Ce que j’en dis…

La Parole Ouvrière (1830-1851) a des choses à nous dire sur l’élection présidentielle 2017

 

Dans les années 1970, le philosophe Jacques Rancière a déjà rompu avec le marxisme d’Althusser et entreprend une longue recherche qui le mènera à une thèse d’État en 1981. A l’époque, professeur de philosophie à l’Université de Vincennes, il décide de « [transformer son] cours de philosophie en groupe de recherche sur l’histoire ouvrière » (p. 339) et trouve son partenaire, Alain Faure, « Etudiant transfuge d’un département d’histoire » (p. 339) (qu’on ne doit pas confondre avec l’historien Alain Faure, spécialiste de la classe ouvrière à l’Université Paris 10 Nanterre). En 1976, avec cet étudiant, Jacques Rancière publie La Parole Ouvrière, une sélection de textes écrits par des prolétaires français entre 1830 et 1851. Ce livre a été réédité par les éditions La Fabrique en 2007*, et c’est une vraie libération de lire ces textes qui, non contents de signifier l’émancipation ouvrière pour les prolétaires de l’époque, amorcent également une véritable émancipation pour le lecteur du XXIe siècle, enfermé dans les contradictions et les absurdités de son siècle.

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Je ne sais pas si je l’ai déjà écrit ici, mais si je me suis lancé dans l’exploration rigoureuse de la pensée de Jacques Rancière, c’est grâce à ma rencontre, l’an dernier, avec un enseignant-chercheur de l’ISP-ICP de Paris, un véritable maître ignorant qui a fait sienne la non-méthode de Rancière ; c’est lui qui m’a poussé à revenir à Rancière, que j’avais lu trop rapidement plus tôt dans ma vie ; c’est lui qui m’a obligé à comprendre Rancière par moi-même, sans me le verser tout cuit dans le bec, pratique qui est trop souvent vouée à l’échec d’ailleurs ; c’est lui qui ravive la flamme que j’ai en moi depuis ce mémoire sur la crise de 1929, rédigé en 2009, cette flamme de la recherche universitaire et du questionnement scientifique. Bon, trêve de bavardage : en ces temps troublés d’élection toute pétée, je m’en vais reproduire quelques textes issus, donc, de La Parole Ouvrière.

* Les références renvoient à l’édition de 2007.

 

A la fin de son introduction (pp. 26-27), Alain Faure introduit et cite deux textes d’époque :

 

« Espoir et désespoir mêlés dans cette réflexion d’avant le combat que prêtait l’écrivain républicain Rey-Dusseuil dans son roman Le Cloître Saint-Merri à un ouvrier insurgé de juin 1832 :

« Tout le monde ne peut pas être riche, je le sais, mais tout le monde doit vivre, je le veux !… Qui nous arrêterait ? La peur de la mort ? On n’a peur de mourir que quand on a plaisir à vivre. La mort est la seule amie du peuple, si elle vient avec une balle, elle se présente mieux qu’attendue sur un grabat… En avant, donc ! »

En écho, à seize ans de distance, cette pensée se retrouve dans la brochure d’un ouvrier supposé tranquille, Cousin-Vesseron (Nécessité de l’organisation du travail) :

« Faut-il s’étonner si des hommes, pour qui le passé et le présent n’ont que des souvenirs d’amertume d’une réalité de souffrance, jettent vers tout nouveau soleil un regard d’impatience et d’espoir ; après tout, l’ouvrier n’a rien à perdre, son sort ne saurait être pire ; il ne désire pas les bouleversements, il ne les craint pas non plus, puisqu’à chaque catastrophe il peut espérer voir cesser l’intolérable état de choses dont il est la victime et se voir débarrasser du fardeau de misère qui depuis si longtemps pèse sur lui. »

Attitude devant la mort qui nous renvoie à la mort quotidienne subie dans l’atelier et à l’avenir qui se pense et se fait à partir d’elle ; s’exprimant dans la pensée ouvrière. »

 

L’extrait suivant (pp. 37-43) provient d’un texte écrit en 1831 par l’ouvrier typographe Augustin Colin, publié dans Le Cri du peuple :

 

« [...] Nous avons secoué le joug de l’aristocratie nobiliaire pour tomber sous la domination de l’aristocratie financière, nous avons chassé nos tyrans à parchemin pour nous jeter dans les bras des despotes à millions. Notre sort ne pouvait donc s’améliorer : ceux-là nous méprisaient parce que nous ne pouvons citer d’illustres aïeux, et ceux-ci nous dédaignent parce que la fortune ne nous a pas favorisés. Les uns étaient égoïstes par éducation, et les autres le sont devenus par leurs capitaux. Enfin, pour tous ces fléaux des nations, le peuple n’est qu’un instrument que chacun doit employer pour parvenir aux honneurs, aux dignités, à la fortune, et l’oublier ensuite.

Mais ce peuple que vous traitez avec tant de mépris n’est-il pas l’artisan de vos fortunes, de vos dignités, de vos grades ? Que seriez-vous sans lui ? Lorsque vous en avez besoin, vous le flattez ; et lorsque vous croyez qu’il ne peut plus vous être d’aucune utilité, vous le méprisez. La richesse des États réside dans les bras laborieux, bien plus que dans les riches oisifs [...].

Le peuple, trop confiant, s’est en quelque sorte livré à des hommes qui voudraient le traiter comme naguère le faisaient ceux que nous avons chassés. Mais timides, ils savent ce que le peuple peut, et ils n’osent marcher avec l’insolence qui caractérisait nos derniers tyrans. Ils travaillent sourdement à nous forger des fers, et dans peu, peut-être, ne serons-nous pas plus libres que sous leurs prédécesseurs ? Qu’ont-ils fait du pouvoir que nous leur avons laissé ? Quelle loi utile nous ont-ils donnée ? Où est cette liberté pour laquelle la capitale s’est si courageusement battue ? Qui peut aujourd’hui faire plus qu’il ne faisait, il y a un an ? Quelle profession est plus libre qu’elle ne l’était alors ? Le privilèges de certains états n’existe-t-il pas encore aujourd’hui ? Enfin qu’avons-nous gagné ?… Dans notre révolution, comme dans tous les événements de cette nature, l’avantage n’a été que pour quelques hommes, mais la nation, en général, le peuple n’a nullement travaillé pour lui. Verrons-nous enfin luire pour nous le soleil du bonheur, dont l’aurore n’a fait qu’apparaître, et s’est dissipée soudain ? Serions-nous donc condamnés à appliquer à nos hommes d’État actuels ce mot de notre révolution de 1789, ce mot terrible, l’effroi de tout homme qui pense et réfléchit : « Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux : levons-nous ! » Quelle idée effrayante ne réveille pas dans une âme noble ce malheureux principe qui semble exciter toute une nation à se lever contre ses oppresseurs. Serions-nous donc appelés à voir se renouveler ce que nos pères ne se rappellent qu’avec horreur ? Plaise au ciel que ces craintes ne se réalisent pas ; mais dans l’état d’effervescence où se trouve la nation, dans la fièvre d’agitation qui dévore le peuple, qui sait si un mouvement d’indignation ne le soulèvera pas de nouveau ; et alors qui pourra arrêter dans sa course ce torrent destructeur, qui ne connaissant plus de frein ne laisse après lui que les traces horribles de la dévastation ?

Hommes d’État ! méfiez-vous de l’élan impétueux d’une nation, qui au lieu de rester dans les bornes de la modération pourrait se livrer à des excès terribles, si vous la contraigniez d’avoir de nouveau recours à ses forces imposantes en s’écriant : LIBERTÉ, LIBERTÉ ! »

 

Voici un extrait (pp. 55-61) d’un texte écrit en 1833 par Grignon, ouvrier tailleur et membre de la Société des Droits de l’homme, intitulé « Réflexions d’un ouvrier tailleur sur la misère des ouvriers en général, la durée des journées de travail, le taux des salaires, les rapports actuellement établis entre les ouvriers et les maîtres d’ateliers, la nécessité des associations d’ouvriers comme moyen d’améliorer leur condition » :

 

« CITOYENS,

Sous un gouvernement qui ne permet pas qu’on enseigne à l’ouvrier sa destinée d’homme, qui fait insulter, par ses magistrats, la classe la plus nombreuse et la plus utile de la société ; qui prétend que nous ne sommes point hommes comme les autres, qui ne nous considère que comme l’instrument des jouissances du riche fainéant ; sous un gouvernement qui sacrifie si audacieusement les intérêts sacrés de l’humanité à la cupidité de ses souteneurs, il faudrait désespérer de notre avenir, si nous ne nous hâtions d’unir nos efforts contre ceux qui spéculent sur notre ignorance et notre misère ; il faudrait désespérer si nous n’avions le sentiment de notre force et la volonté d’en user à notre profit : nous avons de plus la raison, la justice et le concours de tous les hommes généreux qui se dévouent chaque jour au succès de la cause populaire.

Cherchons donc, citoyens, les moyens d’améliorer notre malheureuse condition, et que chacun de nous sache endurer des privations, des souffrances passagères, braver même des dangers, lorsqu’il sera démontré qu’ils doivent avoir pour résultat l’avantage de tous ; c’est là le cachet du dévouement et de la fraternité.

En admettant que notre existence ne soit jamais compromise par la stagnation du commerce ou par la morte-saison, que nous soyons en tout temps suffisamment entretenus d’ouvrage, le prix de notre salaire est-il en rapport avec le prix de notre consommation ? Peut-il suffire à tous nos besoins ? la durée de notre travail est-elle en rapport avec nos forces ? permet-elle à nos facultés de se développer ? Voilà les questions que nous ne devons jamais perdre de vue, quand nous échangerons nos services contre l’argent du maître.

Nous travaillons 14 à 18 heures par jour, dans l’attitude la plus pénible ; notre corps se déforme et se casse ; nos membres s’engourdissent et perdent leur agilité, leur vigueur ; notre santé se ruine, et nous ne quittons l’atelier que pour entrer à l’hôpital. Comment consacrer quelques heures de sa vie à l’instruction ? Comment exercer notre intelligence, éclairer notre esprit, adoucir nos mœurs ? Il nous faut rester exposés au mépris des insolents, à la friponnerie des hommes adroits, et, si l’excès de nos malheurs et de nos humiliations nous rend parfois violents et colères, on nous traite de brigands et de canailles ; alors il faut des lois martiales, des sergents de ville, des geôliers, des bourreaux pour comprimer ce peuple mutin et rebelle : telle a été jusqu’ici la justice des gouvernants et des riches ; l’ignorance mène à la dépravation, et ils voudraient que nous fussions dépravés pour donner cours à leur cupidité, sous des mesures apparentes d’ordre public.

Tous conviennent de la nécessité de l’instruction, et ils cherchent à nous abrutir par un travail qui absorbe à la fois notre temps, nos forces et nos facultés ; de même ils conviennent de la nécessité du travail, et ils vivent dans le loisir, ils se gorgent de superfluités : à nous seuls il est défendu de goûter le moindre plaisir. Pour nous, malheureux, le plaisir c’est un sommeil de quelques heures sur un grabat en lambeaux, dans un taudis humide… Le plaisir ! mais nous ne sommes pas des hommes comme les autres ; travailler, toujours travailler, toujours produire sans jouir de rien, sans posséder seulement le nécessaire ! Notre salaire, insuffisant déjà pour le célibataire, ne peut nourrir une famille ; des aliments grossiers et malsains, des vêtements incommodes, des guenilles, c’est tout ce qu’il peut nous procurer. Aussi le moindre accident qui vient occasionner une dépense imprévue ou suspendre notre travail, menace bientôt notre existence. Si notre ouvrage n’est pas bien exécuté, s’il n’est pas achevé à l’heure fixée, nous sommes victimes de retenues excessives, puis des reproches humiliants, des exigences tyranniques, voilà nos plaisirs. Ne nous plaignons pas trop pourtant ; n’avons-nous pas une demi-journée de repos, le dimanche, après six jours et demi d’un travail homicide ? Qu’il nous arrive ce jour-là le plus léger écart, ceux qui ne se refusent aucune jouissance, qui passent leur vie dans les fêtes et dans le libertinage du bon ton, ne manquent pas de nous accuser de dissipation et de débauche, nous qui n’avons jamais connu les douceurs de la vie domestique, nous qui sommes condamnés, soit à vivre dans un célibat monotone et désespérant, soit à élever nos enfants dans la plus affreuse misère ! Voyez ensuite avec quelle facilité les riches introduisent le désordre dans nos ménages, la corruption dans nos familles, ou nous ravissent jusqu’à notre dignité d’hommes, par des aumônes avilissantes. »

 

L’extrait suivant (pp. 67-78) est tiré d’un texte de Jules Leroux (frère de Pierre Leroux) de 1833, intitulé « Aux ouvriers typographes » :

 

« [...] Il n’y pas de liens, vous dis-je, qui nous unissent, pas de liens qui me fassent souffrir quand mon voisin souffre. Bien plus, ce n’est qu’à la condition qu’il sera misérable que, moi, je jouirai d’une position plus heureuse !

Notre classe n’existe pas : il n’y a que des compositeurs, des individus. Nous entrons l’un après l’autre ou tous ensemble dans nos ateliers, et nous ne savons point d’où vient chacun de nous, s’il est ouvrier, s’il ne l’est pas, ce qu’il peut faire. Inégaux en talents, une fois la porte de l’atelier passée, nous devenons égaux, nous avons les mêmes ambitions, nous avons les mêmes droits : au plus intrigant, au plus rusé, rarement au plus habile, est la réussite.

Bien mal serait venu celui qui, élevant la voix, reprocherait à son voisin son incapacité patente. Qui te dit que je suis moins capable que toi ? ton livret : il n’y en a plus ; et le livret n’est pas un signe de capacité. Ton ancienneté ? les jeunes gens valent mieux que beaucoup des anciens. Est-ce toi qui es chargé de me nourrir, de nourrir ma famille ? Laisse-moi donc chercher, comme je l’entendrai mes moyens d’existence : je ne t’empêche point de faire à cet égard ce que tu veux. Fais valoir tes mérites comme tu l’entends ; laisse-moi libre aussi dans ma conduite : tu sais mieux tes affaires que moi ; je sais mieux les miennes que toi.

Que répondre ? rien. Il n’y a rien à répondre : la classe n’existe pas ; il n’y a que des individus.

L’abaissement des salaires tient à cet état de choses.

Le père de famille se hâte de faire apprendre l’état à ses enfants ; les conditions d’apprentissage sont avantageuses, le plus souvent il n’y en a pas. Dès lors le nombre des ouvriers est trop considérable.

L’ouvrier qui ne travaille pas n’en a pas moins besoin de manger et de se vêtir ; il n’y a pas lieu pour lui de comparer la diminution d’un sou par mille de lettres avec l’état de dénuement absolu où il se trouve. Il acceptera donc la diminution : il aimera mieux gagner huit ou dix sous de moins par jour que de ne rien gagner du tout ; d’ailleurs les maîtres les prennent isolément.

Les maîtres n’encouragent point cette augmentation d’ouvriers, il n’en ont pas besoin (car les apprentis sont tous fils de la classe ouvrière, et le sort de nos enfants est d’apprendre un état) ; mais les maîtres en profitent. Ils en profitent tant que nos enfants sont leurs apprentis, et, quand ces apprentis sont ouvriers, ils en profitent encore, et prennent occasion de notre nombre pour abaisser notre salaire.

Et pourtant le salaire est notre patrimoine, notre propriété ; et le fait de la propriété est de ne point dépendre de qui que ce soit au monde, de ne dépendre que du possesseur. D’où vient donc que les lois qui règlent le salaire sont des lois qui constatent sa diminution progressive ? D’où vient que cette propriété n’est point reconnue ? D’où vient qu’elle n’est point protégée contre les empiétements forcés, devenus nécessaires, de la classe des maîtres ? Priver d’ouvrage un ouvrier, n’est-ce pas comme si l’on expropriait un propriétaire ?

[...] Les tailleurs nous ont donné l’exemple ; ils ont compris toute l’inutilité d’une stérile coalition ; ils ont senti l’importance de la question du salaire qu’ils avaient agitée entre eux, et ils l’ont résolue comme elle devait l’être : ils se sont associés. Ils ont fondé un vaste atelier, et ils entrent hardiment en concurrence, à leurs risques et périls, avec leurs anciens maîtres. En un mot, ils se sont affranchis.

C’est là le but vers lequel doivent tendre tous nos efforts.

Songez donc que la question n’est pas dans l’augmentation du salaire, arrachée, imposée par la violence à nos maîtres ; augmentation que nous perdrons sans doute quand nos maîtres sentiront en leurs mains une occasion propice. Songez donc qu’elle n’est pas même dans l’existence des machines ou dans la création intempestive d’apprentis. La question est une question de propriété, d’affranchissement.

Les mécaniques, les clichés, les stéréotypes, la formation d’apprentis ne nous sont nuisibles que parce que tout cela est propriété des maîtres, parce que tout cela s’interpose entre eux et nous. »

 

En 1840, l’ouvrier tisserand Charles Noiret, de Rouen, écrit « Aux travailleurs » ; en voici quelques extraits (pp. 78-89) :

 

« [...] On ose nous dire que nous ne pourrions pas vivre sans les spéculateurs, puisque ce sont eux qui nous donnent de l’ouvrage. Pensez-vous que s’il leur prenait fantaisie de ne plus spéculer sur notre travail, ce dont ils se garderont bien, on cesserait de manger, de s’habiller, de se loger ? Non, sans doute. On peut donc vivre et travailler sans eux, et beaucoup mieux qu’avec eux. On nous dit aussi que les riches soulagent les indigents. Je demanderai s’il y a quelque chose au monde sans le travail : comment se fait-il que ceux qui, ne travaillant pas, ne devraient rien avoir, aient la faculté de faire l’aumône à ceux qui, produisant tout, devraient être les seuls possesseurs ? Ce ne peut être qu’en s’appropriant le produit de leur labeur. Le petit nombre des riches qui donnent aux pauvres ne font donc qu’une faible restitution. Qu’on nous laisse le fruit de notre travail, et nous n’aurons pas besoin qu’on nous fasse l’aumône, car nous aurons du reste. Savez-vous que ce besoin incessant, où l’on nous tient d’implorer du secours, ou tout au moins d’en attendre, presque toujours inutilement, est un moyen de s’assurer de notre soumission ?

On veut que nous sachions gré à ceux qui nous font travailler. S’ils nous occupent, c’est pour eux et non pour nous ; ce qui le prouve, c’est que dans les temps de crise, ils nous jettent impitoyablement sur le pavé, sans s’embarrasser le moins du monde si nous avons du pain : ils comptent ce qu’ils peuvent perdre et non ce qu’ils ont gagné avec nous. Nos rapports avec eux sont une espèce de marché qui nous est imposé par la contrainte, par la violence, puisqu’on nous fait travailler de force ; ce marché enrichit ceux qui ne font rien et laisse manquer de tout ceux qui travaillent, fût-il contracté volontairement par nous, s’il y avait obligation de l’un à l’autre, c’est nous qui devrions en être l’objet de la part des oisifs.

[...] La concurrence entretient la lutte entre les capitalistes, et ruine les uns au profit des autres ; il s’ensuit que les capitaux se concentrent dans quelques mains ; ceux qui les possèdent sont les maîtres du peuple ; c’est pour eux que nous travaillons, c’est pour eux que nous souffrons ; c’est nous qui payons leurs palais, leurs lambris dorés, leurs équipages, sous les roues desquels ils nous broient en passant ; c’est nous qui payons leurs brillantes parures, les bals, les soirées, le spectacle, l’estaminet, les filles publiques ; c’est encore nous qui leur fournissons les moyens de séduire nos femmes et nos filles : et tous ces sacrifices de notre part ne font que nous rabaisser à leurs yeux et accroître leur insolence.

[...] Quoiqu’on en dise, c’est nous qui payons tous les impôts, soit qu’ils s’abattent sur nos salaires, soit qu’ils ajoutent à notre dépense. Cela se conçoit : puisqu’il n’y a rien sans le travail, les charges publiques ne peuvent peser que sur ses produits ; et ses produits viennent de nous, sont à nous.

[...] « Travaillez, nous dit-on, restez dans vos ateliers, la politique ne vous regarde pas, vous n’avez pas le temps de vous en occuper ; laissez à ceux qui ont des loisirs le soin de faire les affaires ; d’ailleurs, vous n’y connaissez rien ; la discussion, la confection des lois sont bien au-dessus de votre intelligence bornée ; et puis vous ne sauriez pas faire des choix convenables pour les élections ; il faudrait vous réunir en trop grand nombre, et il y aurait de la confusion, du trouble. »

Puissants du jour ! vous qui tenez ce langage dicté par votre intérêt, nous travaillons seize heures pas jour et six jours et demi sur sept, et nous mourons de faim ; nous sommes dans le plus affreux dénuement ; notre misère s’accroît sans cesse, notre position n’est plus tenable. Nous voulons chercher le remède à nos maux. Nous savons qu’en restant perpétuellement dans les ateliers où vous nous tenez emprisonnés, vous êtes plus à l’aise pour faire tout ce qui ne profite qu’à vous ; mais nous voulons aussi respirer le grand air, voir le grand jour, ouvrir les yeux à la lumière. La politique ne nous regarde pas, dites-vous ? Quoi ! ces lois, ces conditions, ces charges plus ou moins lourdes, plus ou moins onéreuses que vous nous imposez, ne nous regardent pas ! Quoi ! ce qui dispose arbitrairement de nos intérêts les plus chers, de notre sûreté, de notre liberté, de notre personne, de notre vie, ne nous regarde pas !… Autant vaudrait nous dire que la vie ne nous regarde pas. Si nous avons le droit de vivre, et celui-là vous nous le laisserez, car nous sommes la source inépuisable de vos richesses, de vos jouissances, nous avons aussi celui de pourvoir à notre existence ; ce droit nous autorise à savoir comment se font nos affaires, et si nous en avons le droit, c’est un devoir pour nous.

Il est vrai que, dans notre position actuelle, une heure d’enlevée à notre travail ajoute à nos privations, déjà si grandes et si nombreuses. Mais c’est justement parce que nous n’avons pas le temps de nous occuper des affaires, que nous voulons nous en occuper : quand nous le ferons, elles iront mieux, en raison qu’elles serviront nos besoins et nos intérêts ; la misère ne nous accablera plus, et nous aurons du temps de reste.

Les gens de loisir se chargent de la chose publique, mais ce n’est pas avec désintéressement, puisqu’ils se font payer largement à nos dépens : c’est là un double malheur, attendu que tout leur temps est employé à dépenser notre argent, et il ne leur en reste pas pour faire quelque chose qui nous profite. Ceux qui ne sont pas payés ont au moins part aux privilèges dont nous faisons les frais. Si un homme s’installait chez vous, en vous disant : Ne vous occupez pas de vos intérêts, je m’en charge ; qu’en effet il se mît en peine de toucher vos revenus et de faire la dépense de votre maison, et qu’il vécût grassement sans rien faire, ou à peu près, pendant que vous n’auriez qu’une nourriture mauvaise et insuffisante, en travaillant beaucoup, vous diriez : Cet homme se gorge à nos dépens, et c’est injuste. Voilà pourtant comme vous nous traitez !…

[...] Tout en méprisant vos injures gratuites, gages de votre reconnaissance pour tout le bien que vous nous devez, nous vous rappellerons que quand même notre intelligence serait aussi bornée que vous voulez nous le faire croire, ce serait votre ouvrage : ne mettez-vous pas tous vos soins à nous dérober les connaissances, pour nous tenir toujours en tutelle ? S’il est commode et profitable de tenir les gens dans l’ignorance, pour ensuite les outrager et les dépouiller, ce n’est pas généreux !

[...] Si nous avions conquis le droit de nommer, de surveiller, de destituer, de faire punir les fonctionnaires publics, et celui de repousser les lois qui ne seraient pas avantageuses au peuple, nous aurions sans doute fait un grand pas. Mais, nous, ouvriers, pour nos moyens d’existence, nous dépendrions encore des capitalistes et des spéculateurs, et l’on n’est pas l’égal, de droit ni de fait, de celui dont on dépend ; attendu que la dépendance entraîne l’infériorité, et que le supérieur trouve toujours moyen d’imposer sa volonté à ses inférieurs. Un bon nombre d’entre nous voteraient, non selon leur opinion et pour le bien général, mais d’après les suggestions du maître, et dans un intérêt contraire au nôtre, ce qui serait très dommageable à la chose publique. Notre conquête n’aurait pas supprimé les intermédiaires qui, comme vous le savez, s’engraissent de nos sueurs, ni fait cesser la concurrence, qui nous fait travailler toujours au rabais.

Pour remplir l’objet et compléter la réforme, il n’y a qu’un moyen, c’est l’organisation du travail, de l’industrie et du commerce, l’association des ouvriers, travaillant en commun et pour leur propre compte, établie de manière qu’ils n’aient point de supérieurs, que leurs produits ouvrés passent directement de leurs mains dans celles des consommateurs, et qu’il y ait équilibre, avec un travail moindre, entre les bénéfices et les dépenses. »

 

En 1841, Charles Noiret écrit sa « Deuxième lettre aux travailleurs » (pp. 89-105) :

 

« [L]a propriété, comme l’exploitation, comme le travail, est toute de convention, et n’a rien de naturel ; et si elle est de convention, on peut la concevoir et l’établir autrement.

Il suffit de posséder pour être propriétaire. Un homme qui n’a eu que la peine de naître, et, après avoir passé une partie de sa vie dans l’oisiveté et l’abondance, de recueillir l’héritage de ses parents dont il a tant désiré la mort, possède, il est propriétaire ; un exploiteur, qui a accaparé les sueurs d’autrui, et spéculé sur les bras des ouvriers, qu’il a retenus dans un esclavage dur et humiliant, possède, il est propriétaire ; un fripon, un escroc, qui a trompé tout le monde pour s’enrichir est propriétaire, et l’on trouve cela tout légitime. L’ouvrier, lui, qui n’a ni hérité, ni spéculé, ni trompé, mais qui produit tout, de quoi est-il propriétaire ? De rien. Et cela est aussi très légitime !

Le travail étant l’unique source de toute production, chacun doit avoir en entier, à lui, le fruit de son labeur. C’est là, à mon avis, la seule vraie, la seule légitime propriété, consacrée par la loi de nature, qui a donné à tous la faculté de produire.

[...] Partout où il y a des inégalités, les inférieurs s’avilissent ; ceux qui ne veulent pas s’avilir se révoltent. Voilà l’histoire du monde.

[...] [En parlant de l'association des travailleurs] Il faut aussi prendre garde qu’au sein des associés, il ne se forme des dominateurs : tant que l’homme est confondu dans la foule, son intérêt étant lié à celui de tous, il est bien intentionné ; mais quand il s’élève ou qu’il espère s’élever, son intérêt se dégage de celui des autres, et il marche sur eux. Donc, l’égalité la plus complète que chacun puisse toujours dire, et dise en effet librement son avis sur toutes choses ; que les affaires se règlent par les associés en assemblée ; que tous les employés soient soumis à l’élection ; que ceux qui dirigent ne soient que des commis qu’on nomme, qu’on surveille et qu’on destitue à volonté ; que la gestion soit de courte durée, un an au plus, afin que personne ne s’habitue à commander ; enfin, que les fonctions ne soient pas trop rétribuées, car la cupidité serait excitée, et il y aurait des cabales dans le but de faire destituer ou élire tel ou tel. »

 

Enfin, le dernier extrait (pp. 118-125) provient d’un texte d’Efrahem, ouvrier cordonnier, intitulé « De l’association des ouvriers de tous les corps d’état » et écrit en 1833 :

 

« [...] Je sais qu’il y a entre les différents corps d’état de vieilles haines, de vieilles divisions ; mais je vous le demande, est-ce bien le moment de nous haïr, de nous diviser, de nous quereller, lorsque nous sommes en présence de gens qui profitent de la faiblesse des prolétaires pour les exploiter à leur gré ? Les droits, les intérêts des ouvriers, à quelque corps qu’ils appartiennent, sont toujours les mêmes ; en défendant les droits et les intérêts d’un corps d’état, on protège les droits et les intérêts de tous les autres. Tous, vous voulez du travail et un salaire en harmonie avec vos besoins, tous, vous voulez gagner avec vos bras de quoi vivre honnêtement ; tous, vous avez les mêmes besoins, tous, vous avez faim ; tous, vous voulez du pain. Pourquoi nous diviser, au lieu de vous unir ? pourquoi vous affaiblir au lieu de rassembler vos forces ? Faisons taire de ridicules jalousies de corps d’état et de dangereuses rivalités de métier, étouffons nos haines, rapprochons nos distances, plus de divisions funestes, elles seules font la force des hommes qui vivent du fruit de nos labeurs et de nos veilles. Prêtons-nous réciproquement aide et appui ; prêtons-nous de mutuels secours et une fraternelle assistance. Établissons entre nous des rapports d’amitié, de bienveillance et de fraternité. Remplaçons d’anciens usages devenus aujourd’hui impuissants pour nous protéger, dangereux même puisqu’ils nous tiennent divisés. Appliquons le plus largement possible le puissant moyen de l’association, et adoptons cette devise : union et force. »

 

Bien sûr, les textes rassemblés par Alain Faure et Jacques Rancière il y a quarante ans ont beaucoup d’autres choses à nous dire, et je vous invite à lire l’intégralité de ces textes.

 


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