existe des zones de non droit, tout au moins des zones dans lesquelles les lois de la République ne sont pas respectées, ouvertement. Ce sont des failles dans lesquelles s’engouffrent voyous, escrocs, extrémistes… « L’Etat » (et nombre d’élus locaux) n’a pas les moyens et/ou la volonté d’intervenir.
    Oui, je n’utilise pas correctement la locution « espace public ».
    Prosélytisme : lisez la fin du livre de alain Bentolila « comment sommes nous devenus aussi cons ? ». Est ce que des jeunes garçons qui rabrouent les filles dans la rue sur leur tenue ou leur comportement n’est pas une forme de prosélytisme, basique certes, mais bien réel en cela qu’il contribue à mettre en place des règles nouvelles ? N’y a t il pas de pression exercée sur les individus dans un espace devenu communautaire ? Je n’ai rien à prouver. Je le dis parce que je sais que les gens fonctionnent ainsi, surtout les « petites » gens qui sont manipulées chose écrite sans mépris de ma part (précaution de langage puisque vous semblez passer à l’offensive dans ce paragraphe).
    Pour votre cinquième tiret, je serais d’accord avec vous si je n’étais pas persuadé qu’une partie significative de la population désireuse de ce changement ne s’est pas intégrée et cherche à créer le modèle d’environnement qui lui correspond. Vous constatez les faits. Je vois une dynamique. J’extrapole.
    La culture française n’est pas le sujet. . Je résume mon propos à Sisyphe. Je me moque que la science atteste ou pas cette approche. La science ne doit pas être une nouvelle religion. En matière de sciences sociales, les prédictions doivent valoir celles faites par les économistes. La valeur pondérée que vous attribuez à tel ou tel point peut valoir la mienne qui est différente : rappelez vous la théorie du chaos. Donc il faut bien que chacun se forge son opinion. Cela vaut peut être autant que de cocher six cases sur une grille du loto.
    Je ne suis pas un troll. Je crois reconnaître une zone grise quand j’en vois une, mais je reste prudent. Je ne cherche pas à vous convaincre. « votre opinion est basée sur un certain nombre d’erreurs de lecture ». J’ai une interprétation différente, pour la suite, de ce que je constate. Je me l’autorise, ce qui fait partie du débat démocratique.
    4) en fait je n’ai pas écrit ce que je pense. Ce que je pense sur ce que nous avons fait de la démocratie (à l’image du concept de méritocratie) : on peut dire ce que l’on veut à condition que cela ne dérange personne. Si je donne mon opinion à un sociologue, il va au mieux me répondre comme un sociologue qui parle avec bienveillance, ou alors comme un sociologue qui parle à un autre sociologue, ou alors comme un médecin qui vous dit « vous êtes médecin ? ». Vous oubliez que ceux qui produisent le changement ne font pas partie de la masse silencieuse. Regardez le signal actuel donné aux zadistes.
    Je trouve légère la fin de votre propos sur science et vérité. Je ne m’y retrouve pas. Je n’ai jamais écrit cela. J’ai fait des études scientifiques. J’ai un diplôme d’ingénieur. Je vous sens, finalement, mais ce n’était pas mon but, énervé.
    Bonne suite.

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  6. Admin con ou bien ?

    J’ai écrit au fil de votre propos. Je relis et je constate la présence de quelques fautes. j’en suis désolé.

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  7. reflexionsdactualite

    Bonsoir,

    Tout d’abord, je vous prie de pardonner le délai de réponse, un peu long. J’ai en effet beaucoup de travail en ce moment, et peu de temps à consacrer à ce blog.
    Encore une fois, je vous remercie pour vos développements. Je tiens en haute estime le respect intellectuel qui anime quelqu’un lorsqu’il est engagé avec moi dans une discussion, quand bien même (et peut-être surtout) si nous ne sommes pas d’accord.
    Pour plus d’efficacité, je vous répondrai point par point, même si cette forme de réponse a moins d’intérêt qu’une réponse plus construite.

    1) i) Je ne suis pas un spécialiste des sciences naturelles, mais je crois savoir que l’existence des races a été abandonnée par les scientifiques. A peine parlent-ils, je crois, de « phénotypes ». Par contre, d’un point de vue sociologique, il existe toujours des races : elles existent parce que les racistes les font exister dans l’ordre symbolique. L’étude des représentations racistes relève du domaine des sciences sociales. Pour ce qui est de Dieu, je pense qu’il est légitime que l’on se pose la question de savoir s’il existe réellement. La science, pour le moment, n’a pas prouvé son existence. Par contre, il est possible d’étudier les représentations religieuses, et ce n’est pas un hasard si les pères de la sociologie, au premier rang desquels Emile Durkheim et Max Weber, se sont saisies de cette question. Ce que je voulais aussi signifier en prenant cet exemple de Dieu, c’est que tout, absolument tout, peut devenir un objet d’étude pour les sciences sociales. Pourquoi diable Dieu ne relèverait-il pas du domaine des sciences ? Il y aurait des objets tabous ? Des objets que les hommes ne devraient pas investir scientifiquement ? Au nom de quoi ? Ce n’est pas parce que l’existence de Dieu n’a pas été prouvée par les sciences que les hommes devraient cesser de croire. Le chercheur n’a pas à dire ce qui doit être. C’est ce que j’ai précédemment développé : le chercheur doit bien faire la distinction entre les discours normatifs et les discours positifs, et éviter les premiers car sa science ne lui permet pas de porter un jugement normatif (à part dans un régime technocratique, étymologiquement parlant).
    ii) Je ne comprends pas bien votre paragraphe. Je ne dis pas que le chercheur ne doit pas prendre position (discours normatifs), mais qu’il doit non seulement en être conscient (or, c’est loin d’être le cas : combien sont « aussi assurés du remède que du diagnostic » ?), mais il faut que les citoyens qui l’écoutent ne concluent pas « ah ben c’est un scientifique, il a raison, point. » C’est pourquoi la démocratie n’est rien sans l’éducation. Les sciences sociales, que j’enseigne, permettent aux élèves de devenir des citoyens réfléchis : grâce à cet enseignement, ils savent déchiffrer un média ou un discours politique, ils savent ce qu’est le PIB, comment il est construit, quelles sont ses limites, ils savent comment sont construit les chiffres du chômage, ils ont compris que la monnaie était créée ex nihilo, ils apprennent à démonter un argument sophistique sur les inégalités, la mondialisation, le marché, etc.
    Lorsque vous écrivez que « la réalité n’est pas forcément dans les chiffres », je répondrai que : certes, mais les sciences sociales ne s’appuient pas que sur des données quantitatives ; mais que, je suis désolé, pour comprendre, il faut contextualiser, évaluer, comparer, compter, et les données quantitatives peuvent être d’une grande utilité (quand on sait comment on les construit). Par exemple, les données quantitatives permettent d’observer que le taux de chômage et le taux de pauvreté, en Allemagne, sur les dix dernières années, ont évolué en sens inverse ; et les données qualitatives permettent de montrer que l’augmentation de la pauvreté est due aux mesures inégalitaires qui ont permis de faire baisser le chômage !
    Votre réflexion sur les différences entre vérité et réalité est intéressante, il faudrait que l’on puisse développer. Je n’irai peut-être pas très loin sur ce point. Je dirai simplement que la science permet en général d’avancer sur une question : grâce à telle ou telle modèle théorique, à telle ou telle enquête anthropologique, nous sommes plus avancés sur telle ou telle question. A partir de là, il faut savoir se situer : grâce à ces connaissances, nous nous sommes rendus compte que ce que l’on croyait jusqu’à maintenant était faux, invalidé. Mais il faut savoir être humble, et reconnaître que nos connaissances sont relatives. Non pas qu’elles sont toujours fausses ; mais qu’elles peuvent être un peu légères (et donc être complexifiées, enrichies, par de nouveaux modèles, par ex), ou, parfois, c’est vrai, erronées (et alors les modèles explicatifs erronés sont mis à la poubelle). Mais de toute façon, il faut faire le deuil de la croyance en la Science comme d’une Vérité définitive et indiscutable, vous avez raison. La Science, c’est d’abord une machine à poser des questions, une machine à pose de nouvelles questions ou à poser autrement des questions anciennes. C’est un formidable outil de connaissance de nous-mêmes ! Pour tenter de répondre à votre interrogation, j’avancerai, un peu hésitant, que la réalité est ce chaos ou ce complexe qui nous entoure, et que nous ne pouvons rendre intelligible qu’en le réduisant, en le schématisant, en le simplifiant, en le représentant (que ce soit par la croyance ou par la Science), c’est-à-dire, pour reprendre l’étymologie, dénouer les fils de la complexité (cum plexus, ce qui est tissé ensemble) ; la vérité, elle, est constituée de toutes les connaissances que l’on a accumulées et que l’on continue de chercher. A creuser !

    Pour le point 2), il y a plusieurs passages qui restent assez obscurs pour moi. Pour ce que j’ai compris, je suis en désaccord avec vous sur le « refaire ce qui a été fait avec les religions « endémiques ». » Je pense que les gens ont le droit de croire, et que la loi de 1905 leur permet d’exprimer leur religion comme ils l’entendent, notamment par le port du voile. Qu’est-ce qui est contraire aux lois de la République dans le port du voile ?! Ma grand-mère porte un voile depuis les années 1920 !
    Je crois être assez d’accord avec vous sur l’idée que la science peut permettre d’identifier des vessies, et que la force du politique est de nous ramener vers des lanternes. Mais je récuse votre utilisation exclusivement péjorative du politique : par métonymie, vous identifiez « politique » et « monde politique », alors que la politique est l’autre mot de l’égalité, de la liberté et de l’égalité.
    Dans mon paragraphe, je donne l’explication sociologique à l’apparent paradoxe de la coexistence des mythes et des connaissances scientifiques censées nous délivrer de ces mythes : pourquoi cette coexistence ? Parce que le mythe est rassurant. Et lorsque, grâce aux sciences sociales, un chercheur découvre une nouvelle connaissance, cassant un mythe, il est rappelé à l’ordre : la mise à nu du mythe est intolérable pour ceux qui profitent de ce mythe. C’est pourquoi les rappels à l’ordre social sont récurrents, forts, et parfois violents. Pensez à Keynes : lorsqu’il montra, dans les années 1930, que le chômage n’était pas forcément dû à des salaires trop élevés, il s’en prit plein la gueule par ceux que ça arrangeait de croire que le chômage était dû à des salaires trop élevés !

    3) Lorsque vous évoquez la probabilité que l’Islam transforme la société française dans le temps, je suis d’accord. Mais i) il faut peut-être relativiser cette idée de temps (ça se fera dans le temps long) ; ii) il ne faut pas surestimer les effets de l’Islam sur la société (la France n’a pas attendu l’Islam pour voir des croyants adopter des comportements sexistes) ; iii) enfin, je ne vois pas en quoi c’est bien ou mal de voir la France se transformer, sachant que toutes les cultures, en tout temps, se transforment sous le coup des échanges culturels… Pour reprendre le port du voile, il faut quand même relativiser : combien de femmes portent le voile aujourd’hui ? Est-ce que c’est de nature à bouleverser une société de 66 millions de personnes ? Pour reprendre votre sortie sur le sort des femmes, c’est quand même dur à avaler : le non-respect des lois de la République concernant les femmes n’est pas l’exclusivité, hélas !, des musulmans, loin s’en faut !!! Alors, oui, il faut combattre toutes les violences faites aux femmes, et c’est un grand féministe qui vous le dit ; mais non, ce n’est pas en combattant l’Islam qu’on va faire reculer drastiquement les comportements sexistes ! Vous savez, j’ai adopté, bêtement, des comportements sexistes quand j’étais un jeune adolescent, dans la cour du collège, avec mes amis : personne n’était musulman ! Je ne crois pas DSK est musulman, et je ne crois pas non plus que la majorité des agressions sexuelles soient le fait des musulmans. Alors, arrêtons un peu le fantasme là-dessus, je vous prie.

    Je n’ai pas bien compris votre passage sur « la science [qui] ne doit pas être une nouvelle religion ». Je précise ma pensée : je ne souhaite pas que la science devienne la nouvelle religion, mais lorsque vous écrivez que ma valeur pondérée que j’attribue à tel ou tel point peut valoir la vôtre, vous détruisez la science et les discours de vérité qu’elle peut porter sur le monde, car vous introduisez le relativisme dans la science ; or, tel modèle explicatif ne vaut pas tel autre modèle explicatif, car il y a des modèles explicatifs bien pourris, biaisés, etc., et des modèles explicatifs plus rigoureux. Dans une démocratie, les opinions se valent ; mais pas les connaissances scientifiques. Vous écrivez que vous vous autorisez à avoir votre opinion ; c’est tout à fait vrai. Mais je pense, arguments à l’appui, que votre opinion est basée sur un certain nombre d’erreurs de lecture.

    4) Le problème n’est pas que vous donniez votre opinion à un sociologue, c’est que cette opinion peut être basée sur un certain nombre d’erreurs factuelles que le sociologue a la possibilité de corriger. Cela ne remet pas en cause votre droit à une opinion, aussi faussée soit-elle ! Moi aussi, je suis certain que j’ai un certain nombre d’opinions qui sont basées sur des erreurs de lecture. Mais je ne le sais pas ! Ma formation et mon métier me prédispose à réfléchir et chercher avant de me faire une opinion, j’ai donc une chance incroyable ; mais je ne suis pas pour autant sorti des représentations sur un certain nombre de thèmes que je ne maîtrise pas !

    Au plaisir de vous lire,



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