Ce que j’en dis…

L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #020

 

 

Aujourd’hui, j’ai décidé de balancer un Edito-Eco un peu particulier, dans lequel je reproduis un essai d’un immense écrivain, Jack London. Longtemps, j’ai cru que Jack London était celui qui avait écrit Croc Blanc. Entendre : celui qui n’avait écrit que Croc-Blanc. Et encore, ne l’ayant toujours pas lu, je n’avais de Croc-Blanc qu’une vague idée, certainement fausse, véhiculée par ses mièvres succédanés télévisuels : un conte pour enfants avec un chien moral qui parle (ou qui pense à voix haute), à peine plus palpitant que L’incroyable voyage…Voilà ce que je connaissais de Jack London.

Il y a quelques mois, une très chère amie, connaissant mes engagements savants et politiques, m’enjoint de lire Le Talon de fer (The Iron Heel), publié en 1908, roman dans lequel Jack London imagine une révolution socialiste aux États-Unis en 1914.

 jacklondon

J’entre dans une librairie, et cherche l’ouvrage en question, en vain. Déçu de passer pour un temps à côté d’une œuvre aussi attrayante, je décide de partir avec un autre ouvrage de l’écrivain, pour enfin le découvrir, lui et ses engagements. Après une intense comparaison entre les différents titres disponibles, mon choix se porte sur un recueil d’essais politiques et personnels, intitulé Révolution (du titre d’un essai de 1908) suivi de Guerre des classes, publié chez Libretto.

C’est l’un de ces essais que je reproduis ce jour : un texte d’une sincérité et d’une justesse incroyables, en plus d’un certain style, que, malgré la dimension très biographique, on pense avoir été écrit pour notre époque libérale et cynique ; un texte qui a digéré Marx et le marxisme, voire même Thorstein Veblen, et qui contient déjà en filigrane Karl Polanyi, Pierre Bourdieu et Frédéric Lordon. Ce texte s’intitule « Ce que la vie signifie pour moi ». Bonne réflexion !

 

Je suis né dans la classe ouvrière. J’ai découvert de bonne heure l’enthousiasme, l’ambition, les idéaux ; et les satisfaire est devenu le problème de ma vie d’enfant. Mon environnement était primitif, dur et fruste. Je n’avais pas de vue sur l’extérieur, mais seulement sur ce qui se trouvait au-dessus. Ma place dans la société était tout à fait au bas de l’échelle. A ce niveau, la vie n’offrait rien que de sordide et de misérable, aussi bien pour la chair que pour l’esprit ; car la chair et l’esprit y étaient pareillement affamés et torturés.

Au-dessus de moi s’élevait l’édifice colossal de la société, et à mes yeux le seul moyen d’en sortir, c’était de monter. C’est donc dans cet édifice que j’ai résolu de bonne heure de grimper. Aux étages supérieurs, les hommes portaient des vêtements noirs et des chemises amidonnées, les femmes des robes magnifiques. Il y avait également de bonnes choses à manger, et à profusion. Cela pour la chair. Et puis il y avait les choses de l’esprit. Loin au-dessus de moi, je le savais, régnaient les générosités de l’esprit, la pensée nette et noble, une vive intellectualité. Je savais tout cela parce que je lisais les romans de la Seaside Library dans lesquels, à l’exception des chenapans et des aventurières, tous les hommes et toutes les femmes n’avaient que de belles pensées, parlaient une belle langue et accomplissaient des actions magnifiques. Bref, j’admettais comme une chose évidente que, au-dessus de moi, tout était beau, noble, aimable, qu’il y avait tout ce qui donne de la respectabilité et de la dignité à la vie, tout ce qui fait que la vie mérite d’être vécue, tout ce qui vous rémunère de vos travaux et vous console de vos malheurs.

Mais cette ascension n’est pas particulièrement facile pour celui qui appartient à la classe ouvrière – en particulier s’il est handicapé par ses idéaux et ses illusions. Je vivais en Californie, dans un ranch, et je me mis énergiquement à chercher un endroit où appuyer mon échelle. De bonne heure, je me renseignai sur le taux d’intérêt de l’argent, et je torturai mon cerveau d’enfant à essayer de comprendre les vertus et l’excellence de cette remarquable invention de l’homme, les intérêts composés. De plus, je m’informai des taux courants de salaires pour les travailleurs de tous les âges, et du coût de la vie. En partant de ces données, j’arrivai à la conclusion que si je me mettais sur-le-champ à travailler et à économiser jusqu’à l’âge de trente ans, je pourrais alors m’arrêter de travailler et participer dans une large mesure aux délices et aux bienfaits qui s’offriraient à moi à un échelon plus élevé de la société. Naturellement, j’étais fermement décidé à ne pas me marier, tandis que j’oubliais complètement d’envisager ce terrible écueil générateur de désastre pour la classe laborieuse : la maladie.

Mais la vitalité qu’il y avait en moi exigeait plus qu’une existence mesquine d’économie sordide et de parcimonie. Si bien qu’à l’âge de dix ans, je devins marchand de journaux dans les rues d’une ville, et me retrouvai avec une façon nouvelle de regarder le monde. J’étais toujours entouré des mêmes choses sordides et misérables, et au-dessus de moi se trouvait toujours le même paradis attendant que j’y monte ; mais l’échelle y donnant accès n’était plus la même. C’était désormais l’échelle des affaires. Pourquoi mettre de l’argent de côté et investir mes économies en fonds d’État lorsque, en achetant deux journaux pour cinq cents, je pouvais, en un tournemain, les revendre dix cents et doubler ainsi mon capital ? L’échelle des affaires était l’échelle qui me convenait, et je me voyais déjà devenu un prince du commerce chauve et arrivé.

Tant pis pour ces visions d’avenir ! A l’âge de seize ans, j’avais déjà mérité le titre de « prince ». Mais il m’avait été décerné par un gang de coupe-jarrets et de voleurs, qui m’appelaient le « prince des pilleurs d’huîtres ». Dès cet instant, j’avais gravi le premier échelon de l’échelle des affaires. J’étais un capitaliste. J’étais propriétaire d’un bateau et d’un matériel complet de pilleur d’huîtres. J’avais commencé à exploiter mes semblables. J’avais un équipage d’un seul homme. En ma qualité de capitaine et de propriétaire, je prenais les deux tiers du butin et j’en donnais à l’équipage un tiers, bien que cet équipage ait travaillé exactement aussi dur que moi, et ait tout autant risqué sa vie et sa liberté.

Je ne gravis pas plus haut que ce degré unique l’échelle des affaires. Une nuit, j’effectuai un raid sur les pêcheurs chinois. Les cordages et les filets valaient des dollars et des cents. C’était du vol, je le reconnais, mais c’était précisément l’esprit du capitalisme. Le capitaliste s’empare des possessions de ses semblables au moyen d’un rabais, d’un abus de confiance, ou bien en achetant des sénateurs et des juges devant la Cour suprême. Seulement, je n’y mettais pas les formes. C’était la seule différence. Je me servais d’un revolver.

Mais, cette nuit-là, mon équipage faisait partie de ces groupes inefficaces contre lesquels le capitaliste a coutume de fulminer parce que, en vérité, ils augmentent les dépenses et diminuent les dividendes. Mon équipage avait ces deux défauts. Quant à sa négligence, elle était telle qu’il mit le feu à la grand-voile, qui fut complètement détruite. Il n’y eut pas le moindre dividende cette nuit-là, et les pêcheurs chinois s’enrichirent des filets et des cordages que nous n’avons pas pris. J’étais en faillite, car j’étais absolument incapable de payer les soixante-cinq dollars qui auraient été nécessaires à l’achat d’une voile neuve. Je laissai mon bateau à l’ancre et partis à bord d’un bateau pirate de la baie opérer un raid sur la Sacramento. Pendant ce voyage, un autre gang de pirates de la baie fit un raid sur mon bateau. Ils s’emparèrent de tout, même des ancres ; et, par la suite, quand je récupérai la coque partie à la dérive, je la vendis pour vingt dollars. J’avais glissé de l’unique échelon que j’avais réussi à gravir, et je n’ai jamais plus essayé de monter à l’échelle des affaires.

A partir de ce moment j’ai été exploité sans merci par d’autres capitalistes. J’avais les muscles ; ils en tiraient de l’argent, tandis que je n’en tirais moi-même que des moyens d’existence très médiocres. J’étais matelot devant le mât, débardeur, manœuvre ; je travaillais dans des usines de conserves, des fabriques, des blanchisseries ; je tondais des gazons, nettoyais des tapis, lavais des vitres. Et je n’obtenais jamais le produit intégral de mon labeur. Je regardais la fille du propriétaire de l’usine de conserves, dans sa voiture, et je savais que c’était en partie mes muscles qui contribuaient à faire avancer cette voiture sur ses roues caoutchoutées. Je regardais le fils du propriétaire de l’usine qui se rendait à l’université, et je savais que c’étaient mes muscles qui contribuaient, en partie, à payer le vin qu’il buvait et les distractions qu’il prenait avec ses camarades.

Mais cela ne m’inspirait aucune rancœur. Tout cela faisait partie du jeu. Ils étaient les forts. Très bien ! Moi aussi j’étais fort. Je me fraierais un chemin pour trouver une place parmi eux et tirer de l’argent des muscles des autres hommes. Le travail ne me faisait pas peur. J’adorais le travail pénible. Je m’y plongerais et travaillerais plus dur que jamais, et je ne tarderais pas à devenir l’un des piliers de la société.

Et à ce moment précis, comme par chance, je trouvai un employeur qui était dans le même état d’esprit. Je désirais travailler, et il allait plus loin encore que de désirer me faire travailler. Je croyais que j’apprenais un métier. En réalité, j’avais remplacé deux hommes. Je croyais qu’il était en train de faire de moi un électricien ; en fait, je lui faisais gagner cinquante dollars par mois. Les deux hommes que j’avais remplacés recevaient chacun quarante dollars par mois ; je faisais leur travail à tous les deux pour trente dollars par mois.

Cet employeur m’a presque tué de travail. Un homme peut aimer les huîtres, mais trop d’huîtres le détourneront de ce régime particulier. Ainsi pour moi. Trop de travail m’écœurait. Je ne voulais plus entendre parler de travail. Je m’enfuis de mon emploi. Je devins un vagabond, je mendiai de porte en porte le moyen de continuer mon chemin, j’errai dans tous les États-Unis en suant sang et eau dans les taudis et les prisons.

J’étais né dans la classe laborieuse et, à l’âge de dix-huit ans,je me retrouvai en dessous de mon point de départ. J’étais dans la cave de la société, dans les profondeurs souterraines de la misère dont il n’est ni plaisant ni convenable de parler. J’étais dans la fosse, dans l’abîme, dans la fosse d’aisance humaine, dans les abattoirs et le charnier de notre civilisation. C’était la partie de l’édifice social que la société choisit d’ignorer. Le manque de place m’oblige ici à l’ignorer aussi, mais je dirai seulement que ce que j’y ai vu m’a causé une peur terrible.

J’avais peur de penser. Je voyais à nu les éléments simples de la civilisation compliquée dans laquelle je vivais. La vie est une question de nourriture et d’abri. Afin d’obtenir de la nourriture et un abri, l’homme vend des choses. Le marchand vend des souliers, le politicien vend sa dignité d’homme, le représentant du peuple (avec des exceptions, naturellement) vend la confiance qu’il inspire ; en même temps, presque tous vendent également leur honneur. Les femmes aussi, soit dans la rue, soit par les liens sacrés du mariage, ont tendance à vendre leur chair. Tout est marchandise, tout le monde achète et vend. La seule marchandise que le travail a à vendre, ce sont ses muscles. L’honneur de travailler n’a aucun prix sur le marché. Le travail a des muscles, et rien que des muscles, à vendre.

Mais il y a une différence, une différence vitale. Les souliers, la confiance, l’honneur, ont une façon de se renouveler. Ce sont des stocks impérissables. En revanche, les muscles ne se renouvellent pas. A mesure que le marchand vend ses souliers, il renouvelle sont stock. Mais il n’y a pas de moyen de renouveler le stock de force musculaire du travailleur. Plus il en vend, moins il lui en reste. C’est sa seule marchandise, et chaque jour son stock diminue. A la fin, s’il n’est pas mort auparavant, il n’a plus rien à vendre et il plie boutique. C’est un failli du muscle, il ne lui reste plus qu’à descendre dans la cave de la société pour y mourir misérablement.

J’ai appris, ensuite, que le cerveau était également une marchandise. Lui aussi est différent du muscle. Un marchand de cerveau est encore dans sa prime jeunesse quand il n’a que cinquante ou soixante ans, et ses salaires atteignent des taux plus élevés que jamais. Mais un travailleur est épuisé ou rompu à quarante-cinq ou cinquante ans. J’ai été dans la cave de la société, et je n’aime pas cet endroit pour y habiter. Les tuyaux d’arrivée d’eau et de vidange ne sont pas salubres, l’air n’est pas bon à respirer. Si je ne peux vivre à l’étage de réception de la société, je peux tout au moins essayer le grenier. C’est vrai : là, le régime est peu abondant, mais au moins l’air est pur. Si bien que j’ai décidé de ne plus vendre de muscle et de devenir marchand de cerveau.

Alors commença une poursuite frénétique du savoir. Je suis retourné en Californie pour ouvrir les livres. Tandis que je m’équipais ainsi pour devenir un marchand de cerveau, il était inévitable que je me mette à fouiller la sociologie. J’ai trouvé là, exprimé d’une manière scientifique, dans une certaine catégorie de livres, les concepts sociologiques simples que j’avais découverts par moi-même. Avant ma naissance, d’autres esprits, plus développés que le mien, avaient exprimé tout ce que je pensais, et bien davantage. J’ai découvert que j’étais socialiste.

Les socialistes étaient révolutionnaires, dans la mesure où ils luttaient pour renverser la société telle qu’elle existe actuellement, et, avec ses matériaux, construire la société de l’avenir. Moi aussi, j’étais socialiste et révolutionnaire. J’ai adhéré aux groupes de révolutionnaires ouvriers et intellectuels, j’ai pris pour la première fois contact avec la vie intellectuelle. J’ai trouvé là des intelligences pénétrantes et de brillants esprits ; car j’ai fait la connaissance de membres de la classe ouvrière qui, bien qu’ayant les mains calleuses, avaient un cerveau solide et alerte, de prédicateurs défroqués ayant une conception trop large du christianisme pour faire partie d’aucune congrégation d’adorateurs de Mammon, de professeurs victimes de l’asservissement de l’université à la classe dirigeante et chassés parce qu’ils se hâtaient trop d’étendre leurs connaissances en essayant de les appliquer aux affaires de l’humanité.

J’ai aussi trouvé là une foi chaleureuse dans l’idéalisme humain et rayonnant, les douceurs de l’altruisme, du renoncement, et du martyre – tout ce qu’il y a de splendide et de stimulant dans l’esprit. Là, la vie était propre, noble et en mouvement. Là, la vie se réhabilitait, devenait merveilleuse et glorieuse ; et j’étais heureux d’être vivant. J’étais en contact avec de grandes âmes qui mettaient la chair et l’esprit bien au-dessus des dollars et des cents et pour qui le faible cri plaintif de l’enfant des taudis mourant de faim avait plus d’importance que tous les ambitieux problèmes de l’expansion commerciale et de la suprématie mondiale. Autour de moi, il n’était question que de buts nobles à atteindre, d’efforts courageux ; mes journées et mes nuits n’étaient que soleil et lumière des étoiles, feu et rosée, avec, devant mes yeux, brûlant et rayonnant sans cesse, le Saint-Graal, le Graal du Christ, la chaude humanité, depuis longtemps souffrante et maltraitée, qu’il convenait de secourir et finalement de sauver.

Et moi, pauvre fou, je prenais tout cela comme un simple avant-goût des délices que je trouverais plus haut, au-dessus de moi, dans la société. J’avais perdu bien des illusions depuis l’époque où je lisais les romans de la Seaside Library dans un ranch de Californie. Et je devais en perdre encore beaucoup parmi celles que j’avais conservées.

Comme marchand de cerveau, j’ai remporté du succès. La société m’ouvrit ses portes toutes grandes. J’entrai directement à l’étage du salon, et mes désillusions firent de rapides progrès. Je dînais avec les maîtres de la société, avec les épouses et les filles de ces maîtres. Les femmes étaient magnifiquement habillées, je le reconnais ; mais je fus naïvement surpris de m’apercevoir qu’elles étaient faites de la même argile que toutes les autres femmes que j’avais connues tout en bas de l’échelle, dans la cave. « L’épouse du colonel et Judy O’Grady étaient sœurs sous leurs peaux »1 – et leurs robes.

C’était moins cela, toutefois, que leur matérialisme, qui me choquait. C’est la vérité : ces femmes magnifiques, magnifiquement habillées, jacassaient sur de charmants petits idéaux et de chers petits problèmes moraux ; mais, en dépit de ces bavardages, la note dominante de leur vie était matérialiste. Et elles étaient si sentimentalement égoïstes ! Elles participaient à toutes sortes de charmantes petites œuvres de charité, elles le faisaient savoir à tout le monde, alors que ce qu’elles mangeaient et les splendides robes qu’elles portaient était payé par des dividendes tachés du sang versé par la main-d’œuvre enfantine, l’exploitation du travail et même la prostitution. Lorsque j’énonçais ces faits, croyant, dans mon innocence, que ces sœurs de Judy O’Grady allaient sur-le-champ se dépouiller de leurs soieries et de leurs bijoux souillés de sang, elles s’énervaient au contraire, se fâchaient, et me lisaient des prêches sur l’absence d’esprit d’économie, l’alcoolisme et la dépravation innée qui sont à l’origine de tous les malheurs de la cave de la société. Quand je répondis que je ne voyais pas très bien comment l’absence d’esprit d’économie, l’intempérance et la dépravation d’un enfant de six ans à moitié mort de faim le faisaient travailler toutes les nuits pendant douze heures dans une filature de coton des États du Sud, ces sœurs de Judy O’Grady se sont attaquées à ma vie privée et m’ont traité d’ « agitateur » – comme si, en vérité, cela avait mis fin à la discussion.

Et je ne m’en suis pas mieux tiré avec les maîtres eux-mêmes. Je m’attendais à trouver des hommes propres, nobles, vivants, avec des idéaux propres, nobles, vivants. Je me suis trouvé parmi des hommes occupant des postes élevés – prédicateurs, politiciens, gens d’affaires, professeurs, rédacteurs en chef. J’ai mangé de la viande et bu du vin avec eux, été avec eux en automobile, et je les ai étudiés. C’est vrai, j’en ai trouvé beaucoup qui étaient propres et nobles ; mais, à part quelques rares exceptions, ils n’étaient pas vivants. Je crois vraiment pouvoir compter ces exceptions sur les doigts de mes deux mains. Là où ils n’étaient pas vivants parce que pourris, vivant d’une vie malpropre, ils étaient simplement des morts non enterrés – propres et nobles, comme des momies bien conservées, mais pas vraiment vivants. Dans cet ordre d’idées, je peux faire spécialement mention des professeurs que j’ai rencontrés, ces hommes qui réalisent cet idéal de l’université décadente, « la poursuite sans passion de l’intelligence sans passion ».

J’ai connu des hommes qui invoquaient le nom de Prince de la paix dans leurs diatribes contre la guerre, et qui mettaient des fusils dans les mains des Pinkerton pour qu’ils s’en servent afin de descendre les grévistes dans leurs propres usines. J’ai connu des hommes bouleversés d’indignation devant la brutalité des matches de boxe, mais qui participaient à la falsification des aliments qui tuent chaque année plus d’enfants en bas âge que n’en avait tué le sanglant Hérode en personne.

J’ai parlé dans des hôtels, des clubs, des maisons particulières, des compartiments Pullman et sur des paquebots avec des capitaines d’industrie, et je me suis étonné du peu de chemin qu’ils avaient parcouru dans le royaume de l’intellect. En revanche, j’ai découvert que leur intellect, pour ce qui est du sens des affaires, était anormalement développé. J’ai également découvert que leur moralité, quand il s’agissait d’affaires, était nulle.

Ce gentleman délicat, au physique aristocratique, n’était, en tant que directeur, qu’un homme de paille, jouet entre les mains de sociétés qui volaient secrètement les veuves et les orphelins. Ce monsieur, qui collectionnait les belles éditions et était un mécène littéraire, subissait le chantage du patron mafflu, aux épais sourcils noirs, d’un groupement s’occupant de politique municipale. Cet homme, qui publiait un journal insérant de la publicité pour des spécialités pharmaceutiques et n’osait pas imprimer la vérité sur ces produits par crainte de perdre ses recettes, m’a traité de vaurien démagogue parce que je lui avais dit que son économie politique datait de l’Antiquité et sa biologie de Pline.

Ce sénateur était le jouet et l’esclave du chef d’un important groupement politique, sans aucune éducation, une marionnette entre ses mains ; ce gouverneur et ce juge à la Cour suprême se trouvaient dans le même cas – et tous les trois voyageaient en chemin de fer avec des titres de transport gratuit. Cet homme, qui parlait avec sobriété et sérieux des beautés de l’idéalisme et de la bonté de Dieu, venait à peine de trahir ses camarades dans la conclusion d’une affaire. Cet autre, pilier de l’Église et important soutien des Missions étrangères, faisait travailler dix heures par jour ses employés de magasin pour un salaire de famine, et, de ce fait, encourageait directement la prostitution. Cet autre encore, qui subventionnait des chaires dans des universités, se parjura devant les tribunaux pour une question de dollars et de cents. Et ce magnat des chemins de fer a trahi sa parole de gentleman et de chrétien en accordant un rabais à un capitaine d’industrie qui était engagé avec un autre capitaine d’industrie dans une lutte à mort.

C’est la même chose partout : crime et trahison, trahison et crime – des hommes qui sont vivant, mais qui ne sont ni propres ni nobles, des hommes qui sont propres et nobles mais qui ne sont pas vivants. Et puis il y a la grande masse sans espoir, qui n’est ni noble ni vivante, mais simplement propre. Elle ne pèche pas activement, ni délibérément ; mais elle pèche par passivité et par ignorance, en acceptant l’immoralité générale et en en profitant. Si elle était noble et vivante, elle ne serait pas ignorante, et elle refuserait de partager les profits de la trahison et du crime.

Je me suis aperçu que cela ne me plaisait pas de vivre dans la société à l’étage du salon. Moralement et spirituellement, j’étais écœuré. Je me rappelais mes intellectuels et mes idéalistes, mes prédicateurs défroqués, mes professeurs congédiés, et les travailleurs à l’esprit clair, qui ont une conscience de classe. Je me rappelais mes jours de soleil et mes nuits sous la lumière des étoiles, où la vie était une merveille sauvage et douce, un paradis spirituel d’aventure altruiste et de romanesque moral. Et je vis devant moi, toujours brûlant et étincelant, le Saint-Graal.

C’est pourquoi je suis retourné à la classe ouvrière, dans laquelle je suis né et à laquelle j’appartiens. Je ne me soucie plus de monter. L’imposant édifice de la société qui s’élève au-dessus de ma tête ne recèle pour moi rien de délectable. Ce sont les fondations de cet édifice qui m’intéressent. Là je me contente de travailler, le levier à la main, au coude à coude avec les intellectuels, les idéalistes, les travailleurs ayant la conscience de leur classe, en m’assurant de temps à autre une prise solide pour secouer tout l’édifice. Un jour, lorsque nous aurons pour travailler quelques mains et quelques leviers de plus, nous le renverserons, en même temps que tous ces vivants pourris et ces morts sans sépulture, son égoïsme monstrueux et son matérialisme sordide. Alors nous nettoierons la cave et nous construirons une nouvelle habitation pour l’humanité, dans laquelle il n’y aura pas d’étage du salon, où toutes les pièces seront claires et aérées et où l’air qu’on respire sera propre, noble, et vivant.

Telles sont mes perspectives. J’aspire à l’avènement d’une époque où l’homme réalisera des progrès d’une plus grande valeur et plus élevés que ceux qui concernent son ventre, où il y aura pour pousser les hommes à l’action un stimulant plus noble que le stimulant actuel, qui est celui de leur estomac. Je garde intacte ma confiance dans la noblesse et l’excellence de l’espèce humaine. Je crois que la délicatesse spirituelle et l’altruisme triompheront de la gloutonnerie grossière qui règne aujourd’hui. Et, en dernier lieu, ma confiance va à la classe ouvrière. Comme l’a dit un Français : « L’escalier du temps résonne sans cesse du bruit des sabots qui montent et des souliers vernis qui descendent. »

 

Newton, Iowa, novembre 1905

Jack LONDON (1906), « What Life means to me », Cosmopolitan Magazine, mars, in Révolution, sous la direction de Noël Mauberret, Ed. Phébus-Libretto, Paris, 2008, pp. 215-227.

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1 Derniers vers du poème « The Ladies » de Kipling. Judy O’Grady était le surnom (irlandais) donné aux femmes américaines occupées à de basses besognes.


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