Ce que j’en dis…

L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #014

 

Ceci est bien un Edito-Eco, même si on va parler BD. Ouais. On évoquera plus tard le Prix de la Banque de Suède attribué à Jean Tirole. Ou pas. 

 

A la fin de l’année 2011, je tombe complètement par hasard sur une BD au format comics, un truc qui semble complètement dingue. Ça s’appelle Doggy Bags. C’est édité par Run et son Label 619, une sacrée bande de tarés. Le concept ? « Suspense, frissons & horreur ». Trois histoires avec pour mot d’ordre : genre. Du pulp, de l’horreur, du politiquement incorrect, jamais potache, toujours terriblement bien branlé en termes de scénar, de dialogues, et surtout de dessins. Bref, sept numéros sont sortis jusqu’ici, et c’est à chaque fois grisant, jouissif.

 

Reliés

 

A la fin de l’année 2013, je tombe complètement par hasard sur un BD au format revue (24×32), un truc qui semble complètement dingue. La couverture ressemble beaucoup, à première vue, à Doggy Bags. Ça s’appelle AAARG!. C’est une véritable revue, avec comme baseline : « Bande dessinée & culture à la masse ». C’est barré, sombre, marrant, cynique, avec de la BD, des reportages, des nouvelles (souvent cruelles), des gags, un poster…

 

Reliés

 

Dès le 2e numéro (janvier-février 2014), l’éditorial de Pierrick Starsky m’interpelle : il ironise sur la nouvelle année qui s’annonce, dans une langue de charretier marseillais, et surtout avec une fibre sociale évidente reposant sur un constat sans fioriture de la société actuelle. Je partage donc son éditorial présent dans le 4e numéro (mi-mai-mi-août 2014), en vous recommandant chaudement cette revue qui gagne sacrément à être connue…

 

 

« Je sais pas toi, dans ta ville, dans ton bled, dans tes bars, mais partout où je passe et où mes yeux s’égarent, où mes oreilles traînent, même si j’ai plus trop d’odorat, y’a pas, ça pue sévère. Ça renifle, ça schnouffe, ça fouette, et c’est pas nouveau. Y’a pas bon être pauvre, ça attire la mistoufle.

A Marseille, c’est la chasse aux classes populaires qui habitent (encore) le centre-ville. Depuis le temps qu’on essaie de les déloger. Ah. Y’a qu’à voir le quartier La Plaine-Noailles ou le Panier. Les nouveaux commerces et bistrots tendance, ceux qui accompagnent la gentrification, la spéculation et donnent dans la pétition anti-clodos, sont promus dans les agendas « culturels » financés par des agences immobilières. […] Il faut embellir les quartiers, mais pas pour les salauds de pauvres qui y (sur)vivent, non. Il faut y donner de la valeur, aux appartements, comme ça, on pourra virer l’engeance qui clopine là depuis belle lurette. Pis y a de nouvelles décorations : les caméras qui poussent partout. C’est pour nous protéger, qu’y paraît. Comme la police, qui met l’ambiance toute la journée à jouer aux 24 heures du Mans dans les rues, les sirènes à bloc. Tiens, en parlant de ça…

Depuis peu, on n’a plus le droit de se réunir et de faire la fête dans une impulsion populaire, comme ça s’est toujours fait dans le quartier. D’ailleurs, le carnaval populaire (quinzième édition) en a fait les frais. L’ambiance était joyeuse, avec déguisements, jets de farine, déambulations, il s’est clôt par l’habituel procès théâtral, au terme duquel on brûle le char et on danse autour. Y a des marmots, des puceaux, des encore jeunes, des moins, des vieux et des vieilles, et c’est une belle fête du peuple hétéroclite : on crie, on chante, on s’amuse. C’était bien chouette, jusqu’à ce qu’une palanquée de cars aussi moches les uns que les autres déversent un flot de types (pas d’égalitarisme chez les CRS) déguisés tous pareil. Répression oblige, ce qui n’est pas autorisé est de fait interdit. C’est vrai, quoi, exister, c’est salement subversif, et le carnaval n’est pas organisé par la mairie, mais par les habitant.e.s. Les CRS escortent des pompiers pour éteindre le char qui brûle, prétextant un risque d’incendie (au milieu d’un parking vide) et font une percée à coups de matraque, créant un mouvement de panique, puis de protestation. L’effet escompté de la provocation agressive ayant porté ses fruits, la fête se transforme en répression violente, charges, bombes lacrymo et grenades assourdissantes incluses. Pour toute la famille. Dans la foulée, deux badauds sont interpellés pour l’exemple.

Alors ni une ni deux, manif improvisée devant le comico. Les CRS rappliquent à nouveau, et ils sont chauds. Evidemment, les carnavalier.e.s ont eu le temps de choper les abeilles et veulent se faire entendre : libérez nos camarades. ON nous réprime. ON fout des gens au violon, alors on s’insurge et on bloque la rue. Non, on ne veut pas de ce genre de justice. Les effectifs policiers se renforcent, le ton monte, certain.e.s crament une poubelle, les flics chargent, tabassent, rembarquent de nouvelles personnes jusqu’à réussir à disperser la foule en colère… Pour la poignée de personnes arrêtées un peu au hasard, au milieu des coups de matraque, comparution immédiate et… prison ferme pour cinq d’entre elles. Des comme toi, des comme moi, des comme nous, dont le seul crime est d’avoir existé et refusé qu’on les réprime. Paye tes criminel.e.s. Parmi les chefs d’accusation des écroué.e.s, on retrouvera par exemple un jet d’œuf qui a éclaboussé un civil à brassard. Zonzon pour un mois. Bigre. On fait pas d’omelette sans casser des œufs, certes, mais là, franchement… Ah, je vous ai dit que cette démonstration de force a eu lieu juste avant les élections ? Et bien sûr, les journalistes qui n’étaient pas là ont raconté des bêtises. Faire peur, c’est bon pour les ventes.

D’une façon générale, ce phénomène n’est pas neuf. Partout où la spéculation passe, elle est collée à la répression. Si vous habitez dans un quartier populaire, surveillez l’implantation des agences et des galeries d’art contemporain, elles annoncent l’arrivée des flics et des caméras.

 

En ce moment, c’est la chasse aux fraudeur.se.s, aussi. Ah, me direz-vous, c’est pas plus mal. Les déplumeurs et déplumeuses plein.e.s aux as, les 1 % qui possèdent 99 % des richesses, en plus d’exploiter la populace et de spéculer sur nos vies, y payent pas leurs impôts ! Enfin on les traque ! Bravo ! Mais non… vous vous méprenez. On cause pas de fraude fiscale mais de fraude sociale. Ah ben ouais, y en a encore pour se dire qu’il faut faire quelque chose contre ces méchants parasites qui se la coulent douce et grignotent le fric du contribuable. La misère serait donc un luxe… Oui, le simplisme nous est enseigné depuis belle lurette par les ceusses, sus-cité.e.s, qui possèdent tout, et qui préfèrent qu’on s’en prenne à d’autres miches que les leurs.

Mais contrairement aux riches, qui fraudent pour garder leurs privilèges, les pauvres le font pour survivre. Oh, si toi qui lis tu n’as jamais connu la disette, voilà un genre d’exemple précis et évocateur : une mère célibataire, deux enfants, sans boulot et bénéficiaire des allocs, se met en ménage avec son nouveau chéri ; elle et ses deux lardons. Il gagne le SMIC. S’ils se déclarent en couple, c’en est fini les allocs. Et un boulot qui se concilie avec deux gosses, elle trouve pas. Lui, il n’est pas jouasse à l’idée de raquer pour quatre, c’est même pas ses mioches, mais surtout, mille euros et des poussières à quatre, ça fait beaucoup sur le quignon. Alors, on se déclare en colloc, pour avoir droit au petit complément survie, en attendant mieux. Et c’est pas faute de chercher. Ça n’empêche pas à la petite famille d’en chier des ronds de chapeau : on serre la ceinture et on continue à vivre avec des fins de mois qui commencent avant le dix.

Manque de pot, un contrôle tombe, et on n’a pas de passeport russe ni de nationalité suisse. Il faut rembourser ce qui nous a aidé.e.s à subsister sans avoir de quoi tenir. Ça commence à sentir la rue. Puis le Conseil Général porte plainte. C’est à la mode. Il exige des dommages et intérêts : 5 000 euros. Au-delà de ça, la maman encourt 35 000 euros d’amende et de la prison ferme.

On est loin du clicheton de la fraude sociale avec merco, et vie de pacha, et pourtant, la majorité des cas sont liés à la misère.

Pourquoi on s’occuperait de justice sociale, chez les élu.e.s ? Les pauvres, on s’en fout, ça ne vote pas ou peu. Aigri.e.s, acculé.e.s, voter pour qui ? Pour quoi ? Pour celles et ceux qui en font la chasse ? La rose au fusil, certain.e.s y ont cru une seconde fois. Ils s’en mordent les doigts. Alors ils ne font pas partie des préoccupations des instances politiciennes, ou juste pour ce qui tient du populisme au moment des élections. Alors, y se passe des choses étranges, y en a qui votent pour celles et ceux qui les défendraient contre leurs semblables. Quand on est dans la nasse, on a besoin d’en accuser d’autres, on cherche un.e ennemi.e, et le voisin de palier, c’est du concret, il fera l’affaire. Alors on fournit des balles aux chasseurs pour leur permettre de faire leur battue.

 

Deux petits exemples, comme ça. Mais la liste est longue. Entre les arrêtés anti-mendicité (passible… d’amendes), les expulsions de squats, démantèlements de bidonvilles, ON trouve à rassurer le populo. Y’a pire que toi, et pire veut dire dangereux. D’autres pourraient vous prendre le peu que vous avez. ON balance des familles à la rue en plein hiver, ON nous habitue au recul social, ON nous demande de faire des efforts, alors qu’ON caresse le Medef dans le sens du poil. Les pauvres sont de plus en plus pauvres. Et les 1 % sont bien dans leurs pompes, ils ne risquent rien, ils ont réussi leur coup : faire croire aux classes moyennes qu’il faut s’en prendre aux classes populaires, aux classes populaires qu’il faut s’en prendre aux précaires, puis à ces derniers qu’il faut s’en prendre aux plus démuni.e.s, à celles et ceux de la rue. Sans parler des cultures…

ON communautarise, ON stigmatise, ON divise. ON arrose le brasier de la peur avec le combustible de la haine, ça fait de belles flammes. Et les 1 % restent tranquilles, pépères, peinard.e.s…

La saison de la chasse aux pauvres, c’est toute l’année.

Jusqu’au jour où, espérons-le, les fusils changeront d’épaules. 99 %, quand même… Bisous. »

 

Pierrick STARSKY (2014), « Edito : chasse aux pauvres », AAARG! n° 4, mi-mai-mi-août, p. 4. 

 

 

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