Ce que j’en dis…

Hommage à Bernard Maris – Adieu, tonton Bernard !

 

Mercredi 7 janvier 2015, le siège du journal satirique Charlie Hebdo a été victime d’un attentat terroriste. Sous leurs balles, douze personnes innocentes sont tombées ce jour-là, dont les dessinateurs Tignous, Honoré, Charb, Cabu, Wolinski (ces deux derniers ont bercé ma jeunesse, entre Le nez de Dorothée et Mon corps est à elles, entre autres), et l’économiste Bernard Maris. En dépit de l’amour inconsidéré que j’ai pour Cabu et Wolinski, je vais aujourd’hui raconter mon Bernard Maris. Avec des sanglots dans la plume.

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Comment commencer ? J’ai découvert Bernard Maris par hasard. Etudiant en sociologie, en droit et surtout en économie (par hasard), je suis un étudiant laborieux, brouillon, perdu. Après un DEUG cahin-caha dans la gauchiste (c’est un plaisir) université de Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, je tente avec difficultés d’être transféré à Paris-Diderot. Il m’en coûtera un redoublement de ma troisième année. Mais surtout, je rencontre enfin un enseignement cohérent, par-delà la pluridisciplinarité de ma section, un enseignement qui m’emporte. Je m’y plonge avec une assiduité dont j’ai rarement fait preuve, et commence à « devenir » un étudiant : après des heures passées dans la bibliothèque de Paris 8, je passe le cap, j’achète des livres de ma propre initiative, et surtout, je les lit. Évidemment, j’ai peine à nager dans l’océan de publications existantes ; je prends donc des conseils un peu partout.

Je tombe sur les deux tomes de ce curieux Antimanuel d’économie à la FNAC, un livre à l’allure vivante, avec de nombreuses illustrations graphiques et littéraires. Un livre d’économie iconoclaste. J’achète, et tant pis pour mon budget serré d’étudiant salarié au McDonald’s. Et, alors que je suis en train de dévorer le premier tome, je suis agréablement surpris d’apprendre que l’auteur, Bernard Maris (inconnu chez moi), vient faire une présentation du second tome à la FNAC. J’y cours, malgré la dénégation de l’auteur par l’un de mes professeur d’économie qui, quand je lui demande ce qu’il en pense, me lâche en guise de réponse cette moue dépitée « Pfff, un économiste de radio, aucun intérêt ».

Lors de cette rencontre, le 17 janvier 2007, je bois les paroles, qu’un accent particulier rend chantantes, d’un Bernard Maris en pleine forme. Je prends consciencieusement des notes d’un exposé qui m’offre des clés de compréhension du monde, que mes cours ne m’ont alors toujours pas données de manière aussi cohérente. A la fin, fébrile mais excité, je m’approche et lui demande s’il peut dédicacer mes deux tomes. Grand sourire, accent chantant. Je lui explique que je suis étudiant en économie et que je souhaite devenir prof ; il m’écrira dans le premier tome : « Pour Ludovic, étudiant en SES et futur collègue » ; et dans le second : « Vous choisissez une matière difficile mais passionnante. J’espère qu’il [le livre] vous apportera beaucoup de bonheur et de réflexion ». Au cours de ce bref entretien, il me glisse même un conseil de lecture, qui m’avait tant apporté à l’époque, les Trois Leçons sur la société post-industrielle de Daniel Cohen.

 

C’est notamment grâce à Oncle Bernard, le surnom avec lequel il signait ses chroniques dans la presse (Charlie Hebdo en tête), que l’économie m’est devenue à la fois familière et passionnante. Dans son Antimanuel, j’approfondis tous ces économistes dont j’éprouvais les pires difficultés à n’en retenir que les noms (Galbraith, Hayek, Ricardo, Schumpeter, et surtout Keynes) ; je découvre une économie insoupçonnée (Latouche, Viveret, Guerrien, Stiglitz, Méda, Bairoch, Généreux, Orléan, Aglietta, Harribey) ; je touche une pensée inconnue (Houellebecq, Baudrillard, Vaneigem, Hirschmann, Comte-Sponville, Borges, Girard). Et je suis rassuré quand il cite régulièrement le 99 francs de Frédéric Beigbeder, que j’avais dévoré. Bernard Maris a ouvert un monde pour moi, jeune étudiant en sciences économiques et sociales (SES).

 

Qui était Bernard Maris ? Né en 1946 à Toulouse, c’est un « fils de Républicains espagnols émigrés en France et un produit typique de cet « élitisme républicain » […]. »1 Diplômé de l’IEP de Toulouse en 1968, il rédige une thèse d’économie et obtient son doctorat en 1975 à l’université Toulouse-I. Cruelle ironie de l’histoire : lui, l’un des premiers à démonter les impasses de la pensée libérale2, s’est formée dans la citadelle française du néolibéralisme3, à Toulouse, d’où est issu le dernier Prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel en sciences économiques Jean Tirole, « chez des matheux spécialisés dans la petite microéconomie théorique [alors qu'il était un] littéraire spécialiste des grandes questions macro ! »4 Il devient maître-assistant, puis maître de conférence (toujours à Toulouse), obtient brillamment son agrégation en économie à l’IEP de Toulouse en 1994 et devient ainsi professeur des universités. « Jean-Jacques Laffont, le père spirituel de l’Ecole d’économie de Toulouse, [l']appréciait beaucoup. C’est lui […] qui [lui] a permis d’aller enseigner un an aux Etats-Unis, à l’université d’Iowa, d’où [il est] revenu avec un accent toulousano-américain absolument inimitable ! »5 Il enseigne également à l’Institut d’études européennes de Paris 8, écrit beaucoup pour la presse, parle à la radio, se montre à la télévision, publie frénétiquement (économie, essai, roman), devient directeur de publication chez Albin Michel6, s’engage dans les milieux associatifs (ATTAC) et politiques (du PS aux Verts), travaille à la Banque de France. Un brillant touche-à-tout.

Onc-Bernard-par-Charb-001Bernard Maris, par Charb

 

La plupart du temps, il met son art au service de la vulgarisation économique. Sa conception de l’économie, c’est qu’elle est une science sociale parmi d’autres. « Bernard avait fait sienne la démarche d’Adam Smith qui considérait que l’économie était une science morale et impliquait des liens étroits avec les autres disciplines des sciences sociales. Rien ne lui était plus étranger que le fumeux concept d’ « économie pure » mis à la mode par Léon Walras et dont s’inspire toute une tradition d’économistes qui brillent autant par la formalisation de leurs raisonnement que par l’irréalisme de leurs déductions. »7

Mais l’économie a également une dimension politique, dans le sens noble du terme. Par conséquent, l’éducation populaire à l’économie et aux sciences sociales a partie liée, profondément, avec la démocratie. C’est sa double bataille : à la fois « contre ses pairs qui ne lui arrivaient pas à la cheville […], les économistes « Diafoirus » [et leurs] prétendues « lois » économiques enseignées dans toutes les universités »8, mais aussi « pour la démocratie en rendant accessible, par la voie de la dérision et du pastiche, la dénonciation précise du discours envahissant la sphère cathodique. »9

D’ailleurs, le premier tome de son Antimanuel, publié en 2003, commence ainsi : « Faut-il rire des économistes ? Oh non ! Ils sont bien trop sérieux ! Tellement sérieux que « l’économie, moi je n’y comprends rien », avouent la plupart des gens. […] Que l’économie soit très compliquée paraît un gage de sérieux. Et si les économistes se cachaient derrière un jargon ? […] Alors, de quoi parlent les économistes ? « Oikos Nomos » : de la gestion de la maison. […] Mon ami Alain, directeur d’une grande revue très appréciée des professeurs d’économie, grand amateur d’économie, dit toujours que rien ne l’amuse autant que les « théories » économiques, qui consistent à dire, avec quelques kilos d’équations et un jargon incompréhensible pour 99 % des économistes professionnels eux-mêmes d’ailleurs, ce qu’on raconte entre deux bourrades au café du commerce : « demain ça ira mieux, à condition que ça n’aille pas plus mal, si la confiance revient, et si les gens ont envie de consommer et de travailler, pas vrai mon gars, remets-moi un canon. » L’une des grandes excroissances de la casuistique économique de ces dernières années est la « théorie des incitations ». Elle a dû remplir quelques bibliothèques d’articles impénétrables et laborieux autant que sublimes, qu’on pourrait résumer ainsi : pour produire mieux, il faut de la confiance et de la transparence. »10 On sent ici l’autodérision, le goût pour le rire, la désacralisation de cette « science lugubre », mais aussi une véritable passion pour l’histoire de la pensée et des faits économiques, pour la vulgarisation dans la complexité. C’est la raison pour laquelle, certainement, il avait tant investi dans Charlie Hebdo, où il pouvait faire rire tout en donnant à réfléchir, dans des chroniques acerbes.

 

D’un point de vue personnel, je commence à me sentir comme un poisson dans l’eau à la fac : des cours sont dédiés à l’histoire de la pensée économique, à la sociologie économique, à la vision pluridisciplinaire du travail, à la sociologie clinique, etc. J’apprécie réellement ces cours et les professeurs qui les donnent.

Comme le département de SES de Paris Diderot est majoritairement dominée, dans le champ théorique, par des tenants de l’école de la Régulation, je suis cerné par la pensée de Keynes, dans laquelle je plonge avec délectation. Évidemment, j’ai du mal à entrer dans l’œuvre à proprement parler, et je tente de passer par des détours : les articles d’Alternatives Economiques, les passages de l’Antimanuel, l’ouvrage ardu mais si précieux de Michel Beaud et Gilles Dostaler que tous les étudiants devraient lire11.

Je tombe aussi, à force de fouiner chez Gibert Joseph, sur un petit livre discret, écrit par Oncle Bernard : Keynes ou l’économiste citoyen. Ce sera ma référence pour comprendre Keynes, par-delà l’horrible reductio ad neoclassical de la pensée keynésienne ambiante.

Il y écrit des choses qui me poursuivent encore aujourd’hui : « Il ne faut surtout pas entrer dans Keynes par la porte de la macroéconomie, même si la macro de Keynes est encore […] révolutionnaire, même s’il ouvre une brèche définitive dans le carcan de l’économie orthodoxe, et même s’il clôt, à notre sens, l’économie. [Surtout] Il voit les deux murs que la science économique ne saura jamais franchir : le temps (le futur, l’avenir, l’incertain), et la psychologie des hommes. [C'est] celui qui introduisit en économie les notions d’incertain, d’anticipation, de prophéties autoréalisatrices, qui découvrit une théorie originale du taux d’intérêt, pulvérisa la vieille économie orthodoxe et la notion d’équilibre, brisa la poigne de fer de la main invisible, du marché autorégulateur et de la rationalité des agents, proposa un nouveau concept du marché, et, pour finir, osa fonder sur la monnaie l’analyse économique. »12

Keynes représente un modèle absolu pour Bernard Maris. « Sur le plan théorique, il était keynésien, au sens plein du terme. »13 D’ailleurs, Oncle Bernard avoue que « Keynes nous sauv[e], Gilles [Dostaler] et moi, moi plus que lui, de la tristesse dans laquelle nous plongeait l’économie orthodoxe, ses prix dits « Nobel », ses experts en ignorance, ignorance dont se délectaient, pour la diffuser, la quasi-totalité des journalistes qui véhiculaient la pensée dominante du laissez-faire. »14

 

En octobre 2008, je débute avec joie mon année de maîtrise à Paris Diderot. Joie, peut-être, mais avec de gros défis devant moi : je suis en parallèle une prépa pour passer un concours de l’enseignement secondaire, et je suis toujours contraint de suer durant vingt heures hebdomadaires dans une cuisine pour payer mon loyer. Autant dire que ma vie sociale est au point mort.

Je prolonge ma découverte de Keynes (et d’autres) en lisant (ou en essayant de lire) Gilles Dostaler, qui consacra plusieurs années de sa vie à cerner la vie et la pensée du maître de Cambridge.

Pour cette année, nous avons un mémoire d’une trentaine de pages à réaliser, je choisis mon thème parmi une liste non exhaustive : la crise de 1929. Mon directeur de mémoire, l’immense Bernard Chavance, m’aide beaucoup dans la conception du plan, mais je le devance sur la bibliographie, multipliant les lectures. Je tombe un peu tard sur un bouquin qui me stimule encore beaucoup, Capitalisme et pulsion de mort, dans lequel Bernard Maris et Gilles Dostaler confrontent méticuleusement la pensée de Keynes et celle de Freud. Je ne peux m’empêcher de citer l’ouvrage dans mon mémoire ; lors de la soutenance, j’expose l’idée selon laquelle la crise de 1929 peut être envisagée comme la cristallisation, dans l’histoire chaotique de la première partie du XXe siècle, du combat entre Eros et Thanatos à l’échelle de l’humanité, entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, entre deux guerres mondiales signes non pas d’une barbarie sans nom mais plutôt aboutissement macabre du progrès technique, etc.

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Capitalisme et pulsion de mort et les deux tomes de l’Antimanuel montrent une qualité importante chez Bernard Maris : une culture générale impressionnante au service de la compréhension du monde. Ce mec était non seulement une encyclopédie vivante, mais il avait un style littéraire.

Par exemple, à propos des économistes libéraux qui ont passé des années à se branler sur la théorie des jeux, il a cette phrase : « Avec le dilemme du prisonnier, ce sont les économistes libéraux eux-mêmes qui vont démontrer que le marché est inefficace. »15 Voilà, par exemple, comment il raconte le marché et la concurrence : « […] A l’assaut du marché certes, mais qu’est-ce que le marché ? D’abord « marched » puis « marchié » ou « marcié », « marché » a donné « merci » et encore « Mercure », entremetteur et dieu de l’éloquence : le marché est affaire d’intermédiaires et de sophistes ! Hermès avait mal débuté, comme voleur de génisses… Mais il maquilla son larcin. Débusqué par Apollon, Zeus l’avertit qu’il aurait à respecter la propriété et en fit le messager aux pieds légers établissant les contrats, favorisant le commerce, portant les messages et veillant à la libre circulation des voyageurs. Il promit à Zeus de ne pas mentir, mais « ne s’engagea pas à dire absolument toute la vérité. » Bref, le marché commence avec l’opacité et le mensonge… »16

Pas étonnant qu’il ait écrit des romans, ou cet essai que je n’ai pas encore parcouru, Houellebecq économiste. « Bernard Maris était bien au fait de la complexité et de la violence du monde dont il vient d’être la victime. Il pouvait parfois donner l’impression, ces dernières années, d’être devenu plus distancié. [I]l s’investissait désormais autant dans la littérature que dans l’économie. Tant il est vrai que les meilleurs romans nous en apprennent souvent plus sur la vie et la société que certains essais. »17

 

En 2010, il publie un texte pessimiste, au titre théâtral, Marx, Ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?. Il y démontre, en des paragraphes qui ressemblent à des versets, dans un style court et incisif réduit au plus simple, avec force syllogisme, la justesse et la pertinence de la pensée de Marx, sauf que celle-ci débouche sur une impasse. Je ne peux m’empêcher de citer quelques extraits.

Le premier est un syllogisme sur un économiste honni : « L’homme de Say qui produit ce qu’il bouffe est un animal. C’est l’homme du libéralisme. Jean-Baptiste Say est le père du libéralisme. Le libéralisme est le monde de la bestialité. »18

Le second est l’aveu que la pensée de Keynes et celle de Marx sont fécondes à être envisagées ensemble : « [L]e monde de Say est un monde du perpétuel équilibre, sans contradiction. C’est un monde où l’argent n’existe pas, ni le temps. Le concept d’équilibre, cher aux économistes libéraux, relève de l’ancien temps de la physique, celui sans flèche, le temps réversible : le retour aux conditions de départ d’une économie par le retour à l’équilibre – lorsque la « loi » de l’offre et de la demande a joué, lorsque les prix ont baissé par excès d’offre ou augmenté par excès de demande – nie la notion de temps historique. Le monde de Say et des libéraux est un monde du troc (« produit contre produit ») précapitaliste, où l’on revient à l’équilibre assez vite si l’on s’en éloigne […]. Personne ne va pas s’amuser à produire plus de chaussures qu’il n’y a de pieds à chausser ou de cercueils qu’il n’y a de morts à enterrer, c’est du bon sens, cet horrible bon sens dont est pétri le discours des maîtres et qui est la négation de l’esprit scientifique. Ce bon sens qui, comme l’opinion, « doit être détruit » (Gaston Bachelard). »19

Le troisième est un aveu douloureux : « Et pourtant les choses fonctionnent bien comme le dit Marx : exploitation, suraccumulation, crise, nouvelle exploitation par la recherche de nouvelles sources de productivité, en Chine, en Inde ou au Brésil, nouvelle suraccumulation, crise et ainsi de suite. Pourquoi tout se passe comme le dit Marx, et pourquoi rien ne débouche sur ce qu’il prévoyait ? »20

Cet ouvrage arrive à point nommé pour moi : je débute chaotiquement dans l’enseignement, et je donne un cours sur la pensée de Marx. Or, ma connaissance de celle-ci est pauvre, parcellaire. Je me souviendrai toute ma vie de ce début de carrière. L’ouvrage sortira dans quelques mois, et je suis terrifié à l’idée de donner un cours sur Marx : l’un des élèves en face de moi, l’un des plus brillants, s’est frotté les mains avec gourmandise quand j’ai annoncé que le prochain chapitre porterait sur le barbu. Je me dis que ce jeune a davantage de connaissances que moi, et qu’il va parachever la fin de ma minable carrière dans l’enseignement en me ridiculisant… Ce ne sera pas le cas, heureusement, et l’ouvrage de Bernard Maris me permettra par la suite de mieux comprendre Marx, de préciser mon cours, afin de livrer la plus complexe pensée à mes étudiants. Encore une fois : merci, Oncle Bernard.

 

Le 26 février 2011, l’économiste Gilles Dostaler décède. J’ai été affecté par cette disparition. J’ai écrit à l’époque ce que je ressentais : « un sentiment étrange, la pénible sensation du manque, pas un manque affectif bien sûr, quelque chose de plus intellectuel. Quoique. Gilles Raveaud révèle très bien ce que je ressens : « Je ne connaissais Gilles Dostaler que par ses écrits, et pourtant j’avais l’impression d’avoir un ami quand je le lisais. » »21 C’est un peu ce que je ressens pour Bernard Maris, d’autant plus qu’il était beaucoup plus « proche » pour moi : non seulement je l’avais rencontré, mais en plus, de par sa présence médiatique, son image et sa voix donnaient une incarnation au personnage. Bernard Maris, lui aussi, avait réagi au décès de son ami : « Gilles Dostaler m’avait réconcilié avec l’économie. [Avec d'autres, il] m’avait relevé du dégoût de l’économie dans lequel j’étais tombé, en ces temps d’imbécillité et d’arrogance pseudo-mathématique qui triomphait […]. »22 Je peux le dire à présent : avec quelques autres, Bernard Maris m’avait réconcilié avec l’économie…

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« L’histoire de l’économie montre que les économistes sont portés comme tout le monde à prendre des vessies pour des lanternes et à prétendre détenir la vérité alors que tout ce qu’ils ont se ramène à une série compliquée de définitions ou de jugements de valeur déguisés en règles scientifiques. Il n’y a pas d’autre moyen de s’en rendre compte que d’étudier l’histoire de l’économie […] elle offre le laboratoire le plus vaste pour acquérir l’humilité méthodologique nécessaire à l’égard des réussites réelles de l’économie. En outre, c’est un laboratoire que chaque économiste porte en lui, consciemment ou non […] Il vaut mieux connaître ce dont on hérite que de se contenter d’imaginer que l’héritage est caché quelque part dans un endroit inconnu et dans une langue étrangère. »23

Bernard Maris avait fait le choix, passionnant, de l’histoire de la pensée et des faits économiques. Il écrit d’ailleurs à juste titre : « La pensée économique est le refuge, le lieu de résistance de ceux qui croient encore que l’économie puisse avoir une vocation culturelle et sociale ; quand on ne veut pas mourir idiot en parlant d’économie, on s’intéresse à la pensée des grands auteurs, et d’abord ceux du passé. »24

Etudiant à Paris Diderot, je me passionne pour l’histoire de la pensée. Oncle Bernard n’y est pas pour rien ! Après avoir brillamment soutenu mon mémoire sur la crise de 1929, Bernard Chavance, mon directeur de mémoire, me propose d’ailleurs de faire mon année de master à l’université Paris X, à Nanterre, où il existe des masters dédiés et des chercheurs pointus. Je n’aurais pas l’occasion de le faire… Pas encore…

 

« [Bernard Maris] attendait avec impatience la constitution d’une section d’économie politique, séparée de l’économie qui était en passe de devenir la chasse gardée de prétendus mathématiciens. »25 C’était aussi le combat de l’Association Française d’Economie Politique (AFEP) : « [Ce combat] est avant tout celui de la culture économique, entendue comme connaissance des auteurs en sciences sociales, de l’histoire et des sociétés contemporaines. Son combat est le nôtre. Aujourd’hui, les facultés d’économie produisent des Jean Tirole, qui s’opposent au pluralisme. Si l’AFEP ne gagne pas ses combats, elles ne produiront plus de Bernard Maris. »26

C’est un peu ce qu’avait annoncé Bernard Chavance, à une conférence organisée par les étudiants de PEPS-Economie le 6 avril 2013 : « Comme les autres sciences sociales, l’économie est traversée par des controverses, évacuées par les tendances actuelles, ce qui rend la discipline ‘autiste’, coupée des autres sciences sociales et, surtout, d’un monde qu’elle ne peut plus expliquer. […] Si on admet que l’économie est une science sociale, c’est le rapport entre l’histoire et la théorie qui doit être le socle de la connaissance [et qui fait sens pour les étudiants]. L’urgence, c’est que les enseignants-chercheurs de ma génération, comme Dominique Plihon et moi, qui pourraient former les professeurs plus jeunes [à cette nouvelle donne], parce qu’on a été formé dans les années 1970, vont partir en retraite, alors que la génération plus jeune a été formée dans ce carcan qui est à l’origine de PEPS [et de l'AFEP] ; comment changer l’économie, sa recherche, son enseignement quand ceux qui l’enseignent n’ont ni recul ni réflexivité sur leur domaine ? L’heure est grave ! Il y a actuellement une reproduction dangereuse des économistes mainstream, qui sont poussés à publier dans les meilleures revues, c’est-à-dire les plus mainstream, en délaissant l’enseignement… »27 C’est la mort programmée du pluralisme et de la pensée.

A ce propos, l’économiste Gilles Raveaud oscille en espoir et lassitude : « En attendant, que faire ? Lire, lire, et encore lire. Donner à lire aux étudiants l’Antimanuel d’économie […], qui a connu un succès considérable dans la population mais qui est à peu près absent des cours de faculté. »28 Pour ma part, j’ai parsemé mes cours à destination des lycéens d’extraits d’ouvrages de Bernard Maris, et je leur conseille activement l’Antimanuel. Evidemment !

Lorsque Gilles Dostaler est décédé, Gilles Raveaud a eu ce mot, qu’on peut sans conteste reproduire à l’égard de Bernard Maris : « je ne peux m’empêcher de voir dans ce décès un symbole […]. Où sont les Gilles Dostaler d’aujourd’hui ? Comment continuer à connaître et à enseigner la pensée économique, quand l’université plie sous la course à la rentabilité, à la publication, à la professionnalisation mal comprise, et que les économistes qui dirigent les centres de recherche et qui établissent les programmes de cours ignorent ou excluent l’histoire de la pensée ? »29

Souvent, quand un grand économiste meurt, il est tentant de citer l’éloge de Keynes à l’égard de son professeur Alfred Marshall30, même si ce portrait élogieux ressemble plutôt à un auto-portrait, Keynes étant rarement suspect d’humilité. Je n’ai dérogé pas à la règle lorsque Gilles Dostaler est parti.

 

« Cet ouvrage présente une poignée d’hommes qui postulent une étrange renommée. Selon les règles de l’histoire qu’on enseigne à l’école primaire, ils n’existent pas ; ils n’ont commandé aucune armée, ils n’ont envoyé personne à la mort, ils n’ont dirigé aucun empire et ils n’ont eu qu’une part minime dans les grandes décisions historiques. Certains ont acquis quelque célébrité, mais aucun ne fut jamais un héros national ; certains ont été abondamment raillés mais aucun ne passa vraiment pour un traître à sa patrie. Pourtant, leur œuvre a davantage influencé le cours de l’histoire que bien des actes accomplis par des hommes d’État auréolés d’une gloire très supérieure ; elle a produit plus de bouleversements que le va-et-vient des armées en bataille par-dessus les frontières ; elle a fait plus pour le bonheur ou le malheur de l’humanité que les édits des rois et des assemblées. Car leur œuvre, c’est d’avoir façonné et dirigé l’esprit de l’homme.

Qui propage ses idées manie un pouvoir bien supérieur à celui de l’épée ou du sceptre : aussi ont-ils façonné et dirigé le monde. Pour la plupart, ils n’ont pas levé le moindre petit doigt pour agir physiquement ; ils ont travaillé essentiellement en intellectuels, dans le silence et l’oubli, sans se soucier outre mesure du monde environnant. Mais, dans leur sillage, des empires se sont écroulés et des continents disloqués, des régimes politiques se sont soit renforcés soit érodés, les classes se sont dressées les unes contre les autres, ainsi que les nations ; non pas sous l’effet d’un noir complot, mais de par la puissance extraordinaire de leurs idées.

Qui furent ces hommes ? Nous savons qu’ils furent de grands économistes. Mais en fait, de façon assez étrange, nous savons peu de chose d’eux. Dans un monde déchiré par des problèmes économiques, un monde qui se soucie constamment de la vie économique, qui parle des problèmes économiques, on pourrait croire que les grands économistes sont des personnages aussi familiers que les grands philosophes ou les grands hommes d’État. Il n’en est rien. Ce sont des silhouettes du passé et l’on n’aborde qu’avec une certaine répulsion les sujets dont ils ont débattu avec passion. L’économie, dit-on, c’est certainement une science importante, mais mieux vaut la laisser à ceux qui se complaisent dans le royaume des concepts ésotériques.

Rien n’est plus éloigné de la vérité. Croire que la science économique n’est qu’une matière d’enseignement, c’est oublier qu’elle a fait monter les hommes sur les barricades. […]

En réalité, les grands économistes ont mené une quête aussi passionnante – et aussi dangereuse – que les autres. […]

Des milliers d’entre [les économistes] ont écrit et certains pour produire des montagnes de lieux communs et explorer des broutilles avec un zèle de lettrés moyenâgeux. Si la science économique exerce peu d’attraits de nos jours, si la dimension de l’aventure lui fait souvent défaut, il faut en blâmer surtout ses praticiens. Car les grands économistes, eux, ne ressemblent que fort peu à des intellectuels tatillons. Leur sujet était le monde entier et chacun l’a dépeint d’une manière bien personnelle, tantôt coléreuse, tantôt désespérée, tantôt exaltée ; tandis qu’ils démontraient que le sens commun de leur époque n’était que superstitions, leurs opinions hérétiques devenaient le sens commun. […]

Ainsi, ces hommes n’ont eu de commun ni leurs personnalités, ni leurs carrières, ni leurs défauts, ni leurs idées. Leur dénominateur commun fut tout autre : la curiosité. Tous furent fascinés par le monde de leur époque, par sa complexité et son désordre apparent, sa cruauté sous des dehors bénins et ses succès, pourtant inconnus de lui-même. Tous s’absorbèrent dans l’étude du comportement de l’homme, leur semblable […].

Seule la foi de ces grands économistes a pu tisser avec des fils apparemment si enchevêtrés une véritable trame qui permet, à distance respectable, d’apercevoir, derrière le monde chaotique, une progression en bon ordre et d’entendre, sous le tumulte, un véritable chœur.

[…] C’est cette recherche de la trame, du sens de l’histoire des sociétés qui constitue le cœur de la science économique. »31


Cette citation a plus de soixante ans. Elle résume à la perfection Oncle Bernard, mort violemment alors qu’il faisait son travail d’économiste et de journaliste. Les larmes me submergent. Heureusement, il avait beaucoup de neveux. Je suis fier d’en être un…

Rions un peu en attendant la mort :

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« La messe du CAC », interprétée par Bernard Maris sur la compil Charlie Hebdo saute sur Noël et bouffe le nouvel an ! (2008)

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1Jacques SAPIR (2015), « A Bernard Maris », le 7 janvier, sur son blog : http://www.marianne.net/russe-europe/A-Bernard-Maris_a970.html.

2Bernard MARIS (1990), Des économistes au-dessus de tout soupçon, Paris, Albin Michel.

3L’utilisation du terme « citadelle » n’est pas fortuite : c’est celui qu’on utilise communément pour décrire l’évolution de la pensée de John Maynard Keynes, tant admiré par Bernard Maris. Il aurait apprécié cette analogie. Cet épisode est magnifiquement racontée par Michel Beaud et Gilles Dostaler, ami de Bernard Maris, dans un ouvrage fameux : « Keynes commence sa carrière d’économiste comme élève et disciple de Marshall et de Pigou, c’est-à-dire comme économiste « classique ». En effet, dans la Théorie générale, il dit ranger dans l’école classique non seulement Ricardo et ses successeurs immédiats, mais « les économistes qui ont adopté et amélioré sa théorie y compris notamment Stuart Mill, Marshall, Edgeworth et le Professeur Pigou ». Ce faisant, Keynes prend le contrepied de la tradition qui voit une rupture entre l’école classique, qui se termine avec Mill, et l’école néoclassique, qui commence avec Jevons, Menger et Walras. Manifestement, toutefois, il y a une continuité entre ces auteurs en ce qui concerne les problèmes qui préoccupaient Keynes. Les uns et les autres, en particulier, acceptent la loi de Say, la détermination de l’investissement par l’épargne préalable, la dichotomie entre le secteur monétaire et le secteur réel et la théorie quantitative de la monnaie. Ce sont précisément de ces conceptions que Keynes se libère graduellement pour élaborer l’approche développée dans la Théorie générale. Cette libération est présentée comme un processus pénible, dont le moment principal semble intervenir entre 1932 et 1934. Keynes voyait sa tâche comme celle de la destruction d’une citadelle, tâche d’autant plus compliquée qu’il fallait la détruire de l’intérieur. […] Il […] distingue deux groupes chez les économistes, entre lesquels le fossé est beaucoup plus grand qu’on ne le pense habituellement. Le premier groupe, largement majoritaire comprend « ceux qui croient que [le système économique] a une tendance inhérente vers l’ajustement automatique, si on n’interfère pas avec lui, et si l’action du changement et de la chance n’est pas trop rapide ». Cette vision, Keynes la qualifie d’orthodoxe. […] De l’autre côté du gouffre se trouvent « ceux qui rejettent l’idée selon laquelle le système économique actuel s’ajuste automatiquement, d’une manière significative. [...] » Ces économistes ont des opinions diverses quant à ces causes. Keynes les appelle les hérétiques et souligne qu’il y a une longue lignée d’hérétiques dans l’histoire de la pensée économique. […] Keynes se range parmi les hérétiques. Son problème, toutefois, vient du fait qu’il a été élevé dans la citadelle, dont il reconnaît ainsi la force et la puissance. » (M. BEAUD, G. DOSTALER (1993), La pensée économique depuis Keynes, Paris, Seuil, « Points Economie », 1996, pp. 44-45)

4Christian CHAVAGNEUX (2015), « Bernard Maris : souvenirs », le 8 janvier, sur le site Alternatives Economiques : http://www.alternatives-economiques.fr/adieu-a-bernard-maris_fr_art_633_71130.html.

5Ibid.

6L’économiste Jacques Sapir raconte de manière émouvante cette personnelle expérience dans l’article déjà cité : J. SAPIR (2015), art. cit.

7Ibid.

8Jean-Marie HARRIBEY (2015), « Atterré », le 7 janvier sur son blog hébergé par Alternatives Economiques : http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/2015/01/07/atterre/. Disponible aussi sur cette page d’Alternatives Economiques : http://www.alternatives-economiques.fr/adieu-a-bernard-maris_fr_art_633_71130.html.

9Ibid.

10B. MARIS (2003), Antimanuel d’économie, tome 1 : les fourmis, Rosny, Bréal, pp. 11-13.

11M. BEAUD, G. DOSTALER (1993), op. cit.

12B. MARIS (1999), Keynes ou l’économiste citoyen, Paris, Presses de Sciences Po, « La Bibliothèque du citoyen », 2007, pp. 13-16.

13Gilles RAVEAUD (2015), « Hommage à Bernard Maris », le 8 janvier sur son blog hébergé par Alternatives Economiques : http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2015/01/08/hommage-a-bernard-maris/. Disponible également sur cette page d’Alternatives Economiques : http://www.alternatives-economiques.fr/adieu-a-bernard-maris_fr_art_633_71130.html.

14B. MARIS (2011), « Gilles Dostaler, “un grand économiste et un homme de la vie” », le 4 mars sur le site d’Alternatives Economiques : http://www.alternatives-economiques.fr/gilles-dostaler—un-grand-economiste-et-un-homme-de-la-vie-_fr_art_633_53526.html.

15B. MARIS (2003), op. cit., p. 116.

16Ibid, pp. 108-109.

17Philippe FREMAUX (2015), « Adieu à Bernard Maris », le 8 janvier sur le site d’Alternatives Economiques : http://www.alternatives-economiques.fr/adieu-a-bernard-maris_fr_art_633_71130.html.

18B. MARIS (2010), Marx, Ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?, Paris, Les Echappés, pp. 56-57.

19Ibid, pp. 57-58.

20Ibid, p. 139.

21Lud LE SCRIBOUILLARD (2011), « Décès de Gilles Dostaler », le 8 mars, sur mon blog Réflexions d’actualité : http://reflexionsdactualite.unblog.fr/2011/03/08/deces-de-gilles-dostaler/.

22B. MARIS (2011), art. cit.

23Mark BLAUG (1987), La pensée économique, Economica, in Alain GELEDAN (dir.) (1988), Histoire des pensées économiques, tome 1. Les fondateurs, Paris, Sirey, « Synthèse + », p. 1.

24B. MARIS (2011), art. cit.

25J. SAPIR (2015), art. cit.

26G. RAVEAUD (2015), art. cit.

27Notes personnelles prises durant la conférence.

28G. RAVEAUD (2015), art. cit.

29G. RAVEAUD (2011), « Gilles Dostaler est mort », le 3 mars, sur son blog hébergé par Alternatives Economiques : http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2011/03/03/gilles-dostaler-est-mort/.

30« L’expert en économie doit posséder une combinaison peu courante de dons. Il doit atteindre un niveau très élevé dans plusieurs domaines et combiner des talents qu’on trouve peu souvent chez un même homme. Il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe – dans une certaine mesure. Il doit comprendre les symboles et s’exprimer avec des mots. Il doit penser le particulier en termes du général, et doit aborder l’abstrait et le concret dans un même élan de pensée. Il doit étudier le présent à la lumière du passé en vue du futur. Rien de la nature de l’home ou de ses institutions ne doit échapper à son attention. Il doit être simultanément résolu et désintéressé ; aussi distant et incorruptible qu’un artiste, quoique parfois aussi terre à terre qu’un politicien. » (John Maynard KEYNES (1924), « Alfred Marshall (1842-1924) », Economic Journal, vol. 34, septembre, 311-372).

31Robert L. HEILBRONER (1953), Les Grands économistes, Paris, Seuil, « Points Economie », 1971, pp. 9-12.


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