Ce que j’en dis…

L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #013

 

Il y a un mois, je montrais à quel point le paradigme néoclassique en économie avait infesté nos esprits, à commencer par ceux, rouillés, sclérosés, incapables de penser, du socialisme ambiant, « socialisme » qui devrait impérativement changer de dénomination sous peine de décevoir encore et encore les naïfs qui s’attachent aux mots plus qu’aux actes. Je l’ai cité dans le dernier Edito-Eco, mais je ne peux m’empêcher, à nouveau, de faire appel à l’économiste Jean-Marie Harribey, qui résume à la perfection ce qu’est, fondamentalement, la théorie économique dominante : « S’il en était encore besoin, la théorie économique qui domine l’enseignement, la recherche, l’information et le gouvernement des hommes et des choses a fourni, à travers cette crise, les preuves de sa vacuité conceptuelle et heuristique, de son inefficacité à guider les politiques économiques, sociales et écologiques, et, par-dessus tout, de son allégeance aux classes dominantes, essentiellement à la bourgeoisie financière devenue mondiale. La « science économique » [standard] n’est qu’un vaste corpus idéologique, pétri d’incohérences logiques et de préceptes normatifs défendant des intérêts de classe. »[1] Et c’est cette vacuité conceptuelle et heuristique, cette inefficacité à guider les politiques, cette allégeance aux classes dominantes, qui gouvernent aujourd’hui dans beaucoup de pays… Il y a un mois, donc, je montrais l’inanité des idées du ministre socialiste du Travail et de l’emploi, François Rebsamen, à propos du chômage et du marché du travail.

 

Rebsamen-ministre-emploi-bureau ministere-JJ-miroir-4oct2014

 

Cette semaine, le même François Rebsamen se donne à lire, dans un entretien au journaliste Jérémie Lorand, du magazine bourguignon Miroir. « Un jour de septembre, le ministre qui veut qu’on parle de lui autrement qu’à chaque publication mensuel des chiffres du chômage, reçoit des journalistes au ministère pour qu’ils fassent un reportage sur sa vie rue de Grenelle. Parmi les invités, les communicants du ministre ont prévu un représentant de la presse locale de la région d’élection de leur patron, histoire de satisfaire à une habitude bien établie : même appelé à Paris, un baron local doit régulièrement envoyer des « cartes postales » à ses électeurs. Ils n’avaient pas prévu que le journaliste local engagerait une discussion sérieuse avec François Rebsamen qu’il connaît pour l’avoir souvent rencontré quand il était maire et sénateur de Dijon… »[2] Voilà la genèse d’un entretien… qui ne devait pas paraître. Oui, mais… Paru le 3 octobre sur le site de Miroir, il est retiré quelques minutes plus tard, trop tard : l’entretien reste visible dans le cache de Google ! L’attachée de presse du ministre tente alors une pirouette : « Ce n’était pas une interview. […] Il ne l’a d’ailleurs pas relue. »[3] Mais pourquoi le ministre et son staff ne souhaitaient pas voir cet entretien publié ? Extraits.

 

Journaliste : « […] Depuis un mois, vous avez rejoint le siège historique du ministère du Travail, celui de la rue de Grenelle. C’est là qu’ont été signés les fameux Accords de mai 68. C’est là que sont passés Pierre Bérégovoy et Martine Aubry. Une force pour étouffer la grogne ? »

F. Rebsamen : « Pour la gauche, ce ministère est historique. Alors nous ne pouvons avoir qu’en référence ces grands ministres qui sont passés par là : Jean-Michel Jeanneney, en mai 68, Jean Auroux, qui a signé les accords du même nom, Pierre Bérégovoy, qui était un ami ou encore Martine Aubry, qui a marqué le monde du Travail avec la réforme des 35 heures. […] C’est […] le ministère qui, tout au long du XXe siècle, a permis de former, d’organiser, de codifier le monde du travail, de protéger les travailleurs. C’est du ministère du Travail qu’émanent les grandes avancées sociales : les Accords de Matignon en 1936, les seuils sociaux et la création des comités d’entreprise en 1945, […] la lutte contre le travail des enfants, contre le travail de nuit… »

 

Dans un premier temps, François Rebsamen rappelle fort à propos le cadre éminemment social, presque anticapitaliste, de la création et des objectifs du ministère du Travail. C’est cocasse. Un peu comme si le T800 dans Terminator expliquait à ses futures victimes pourquoi la vie est belle et vaut la peine d’être vécue… Le ministre évoque ensuite l’erreur de son prédécesseur Michel Sapin d’avoir communiqué mensuellement sur les chiffres du Pôle Emploi, d’une façon totalement contreproductive d’ailleurs, avant d’essayer d’expliquer, en vain, les différences entre le nombre d’inscrits et le taux de chômage au sens du BIT. La discussion évolue ensuite vers la question, polémique, des emplois d’avenir et de leur supposé bienfait, quand, au détour d’une phrase, François Rebsamen parle des sources de la croissance économique :

 

F. Rebsamen : « Nous faisons donc feu de tout bois. Mais on ne remplace pas la croissance, il faut que la machine économique reparte. Ce qui crée l’emploi, c’est l’entreprise. […] Le parti socialiste est en pleine mue idéologique. Moi je l’ai effectuée depuis longtemps. Il faut donc l’expliquer. Il est très grave de voir des socialistes siffler un ministre lorsqu’il dit qu’il aime l’entreprise. Franchement, c’est quoi le socialisme ? Ce n’est pas la richesse pour chacun. Ah bon, certains socialistes doutent que ce soit l’entreprise qui crée des richesses ? L’entreprise, c’est des salariés. […] Nous faisons un effort sans précédent pour redonner des marges aux entreprises : nous restituons 41 milliards d’euros, l’équivalent de deux points de PIB pour permettre l’investissement, la création d’emploi, l’apprentissage. En un mot nous demandons de préparer l’avenir. » Ailleurs : « Quand on fait une politique de l’offre, on est obligé d’être en accord avec l’entreprise. »

 

Au moins, c’est clair. Dans la droite ligne du discours du Président François Hollande, lors d’une conférence de presse le mardi 14 janvier 2014 (durant laquelle il avait cité son maître à penser en matière économique, Jean-Baptiste Say), son ministre du Travail rappelle les fondamentaux libéraux les plus éculés : « l’offre crée sa propre demande », selon Say, ou la version actualisée : « la compétitivité d’aujourd’hui fait les profits d’aujourd’hui, [lesquels] font l’investissement de demain, [et celui-ci] fait l’emploi d’après-demain. », selon une formule du chancelier de la RFA, Helmut Schmidt, dans une déclaration du 3 novembre 1974. C’est dommage : non seulement la loi de Say est erronée d’un point de vue logique, mais elle est infirmée par les faits. En effet : 1. si l’offre créait vraiment sa demande, les crises de surproduction n’existeraient pas ; 2. les entreprises elles-mêmes affirment que leur problème principal, c’est un manque de débouchés. En outre, quand on s’intéresse rigoureusement à l’histoire de la pensée économique, on sait que Jean-Baptiste Say lui-même ne croyait pas vraiment à sa loi des débouchés : « C’est ce que l’on apprend à la lecture du dernier numéro de la revue Innovations[4]. Deux articles, d’André Tiran et Gérard Minart, nous permettent de connaître un peu mieux le frère de Louis, futur fondateur des sucreries Béghin Say. Jean-Baptiste Say (1767-1832) est un économiste proche de Bonaparte mais bientôt fâché avec Napoléon. Il réfléchit beaucoup aux qualités que doit remplir un chef d’entreprise. Normal […], puisqu’il en a lui-même dirigé trois : une revue, une imprimerie et une filature de coton. Pourtant, celui qui se veut à la fois héritier et critique d’Adam Smith propose une analyse de la production fondée sur un principe d’utilité subjective du consommateur et sa célèbre loi des débouchés sur la base de construits théoriques sans lien avec l’économie réelle ! Surtout, lorsqu’à la tête de sa filature, Say anticipera une baisse des commandes de ses produits, plutôt que d’attendre que l’offre des autres augmente la demande pour ses produits, il vendra ses parts de la société ! Et il finira enseignant – fonctionnaire ! – au CNAM et au Collège de France comme propagateur de la pensée libérale. »[5] Par ailleurs, dire que c’est l’entreprise, et elle seule, qui crée l’emploi, c’est oublier au moins deux choses : 1. les pouvoirs publics créent aussi des emplois, et pas les moins utiles puisque, non content de relever de l’intérêt général, ces emplois facilitent la vie des entreprises (des infrastructures, des services publics de police, de justice, d’éducation, de santé, permettent de diminuer les coûts de production tout en faisant augmenter les gains de productivité du travail) ; 2. les entreprises n’ont aucun moyen de créer l’emploi sans commande qui leur est adressée, elles ne sont donc tout au plus qu’une chambre d’enregistrement de la conjoncture, comme le dit l’économiste Frédéric Lordon[6].

 

Ceci étant dit (et répété, puisque je l’ai déjà écrit à moult reprises sur ce blog), avançons un peu l’entretien. Le journaliste propose ensuite au ministre de revenir sur le tollé provoqué par ses propos sur le flicage des chômeurs (que votre serviteur a chroniqué ici) :

 

F. Rebsamen : « J’essaye d’être pédagogue. Nous sommes dans un pays qui a du mal à accepter les choses. Si nous voulons sauver le modèle social français, il doit être irréprochable : les droits et les devoirs de chacun doivent être bien définis. […] Où se fut un véritable tollé médiatique. Politique aussi. Ce qui n’a pas empêché 60 % de la population d’approuver ce message. Ils ont conscience qu’il faut adapter notre système social, par ailleurs très protecteur : en renforçant les contrôles, en assouplissant les seuils, la législation sur les 35 heures, en autorisant le travail le dimanche. Ils sont bien plus en avance que nous sur la nécessité d’un certain pragmatisme en politique. »

 

Là, il fait très fort. D’abord, il a le culot de prendre les Français à témoin, à travers un sondage non mentionné ; quand on sait comment les sondages sont construits et à quelles fins… Surtout, il part d’un sondage dans lequel 60 % d’un échantillon des Français semble affirmer être d’accord pour fliquer les chômeurs, pour ensuite extrapoler : les mêmes Français exigeraient qu’on renforce les contrôles, mais aussi qu’on assouplisse les seuils, qu’on revienne sur les 35 heures, qu’on autorise le travail le dimanche… Mais attendez un peu, là : ce n’est pas le programme du MEDEF, ça ? Le 24 septembre 2014, Pierre Gattaz a présenté son plan pour créer un million d’emplois (excusez du peu, quand on sait qu’entre 1998 et 2001, belle période de croissance, on n’a enregistré « que » 630 000 créations par an en moyenne), en paraphrasant Helmut Schmidt dans une formule dans laquelle la vacuité le dispute au sophisme le plus crasse : « Les certitudes d’hier sont les blocages d’aujourd’hui et le chômage de demain ». Les propositions : travail les jours fériés, le dimanche, le soir, la nuit, dérogation au Smic, allègement des cotisations sociales, révision des seuils sociaux et des 35 heures, développement du contrat de projet, réduction de l’imposition… N’en jetez plus : le ministre du Travail (socialiste, je rappelle) souhaite appliquer l’un des plans le plus décomplexé et antisocial du MEDEF, plan que même François Hollande et Manuel Valls avouent ne pas vouloir… Pourtant, le pire reste à venir :

 

F. Rebsamen : « Malheureusement, le parti socialiste, ou du moins son secrétariat national refuse toutes ces avancées. Il ne veut pas casser les tabous, se pose en garant de l’ordre social établi. Je ne suis pas là pour stigmatiser les chômeurs, encore moins pour casser les droits sociaux, mais pour rappeler les règles. Et c’est parfois dur. Je ne suis pas un ennemi de l’entreprise, je ne suis pas pour l’économie administrée ni pour les pays communistes. Je me bats depuis longtemps pour une vision libérale de l’économie, de la vie de l’entreprise. Avec des droits sociaux, avec une protection de l’individu. »

 

J’avais prévenu… Mais qu’est-ce que peut bien vouloir dire « socialisme », pour ce genre de « socialiste » ? Ça, c’est une question qu’il aurait fallu lui poser. Après la désinflation compétitive, les privatisations, la libéralisation de la finance et des médias, la politique de l’offre, le « J’aime les entreprises » de Manuel Valls devant un parterre de patrons, voilà bien l’aveu définitif que le « socialisme » porté par le Parti Socialiste n’est plus aujourd’hui qu’un linceul dérisoire sur une idée révolutionnaire, même si le PS « s’accroche au label comme à son dernier oripeau symbolique, [héritier] ayant depuis belle lurette dénoncé l’héritage […] »[7]. Et il n’est pas permis de penser que François Rebsamen, dans cet entretien, se détache des convictions du PS ou de son ancien Premier secrétaire devenu entretemps Président de la République :

 

F. Rebsamen : « S’il faut être le dernier auprès de François Hollande, je le serai, car la victoire j’y crois. Pour moi, François est le candidat idéal. »

 

Non : les propos du ministre du Travail sont clairs, ils représentent bien l’idéologie de moins en moins officieuse et de plus en plus officielle d’un PS qui a achevé sa « mue idéologique » libérale. Cette mue, et sa dissimulation maladroite par le service de communication, est bien entendu mortifère : « Ce contrôle [raté] de la parole par les hommes de l’ombre fait trop souvent écran entre les convictions profondes de ceux qui nous gouvernent et les citoyens. Ces derniers, comparant les discours et les actes, en sont réduits à suspecter un double discours chez nos gouvernants, et ce doute est ravageur pour la démocratie. L’intérêt, si l’on peut s’exprimer ainsi, de l’entretien de François Rebsamen […] est de confirmer cette suspicion. »[8] Pourtant, le ministre entend bien lutter contre la désaffection des citoyens :

 

F. Rebsamen : « Les citoyens des classes populaires se rendent bien compte que la droite ou la gauche ne sont pas prêtes à appliquer ces réformes alors ils se tournent vers les extrêmes. C’est ça que je veux éviter. »

 

Beaucoup d’informations dans cette courte citation. D’abord, le ministre ne s’adresse qu’aux classes populaires, car ce sont elles qu’il faut convaincre, ce sont elles qui subissent la politique déflationniste du gouvernement ; les classes supérieures, elles, n’ont pas besoin qu’on s’adresse à elles de cette façon dédaigneuse, méprisante, condescendante. En passant, « ces réformes », que d’aucuns nomment « structurelles » – terme issu de la novlangue néolibérale pour signifier flexibilité, baisse du coût du travail, compétitivité, libéralisation des services publics, baisse de la fiscalité –, semblent n’avoir aucune alternative. Encore une référence au néolibéralisme, incarné cette fois par une formule – There Is No Alternative (TINA) – qu’on attribue souvent à Margaret Thatcher, Premier ministre du Royaume-Uni entre 1979 et 1990. Ensuite, Rebsamen explique que ce hiatus entre ce que les classes populaires attendent et la réalité les pousse vers « les extrêmes », expression dont le caractère d’indistinction implique nécessairement une ressemblance telle qu’elle en devient confusion entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche, alors qu’il n’y a rien de commun entre ces deux extrêmes que tout oppose. Confusion qui trouve sa source dans la trahison de l’Idéal communiste par les régimes cubain, soviétique, chinois et nord-coréen, comme l’énonce finement Régis Debray : « Certains se sont […] laissé refiler l’équation communisme = nazisme. […] C’est oublier que Staline restera dans l’histoire comme le fossoyeur de l’idéal communiste et Hitler comme le promoteur de l’idéal national-socialiste. La Kolyma ne se trouve nulle part dans le Manifeste Communiste ; mais Auschwitz n’est pas un effet pervers de Mein Kampf. »[9]

 

Finalement, ce que cet entretien révèle, c’est bien la dévalorisation des idéaux progressistes que portait la gauche et qui répugnent désormais son principal (mais si mutilé) porte-drapeau, le PS. Des idéaux que, si l’on cherche bien, porte encore la gauche, en tout cas ceux qui l’incarnent réellement, et qu’on appelle maladroitement l’extrême-gauche…

 

Je conclurai par une longue citation du philosophe Daniel Bensaïd, disparu en 2010, faisant suite à la publication dégueulasse du Livre noir du communisme en 1997, lequel a profondément contribué à la banalisation de l’idée selon laquelle les deux extrêmes se rejoignaient : « Combien d’anciens staliniens zélés, faute d’avoir su distinguer stalinisme et communisme, ont-ils cessé d’être communistes en cessant d’être staliniens, pour rallier la cause libérale avec la ferveur des convertis ? Stalinisme et communisme ne sont pas seulement distincts, mais irréductiblement antagoniques. Et le rappel de cette différence n’est pas le moindre devoir que nous ayons envers les nombreuses victimes communistes du stalinisme. Le stalinisme n’est pas une variante du communisme, mais le nom propre de la contre-révolution bureaucratique. Que des militants sincères, tout à l’urgence de la lutte contre le nazisme, ou se débattant dans les conséquences de la crise mondiale de l’entre-deux-guerres, n’en aient pas pris immédiatement conscience, qu’ils aient continué à offrir généreusement leurs existences déchirées, ne change rien à l’affaire. Il s’agit bien […] de « deux mondes politiques et moraux » distincts et irréconciliables. Cette réponse est aux antipodes des conclusions de Stéphane Courtois dans le Livre noir. Il se défend parfois d’avoir réclamé un Nuremberg du communisme, probablement gêné de rejoindre sur ce thème une formule chère à [Jean-Marie] Le Pen. Pourtant, la mise en scène du Livre noir tend non seulement à effacer les différences entre nazisme et communisme, mais à banaliser en suggérant que la comparaison strictement « objective » et comptable tourne à l’avantage du premier […]. Avec de tels procédés idéologiques, il ne serait pas très difficile d’écrire un Livre rouge des crimes du capital, additionnant les victimes des pillages et des populicides coloniaux, des guerres mondiales, du martyrologe du travail, des épidémies, des famines endémiques, non seulement d’hier mais d’aujourd’hui. Pour le seul XXe siècle, on dénombrerait sans peine plusieurs centaines de millions de victimes. Dans la seconde partie trop souvent oubliée de sa trilogie, Hannah Arendt voyait dans l’impérialisme moderne la matrice du totalitarisme et dans les camps de concentration coloniaux en Afrique le prélude à bien d’autres camps. […] Les crimes du stalinisme sont assez épouvantables, assez massifs, assez horribles, pour qu’il ne soit pas besoin d’en rajouter. A moins de vouloir délibérément brouiller les pistes de l’histoire, ainsi qu’on l’a vu faire à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, où certains historiens rendaient volontiers la révolution responsable non seulement de la Terreur ou de la Vendée, mais aussi des morts de la terreur blanche, des morts dans la guerre contre l’intervention coalisée, ou même des victimes des guerres napoléoniennes ! Qu’il soit légitime et utile de comparer nazisme et stalinisme n’est pas nouveau – Trotski ne parlait-il pas d’Hitler et Staline comme d’ « étoiles jumelles«  ? Mais […] les différences importent autant que les similitudes. Le régime nazi a rempli son programme et tenu ses sinistres promesses. Le régime stalinien s’est édifié à l’encontre du projet d’émancipation communiste. Il a dû pour s’instaurer broyer ses militants. Combien de dissidences, d’oppositions illustrent, dans l’entre-deux-guerres, ce retournement tragique ? Suicidés Maïakovski, Joffé, Tucholsky, Benjamin, et tant d’autres ? Peut-on citer, chez les nazis, ces crises de conscience devant les ruines d’un idéal trahi et défiguré ? L’Allemagne d’Hitler n’avait pas besoin comme la Russie de Staline de se transformer en « pays du grand mensonge«  : les nazis étaient fiers de leur œuvre, les bureaucrates ne pouvaient se regarder en face dans le miroir du communisme originel. A diluer l’histoire concrète dans le temps et dans l’espace, à la dépolitiser délibérément, par choix de méthode (Nicolas Werth revendique franchement « la mise au second plan de l’histoire politique » pour mieux suivre le fil linéaire d’une histoire décontextualisée de la répression), il ne reste qu’un théâtre d’ombres. Il ne s’agit plus alors d’instruire le procès d’un régime, d’une époque, de bourreaux identifiés, mais d’une idée : l’idée qui tue. »[10]

 

Bref. Les idéaux de gauche existent encore. Il est juste vain de les chercher encore rue de Solferino : « le parti socialiste au socialisme parti »[11], disait Frédéric Lordon…

 

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[1] Jean-Marie HARRIBEY (2013), La Richesse, la valeur et l’inestimable. Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, Paris, Les Liens qui Libèrent, p. 234.

[2] Michel SOUDAIS (2014), « François Rebsamen, un ministre brut de décoffrage », le 3 octobre, sur le site du magazine Politis : http://www.politis.fr/Francois-Rebsamen-un-ministre-brut,28447.html.

[3] Ibid.

[4] Innovations. Revue d’économie et de management de l’innovation n° 45 : Jean-Baptiste Say et la libération des forces de production, De Boeck, 2014/3.

[5] Christian CHAVAGNEUX (2014), « L’offre crée sa propre demande ? Où l’on apprend que Jean-Baptiste Say n’y croyait pas ! », le 1er octobre, sur son blog hébergé par Alternatives Economiques : http://alternatives-economiques.fr/blogs/chavagneux/2014/10/01/loffre-creee-sa-propre-demande-ou-lon-apprend-que-jean-baptiste-say-ny-croyait-pas/#more-444.

[6] Frédéric LORDON (2014), « Les entreprises ne créent pas l’emploi », sur son blog La Pompe A Phynance, le 24 février : http://blog.mondediplo.net/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi.

[7] Frédéric LORDON (2012), « Gauche de gauche, gauche de droite », le 29 février, sur le site de Télérama : http://www.telerama.fr/idees/presidentielle-j-51-la-campagne-vue-par-frederic-lordon,78502.php. Texte reproduit dans F. LORDON (2014), La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Paris, Les Liens qui Libèrent, pp. 252-264.

[8] M. SOUDAIS (2014), art. cit.

[9] Régis DEBRAY (1989), Que vive la république !, Odile Jacob, cité dans Philosophie Magazine hors-série n° 21 : Les philosophes et le communisme, mars-avril 2014, p. 12.

[10] Daniel BENSAÏD (1997), « Communisme contre stalinisme. Une réponse au Livre noir du communisme », Dossier Rouge n° 1755, cité dans Philosophie Magazine hors-série n° 21 : Les philosophes et le communisme, mars-avril 2014, p. 74.

[11] F. LORDON (2012), art. cit.


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