Ce que j’en dis…

L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #016

 

Les réseaux sociaux sont très utiles pour faire circuler des rumeurs invérifiables, mais plausibles, instituant la peur, l’indignation, la révolte, le tout sans recul factuel mais avec un maximum d’envolées passionnelles. On a eu ça avec le prix des bonbons (à bas l’euro, cause de l’inflation !), on a eu ça avec les seringues contenant le sida coincées dans les sièges des cinoches parisiens, on a eu ça avec le bijoutier meurtrier de Nice, on a eu ça avec les pigeons qui paient trop d’impôts, etc. Heureusement, des sites comme www.hoaxbuster.com remettent très vite les points sur les « i ».

 

Il y a un an presque jour pour jour, un certain Sébastien envoyait une lettre ouverte au Président François Hollande par courrier, qu’il diffusa sur les réseaux sociaux. Cette lettre en fit le tour et devint virale. Je la reproduis ici (fautes de français incluses) :

 

Mes excuses Monsieur le Président. Je m’appelle Sébastien, et je suis un français dit « moyen », de taille moyenne, au QI dans la moyenne et à la plume incertaine. J’ai la chance (diriez-vous) d’avoir un emploi, moyen lui aussi, tant en terme d’intérêt que de rémunération. Je suis marié et père des 2 superbes enfants (en bonne santé), mon épouse travaille (elle aussi, oui… quelle chance !!) un peu plus que la moyenne. Pour résumer, c’est le bonheur !!!

Alors, je dois m’excuser, d’être exaspéré, de passer pour un éternel insatisfait, et surtout d’utiliser à votre encontre des noms d’oiseau que la bienséance m’interdit de publier ici… Que diable se passe-t-il ? Pourquoi et comment se fait-il qu’avec une telle situation, un français « moyen », souhaite informer le plus grand nombre de son désarroi…

Peut-être parce que ce désarroi, cette tristesse, Monsieur le Président, est de votre fait… Fatigué d’être la cible de toutes vos réformes fiscales, fatigué d’être la vache à lait qui doit toujours faire plus d’efforts, quand ceux qui vous le demandent n’en font pas, fatigué de voir fondre comme neige au soleil le fruit de mon travail… En tant que simple salarié, vous devinez bien que mon revenu est bien loin d’égaler 10 % du votre, celui de mon épouse… non plus !

Nous sommes propriétaires d’un emprunt auprès d’un établissement financier, encore pendant 2 décennies ou presque, ensuite, peut-être serons-nous propriétaire foncier, je dis peut-être car au rythme ou vont les choses, je ne vois plus vraiment l’intérêt de garder ce toit qui me coute en taxes… nous dirons un mois de salaire, l’emprunt lui, représente environ 7 à 8 mois de salaire, les impôts sur le revenus comptaient environ pour 1 mois et demi de salaire, et, j’y reviendrai ultérieurement, vont me couter plus de 2 mois dès l’an prochain grâce à vos réformes.

Pour aller travailler, car je ne travaille pas chez moi bien entendu, j’ai besoin d’un véhicule, honte à moi, il est diesel (excusez-moi encore…) et plus tout jeune, mais de marque allemande (zut, là aussi je dois m’excuser…), donc consomme assez peu, ceci dit, sur l’année, je consomme près de 2 mois de salaire en carburant… Voilà ou passe mon salaire annuel… Aïe, à ce tarif là, je n’ai toujours pas mangé, je ne suis pas habillé, je ne fais aucun travaux dans cette maison qui vieillit, je n’ai pas payé mes assurances, mes téléphones, l’école, la cantine, la garde des enfants, les soins divers, ni tout le reste…

Vous comprendrez que je suis encore loin du compte pour avoir l’impression de « vivre »… Vous avez pour mission de gérer un pays Monsieur le Président, commencez peut-être par écouter vraiment ceux qui le peuplent, et j’insiste sur « écouter vraiment ». Peut-être avez-vous besoin d’un peu d’aide pour « entendre »… Aussi, j’invite tous les français « moyens », ceux là même qui travaillent pour que Vous viviez à Nos crochets, qu’ils soient salariés, artisans, commerçants, chefs d’entreprise, fonctionnaires, blacks, blancs ou beurs, tous ceux qui ont un sens civique, tous ceux qui « gueulent » dans leur coin en souhaitant que « les autres » bougent pour faire avancer les choses, tous ceux qui sont fatigués de voir notre pays aller à vau l’eau… J’invite donc tous les français à rejoindre cette page, à se faire connaître, à donner leur point de vue, sans haine, sans parti-pris politique.

 

Apparemment, cet appel larmoyant a été largement relayé par les réseaux sociaux, et a même conduit de nombreux citoyens à envoyer le même type de lettre au Président et aux journaux d’influence… Le journaliste du Monde Pascal Galinier, à l’époque, raconte que « Sébastien Zuccolotto […] se dit surpris du succès de sa petite entreprise. […] » Il ajoute : « Quant à la récupération toujours possible de cette initiative apparemment spontanée par les « ras-le-bolistes » de toutes obédiences, voire par les mouvements extrémistes qui pullulent ces temps-ci, il s’en défend bec et ongles : « Ce n’est ni un appel aux armes ni un appel à renverser le gouvernement ! Le but est d’interpeller. Je n’ai pas l’intention de monter à Paris pour venir sous les fenêtres de l’Elysée réclamer la tête de François Hollande ! » N’empêche. Sur le Web, ce « Français moyen » autoproclamé a fait des petits : outre les deux pages Facebook créées par lui-même « et [son] épouse », on relève des liens avec des sites bien connus de nos spécialistes ès extrémismes et complotismes, AC2N (Action des citoyens pour la nouvelle Nation), Contre la désinformation médiatique […], ou des vidéos du souverainiste François Asselineau. Et l’impétrant prépare le lancement d’un site Internet consacré à cette « majorité silencieuse », comme on disait naguère, à cette France des « invisibles » dont il ne lui a pas échappé […] que Marine Le Pen a fait son fonds de commerce. »[1]

 

A l’époque, j’avais dû passer à côté de l’activité virale de cette lettre ouverte, parce que j’en ai entendu parler il y a quelques jours seulement. En effet, le 24 octobre 2014, l’économiste Denis Clerc, fondateur d’Alternatives Economiques, se saisit de cette lettre, et y répond en démontant scrupuleusement l’argumentaire. Je reproduis donc la réponse[2] de Denis Clerc à Sébastien et à ses fantasmes de Français moyen persécuté…

 

« Sébastien se dit moyen en tout. Il devrait donc avoir un revenu d’activité net de 2000 € par mois. Son épouse 1700 € (pour être toujours dans la moyenne). Avec 2 enfants, s’il était dans la moyenne, il paierait donc au plus 1500 € d’impôt sur le revenu par an (au plus, car il existe de nombreuses possibilités de déduction soit du revenu imposable, soit de l’impôt lui-même). Or ce qu’il nous explique n’est pas cohérent avec ce niveau de salaire. En effet, pour que le couple avec ses deux enfants paye l’équivalent d’un mois et demi de salaire en impôt sur le revenu (soit 12,5 % de leurs revenus d’activité), il faudrait qu’il gagne 116 000 € au moins, et sans doute davantage, compte tenu des multiples possibilités de réduire soit le revenu imposable soir le montant de l’impôt (du style dons, services à domicile, plan d’épargne retraite, voire – si leur appartement a été acheté avant 2009, 30 % des intérêts sur emprunt immobilier, etc.) : avec 116 000 € de revenu net d’activité + 1500 € d’allocations familiales annuelles, donc quasiment 10 000 € par mois, ce couple ferait partie des 8 % les plus favorisés… et gagnerait autant que le Président de la République (salaire brut de 15 000 € par mois, soit environ 12 000 € nets, sans aucun cumul possible). Et l’impôt sur le revenu du couple de Sébastien s’élèverait à 14 500 € (12,3 % du revenu familial total). Il ne s’agirait évidemment plus du couple « moyen » dont nous parle Sébastien.

Ecartons donc cette hypothèse : Sébastien ne compare sans doute l’impôt payé par le ménage qu’à son seul salaire. On va donc supposer leurs deux salaires égaux. Dans ce cas, il faudrait que chacun d’eux gagne 2700 € par mois (soit 64 800 par an, environ la moitié de ce que gagne le Président de la République) pour qu’ils payent un impôt représentant 1,5 mois du salaire de Sébastien. Ce dernier, comme la plupart des Français, tend à sous-évaluer sa place effective dans la hiérarchie des revenus… Car avec 66 300 € par an (avec les allocations familiales) moins 4100 € d’impôts, soit un « revenu disponible » de 62 200 € (5200 € par mois), un couple et ses deux enfants n’ont pas un niveau de vie moyen mais un niveau de vie qui les situe environ au début du 4e quart de la distribution des niveaux de vie.

Il y a encore deux incohérences dans ce récit qui se veut émouvant et qui n’est que pitoyable. D’abord, les 7 à 8 mois de remboursement d’emprunts immobiliers sur 20 ans. Toujours en proportion du salaire supposé de Sébastien, cela représente 20 000 € par an (1650 par mois). Donc Sébastien a emprunté aux alentours de 400 000 € sur 25 ans à 4 % d’intérêt voire moins. Certes, c’est beaucoup. Mais Sébastien s’endette pour se constituer un patrimoine. Ce n’est pas une dépense (même si c’est une sortie d’argent), c’est une forme de placement. Que cela l’amène à avoir un budget serré, c’est un choix qu’il a fait, et dont ses enfants bénéficient (chacun a sa chambre à soi) et dont le couple – s’il dure – bénéficiera toute sa vie, surtout lorsque les dettes seront remboursées. Sa décision d’affecter une part de son budget à la constitution d’un patrimoine plutôt qu’à des dépenses de consommation n’a rien à voir avec l’actuel Président de la République, lequel peut au contraire être crédité d’avoir fait baisser les frais de notaire et, surtout, les taux d’intérêt (il y a dix ans, les taux des emprunts immobiliers tournaient aux alentours de 6 %). En fait, quand bien même les charges non compressibles de toute nature que Sébastien nous énumère épongeraient tout son salaire, il resterait… celui de son épouse. Je fais partie d’un couple où l’on vit très bien avec 2000 € une fois réglées toutes les dépenses contraintes que sont la fiscalité, les emprunts, la bagnole, l’électricité, le téléphone, le gaz, les assurances, etc. Quant à épuiser deux mois de salaires en carburants, de deux choses l’une : soit Sébastien est routier et paye de sa poche le 38 tonnes qu’il utilise pour aller à son boulot, soit il a une Ferrari qui consomme 45 l. aux cents (et pas du diesel). Car 5400 € de carburant dans l’année, à 1,33 € le litre, cela fait 4000 litres, donc 60 à 65 000 km parcourus par an en supposant une consommation moyenne de 6 à 6,5 litres aux 100. Bon, pour le moins, il y a de l’exagération dans votre récit, Sébastien. Et s’il n’exagère pas, si telle est bien sa consommation pour finalité professionnelle, alors qu’il choisisse vite d’être imposé sur les frais réels : il ne paiera plus d’impôt. Entre parenthèses, je ne m’étonne pas des déboires de Sébastien s’il gère aussi mal sa vie matérielle au quotidien. Je pourrais lui donner quelques conseils pour vivre mieux et moins cher, s’il le souhaite. Mais je crains qu’il ne le souhaite pas !

Sébastien se présente comme la victime d’une fiscalité qui – soutient-il – s’est considérablement alourdie. On passera sur les 2 centimes de hausse du diesel : pour un véhicule consommant 6 l/100 (une moyenne pour le diesel), et qui parcourt 20 000 km par an, la hausse annuelle atteint… 24 € par an. Ajoutons-y les 3 euros d’augmentation de la redevance audiovisuelle, et – soyons large – arrondissons le tout à 30 €, cela ne représente que 0,045 % du budget annuel de la famille de Sébastien, l’équivalent d’un ou deux DVD. On est loin de l’assommoir fiscal. Laissons ces broutilles pour les journaux télévisés du soir qui cherchent à faire pleurer dans les chaumières, et regardons les choses calmement.

Les revenus et la situation familiale de Sébastien le font échapper au plafonnement du quotient familial. Comme il déclare avoir du mal à boucler ses fins de mois, il est probable que son patrimoine financier est réduit, voire nul, et qu’il échappe donc également à la suppression du prélèvement libératoire forfaitaire. Il n’est pas concerné par l’incorporation dans le revenu imposable du supplément familial de retraite, ni par la suppression de la demi-part supplémentaire des veuves ayant élevé seules un enfant pendant au moins 5 ans. Il a échappé également à la tranche de 45 % (sa tranche marginale d’imposition est de 14 %) et à la surtaxe exceptionnelle de 2011 sur les hauts revenus (plus de 500 000 €). Il ne semble pas être concerné par la re-fiscalisation des heures supplémentaires (sinon, il l’aurait dit), ni par l’intégration dans le revenu imposable de la part employeur de la complémentaire santé (qui concerne surtout les salariés situés de part et d’autre de la moitié de la distribution). Finalement, du moins sauf info qu’il n’aurait pas communiquée, il est passé entre les boulets, et n’a senti que le vent de ces derniers, à savoir la non-revalorisation du barème en 2012-2013, ce qui a pu occasionner au pire une hausse de 150 à 200 € de l’impôt pour son ménage. Bref, il fait partie des 70 % de foyers (oui : plus des deux tiers) que la hausse sensible de la fiscalité sur les revenus a épargnés. Car cette hausse – de l’ordre de 20 milliards supplémentaires entre 2007 et 2014 [donc depuis Sarkozy] – a été supportée pour 85 % par les vrais hauts revenus, ceux qui, dans un foyer comme celui de Sébastien, disposent de plus de 100 000 € par an et d’un patrimoine financier conséquent. Que Sébastien pleure sur la difficulté des temps, je veux bien l’admettre. Mais d’autres auraient plus de motifs que lui de se plaindre, car ils ont perdu leur boulot, ou font partie des 15 % qui payent l’essentiel de la note fiscale. Mais qu’il essaye de se faire passer pour une victime, une vache à lait, qu’il écrive au Président en estimant être « la cible de toutes vos réformes fiscales », voilà qui est gros et surtout mensonger. »

 

C’est ce qu’on appelle un démontage en règle[3], quand bien même Sébastien serait de bonne foi. Pourquoi je reproduis ce papier ici ? Si on écarte la possibilité que Sébastien soit un idéologue véreux : pour rappeler que les impressions, les ressentis du quotidien, l’expérience personnelle peuvent être grandement trompeurs. Cette grossière erreur que semble commettre Sébastien serait sans importance si 1. elle n’engageait l’action politique du citoyen Sébastien 2. elle n’était monnaie courante chez nos concitoyens. Il est donc urgent pour l’avenir de la démocratie que les citoyens sachent se situer parmi une échelle de revenus[4], sachent calculer leur revenu disponible, sachent faire la différence entre consommation et épargne, sachent faire la différence entre un comportement micro et un comportement macro, etc. Il est de notoriété publique que les sophistes et demi-savants en tous genres surfent sur cette vague du ras-le-bol fiscal, qui toucherait tout le monde, en premier lieu les classes moyennes (sans les définir rigoureusement) et les honnêtes travailleurs ; ce discours n’aurait aucune chance de porter si seulement les citoyens avaient quelques bases en sciences sociales… Oui : l’éducation aux sciences sociales est indispensable à la survie de la démocratie…

 

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[1] Pascal GALINIER (2013), « Au pied de la lettre », sur le site du Monde, le 1er novembre : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/01/au-pied-de-la-lettre_3506978_3232.html.

[2] Denis CLERC (2014), « Délire de persécution », le 24 octobre, sur son blog hébergé par Alternatives Economiques : http://alternatives-economiques.fr/blogs/clerc/2014/10/24/delire-de-persecution/.

[3] Un autre site avait tenté, de manière humoristique, de démonter l’argumentaire de Sébastien : http://stopideesrecues.wordpress.com/2013/10/07/sebastien-le-francais-moyen/

[4] Car, oui, les citoyens ne savent pas se positionner sur une échelle de niveaux de vie, comme le montre une récente étude de l’Insee (Marie CLERC (2014), « Le positionnement sur l’échelle des niveaux de vie », Insee Premières n° 1515, septembre), étude résumé par L’Observatoire des Inégalités.


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