Ce que j’en dis…

L’aliénation du travail (parental)

 

Partons d’une boutade : tu sais que tu es parents de jumeaux quand… tu comprends le concept philosophique d’ « aliénation » sans jamais avoir ouvert un bouquin d’Hegel, de Feuerbach ou de Marx.

 

Un heureux évènement double !

 

Depuis le 30 juillet 2014, ma compagne et moi sommes parents de jumeaux. Deux petits garçons beaux comme l’Adonis qui nous comblent de bonheur à mesure que nos nuits s’amenuisent. Nous avons la trentaine, sommes enseignants tous les deux (français-latin pour elle, sciences sociales et économiques pour moi). A ce titre, je suis un éternel érudit : je lis, décortique, écris beaucoup, sur la société, l’économie, l’art, le sport… Ma bibliothèque ferait pâlir d’envie le CDI du lycée dans lequel j’enseigne (je dois avoir 400 ou 500 ouvrages de SES, ma femme trois fois plus dans sa discipline), sans compter les revues et magazines, les ouvrages sur le cinéma, la musique, les bande-dessinées, les beaux livres.

 

Bien sûr, je m’étais préparé à l’arrivée de ces créatures, j’étais même impatient de pouvoir les porter, les embrasser, les nourrir, les laver, les endormir, les chatouiller. Eric Zemmour me considérerait comme un sous-homme féminisé nourri à Hélène et les garçons, je lui rétorquerais que je suis un homme moderne, progressiste et féministe. Toutefois, en dépit du quintal de publications lues par ma femme sur le sujet, des questions posées aux professionnels et des conseils avisés reçus d’amis bienveillants, nous avons évalué l’écart entre ce qu’on dit et la réalité quand ils sont nés : un gouffre qui semble aussi infranchissable que les gorges que s’apprête à traverser Homer Simpson avec le skateboard de Bart dans un épisode célèbre…

 

Nés prématurés sans qu’il ait été nécessaire de les envoyer en néo-natalité, le retour à la maison de ces bouts de choux au bout de cinq jours fut difficile pour nous, les parents. Nous avons en effet fait l’expérience de plusieurs concepts de sciences sociales : intensification du travail, division du travail, exploitation, aliénation. Le sociologue Vincent de Gaulejac, spécialiste de la question du travail, aime à rappeler la double face, contradictoire, du travail : « Le travail a donc deux visages, d’un côté la servitude et la souffrance, de l’autre la libération et la réussite. »[1] Intéressons-nous à la face sombre, première, du travail.

 

Travail = souffrance

 

Selon le Dictionnaire historique de la langue française (sous la direction d’Alain Rey), le mot « travailler » s’origine d’abord dans l’idée de souffrance. Il vient du latin populaire tripaliare (1080), littéralement « tourmenter, torturer avec un trepalium ou tripalium », instrument à trois pieux qui servait, dans l’Antiquité romaine, à ferrer de force les chevaux ou les bœufs récalcitrants, et qui servait surtout à torturer les hommes ; ceux-ci sont si ingénieux lorsqu’il s’agit de supplicier leurs congénères. Les étymologistes évoquent un croisement entre tripalium et le mot roman trabicula, « petite poutre », voire « chevalet de torture », trabiculare signifiant « torturer » et « travailler » au sens de « faire souffrir » (jusqu’aux XIIe et XIIIe siècles). Le verbe trabiculare s’emploie pour les suppliciés, les femmes qui souffrent en accouchant, les agonisants. On parle encore aujourd’hui, dans les hôpitaux, de cette fameuse « salle de travail »…

 

Cette essence du travail se retrouve dans « [l]a Genèse, lorsque Adam et Eve sont chassés du Paradis [dont] la punition [est] de « gagner son pain à la sueur de son front ». A la douleur de l’enfantement, réservée aux femmes, vient en écho la souffrance du travail pour les hommes. Le travail paysan s’inscrit dans un rapport de soumission à la nature, rythmé par les saisons et les aléas du temps. Le paysan est possédé par sa terre plus qu’il ne la possède, remarque Marx. Le travail ouvrier évoque l’exploitation et l’aliénation de l’homme rivé à la machine et soumis à des cadences imposées par les ingénieurs mécaniciens qui règlent le travail à la chaîne. Les employés de bureau ou de services sont, eux aussi, l’objet d’un contrôle tatillon et de conditions de travail qui exigent une soumission à une hiérarchie rigide… Autant d’images du travail qui évoquent l’oppression. Pendant des siècles, les hommes ont rêvé de se libérer du travail. Chez les Indiens d’Amérique, la recherche de l’Eldorado correspondait à ce rêve : une terre où la nature était si généreuse qu’elle pourvoyait aux besoins des hommes, qui n’avaient plus besoin de travailler pour survivre. Le travail était alors associé à l’idée de contrainte, d’obligation et de servitude. Il s’opposait au temps du loisir, à la liberté, à la vie insouciante et heureuse. »[2] Pour revenir à notre sujet : peut-on parler d’un « travail » pour l’activité de parents ?

 

Parents : un véritable travail

 

A peine nés, chacun de nos jumeaux s’apprête à engloutir le contenu de douze petits biberons « spécial prématuré » par jour, ce qui fait vingt-quatre pour les deux quotidiennement et à intervalles réguliers (mais pas forcément en même temps). Le calcul est simple : deux biberons toutes les deux heures. Mettons que Jamie se réveille à 15h30 : change (5 min), préparation du biberon (2 min), absorption du biberon (20-40 min), rot (1-10 min), endormissement (5-30 min), sommeil (45-100 min). Entretemps, il faut compter la même organisation pour Hayden, qui s’est réveillé à 16h10. Evidemment, cette succincte description ne représente que la situation idéale ; dans la vraie vie, il faut aussi compter avec les pleurs à calmer, les accidents de change (un zizi mal placé ou un caca pas fini à l’ouverture de la couche : branle-bas de combat !), les régurgitations partielles ou totales… Ajoutons à cela les quelques tâches ménagères indispensables, le manque de sommeil qui engendre l’épuisement qui engendre l’énervement qui empêche de dormir qui épuise qui énerve, etc., on doit se rendre à l’évidence : être parent est un véritable travail, coincé entre le mythe du tonneau des Danaïdes et celui du nettoyage des écuries d’Augias.

 

Face à cette intensification du travail domestique[3], comment faire ? Même si, étant tous les deux enseignants, nous avons profité de nos jumeaux durant la majeure partie du mois d’août, nous avons quand même dû délaisser voire abandonner complètement d’autres activités pour que nos journées continuent d’être contenues dans vingt-quatre heures : diminution à l’extrême du temps physiologique (on ne dort plus, on se nourrit vite et mal – jusqu’au RGO, on ne se lave plus qu’une fois sur trois), réduction à néant du temps de loisirs (télé, cinéma, restaurant, lecture, promenade…) et du temps de sociabilité, baisse du temps de travail à la maison (car oui, les profs travaillent beaucoup chez eux : multiples lectures, analyses de données, préparation de cours, tâches administratives, etc.) et du temps consacré aux autres tâches ménagères (aspirateur, toile, poussière, repassage, rangements, etc.), baisse du temps consacré au couple, aussi.

 

Animal parens laborans

 

Cette double redéfinition de l’occupation du temps – beaucoup moins d’activités « de loisirs » et redéploiement du travail domestique vers les tâches d’entretien des enfants – constitue une profonde transformation de la sociologie du ménage, de ses membres et des relations qu’ils entretiennent. Surtout, une part plus grande du travail domestique est reproductive plutôt que productrice, « impliquant la répétition périodique […] des mêmes gestes et des mêmes opérations [élémentaires, voire abêtissantes], avec ce qu’elles impliquent de routine. »[4] Malgré le pouponnage, il y a en effet davantage de corvées et autres tâches ingrates : couches sales, frottage des tâches de vomi ou autres sur les fringues (les leurs, mais aussi les nôtres), lessives, introduction de suppositoires et mouchage de nez, préparation des doses de lait, nettoyage des biberons, logistique (achat et stockage) des litres d’eau minérale et des tonnes de couches, logistique relative aux sorties chez le pédiatre ou l’ostéopathe (écharpes ou poussette double, biberons, changes et rechanges, matériel de soins), etc.

 

En ce sens, la majorité du travail des parents à ce moment-là s’enregistre bien dans la catégorie d’animal laborans telle que définie par Hannah Arendt en 1958 dans La Condition de l’homme moderne : « L’animal laborans « qui peine » effectue un travail laborieux, servile, pénible, dont l’objectif est de produire des biens et des services destinés à être consommés. [L]e travail (Arbeit) est décrit comme le processus de reproduction organique du genre humain par lequel l’homme obtient les produits nécessaires à la vie […]. »[5] Citation qui nous mène au concept d’ « aliénation ». Toutefois, avant d’examiner la pertinence de ce concept dans le registre du travail de parents, attachons-nous à une petite comparaison avec le monde du travail rémunéré.

 

Travail parental : pénibilité et charges mentales

 

Il est désormais de notoriété publique que la souffrance au travail non seulement s’est modifiée depuis l’ère industrielle, mais s’est aussi accrue ; de nombreux chercheurs[6] ont activement participé à la reconnaissance de ces faits. Dans son ouvrage Les Désordres du travail, l’économiste Philippe Askenazy[7] s’appuie notamment sur les enquêtes « Conditions de travail » de la Dares[8] pour montrer l’augmentation de la pénibilité au travail. On pourrait allègrement appliquer les catégories statistiques retenues pour montrer la pénibilité du travail parental. Plusieurs exemples étayent mon intuition :

 

-          rester longtemps dans une posture pénible : par exemple lorsqu’on doit donner deux biberons en même temps, lorsqu’on donne le bain dans une baignoire trop basse, lorsqu’on change les bébés sur un meuble trop bas, lorsqu’on porte, en écharpe ou pas, un bébé et qu’on doit donner un biberon à un autre, lorsqu’on reçoit des petits coups de poing dans la carotide, des petits coups de pieds dans l’estomac, des tirages de cheveux ou de poils, des griffures sur le torse, etc. ;

-          porter des charges lourdes (à la naissance, Jamie pesait 2,7 kg et Hayden 2,3 kg ; ils grossissent bien vite puisqu’ils atteignent respectivement, à trois mois, 6,5 et 6 kg) : lorsqu’on les porte, en écharpe ou pas, et d’autant plus lorsqu’on porte les cosys, les couffins ou les transats dans lesquels ils sont tranquillement installés, ou lorsqu’on doit vider la baignoire d’une contenance d’environ 10-15 litres ;

-          effectuer des déplacements à pied longs ou fréquents : lorsqu’on doit marcher interminablement dans l’appartement pour enfin endormir les pauvres loulous capricieux qui préfèrent la chaleur douillette des bras de maman et papa à la froideur instrumentale des lits à barreaux ;

-          risquer de faire une chute grave : lorsqu’on fait six choses à la fois avec un bébé dans les bras, par exemple, ou lorsque l’un des parents est seul pour aller chez le pédiatre avec les deux monstres, et trois étages à descendre (puis deux à monter chez le dit-pédiatre) ;

-          nuisances sonores : subir des pointes de bruits très forts ou très aigus, lorsqu’ils hurlent pour tout et n’importe quoi (il faut savoir qu’un enfant qui crie est complètement normal, puisque le cri est son unique moyen de communication), ou ne pas entendre une personne (son conjoint, un ami, l’autre enfant, la tv) parler sans qu’elle élève la voix (ou monte le son). Notons que les pleurs d’un bébé peuvent atteindre 85 décibels (dB) ; or, dans le monde du travail, le droit[9] fixe des seuils d’exposition professionnelle comme suit : une exposition moyenne à 80 dB doit induire une action de prévention, à 85 dB des actions de correction, et ne doit pas dépasser 87 dB ; une exposition à des bruits intenses mais courts à 135 dB doit induire une action de prévention, à 137 dB des actions de correction, et ne doit pas dépasser 140 dB. Nuançons : évidemment, il est rare, en tant que parent, d’être exposé 8 heures par jour à une exposition de 85 dB par le seul fait des pleurs de bébés, ou alors il faut consulter un pédiatre d’urgence…

 

En ce qui concerne les indicateurs de charge mentale, les catégories de la Dares peuvent aussi s’appliquer :

 

-          une erreur dans le travail peut entraîner des conséquences graves pour la qualité du produit ou du service (ici : pour la santé du bébé), des coûts financiers importants, des dangers pour la sécurité du travailleur ou celle d’autres personnes, des sanctions pour le travailleur (ici : d’ordre émotif ou sentimental, mais aussi, en cas de bébé secoué par exemple, d’ordre moral et, surtout, pénal) ;

-          le travailleur doit fréquemment abandonner une tâche pour en effectuer une autre non prévue : par exemple lorsqu’on est interrompu durant la vaisselle ou l’aspirateur ou la lecture d’un ouvrage d’économie par la faim d’un bébé, ou lorsqu’on est interrompu par Jamie lorsqu’on change ou nourrit Hayden, ce qui perturbe le travail ;

-          l’exécution du travail impose au travailleur de ne pas le quitter des yeux (secret de polichinelle : il ne faut JAMAIS quitter des yeux les bébés voire les enfants), de lire des lettre ou des chiffres de petite taille, mal imprimés, mal écrits (lorsque, en plein biberon, on doit sans bouger lire la notice d’un médicament contre la constipation ou le muguet, ou les consignes de la boîte de lait) ;

-          pour effectuer correctement le travail : le manque de temps suffisant (faire le rot de Jamie quand Hayden est en train de vomir, par exemple), l’insuffisance du nombre de collaborateurs (lorsque ma femme est seule toute la journée pour s’occuper de deux bébés, par exemple, dès que j’ai repris mes cours en septembre), le manque d’informations claires et suffisantes (par exemple le questionnement incessant et angoissant sur les causes des pleurs)

-          vivre des situations de tension : lorsque, par exemple, Jamie s’énerve franchement en pleurant (larmes, visage tout rouge, augmentation de la température, voix qui s’éraille) alors qu’on ne peut pas répondre à ses besoins (lesquels ?) puisqu’on donne le biberon à un Hayden en larmes tellement il a faim ;

-          recevoir des ordres contradictoires : par exemple l’incohérence des informations données par les pédiatres, les sages-femmes, les puéricultrices, les bouquins, les infirmières, les amis, les parents, etc.

 

Il s’énonce désormais clairement qu’être parent, c’est un véritable travail, avec les peines, les difficultés, les humiliations, la fatigue, la servitude qui s’accompagnent généralement de l’exécution d’un travail au sens économique du terme. Le travail qu’effectue l’animal laborans, c’est aussi un rapport d’aliénation.

 

Marx au secours des parents de jumeaux

 

Avoir et s’occuper d’enfants – et a fortiori de multiples – ne relève donc pas que d’une intensification du travail domestique. Il est nécessaire pour s’en rendre compte de changer de registre et, pour cela, il apparaît incontournable de mobiliser le concept d’aliénation, en dépit des critiques que celui-ci soulève chez certains penseurs. Nous observerons rapidement la genèse de ce concept, d’Hegel à Feuerbach, avant d’analyser la puissance que lui a donnée Marx, puis nous questionnerons la pertinence de ce concept en ce qui concerne le travail parental.

 

L’aliénation chez Hegel et Feuerbach

 

C’est d’abord chez Hegel qu’apparaît l’idée : « L’esprit, pour s’accomplir, doit s’extérioriser, s’objectiver dans une œuvre (Entaüsserung), mais aussi du même coup se rendre étranger à lui-même (Entfremdung). L’histoire est, selon Hegel, ce processus par lequel l’esprit, se perdant d’abord, se retrouve, en fait, et s’accomplit à travers ses réalisations : l’art, la religion et enfin la philosophie. »[10] « Les jeunes hégéliens de gauche n’ont pas manqué de puiser à la source intellectuelle du maître de Iéna. L’on trouve là, par exemple, le modèle qui sert de fondement à la critique feuerbachienne de la religion, système de croyances qui, au détriment du croyant qui place toute sa vie en Dieu, transfère vers l’Être suprême les forces positives que recèle la nature humaine. »[11] « Disciple, puis critique de Hegel, Ludwig Feuerbach reprend [en effet] le concept d’aliénation, mais en un sens uniquement négatif. Selon Feuerbach, l’homme projette en un au-delà les qualités qui lui sont propres. Dieu n’est que l’essence de l’humanité rendue étrangère à elle-même. La critique de la religion comme aliénation doit permettre à l’homme de réaliser son essence. »[12] Marx, lui-même jeune disciple puis féroce critique d’Hegel, va encore plus loin que Feuerbach à propos de la religion : « [La religion] est la réalisation fantastique de l’être humain, parce que l’être humain ne possède pas de vraie réalité. Lutter contre la religion c’est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l’arôme spirituel. La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation de la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. […] La critique de la religion détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense, agisse, façonne sa réalité comme un homme sans illusions parvenu à l’âge de la raison, pour qu’il gravite autour de lui-même, c’est-à-dire de son soleil réel. La religion n’est que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme tandis que l’homme ne gravite pas autour de lui-même. »[13] La Religion, comme l’Etat (entendre : la bureaucratie) ou l’Argent, sont autant de produits de l’homme devenus maîtres de l’homme, rendu étranger à lui-même (ou à sa propre production).

 

Marx : la triple dimension de l’aliénation

 

« Mais c’est dans la vie économique, et dans les relations de travail plus précisément, que Marx décèle l’aliénation de la vie réelle. »[14] On connaît l’importance que donne Marx à l’infrastructure économique. Dans les Manuscrits de 1844, il écrit plusieurs passages éclairants.

« L’ouvrier devient une marchandise au prix d’autant plus bas qu’il crée plus de marchandises.[15] La dévalorisation du monde humain va de pair avec la mise en valeur du monde matériel. Le travail ne produit pas seulement des marchandises ; il se produit lui-même ainsi que l’ouvrier comme une marchandise dans la mesure où il produit des marchandises en général. Ce fait n’exprime rien d’autre que ceci : l’objet que le travail produit, son produit, se dresse devant lui comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur. Le produit du travail est le travail qui s’est fixé, matérialisé dans un objet, il est l’objectivation du travail. […] Dans le monde de l’économie politique, cette réalisation du travail apparaît comme la perte pour l’ouvrier de sa réalité, l’objectivation comme la perte de l’objet ou l’asservissement à celui-ci, l’appropriation comme l’aliénation, le dessaisissement. […] L’appropriation de l’objet se révèle à tel point être une aliénation que, plus l’ouvrier produit d’objets, moins il peut posséder et plus il tombe sous la domination de son propre produit, le capital. »[16]

« En quoi consiste l’aliénation du travail ? D’abord dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, l’ouvrier ne s’affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux ; il n’y déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier ne se sent lui-même qu’en dehors du travail et dans le travail il se sent extérieur à lui-même. […] Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est du travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur à l’homme, dans lequel il se dépouille, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, quand dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. »[17]

« L’être étranger auquel appartient le travail et le produit du travail, l’être étranger que le travail doit servir, au service duquel se trouve le travail et à la jouissance duquel sont destinés les produits du travail, ne peut être que l’homme lui-même. Si le produit du travail n’appartient pas à l’ouvrier, s’il est une puissance étrangère en face de lui, cela n’est possible que parce qu’il appartient à un autre homme en dehors de l’ouvrier. Si l’activité de l’ouvrier est pour celui-ci un tourment, elle doit être la jouissance et la joie de vivre d’un autre. Ce ne sont ni les dieux ni la nature, c’est seulement l’homme lui-même qui peut être cette puissance étrangère au-dessus de l’homme. »[18]

 

Nous aurions pu citer encore et encore Marx à propos de l’aliénation. Que nous disent ces passages ? Redonnons la parole au sociologue Michel Lallement : « l’aliénation (Entfremdung) du travail doit être pensée dans ses dimensions multiples. La première d’entre elle concerne le rapport de l’ouvrier au produit de son travail. Dans le mode de production capitaliste, le joug de l’économie est tel que l’homme ne se reconnaît plus dans le fruit de sa propre activité. Le produit devient un être étranger aux yeux de celui qui l’a façonné. Le travail s’est fait objet. Et le processus est cumulatif. Plus l’ouvrier se soumet aux lois de l’économie, plus l’aliénation gagne en ampleur. La seconde dimension caractéristique de l’aliénation concerne, non plus le résultat du travail, mais le sens conféré à l’activité elle-même. C’est l’aliénation de soi, écrit Marx, qui vient après l’aliénation de l’objet. En d’autres termes, pour l’ouvrier, le travail n’est pas à lui-même sa propre fin mais un simple moyen. Il est pure obligation extérieure. A défaut de travail, impossible en effet pour l’ouvrier de satisfaire ses besoins les plus élémentaires. Marx touche une troisième composante de l’aliénation quand il considère l’homme à la différence de l’animal, soit comme un être capable de produire bien au-delà de ce qu’imposent les contingences de la reproduction à l’identique. Parce qu’il crée et met en forme le monde, l’homme est conscient, universel et libre. En abaissant le travail au rang d’instrument, les lois de l’économie ont cet effet proprement dramatique de rendre l’homme étranger à lui-même, à ses semblables et finalement à l’Homme en tant qu’être générique. Le drame est que ce dernier sombre ainsi sous les coups de butoir d’un système dont la cruauté n’est imputable qu’aux hommes eux-mêmes. »[19] Résumons : 

-          aliénation de l’objet : sous régime capitaliste – c’est-à-dire de propriété privée –, le produit du travail est rendu étranger au producteur – l’ouvrier. D’ailleurs, la division du travail accentue ce type d’aliénation en rendant abstrait le produit global du travail. L’homme est rendu étranger au résultat de son travail ;

-          aliénation de soi : Marx écrira plus tard : « A la vérité, le règne de la liberté commence seulement à partir du moment où cesse le travail dicté par la nécessité et les fins extérieures […]. C’est au-delà [de la nécessité] que commence l’épanouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin, le véritable règne de la liberté […]. La réduction de la journée de travail est la condition fondamentale de cette libération. »[20] L’homme est rendu étranger à lui-même ;

-          aliénation de l’homme : le travail sous régime capitaliste rend l’Homme étranger à lui-même, dans une perspective feuerbachienne (l’homme est rendu étranger à ses semblables). Le philosophe Michel Serres[21] faisait justement remarquer que la phrase de Thomas Hobbes « L’homme est un loup pour l’homme » pouvait se comprendre en tant que « L’homme est d’une autre race que ses semblables ».

 

L’aliénation concerne-t-elle le travail parental ?

 

Si on reprend les exemples personnels donnés plus haut, il semble qu’on peut répondre par l’affirmative, en tout cas concernant l’aliénation de soi. Imaginons par exemple un jour lambda des vacances d’été. Nos jumeaux n’ont alors pas encore un mois d’existence, et le rythme de travail est frénétique : change, biberon, rot, pleurs à calmer, accidents de change, régurgitations, vaisselle, etc. La conséquence, qu’on a décrite plus haut, c’est la réduction du temps consacré à d’autres activités (temps physiologique, temps de loisirs, temps de sociabilité, temps de travail). En d’autres termes, le temps ne nous appartient plus, il appartient désormais aux bébés. Ce temps qui leur est consacré représente souvent un « travail dicté par la nécessité et les fins extérieures ». A cause de toutes les activités pénibles consacrées aux bébés, et l’obligation d’assurer d’autres tâches tout en en abandonnant d’autres plus libératrices, nous sommes rendus étrangers à nous-mêmes. Je ne m’appartiens plus.

Parce qu’il était impossible financièrement que je prenne un congé parental, j’ai dû reprendre mon poste d’enseignant à la rentrée, en septembre, pendant que ma femme « profitait » de son congé maternité allongé. Pendant qu’elle devenait, at home, étrangère à elle-même pour les raisons que je viens de décrire (mais que je vais détailler dans un instant), je profitais pour ma part de ces accès de liberté que m’offrait mon métier. Même fatiguant, ce travail m’évadait. Mais quand je rentrais le soir, et qu’il fallait que je prépare des cours ou corrige des copies, l’aliénation revenait : incapable de me poser quelques minutes, incapable de me concentrer un tant soit peu, je suis accaparé par ces deux vampires au doux visage qui sont aussi mes enfants quand je ne dois m’acquitter d’une tâche ménagère indispensable. Les bébés ont toujours un besoin qui empêche le parent de penser, besoin qu’on doit d’ailleurs satisfaire immédiatement. Parent : étranger à lui-même, jusqu’à sa propre conscience, ce qui justement « fait » le sujet. Les seules fois où le parent pense – et cela arrive plus de fois qu’à l’accoutumée, c’est en direction des bébés : reconnaître les besoins derrière les pleurs, quel lait choisir, quel biberon, quelle position pour dormir, surveiller les irrégularités (constipation, irritation, muguet, colique, rhinopharyngite, hernie inguinale), être attentif durant le bain, etc. Les contraintes réglementaires et temporelles sont bien réelles alors que sonne la pointeuse : « Ouiiiiiiinnnnnn !!! »

Quant à la journée type de ma femme, elle est bien pire : même à trois mois, nos deux monstres ont besoin d’une attention telle (biberons, change, pleurs, mais aussi éveil et jeux) qu’il reste à ma femme trop peu de temps pour se laver, pour manger, ou pour réaliser quelques menues tâches ménagères. Ceux qui ne connaissent pas le travail parental ont souvent cette phrase quand ma femme leur apprend que son congé maternité court jusqu’en février : « ça va, il y en a qui vont pouvoir se reposer ! », « tu vas avoir le temps de lire, chanceuse ! », etc. Sauf qu’elle n’a jamais eu moins de temps pour elle que depuis qu’ils sont nés. Une certaine définition de l’aliénation. L’impression d’être le pantin désarticulé de deux bébés gazouillants, extérieur à soi-même, réglé par les contingences parentales…

Je n’ai pas eu le temps, pour écrire ce papier, d’interroger des parents de multiples, mais les échos que j’en ai eu lors des différentes réunions de l’association « Jumeaux et plus » auxquelles j’ai eu la chance d’assister vont dans le même sens. Force est de constater ce fait : être parent, c’est être aliéné.

 

Si l’aliénation règne, pourquoi devenir parents, alors ?

 

Néanmoins, le tableau – effroyable – que je viens de décrire, s’il est complètement vrai et juste, se révèle incomplet. Et pour cause : comment l’être humain continuerait-il à concevoir des enfants après une description pareille ? Pourquoi la planète n’a jamais compté autant d’être humains si élever des mini-nous s’avère un enfer ? A moins de croire à un grand complot, par lequel il est strictement interdit de divulguer les vraies souffrances parentales aux futurs parents, complot très bien raconté par Florence Foresti dans l’un de ses spectacles, il convient de chercher ailleurs. Pas bien loin, en fait.

C’est quoi, finalement, être parent ? C’est du plaisir. Le plaisir de concevoir une vie humaine, d’élever deux petits trucs qui deviendront des sujets conscients, le plaisir du peau à peau avec les « fruits de mes entrailles »[22], le bonheur de les voir interagir, l’immense joie quand ils nous sourient pour la première fois, la fierté quand on leur apprend quelque chose, l’inclassable moment de grâce quand ils parlent et disent « papa, maman »… Etre parent, c’est aussi se réaliser, devenir soi-même en donnant la vie ; c’est enfin transmettre une histoire et un roman familiaux, des valeurs et des croyances, un patrimoine (davantage culturel et symbolique qu’économique d’ailleurs).

Avec leur mère, on a aussi beaucoup ri. Quand ils font des trucs drôles, des têtes bizarres, des bruits étranges, des choses inattendues, des rots comme Barney Gamble, des pets comme n’importe quel adulte à l’estomac douteux, des yeux qui louchent l’espace d’une seconde, des sourcils qui froncent à l’approche de la prise d’un médicament, des bourrelets qui poussent sur des jambes potelées, une bouche en cœur qui prend des formes géométriques grimaçantes…

 

Pourquoi être parent reste un travail…

 

En fait, toutes les joies que nous procurent nos enfants n’invalident en rien mon exposé : être parent reste un vrai travail. Exposons-en les raisons.

 

Reprenons Hannah Arendt là où on l’a laissée (La Condition de l’homme moderne, 1958). En effet, l’animal laborans n’est pas la seule forme d’action dans le registre du travail que la philosophe met en avant ; il existe aussi l’homo faber. « L’homo faber « qui ouvrage » se réalise dans la production d’une œuvre, de biens durables, qui enracinent l’homme dans l’action par une inscription symbolique. [D]ans l’œuvre (Herstellens), [l’homme] crée à partir des matériaux du monde naturel un environnement durable [dans le registre de] l’accomplissement de soi […]. La fabrication d’objets change le rapport au monde et contribue à faire société. Ces objets vont permettre de construire un cadre de vie et servir de base matérielle au développement d’une culture. »[23] Il apparaît ainsi difficilement discutable de ne pas qualifier la conception d’un enfant avec une œuvre inscrivant durablement l’homme dans son environnement, œuvre qui transforme son rapport au monde et qui contribue à faire société. Il ne s’agit pas simplement de la perpétuation d’un clan, d’une famille, d’une lignée, d’une communauté, mais aussi, par l’intermédiaire du système de solidarité qu’on appelle protection sociale ou du système d’éducation nationale, de « faire société » à une échelle plus grande.

 

En fait, le travail, comme Vincent de Gaulejac l’exprime bien au début du présent article, s’il s’origine dans l’idée de souffrance, relève aussi d’une libération, d’une réussite. Quoi de plus libérateur que d’avoir des jumeaux ?! « En fait l’élément libérateur de l’opprimé, c’est le travail. En ce sens, c’est le travail qui est d’abord révolutionnaire. »[24] Cette célèbre phrase de Jean-Paul Sartre signifie plus paradoxalement que, justement parce qu’il est servitude et souffrance, le travail contient en lui-même ses propres éléments de libération. Parce que le travail parental asservit et fait souffrir le parent, « il [le travail] lui confère la maîtrise sur les choses »[25], c’est-à-dire sur les rapports entretenus avec les enfants, sur l’agencement de l’intérieur, sur l’environnement qui les socialisera. Souvenons-nous que, pour Marx, « le travail est une condition indispensable de l’homme, une nécessité éternelle qui sert de médiateur entre celui-ci et la nature. »[26] En effet, « A certaines conditions, le travail remplit vraiment sa fonction d’hominisation. Pour Marx [dans les Manuscrits de 1844], si le régime économique n’est pas de propriété privée, le travail révèle une quadruple potentialité. Il procure à l’individu la jouissance inhérente à toute manifestation de création personnelle ; il permet de satisfaire des besoins humains ; il érige le travailleur au rang de complément nécessaire à autrui et sert ainsi à ce dernier de médiateur avec le genre humain ; il est source enfin de réalisation et d’affirmation d’une authentique sociabilité humaine. Travail et joie ne sont donc pas antinomiques. Tout au contraire. »[27] « Il est donc essentiel [pour Marx] de désaliéner le travail pour qu’il permette aux hommes d’exprimer pleinement leur personnalité et leur contribution à la production de la société. […] »[28]

Comment désaliéner le travail parental ? En le sublimant dans un au-delà psychique et social. Comme je l’ai déjà écrit, devenir parent, c’est s’inscrire dans le monde, dans la société. En guise de boutade, j’avais écrit sur ce blog, avant la naissance de mes jumeaux, que cette naissance allait venir défier le réchauffement climatique, la crise économique et la bombe démographique réunis. Finalement, rien n’est moins vrai ; et ce triple défi inscrit irrémédiablement cette naissance dans le monde, elle va y imprimer une vraie trace. Désaliéner le travail parental passe également par l’apprentissage. Car ce travail, même si on l’étudie en lisant des bouquins, en questionnant des amis expérimentés ou des spécialistes, s’apprend largement sur le tas. On apprend à reconnaître les pleurs, les souffles. On apprend leur rythme, on apprend à communiquer. On apprend les gestes sains, les gestes qui sécurisent. On apprend la tendresse, et les rituels. C’est en apprenant, petit à petit, à vivre avec eux qu’on devient libre dans ce si particulier travail, ce travail de tous les instants. Demain est toujours un autre jour, chaque jour sa petite victoire. Peu à peu se construit un habitus parental, pour parler comme le sociologue Pierre Bourdieu[29]. En revanche, sans cet apprentissage, la souffrance, l’aliénation et la servitude ne disparaîtront pas, ce travail bouffe alors littéralement la vie, vampirise la moindre parcelle d’existence.

 

Dans Le Coût de l’excellence, Nicole Aubert et Vincent de Gaulejac évoquaient un « contrat narcissique » qui liait les salariés les plus performants aux organisations qui les employaient[30] : « [L’organisation – souvent une entreprise] propose aux employés un défi qui est de l’ordre de l’idéal. Elle leur offre le moyen de se dépasser, de se surpasser, d’atteindre l’excellence. Ce contrat imaginaire s’appuie sur la concordance entre les valeurs de performance et d’excellence présentées par l’entreprise et les désirs de toute-puissance, les idéaux de perfection plus ou moins inconscients. Ce n’est plus seulement la force de travail qui est sollicitée mais l’énergie libidinale. Le travail n’est plus principalement une activité physique mobilisée pendant un temps limité par la pointeuse, il est un idéal de réalisation de soi. Le désir de faire carrière produit une mobilisation psychique intense sur les objectifs fixés par l’entreprise. […] L’individu cherche à satisfaire ses désirs inconscients, à canaliser ses pulsions et ses angoisses dans le travail. La mobilisation psychique devient un élément déterminant du rapport à l’entreprise. »[31] Pourquoi évoquer ce concept de « contrat narcissique » ? Tout simplement pour révéler ce qui fait la particularité du travail parental. Ce que nous mettons en jeu quand on donne la vie est de l’ordre du « contrat narcissique », même s’il est par trop utilitariste d’appeler cela un « contrat » : enfanter et élever ses enfants, c’est se dépasser, c’est se surpasser (en tant qu’être humain : c’est perpétuer l’humanité), c’est tout ce que notre inconscient compte de désirs de toute-puissance et d’idéaux de perfection. Mettre au monde un enfant, c’est surtout, pour beaucoup, se réaliser (même si je n’idéalise pas : il y a pleins d’autres manières, tout aussi nobles, de se réaliser ; d’ailleurs, la réalisation de soi ne transite pas par un objet médiatique unique). Quelle autre activité que le travail parental peut-elle mobiliser psychiquement et impliquer subjectivement à ce point un individu ? C’est aussi la raison pour laquelle, en tant que parents, on ne « compte pas nos heures » et on accepte de faire cela gratis !

 

Finalement, être parent peut être considéré, toutes proportions gardées, comme un travail, à la condition de ne pas confondre emploi et travail[32] ; le travail parental relève bien des trois registres du travail : être parent, c’est faire (nous faisons des enfants, puis, en tant que parents, nous accomplissons des tâches plus ou moins valorisantes, nous développons un savoir-faire parental, nous fabriquons enfin une œuvre durable), c’est aussi avoir (nous avons des enfants, nous sommes rétribués pour cela, financièrement – allocations familiales, déduction d’impôts, etc. – et symboliquement – être parent est aussi un statut juridique et social plus ou moins envié ; d’ailleurs, ne dit-on pas que la richesse des pauvres réside dans leur progéniture ?), c’est enfin être (nous sommes parents, statut nous conférant une identité, elle-même au fondement de l’existence sociale en termes d’intégration et de construction de soi ; nous devenons d’ailleurs parents aux yeux de nos enfants, éternel signe de reconnaissance et, à son tour, de construction de leur identité).[33]

 

Qui sait, peut-être qu’être enfant, c’est aussi un travail…

 

 

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[1] Vincent de GAULEJAC (2011), Travail, les raisons de la colère, Paris, Seuil, « Economie Humaine », p. 26.

[2] Ibid, pp. 25-26.

[3] Rappelons que le travail domestique représente l’ensemble des tâches ménagères (entretien matériel des membres d’un ménage, de son logement et de son équipement), la gestion des revenus et du patrimoine, l’éducation des enfants, la prise en charge des personnes dépendantes, l’organisation de l’espace-temps familial. Source : Roland PFEFFERKORN (2011), « Le partage inégal des « tâches ménagères » », Les Cahiers de Framespa, mis en ligne le 15 avril, consulté le 24 octobre 2014, http://framespa.revues.org/646.

[4] R. PFEFFERORN (2011), art. cit.

[5] V. de GAULEJAC (2011), op. cit., p. 27.

[6] Citons très succinctement, pour les travaux français, le psychanalyste et psychiatre Christophe Dejours, l’économiste Philippe Askenazy, le sociologue Yves Clot, la psychiatre et psychothérapeute Marie-France Hirigoyen, la sociologue Danièle Linhart, et bien sûr le sociologue Vincent de Gaulejac.

[7] Philippe ASKENAZY (2004), Les Désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, Paris, Seuil/La République des Idées.

[8] Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques : c’est une direction de l’administration publique centrale qui dépend du Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé.

[9] Directive européenne 2003/10/CE traduite en droit français par le décret 2006-892 du 19 septembre 2006 et l’arrêté du 19 juillet 2006.

[10] Elizabeth CLEMENT, Chantal DEMONQUE, Laurence HANSEN-LØVE, Pierre KAHN (2000), La Philosophie de A à Z, Paris, Hatier, 2002, p. 12.

[11] Michel LALLEMENT (2007), Le Travail. Une sociologie contemporaine, Paris, Gallimard, « Folio Essais », p. 244.

[12] E. CLEMENT et alii (2000), op. cit.

[13] Karl MARX (1844), Critique de la philosophie du droit de Hegel, paru dans les Annales franco-allemandes, in Sur la religion (avec Friedrich Engels), Textes choisis, Paris, Les Editions Sociales, 1968, disponible ici : http://www.marxists.org/francais/marx/works/00/religion/Marx_Engels_sur_la_religion.pdf.

[14] M. LALLEMENT (2007), op. cit., p. 244.

[15] Dans une autre édition, la traduction est : « L’ouvrier devient une marchandise d’autant plus vile qu’il crée plus de marchandises. » in Karl MARX (1932), Manuscrits de 1844, Editions sociales, 1972, p. 57.

[16] Karl MARX (1932), Manuscrits de 1844, Paris, Flammarion, « GF », 1996, pp. 108-109.

[17] Ibid, p. 112.

[18] Ibid, p. 118.

[19] M. LALLEMENT (2007), op. cit., p. 244-245.

[20] Karl MARX (1894), Le Capital, Livre III, publication posthume.

[21] Dans l’émission Ce soir ou jamais !, présentée par Frédéric Taddéi sur France 3, le 3 avril 2012, où Michel Serres était venu présenter son livre Petite Poucette.

[22] Toujours pour faire la nique à Eric Zemmour, pour qui la chanson de Daniel Balavoine n’est qu’un signe de plus de la féminisation absolue de l’homme…

[23] V. de GAULEJAC (2011), op. cit., p. 27.

[24] Jean-Paul SARTRE (1949), « Matérialisme et révolution », Situations III, Paris, Gallimard, p. 197.

[25] Ibid.

[26] V. de GAULEJAC (2011), op. cit., p. 35.

[27] M. LALLEMENT (2007), op. cit., pp. 236-237.

[28] V. de GAULEJAC (2011), op. cit., p. 35.

[29] Dans Le Sens pratique (Paris, Minuit, « Le Sens Commun », 1980), Pierre Bourdieu définit l’habitus de la manière suivante : « Système de dispositions durables et transposables, structures structurées disposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fin et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre. » Décortiquons cette définition. Les structures structurées sont des dispositions (manières d’être, de penser, d’agir, de sentir, de se représenter) acquises (incorporées, intériorisées) par l’individu durant un apprentissage devenu inconscient. Pour le dire simplement, c’est le produit de la socialisation ou la présence active de tout le passé. Ces dispositions guident et balisent les opinions, les représentations, les conduites. Il faut aussi noter que, d’une part, l’habitus d’un individu est unique car les expériences de socialisation sont inédites d’un individu à un autre, mais, d’autre part, l’habitus a tout de même un caractère collectif, en raison du fait que les individus d’un même milieu vivent des socialisations semblables. Ces dispositions (structures structurées) sont également transposables (d’un milieu à un autre), durables mais non immuables (la trajectoire sociale d’un individu peut venir transformer ou altérer ces dispositions – il est même possible à l’individu de se les approprier partiellement et les transformer par un retour sociologique sur soi) ; en fait, elles font système. Bourdieu ajoute quelque chose d’important : « l’habitus […], c’est ce que l’on a acquis […]. Mais pourquoi ne pas avoir dit habitude ? L’habitude est considérée spontanément comme répétitive, mécanique, automatique, plutôt reproductive que productrice. Or, je voulais insister sur l’idée que l’habitus est quelque chose de puissamment générateur. » En fait, ces dispositions se traduisent ensuite par une aptitude apparemment naturelle et largement inconsciente à évoluer librement dans un milieu, c’est-à-dire qu’elles génèrent et organisent des pratiques et des représentations futures : les structures structurées sont destinées à agir comme structures structurantes. En général, les dispositions intériorisées conditionnent, déterminent, enferment dans un milieu donné ; en ce sens, l’habitus est à la source de la reproduction sociale. Mais elles peuvent aussi permettre à l’individu d’exercer son libre-arbitre, de produire un ensemble de pratiques nouvelles adaptées au monde social dans lequel l’individu évolue. Finalement, les dispositions sont à la fois des schèmes de perception, mais aussi des schèmes d’action. On pourrait comparer l’habitus à la grammaire : celle-ci est d’abord un ensemble de règles strictes et dictées, pénibles à apprendre et à retenir ; lorsque ce travail d’apprentissage a eu lieu, la grammaire, largement intériorisée et devenue inconsciente, permet ensuite d’écrire des phrases, de structurer une pensée, de créer un poème. Dans ses Méditations pascaliennes (Paris, Seuil, « Liber », 1997), Bourdieu illustre la question de l’habitus grâce à la métaphore musicale. « Le musicien qui s’installe à son piano pour improviser semble n’agir que sous le coup de l’inspiration pure. Sa musique semble sortie tout droit de son imagination. En fait, chacun sait que l’improvisation la plus débridée est fortement tributaire d’un long apprentissage durant lequel le musicien a acquis les règles de l’harmonie, intégré des influences diverses, assimilé des techniques d’interprétation, appris certaines ficelles du métier… L’intégration et l’assimilation de ce long habitus musical est même la condition de l’invention et de l’autonomie créatrice du pianiste. Une fois la maîtrise du jeu acquise, tout l’art de l’improvisation consistera à faire oublier le labeur passé, pour donner l’apparence de la spontanéité et du naturel. Ce qui vaut pour la musique, vaut aussi pour la pensée, la philosophie, les sciences, etc. » [Jean-François DORTIER (2012a), « A propos de… Méditation pascaliennes », Sciences Humaines hors-série n° 15, février-mars, pp. 54-57] « Ainsi le musicien ne peut improviser librement au piano qu’après avoir longtemps fait ses gammes, acquis les règles de la composition et de l’harmonie. Ce n’est qu’après avoir intériorisé les codes et contraintes musicales (« structures structurées ») que notre pianiste pourra alors composer, créer, inventer, transmettre sa musique (« structures structurantes »). [L’artiste] vit alors sa création sur le mode de la liberté créatrice, de la pure inspiration, parce qu’il n’a plus conscience des codes et styles qu’il a profondément intériorisés. Il en va ainsi de la musique, comme du langage, de l’écriture et de la pensée en général. On les croit libres et désincarnées, alors qu’ils sont le produit de contraintes et structures profondément ancrées en soi. » [Jean-François DORTIER (2012b), « Les idées pures n’existent pas », Sciences Humaines hors-série n° 15, février-mars, pp. 2-8] Où l’on s’aperçoit que l’habitus, parce qu’il est le reflet d’un certain monde social, est à l’origine d’un « sens pratique », c’est-à-dire que les individus n’ont pas besoin d’en prendre conscience pour s’en servir directement et efficacement, même dans d’autres milieux.

[30] Lire Nicole AUBERT, Vincent de GAULEJAC (1991), Le Coût de l’excellence, Paris, Seuil, « Economie Humaine », 2007.

[31] V. de GAULEJAC (2011), op. cit., p. 34.

[32] Le travail est l’activité productive de l’homme (physique, intellectuelle, relationnelle) par laquelle l’homme transforme son environnement en créant des biens et des services, notamment pour satisfaire des besoins, quand l’emploi ne désigne que la fraction de ce travail qui est rémunérée, qui s’inscrit dans un cadre social et juridique.

[33] V. de GAULEJAC (2011), op. cit., pp.26-33.


2 commentaires
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  1. caroline

    Bonjour,
    Superbe texte et écriture, merci! J’avoue avoir lu en diagonale car je suis moi aussi l’heureuse élue de 2 monstres (2 fois qui plus est car sinon c t trop fastoche pr 1 prof d’EPS!!). Je profite de les avoir couché pr « souffler » 5 mn avant d’aller m’écrouler ds mon lit pr la journée de dure labeur accomplie… Enfin, mon compagnon ne rentre que ds 15 mn, je vais essayer de tenir!… G presque hâte que la rentrée arrive car j’avoue que mon second boulot me semble moins répétitif et plus divertissant (ms pas enrichissant) et surtt mieux rémunéré!! Au plaisir de vs lire. Si vs avez besoin d’idées, de situations ou autres, n’hésitez pas à me joindre!

  2. reflexionsdactualite

    Merci Caroline,
    oui, c’est vraiment un vrai travail que d’être parent… La répétitivité du travail est une caractéristique de l’aliénation, justement ! Je n’hésiterai pas à vous solliciter !



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