Ce que j’en dis…

Paye ta playlist ! #006 by Lud : Musica de Brasil
24 juillet, 2016, 13:34
Classé dans : Ca, de l'art ?,Musique & Music

 

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* Texte écrit par Lud le Scribouillard en juillet 2016

** Les photographies qui illustrent ce papier sont des clichés pris à Rio de Janeiro dans les années 1970, durant la dictature militaire. Elles sont toutes issues d’un blog (on peut découvrir l’intégralité des photos publiées sur ce blog ici). Le site Brain Magazine, qui a repris quelques-uns de ces clichés, précise que ce qui nous est donné à voir, c’est un « Brésil de carte postale : (quasiment) que des Blancs, des jeunes filles superbes et souriantes, et pas un seul gamin descendu des favelas pour troubler le paysage. » Si je reprends ces clichés, c’est en sachant bien qu’ils ne sont qu’un cliché, justement…

Everyday Life in Rio de Janeiro in the 1970s (4)

Je sais, ça fait cliché de parler « Brésil » en plein été. Je sais, vous allez me dire que je surfe sur l’événement des Jeux Olympiques, comme a su le faire Ballantines avec sa liqueur juste avant la Coupe du Monde… Mais restez encore un peu, je vous prie. Par où commencer ? De toute façon, ce papier sera partiel et partial, subjectif et engagé, incomplet et foutraque. C’est dit ; on peut entrer dans le vif du sujet.

Everyday Life in Rio de Janeiro in the 1970s (27)

Le Brésil, pour un gamin francilien né dans les eighties comme moi, c’est d’abord un maillot de foot vert et jaune ordem e progreso, quatre étoiles, avec floqué dans le dos des noms évocateurs comme Ronaldo, Bebeto, Rivaldo, Cafu, Roberto Carlos ; c’est l’accent chantant de mes idoles parisiennes Raï et Leonardo ; c’est le foot-samba que Nike essaie de nous vendre. Il y a bien cette VHS d’Orfeu Negro, le grand film de Marcel Camus, dans la vidéothèque de ma chère grand-mère paternelle, mais je ne m’y intéresse pas. La musique ? Des clichés gros comme le Christ Rédempteur qui surplombe Rio de Janeiro.

Everyday Life in Rio de Janeiro in the 1970s (12)

La première fois que je me frotte à la musique brésilienne, c’est en regardant… Les Douze travaux d’Astérix ! C’est donc par le biais de Gérard Calvi, dans un morceau composé en 1976, que j’entre dans la samba brésilienne et ces petits pieds qui gambadent, ces fesses rebondies qui remuent, ces robes presque transparentes qui ne cachent pas grand-chose… C’est quelque chose d’assister à cette danse explicite, effectuée sur l’Île du plaisir, quand on est un garçon pré-adolescent et qu’on a les hormones qui frétillent ! Un véritable appel hédoniste.

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« Obélix Samba », c’était un peu pour vous en mettre plein la vue. Quand j’étais gamin, la musique brésilienne, c’est aussi Chico Buarque, dont le titre « Essa Moça Tá Diferente » est connu de ma génération par le biais de la pub Schweppes… Et encore, la vérité est encore plus risible : mon frère et moi, c’est la fausse pub des Inconnus, diffusée en 1990, qu’on colle au morceau de Chico Buarque, avec ces femmes « 100 % naturelle »… C’est aussi ça, la culture ! Malheureusement, ce morceau simple qui nous fait rire, composé en 1970 et qui ouvre l’album N° 4 de Chico Buarque, occulte une carrière énorme et parfois dangereuse, notamment lorsque l’auteur dénonce la dictature brésilienne dans les années 1970.

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Enfin, à l’époque, il y a cette chanson qui passe et repasse dans mon imaginaire, sans que je puisse me souvenir où et quand je l’ai entendue : « The girl from Ipanema ».

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Écrit par Vinicius de Moraes et composé par Antônio Carlos Jobim, le titre est sorti une première fois en 1962, puis a été un peu transformé pour être exportée en 1963. J’ai un faible pour la version « chanson d’ascenseur » qu’on entend dans The Blues Brothers (1980), une scène à mourir de rire dans laquelle Jake et Elwood montent tranquillement chez le percepteur en ascenseur, avec ce morceau lent et suave, tandis que toutes les forces armées d’Amérique, surexcitées, sont à leurs trousses.

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Après un bug de l’an 2000 qui n’a pas eu lieu, je vais vers mes dix-huit ans tandis que mon frère Jack Seps commence à entrer dans l’adolescence. Pour l’occasion, il reçoit une PS2 et GTA III à Noël, suivi rapidement par GTA Vice City, qui nous fait tant fantasmer, nous, enfants de Scarface et de la série TV Miami Vice. Des milliers d’heures, qu’on y a passé, dans ces univers ! Aussi, nous sommes fascinés par la bande-son : dois-je le rappeler, nous sommes des passionnés de musique, et le lot de vrais morceaux qui nous sont offerts à travers ces fausses radios nous enchante. Comme l’a écrit Jack Seps à l’intention de ses neveux : « Tout ça [les jeux vidéos] développera votre imagination, votre mémoire, votre savoir et l’art de l’improvisation » (« Jamie & Hayden »). Et je veux, que cette série de jeux a grandement contribué à notre culture musicale ! Comme l’action de Vice City se situe à Miami dans les années 1980, il est logique d’y trouver une radio diffusant les rythmes latinos, qu’ils viennent des Caraïbes, ou de l’autre continent américain. C’est donc en incarnant le mafieux Tommy Vercetti que j’ai découvert l’immense Eumir Deodato, qui tâte d’à peu près tout ce qui touche à la musique. Sur Radio Espantoso, on peut ainsi écouter, roulant tranquillement dans Little Havana au volant d’une Cuban Hermes enflammée, « Super Strut » et « Latin Flute », deux magnifiques morceaux de latin jazz. Le premier figure dans le célèbre album Deodato 2, sorti en 1973 chez CTI, le second sur la réédition CD de cet album, en 1983.

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Après être passé complètement à côté de la claque ciné La Cité de Dieu (2002, Fernando Meirelles et Katia Lund), j’entre à l’université et emménage à Paris. Autrement dit, j’ai bu pas mal de cocktails, dont la très célèbre Caïpirinha. Une pause s’impose : je vous laisse avec Maxime, de l’excellent Cocktail Molotov ; c’est comme ça et pas autrement qu’il faut faire une bonne Caïpi (ou : Maxime sait faire une bonne Caïpi !) :

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Durant mes années d’étudiant, j’ai tenté tant bien que mal de développer encore un peu plus ma culture cinématographique. Lecteur de 1984 d’Orwell et du Meilleur des mondes d’Huxley, fan de l’adaptation de Las Vegas Parano par Terry Gilliam, et abonné au magazine ciné Brazil, je ne pouvais que tomber sur le Brazil de Gilliam. J’en ressors émoussé, bluffé par tant d’inventivité et d’imagination. Dans la revue Cinéma, le réalisateur fou fournit une clé d’explication : « La première idée de Brazil, c’est une image. Je faisais du repérage au Pays de Galles en vue du tournage de Jabberwocky, et je visitais une petite ville industrielle avec des aciéries. Une ville horrible dans une région minière. La plage était complètement noire, à cause de la poussière de charbon. C’était tellement noir qu’on se serait cru à la tombée de la nuit. Je suis allé sur la plage, une sorte de décharge publique, et j’ai vu un homme assis seul, avec un transistor, passant d’une station à l’autre et tombant par hasard sur le thème « Brazil » (de Ary Barroso). Un rythme semblable n’existe pas dans son monde. De toute sa vie, cet homme n’avait jamais écouté une musique pareille, entraînante, romantique, gaie, syncopée et évocatrice d’évasion latine, suggérant qu’au-delà des tours d’aciers et des gratte-ciel se trouve un monde luxuriant et paisible. Parce que cette musique l’obsède, elle changea sa vie. Pour cette raison, je tenais à ce que le titre du film soit celui de cette chanson. »1 Et ce morceau, intitulé « Aquarela Do Brasil » et sorti en 1939, deviendra le thème musical du film en plus de lui donner son titre, avec toute la gamme de variations possibles et imaginables… Ce qui est dingue, c’est qu’on entend déjà la musique d’Ary Barroso, à travers le titre « Rio de Janeiro », dans un film intitulé… Brazil, une comédie musicale sortie en 1944 !

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C’est durant ces années parisiennes que ma femme réussit à me faire visionner l’un de ses films de chevet, Saludos Amigos, sorti par Disney en 19422. Pour résumer, à l’époque, Disney a des difficultés financières : Pinocchio et Fantasia ont coûté cher et ne rapportent pas assez. Pour se refaire une trésorerie, Disney fait des putains d’économies sur Dumbo, mais très vite, se retrouve à devoir faire face à une grève importante. Il part rapidement en Amérique du Sud, en partie pour mission diplomatique, dit-on. Il revient et sort Dumbo, en 1941, mais les difficultés sont toujours là, avec à la clé une vague de licenciements. Disney met alors en branle le projet Saludos Amigos, dont les avantages sont évidents : composé de plusieurs courts-métrages, associés à des prises de vue réelles, la production est beaucoup plus bon marché ; et puis, c’est la prise de conscience qu’un marché existe pour le cinéma en Amérique du Sud (le film est apparemment le premier à sortir en Amérique du Sud avant de sortir sur le sol yankee – la première se fait à Rio de Janeiro le 24 août 1942).

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Le film n’est pas révolutionnaire mais conserve un charme certain pour qui a grandi avec Le Temple du Soleil et Les Mystérieuses Cités d’or… Sur des dessins figuratifs et poétiques, on peut entendre une reprise du titre « Aquarela Do Brasil », ainsi que de « Tico Tico » de Zequinha de Abreu, Aloysio Oliveira et d’Ervin Drake.

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Vers la fin de mes études, mon amie et moi sommes invités à prendre l’apéritif chez l’une de ses collègues de français, une prof qui a l’âge de nos mères mais qui est terriblement proche de nos âges. Son ami est journaliste, ils nous reçoivent chez eux, dans le 11e arrondissement. En musique de fond, la radio est branchée sur TSF Jazz. J’ai tout de suite craqué ; c’est à ce moment que je découvre réellement le jazz et, dès lors, comme à mon habitude quand se fait jour une nouvelle passion, je m’en vais fouiner pour construire ma culture, obsessionnellement… Sony a la bonne idée de sortir un coffret réunissant 25 albums originaux de jazz, accompagné d’un livret, et qui permet à un néophyte comme moi d’entrer dans un monde nouveau. Dans la sélection, il y a The Best Of Two Worlds, de l’américain Stan Getz, accompagné du brésilien João Gilberto, sorti en 1976.

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C’est la première fois que je prends conscience de ce qui se cache derrière le nom, énigmatique jusqu’alors, de « bossa nova ». Le morceau est certainement connu dans le monde entier, mais j’adore ce rythme. Ça s’appelle « Aguas De Março », et ça sent bon la plage…

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À peu près au même moment (début des années 2010), le rappeur Fuzati décide de créer une web-émission au cours de laquelle, pendant une heure, seul, il passe les disques qu’il aime en buvant des bières. Il existe douze émissions à ce jour, toujours téléchargeables sur le site du Klub des Loosers (sauf la dernière – va savoir pourquoi), et c’est peu dire que ces émissions ont constitué une mine d’or pour ma propre culture musicale. Parmi les nombreuses découvertes, qui parsèment d’ailleurs ce blog, il y a ce morceau d’Arthur Verocai intitulé « Pelas Sombras », avec cette voix particulière qui déchire l’instrumentation apparemment cool. Ce morceau est la deuxième piste de son premier album solo, Arthur Verocai, sorti en 1972 sur le label Continental. Le deuxième titre que je propose est la première piste du même album, qui s’appelle « Caboclo », avec ses guitares, ses effets chelous et sa mélancolie. Cet album est devenu culte non seulement chez les connaisseurs de musique brésilienne, mais aussi dans le hip hop américain, qui l’a beaucoup samplé.

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Parmi les découvertes faites sur les Fuzati Extraordinary Music Show, il y a également cet immense groupe brésilien appelé Azymuth. Dès la troisième émission, Fuzati diffuse le groupe, et il récidive lors de la neuvième émission pour rendre hommage au clavier, José Roberto Bertrami, décédé quelques jours plus tôt, en juillet 2012. Si l’on en croit Wikipedia, le groupe est né dans un bar à bière de Rio de Janeiro au début des seventies, et connaîtra les succès les plus fous et les plus internationaux en produisant une musique syncrétique et expérimentale, mêlant samba, jazz, funk. Le groupe ne s’est jamais arrêté et a continué de sortir des disques jusqu’à aujourd’hui : le premier morceau que je partage, « Aurora », est d’ailleurs issu de leur dernier album éponyme, sorti en 2011 chez Far Out Recordings. Le second morceau est l’un de ceux qu’a diffusé Fuzati, « Melô Dos Dois Bicudos », sorti en 1975 sur l’album Azymüth, un morceau bien fusion, bien électrique, bien festif ! J’ai récemment découvert qu’Arthur Verocai avait sorti un album en 2007 intitulé Encore, avec des feat. d’Ivan Lins et d’Azymuth… Le Brésil est petit !

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Je propose une nouvelle pause imbibée avec une anecdote : en même temps que le Mojito, le Daïquiri, la Caïpirinha, je découvre également, durant ma période estudiantine, un cocktail qui s’appelle le Batida de coco. En réalité, à l’époque, nous habitons presque au-dessus d’un bar, à Oberkampf, qui s’appelle l’Avé Maria : cocktails classiques et bouffe des quatre coins du monde, ambiance festive dans une espèce de capharnaüm bordélique, avec filet au plafond, papier peint déchiré, photos vintage, autel païen, et musique éclectique… Ce bar deviendra vite notre QG, comme on peut s’en douter ! Je vous laisse en compagnie du bartender Tony Abou-Ganim (inventeur du célèbre Cable Car), qui vient vanter la marque de Cachaça Leblon sur Leblon Beach (à noter que, bizarrement, il réalise sa Caïpirinha au shaker) :

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Après ce détour par les cocktails de Rio de Janeiro, revenons à la musique. En France, nous avons été très tôt fascinés par le nouveau monde, pour le meilleur et pour le pire (ethnocentrisme, culturalisme, exotisme). En 1964, Philippe De Broca signe un vrai film d’aventure populaire : L’Homme de Rio, avec l’immense Bébel. J’ai vu ce film pour la première fois en 2013, au cinoche. L’Homme de Rio, c’est les aventures de Tintin avec la gouaille et les cascades de Belmondo, Hergé + Toctoc Badaboum. En fait, c’est le premier long-métrage qui met véritablement en scène Tintin (après Le Mystère de la Toison d’or en 1961 et Les Oranges Bleues en… 1964), et qui, bizarrement, lui est plus fidèle que le Spielberg de 2011 ; le seul film qui rivalise avec L’Homme de Rio dans ce registre, c’est la série des Indiana Jones… réalisée par Spielberg dans les eighties ! D’ailleurs, selon Wikipedia, les scénaristes de L’Homme de Rio auraient avoué s’être très abondamment inspirés de Tintin ; au passage, ils rendent justice à Tintin qui n’a jamais eu l’occasion d’aller au Brésil ! Outre une irrésistible Françoise Dorléac et l’humour franchouillard, le film, sans qu’on n’y fasse gaffe, fait montre d’une certaine conscience politique (le sort fait aux indigènes et à la nature), notamment dans son utilisation judicieuse du décor (clin d’œil aux classes populaires urbaines des favelas, villa high tech et minimaliste, Amazonie moite et folklo, traversée du Brasilia d’Oscar Niemeyer en pleine construction, désert, froid, moderne et angoissant)… Et puis, enfin, cette bande-son signée Georges Delerue, « oscillant entre partition symphonique à suspense et rythmes traditionnels, dont une fracassante batucada en générique début […] »3 (« notons que Georges Delerue est un ancien élève de Darius Milhaud, compositeur des Saudades do Brasil) »4. C’est cette batucada que je voulais mettre en avant ici.

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Mais je ne vous laisserai pas partir comme ça ! Toujours selon Stéphane Lerouge, De Broca a ramené des enregistrements réalisés lors du tournage, notamment « le magnifique Chorando sim de Catulo de Paula, entêtante mélopée pour voix et guitare, qui accompagne la course éperdue de Belmondo, noyé dans une ville dont il ne connaît rien. » Je vous offre donc ce très beau « Chorando Sim ».

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Avant de poursuivre la playlist, je souhaite ajouter quelques mots sérieux. D’abord, ceux de l’auteur-compositeur Pierre Barouh, amoureux fou de la samba et de la musique brésilienne, propos rapportés par Stéphane Lerouge et cités en ouverture du livret qui accompagne Le Brésil au cinéma : « Elle doit son rythme et sa poésie à des siècles de danse et de douleur. Mais quel que soit le sentiment qu’elle exprime, elle est blanche de forme et de rythme, elle est nègre, bien nègre dans son cœur. » Lorsque j’ai entrepris cette playlist, j’ai – réflexe professionnel oblige – commencé par faire le tour des savoirs que les sciences sociales avaient construit sur cette musique brésilienne. Je suis tombé sur un article du sociologue Vassili Rivron, qui débute par ces mots : « Que l’expression coisa nossa (« notre chose ») soit aujourd’hui fréquemment associée à la samba au Brésil ne doit pas faire oublier que celle-ci a été longtemps stigmatisée comme coisa de negros. D’origine très certainement africaine, le mot « samba » qualifiait pendant la période coloniale divers types de réunions où des esclaves faisaient de la musique et dansaient. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, il désignait des répertoires variés interprétés dans les milieux populaires urbains ou ruraux. Les pratiques qui, plus tard, feront de la samba un genre musical étaient encore confinées à l’arrière-cour des maisons du centre populaire de Rio de Janeiro. L’anthropologue Hermano Vianna a parlé du « mystère de la samba » au sujet de cette inversion symbolique par laquelle des registres musicaux emblématiques des stigmates d’un peuple métissé sont proprement devenus, entre les années 1920 et 1940, des symboles de la richesse et de la sophistication de la culture brésilienne, jusqu’à incarner « la » musique brésilienne. Un style musical s’est créé, simultanément à sa « nationalisation », par un processus qui a impliqué bien d’autres groupes que les « noirs pauvres vivant dans les morros de Rio de Janeiro » et qui recouvre une série d’opérations de transcription, de transposition, de (re) composition, de stylisation, d’arrangement, d’interprétation, d’enregistrement, de diffusion, qui s’inscrivent dans les mutations des espaces culturels et les reconfigurations des rapports entre espaces publics et privés. Il a fallu des médiations comme le carnaval, les cabarets, les théâtres de revue, les maisons de disques et surtout les stations de radio, pour que la samba parvienne, au prix de nombreuses transformations, aux espaces « nobles » de la musique légère : casinos, salles de cinéma et de concert pour la performance, salons de l’aristocratie et de la bourgeoisie urbaine pour les performances informelles, le disque et les émissions de radio. Comme cela fut le cas pour le jazz ou le blues dans d’autres pays, elle est alors devenue l’une des matrices musicales sur laquelle se déclinent aujourd’hui encore différents registres de musique populaire, créneaux commerciaux et goûts musicaux, allant de la ballade romantique (sambacanção) au tube dansant (pagode) en passant, bien sûr, par la samba-carnavalesque et des productions légitimes comme la « samba-de-raiz », le choro instrumental ou la bossa-nova. […] »5

Dans son petit livret, Stéphane Lerouge dit de Pierre Barouh qu’il fut, avec sa « Samba Saravah », « l’un des ambassadeurs de la samba en France, un sambassadeur en quelque sorte. » Je ne sais pas trop d’où sort ce néologisme, mais c’est une transition toute trouvée pour annoncer le prochain morceau : Serge Gainsbourg, « Les Sambassadeurs », sur l’album Gainsbourg Percussions (1964).

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Ce morceau est une belle farce et on sent que Gainsbourg s’est amusé comme un petit fou. En bon lecteur de Tintin (vous l’aurez compris), j’ose une interprétation apocryphe des tirs nourris à la fin du titre : une référence anticipée au coup d’État des Picaros dans Tintin ! Réalisé en 1976 par Hergé, cette histoire montre des révolutionnaires sud-américains profiter du carnaval de février pour renverser la dictature en place, déguisés en joyeux turlurons, le tout, sans verser une seule goutte de sang ! Hergé se serait-il inspiré de Gainsbourg ? Oui, je m’amuse, je fais ce que je veux, c’est mon putain de blog !

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En naviguant sur Youtube, au gré des suggestions, je suis tombé sur un disque étonnant intitulé Mindbender, réalisé par un collectif dénommé Stringtronics, une perle typique des seventies que seules ces années savent nous offrir. Il s’agit d’un album collectif de musiques d’illustration (library) sorti en 1972 par le label anglais Peer, qui, si l’on en croit le blog Badassradio, est déjà à l’époque un label incontournable dans son genre : « Après plusieurs dizaines d’albums, Peer occupe une niche confortable, au panthéon des maisons d’illustration. Dernière antenne du prestigieux label anglais Southern, Peer émerge en 1970 avec une griffe bien identifiable, des arrangements ciselés, des harmonies léchées, des accents électroniques, des métissages inspirés, empruntant la souplesse du jazz, les rondeurs de la pop. Mindbender pourrait, à lui seul, incarner l’esprit Peer, dans toute son élégance et sa richesse. Doté d’un ensemble de percussions comprenant des claviers électriques, ce projet collectif gravite autour d’un orchestre à cordes omniprésent (d’où son nom, string/tronics) ; l’album héberge les réalisations éclectiques de Barry Forgie (6 titres), Anthony Mawer (2 titres), Nino Nardini (2 titres) et Roger Roger (2 titres). Stringtronics se résume ainsi : intervenants experts, sélection minutieuse, musique irrésistible. Incontournable ! » Je fais miens les compliments : courrez écouter ce putain de disque ! J’ai sélectionné parmi ces joyaux « Afro-Samba », un titre de Nino Nardini qui, comme son nom ne l’indique pas, est un compositeur, arrangeur, producteur, ingénieur et chef d’orchestre français. Ce titre est réellement fantastique, samba latente, wah-wah lancinante, violon polar : c’est si bon, putain !

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Dans le merveilleux disque que j’ai déjà évoqué (Le Brésil au cinéma), j’ai eu la surprise de ne pas trouver, dans le tracklisting, la bande originale d’Orfeu Negro. Stéphane Lerouge donne l’explication dans le livret accompagnant le disque : « Quand il évoque Moraes, Jobim et Bonfa, Barouh reforme le trio clef d’Orfeu Negro, le film de Marcel Camus. Ce projet, d’abord une pièce puis un long-métrage, est une relecture par Moraes du mythe d’Orphée et d’Eurydice, transposé dans le Rio contemporain des favelas, en période de carnaval. Selon la volonté de Camus, la partition est scindée entre des compositions originales de Jobim […] et Luiz Bonfa […]. Le succès international d’Orfeu Negro […] va faire l’effet d’un séisme : c’est la révélation à l’échelle mondiale de la musique populaire brésilienne, comme en témoignent les reprises en cascade des différents thèmes du film par de grandes figures du jazz nord-américain. […] Si les enregistrements historiques qui vont nourrir et incarner la déferlante brésilienne sont connus et répertoriés (Stan Getz et Charlie Byrd, Shorty Rodgers, Herbie Mann, Lalo Schifrin, Paul Desmond…), un autre versant du phénomène demeure encore dans l’ombre : les productions ou coproductions françaises tournées au Brésil dans le sillage d’Orfeu Negro, tout au long des années soixante. »

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C’est pourquoi j’ai intégré à ma playlist ce merveilleux thème de Luiz Bonfà, intitulé « Manha de Carnaval » (1959). Je rappelle que je ne connais du film de Camus que la musique, donc je ne sais absolument pas quand intervient ce morceau !

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Je conclue cette playlist par trois morceaux un peu moins traditionnels mais qui décrivent bien toute la richesse de la musique brésilienne. J’ai découvert le premier en surfant sur l’incontournable site Le Mellotron. Il s’agit d’un morceau du groupe Banda União Black intitulé « A Familia Black », sorti sur leur premier album éponyme en 1977. Le mot du Mellotron : « Au début des années 70, un nouveau mouvement musical naissait au Brésil, qui faisait suite au précédent, tropicalia (le mouvement rock-psyché brésilien). S’inspirant à son tour du grand frère américain, le Black Rio se nourrissait de soul et du funk initié par feu James Brown. Banda União Black était le backing-band de Gerson King, figure emblématique du mouvement. Le Black Rio ne dura guère, mais le potentiel musical qu’on lui imagine (funk et samba) lui permet de vivre aujourd’hui un revival. Banda União Black n’y coupe pas et sort un nouvel album après un quart de siècle de silence discographique. » Une tuerie terriblement bandante et jouissive (oui, on bande avant de jouir, en général)…

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J’ai également découvert le deuxième sur Le Mellotron : le morceau s’appelle « É Preciso Dar Um Jeito, Meu Amigo », et il est signé Erasmo Carlos sur un album éponyme sorti en 1971. Encore une fois, je connais trop peu le bonhomme pour pouvoir en dire un mot, et je laisse la plume au Mel’ : « Né en 1974 du côté de Rio de Janeiro, Erasmo Esteves a la chance de chiller avec un certain Tim Maia depuis sa plus tendre enfance (et qui lui apprendra la guitare en plus de ça). Une fréquentation que l’on pourrait qualifier de complètement swag et qui l’amènera surtout à rencontrer le chanteur Roberto Carlos. Non pas le gaucher qui humilia Fabulous Fab lors d’un célèbre coup franc, mais le chanteur aux 120 millions d’albums écoulés. Une amitié nouée dans l’amour que porte les deux hommes pour le [club de football] Vasco de Gama mais aussi pour les stars américaines dont Elvis Presley […]. Un penchant pour la musique de yankees (et des Beatles aussi) qui les amèneront à métisser leur son ; ce qui leur attireront de nombreuses attaques, les accusant d’être bien trop « américanisés ». Une insulte dénuée de sens en musique, Erasmo Carlos leur adressera alors, en guise de réponse, « Coqueiro Verde », une des premières samba-rock. C’est aussi ce métissage qui fera de son album éponyme une perle de brassage musical, un patchwork d’influences, mêlant rock seventies, bossa nova et soul. De ce très bon album, naîtra ce sublime [morceau], parfaite synthèse de ce bordel stylistique et du génie du bonhomme. » En effet, à l’écoute, il y a un peu de bossa nova, un peu de soul, un peu des Moody Blues, un peu de moustache, et cette merveilleuse langue…

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Enfin, le troisième morceau, intitulé « A Minha Menina », du groupe Os Mutantes, sur leur premier album éponyme paru en 1968. Ne me posez pas la question, je ne sais plus du tout où ni quand j’ai découvert ce truc ! Discogs nous raconte que le trio (Arnaldo Baptista, Sergio Dias, Rita Lee) est né à la fin des sixties au Brésil, influencé par le rock anglais, et qu’il a notamment introduit le rock psychédélique au pays.

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À l’écoute, en effet, ça sonne bordélique garage, pré-punk, avec un son un peu crado (mais pas trop), une petite merveille qui prouve encore, s’il le fallait, que la musique brésilienne est beaucoup plus riche qu’on ne le croit : il suffit de gratter un peu derrière les clichés !

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J’espère vous avoir fait passer un bon moment d’évasion et de culture à la masse ! Je tiens à réaffirmer ici que je suis encore un putain de néophyte sur le sujet, et que je dois connaître peut-être, allez… à vue de pif, au moins 0,042 % de la musique brésilienne ; donc, à vous de me faire découvrir les 99,958 % !

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1 Propos rapportés par Dominique Rabourdin, Cinéma n° 314, février 1985, p. 46, cité par Wikipedia dans la notice du film de Terry Gilliam : https://fr.wikipedia.org/wiki/Brazil_(film,_1985).

2 Les informations livrées dans ce paragraphe doivent beaucoup à Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Saludos_Amigos et https://fr.wikipedia.org/wiki/Dumbo_(film,_1941).

3 Stéphane LEROUGE (2009), dans le livret du disque qu’il a conçu pour Universal, intitulé Le Brésil au cinéma, regroupant tout ou partie des bandes originales de plusieurs films français dont la musique a eu un grand impact dans la diffusion de la culture musicale brésilienne en France.

4 Ibid.

5 Vassili RIVRON (2010), « Le goût de ces choses bien à nous. La valorisation de la samba comme emblème national (Brésil, années 1920-1940) », Actes de la Recherche en Sciences Sociales n° 181-182, Seuil, pp. 126-141, http://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2010-1-page-126.htm.


3 commentaires
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  1. Pierrot

    Super article avec beaucoup de découvertes (Carlos Erasmo ouah) ! J’ajoute une musique qui avec mes potes m’a fait danser et délirer avec variation des paroles « des poules, des poules et des cailloux » de Jorge Ben. ou plutôt « Pulo Pulo » ;)

    https://www.youtube.com/watch?v=5olPL7Dc7NA

  2. reflexionsdactualite

    Merci pour le compliment ! Je ne connaissais pas Jorge Ben, et… Putain, son « Pulo Pulo », il déchire sa race ! Merci beaucoup pour la découverte : ça va m’obliger à investiguer un peu plus encore !

  3. reflexionsdactualite

    Et pour être tout à fait honnête, je suis tombé sur l’album complet Força Bruta (1970) de Jorge Ben, qui contient « Pulo Pulo ». Mais je n’ai pas pris le temps de l’écouter, et ai fermer la page en oubliant ce Jorge Ben… Quel dommage ! Donc : encore un grand merci !!!



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