Ce que j’en dis…

L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #011

 

 

Les recommandations du MEDEF pour créer de l’emploi ont fuité dans la presse hier : on vire les 35h, on travaille davantage les soirs, nuits et dimanches, on supprime des jours fériés, on déroge au salaire minimum… De nouvelles recommandations pour relever les défis du XIXe siècle ? Est-ce un aveu de l’inefficacité du Pacte de responsabilité, pourtant largement pensé sous influence MEDEF ? Je n’ai pas envie de démontrer, encore une fois, l’inanité de ce genre de propositions… Non, je vais faire un pas de côté cette fois…
Le philosophe écossais Adam Smith, auteur du célèbre ouvrage Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), est souvent présenté comme le père du libéralisme, et sa métaphore de la Main Invisible la pierre angulaire de l’idée selon laquelle le marché est le système d’allocation des ressources le plus efficace. C’est que le cliché a la vie dure…

 

Prenons un exemple. Dans la conclusion du Livre premier de la Richesse des Nations, il écrit : « Ceux qui emploient l’ouvrier constituent la troisième classe, celle des gens qui vivent de profits. C’est le capital qu’on emploie en vue d’en retirer un profit, qui met en mouvement la plus grande partie du travail utile d’une société. Les opérations les plus importantes du travail sont réglées et dirigées d’après les plans et les spéculations de ceux qui emploient les capitaux ; et le but qu’ils se proposent dans tous ces plans et ces spéculations, c’est le profit. Or, le taux des profits ne hausse point, comme la rente et les salaires, avec la prospérité de la société, et ne tombe pas, comme eux, avec sa décadence. Au contraire, ce taux est naturellement bas dans les pays riches, et élevé dans les pays pauvres ; jamais il n’est aussi élevé que dans ceux qui se précipitent le plus rapidement vers leur ruine. L’intérêt de cette troisième classe n’a donc pas la même liaison que celui des deux autres avec l’intérêt général de la société. Les marchands et les maîtres manufacturiers sont, dans cette classe, les deux sortes de gens qui emploient communément les plus gros capitaux et qui, par leurs richesses, s’y attirent le plus de considération. Comme dans tout le cours de leur vie ils sont occupés de projets et de spéculations, ils ont, en général, plus de subtilité dans l’entendement que la majeure partie des propriétaires de la campagne. Cependant, comme leur intelligence s’exerce ordinairement plutôt sur ce qui concerne l’intérêt de la branche particulière d’affaires dont ils se mêlent, que sur ce qui touche le bien général de la société, leur avis, en le supposant donné de la meilleure foi du monde (ce qui n’est pas toujours arrivé), sera beaucoup plus sujet à l’influence du premier de ces deux intérêts, qu’à celle de l’autre. […]

Cependant, l’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public. L’intérêt du marchand est toujours d’agrandir le marché et de restreindre la concurrence des vendeurs. Il peut souvent convenir assez bien au bien général d’agrandir le marché, mais de restreindre la concurrence des vendeurs lui est toujours contraire, et ne peut servir à rien, sinon à mettre les marchands à même de hausser leur profit au-dessus de ce qu’il serait naturellement, et de lever, pour leur propre compte, un tribut injuste sur leurs concitoyens. Toute proposition d’une loi nouvelle ou d’un règlement de commerce, qui vient de la part de cette classe de gens, doit toujours être reçue avec la plus grande défiance, et ne jamais être adoptée qu’après un long et sérieux examen, auquel il faut apporter, je ne dis pas seulement la plus scrupuleuse, mais la plus soupçonneuse attention. Cette proposition vient d’une classe de gens dont l’intérêt ne saurait jamais être exactement le même que l’intérêt de la société, qui ont, en général, intérêt à tromper le public et même à le surcharger et qui, en conséquence, ont déjà fait l’un et l’autre en beaucoup d’occasions. »[1]

Adam Smith 8

 

Je sais : ce genre de citations énerve le demi-savant vaguement libéral sûr de son jugement, mais qui a oublié de lire Smith dans le texte. Que raconte le philosophe ? Que les capitalistes, agents économiques privés, prenant d’abord en compte leur intérêt privé, doivent avoir le moins d’influence politique possible. Quand leur influence est manifeste, quand ils ont le pouvoir d’arranger les lois dans leur sens, quand ils trouvent une oreille attentive et servile auprès des gouvernements afin d’assurer leur position sociale, – et quand bien même ils clameraient en toute bonne foi, la main sur le cœur et la larme à l’œil, agir ainsi pour améliorer le bien-être de la société –, il y a tout lieu de s’inquiéter. Pour eux, et c’est bien compréhensible, l’intérêt général est borné par leur intérêt personnel ; il se réduit à lui. Ils sont incapables d’avoir la moindre idée de ce qui est bon pour la société, leur cécité n’ayant d’égal que leur activisme.

 

Il y a deux semaines, en lecteur attentif de Smith, Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques, reprenait à son compte les avertissements de l’écossais : «  les organisations patronales sont par nature, structurellement, irrémédiablement incapables de formuler des revendications qui sont réellement « bonnes pour les entreprises ». Il faut nécessairement faire le bien des entreprises, ou plus exactement de l’activité productive, MALGRE les organisations patronales. […] »[2]

Capturer9 Guillaume Duval

C’est que le gouvernement de Manuel Valls, et ceux de Jean-Marc Ayrault, de François Fillon et de biens d’autres auparavant, se sont régulièrement aplatis devant les revendications patronales, les devançant, même, parfois. Moins d’impôts, moins de réglementations, davantage de flexibilité, des subventions publiques, des baisses du coût du travail, etc. Pour paraphraser Charles Wilson, le PDG de General Motors choisi par Eisenhower pour être secrétaire à la Défense en 1953 : « ce qui est bon pour les entreprises est bon pour la société » ou, ce qui est légèrement différent, « ce qui est bon pour le MEDEF est bon pour la société ». C’est bien ce genre de maxime qui guide l’action gouvernementale aujourd’hui, entre les reculades suite aux mouvements des pigeons ou des bonnets rouges, et les provocations sans fin de Pierre Gattaz, président du MEDEF, quant au Pacte de Responsabilité… De quoi s’agit-il ? Il s’agit des politiques économiques mises en œuvre depuis au moins 2010 en Europe, et plus précisément en France : baisse des dépenses publiques d’un côté, et gros cadeaux aux entreprises de l’autre, avec en ligne de mire la compétitivité des entreprises et le rétablissement des comptes publics. Hollande, Valls, Moscovici et bien d’autres l’ont bien répété : ce sont les entreprises qui créent les richesses, dont l’emploi. En d’autres termes, le salut ne viendra que des entreprises et d’elles seules.

 

Pourtant, c’est à croire que ni le MEDEF, ni le gouvernement, ni les experts qui conseillent le gouvernement, ni les éditorialistes n’ont de connaissance un tant soit peu solide en économie. Non contents de n’avoir pas lu Smith, ils n’ont pas non plus retenu les leçons de l’économiste John Maynard Keynes.

John Maynard Keynes 7

Portrait de John M. Keynes par Gwen Raverat, Londres, 1908.

En 1930, celui-ci écrivait quelque chose de fondamental dans la compréhension des phénomènes macroéconomiques : « Dans ce genre de dilemme, chaque producteur individuellement fonde des espoirs illusoires sur des mesures qui aideraient un producteur ou un groupe de producteurs particuliers, tant qu’ils seraient seuls à agir de la sorte, mais qui ne peuvent profiter à personne si tout le monde les applique. Par exemple, restreindre la production d’un bien primaire particulier accroît son prix, tant que la production des industries qui utilisent ce bien n’est pas réduite ; mais si la production est partout réduite, la demande du bien primaire diminue dans la même proportion que l’offre et personne ne s’en trouve avancé. Ou encore, si un producteur ou un pays particulier diminue les salaires, alors, tant que les autres ne suivent pas son exemple, ce producteur ou ce pays peut accroître sa part de marché. Mais si la réduction des salaires est générale, le pouvoir d’achat de la collectivité est réduit dans la même mesure que les coûts ; et, de nouveau, personne ne s’en trouve plus avancé. »[3] En d’autres termes, ce qui est bon d’un point de vue individuel (microéconomique) est généralement mauvais d’un point de vue collectif (macroéconomique). L’objectif d’une entreprise en difficulté, c’est de restaurer sa part de marché, par la baisse des coûts de production (notamment des salaires) ou par la baisse des prix, pour survivre. Mais si toutes les entreprises font le même calcul, les salaires nourrissant une dépense de consommation, c’est autant de consommation en moins. On ne fait pas avancer le schmilblick ! Du côté des ménages, si les salaires et/ou les prix baissent, ils risquent d’épargner (en vue de lendemains difficiles) quand ils le peuvent, ou de moins consommer (que ce soit pour bénéficier de prix encore plus faibles demain, ou parce que le chômage et le gel des salaires touchant de plus en plus d’entre eux). En d’autres termes : l’action des agents économiques privés est procyclique, c’est-à-dire qu’elle accentue le cycle économique, qu’en n’aucun cas elle peut à elle seule l’inverser. L’économiste Christophe Ramaux a une belle formule à ce propos : l’intérêt général n’est pas réductible au jeu des intérêts particuliers[4]. Comprendre cela est fondamental pour comprendre les incidences macroéconomiques.

 

Notamment pour comprendre les incidences macroéconomiques… des différentes mesures gouvernementales. Que racontent le MEDEF et tous ses thuriféraires (notamment gouvernementaux) ? Que les difficultés économiques du pays proviennent d’un coût du travail trop élevé, de réglementations trop strictes, d’un temps de travail bridé, de l’intolérable pression fiscale, du poids de la dette publique. Le Pacte de responsabilité constitue ainsi une subvention de plusieurs dizaines de milliards d’euros aux entreprises, Pacte permis par la réduction des dépenses publiques. Pour résumer, le gouvernement mène une politique de l’offre conjuguée à une austérité budgétaire, pour lutter contre… une crise de demande déflationniste !

 

Car oui, n’en déplaise à tous les libéraux que compte l’hexagone, nous avons bien affaire à une crise de demande. Ce sont même les entreprises (pas le MEDEF) qui le disent. En effet, l’enquête mensuelle de conjoncture de l’Insee auprès des firmes de l’industrie manufacturière le montre bien : en août 2014, et ce, depuis plusieurs mois consécutifs, la quasi-totalité d’entre elles déclarent que leur carnet de commande est en baisse, avec un niveau inférieur à la normale.[5] La CGPME (Confédération Générale des Petites et Moyennes Entreprises) ne dit pas autre chose… Le chômage de masse et la modération salariale qui touchent les pays développés depuis trente ans inclinent au même résultat. D’ailleurs, j’ose affirmer, avec l’économiste Frédéric Lordon, que les entreprises ne créent pas l’emploi : c’est leurs commandes, autrement dit la demande, ou la conjoncture, qui créent l’emploi, les entreprises ne jouant qu’un rôle de chambre d’enregistrement. « Cet énoncé [« ce sont les entreprises qui créent l’emploi »], le point névralgique du néolibéralisme, c’est la chose dont la destruction nous fait faire un premier pas vers la sortie de la prise d’otages du capital. En tout cas, derrière « les entreprises ne créent pas d’emploi » il ne faut certainement pas voir un énoncé à caractère empirique – que les vingt dernières années confirmeraient pourtant haut la main en tant que tel… Il s’agit d’un énoncé conceptuel dont la lecture correcte n’est d’ailleurs pas « les entreprises ne créent pas d’emploi » mais « les entreprises ne créent pas l’emploi ». Les entreprises n’ont aucun moyen de créer par elles-mêmes les emplois qu’elles offrent : ces emplois ne résultent que de l’observation du mouvement de leurs commandes dont, évidemment, elles ne sauraient décider elles-mêmes, puisqu’elles leur viennent du dehors – du dehors, c’est-à-dire du bon-vouloir dépensier de leurs clients, ménages ou autres entreprises. »[6]

Pourquoi le Pacte de responsabilité est-il voué à l’échec ? Parce que les entreprises auront beau restaurer leurs marges et bénéficier de déductions fiscales, elles ne remettront pas les machines en route ni les chômeurs au travail, tout simplement parce qu’elles anticipent moins de débouchés (sans parler de l’actionnariat vampire). Pour le dire comme Keynes, il n’y a aucune raison pour que les entreprises embauchent si elles ne produisent pas ; et elles n’ont aucune raison de produire si la demande fait défaut. Traditionnellement, le seul agent économique qui a la capacité à mener une action contracyclique, ce sont les administrations publiques. Seul l’Etat peut inverser le cycle conjoncturel. Oui, mais voilà : pour financer ce vain Pacte de responsabilité, le gouvernement envisage de baisser encore davantage les dépenses publiques, dépenses publiques qui, seules, permettraient d’offrir des débouchés aux entreprises, par exemple, en menant à bien une ambitieuse politique de transition énergétique. C’est tout le principe du multiplicateur budgétaire[7]. Or, si les ménages sont affaiblis par le chômage de masse, par le gel ou la baisse des salaires, par le gel ou la baisse des prestations sociales, et même en cas d’une fiscalité plus douce, ils ne consommeront pas davantage. C’est-à-dire que non seulement la société pâtira de cette situation, mais les entreprises elles-mêmes en pâtiront : elles seront bien avancées avec des liquidités en plus (qui risquent de venir grossir le ventre des actionnaires) et des clients en moins : c’est bien la conjoncture qui créé l’emploi ! Quant à l’Etat, il verra ses capacités de financement s’amenuiser et sa légitimité à changer le monde chanceler…

Je n’ai pourtant pas l’impression que cette idée soit si compliquée à comprendre…

 

Conclusion : pour faire le bien des entreprises – et, par la même, celui des citoyens et de la société toute entière –, il faut faire l’inverse que ce qu’elles demandent et les contraindre par la puissance publique. Parce que, ce n’est peut-être qu’un détail pour vous (pour moi ça veut dire beaucoup), les pouvoirs publics relèvent d’un intérêt supérieur et ont une légitimité démocratique : ils n’ont de compte à rendre qu’au peuple souverain… Un peuple souverain qui, subissant les assauts de ces politiques néolibérales, se dirige lentement mais sûrement vers l’extrême-droite…

 

 ********************************

Lud le Scribouillard est sur Facebook et sur Twitter : like & share !

 

 


[1] Adam SMITH (1776), Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre Premier, Conclusion, Paris, Flammarion, « GF », 1991, tome 1, pp. 335-336.

[2] Guillaume DUVAL (2014), sur son compte Facebook, le 28 août.

[3] John Maynard KEYNES (1930), « La Grande récession de 1930 », The Nation and Athenaeum, 20 et 27 décembre, in Keynes, La Pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard, « Tel », 2002, p. 124.

[4] Christophe RAMAUX (2012), L’Etat social. Pour sortir du chaos néolibéral, Paris, Mille et une nuits.

[5] Insee, Informations Rapides n° 191, 27 août 2014 : http://www.insee.fr/fr/indicateurs/ind11/20140827/Emi_201408_NAF2.pdf.

[6] Frédéric LORDON (2014), « Les entreprises ne créent pas l’emploi », sur son blog La Pompe A Phynance, le 24 février : http://blog.mondediplo.net/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi.

[7] Voir le très concis mais pourtant très rigoureux papier des Economistes Atterrés : Sébastien CHARLES, Thomas DALLERY, Jonathan MARIE (2014), « Pourquoi l’Europe doit relancer les commandes publiques », sur leur blog hébergé par Libération, le 9 septembre : http://leseconomistesatterres.blogs.liberation.fr/europe/2014/09/limportance-du-multiplicateur-budg%C3%A9taire.html


Pas de commentaire
Laisser un commentaire



Laisser un commentaire

Environnement TCHAD |
adminactu |
carsplus production |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | RADIO JUSTICE
| JCM
| LEMOVICE