Ce que j’en dis…

L’Edito-Eco de Lud le Scribouillard #008

 

Le 26 mai dernier, le Cercle des Economistes et Le Monde ont décerné le Prix 2014 du Meilleur jeune économiste, 15e du nom, à Augustin Landier, qui lui a été remis au Sénat par Mario Monti. Ce Prix vise à distinguer l’excellence académique, la capacité d’innovation et la participation au débat public.

 

http://www.dailymotion.com/video/x1x3f9o

 

Les auteurs présumés

 

Augustin qui ?

 

Augustin Landier (CV en ligne ici), 39 ans, est professeur à l’Ecole d’Economie de Toulouse, plus connue sous le prétentieux nom de Toulouse School of Economics, depuis 2009. Il est Normalien Ulm, agrégé de mathématiques, il a obtenu son doctorat d’économie au Massachusets Institute of Technology (MIT) ; il a enseigné aux universités de Chicago et de New York, il a été membre du FMI et du Conseil d’analyse économique ; il a aussi créé un hedge fund (Ada Investment Management) en 2008. On peut le lire dans Les Echos et sur Telos, on peut le voir sur BFM-Business. Même si ces travaux académiques portent principalement sur les contrats financiers des entreprises, en particulier sur leurs propriétés incitatives, les ouvrages qu’il a publiés (souvent avec David Thesmar) portent des titres évocateurs d’un libéralisme bas-de-plafond : Le Grand méchant marché en 2007 (on en reparlera, mais le titre est évidemment ironique), La Société translucide : pour en finir avec le mythe d’un Etat bienveillant en 2010 et Dix idées qui coulent la France (en gros : l’Etat est parasite quand le marché est le mode d’allocation des ressources le plus efficace) en 2013.

 

Il faut aussi savoir ce qu’est le Cercle des Economistes avant d’aller plus loin. Créé en 1992, le Cercle est un think tank qui est, depuis, devenu un acteur majeur du débat public. En plus des publications et des interventions médiatiques, ils organisent tous les ans Les Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence, soit plusieurs jours de conférences publiques asses médiatisées sur un thème d’actualité. Ses membres (Jean-Hervé Lorenzi, Patrick Artus, Pierre Cahuc, Christian de Boissieu, Olivier Pastré, etc.) sont le plus souvent des économistes et des universitaires qui occupent à la fois des responsabilités académiques, mais aussi (et surtout) des responsabilités administratives (Conseil d’Analyse Economique, ARCEP, Commission économique de la nation, Conseil d’Orientation des Retraites, Banque Centrale Européenne, Autorité des Marchés Financiers, etc.) et des responsabilités privées (Total, Crédit Agricole, PPR, Dexia, Edmond de Rothschild, IM Bank, etc.), ce qui pose évidemment la question des possibles conflits d’intérêt (comme l’a brillamment rappelé le documentaire Les Nouveaux Chiens de garde, 2012, à voir ici). Ajoutons que les membres du Cercle des Economistes (mais ils ne sont pas les seuls) font bien sûr partie de la grande majorité des économistes qu’on invite sur tous les plateaux tv, qui ont des tribunes dans les médias les plus puissants, qui disposent d’un pouvoir et de relais politiques énormes, alors même qu’ils sont rémunérés par les plus grands groupes industriels et financiers dont les intérêts sont, gageons-le, rarement en adéquation avec l’intérêt général. Pourtant, quand ces économistes sont invités à donner leur avis sur la société, on les présente comme des scientifiques, pas comme des salariés d’intérêts privés… Ajoutons, pour compléter cette présentation, que, depuis 2012, une contre-manifestation existe, animée par des économistes hétérodoxes, et appelée Les Rencontres Déconomiques d’Aix-en-Provence.

 

La mystification du marché, par Philippe Légé

 

Bon, finalement, qu’est-ce qui cloche ? L’économiste Philippe Légé nous en parle cash (son article en intégralité ici).

 

« En 2007, [Augustin Landier] avait publié avec David Thesmar un ouvrage vantant les bienfaits des marchés financiers. Afin de tourner en dérision toute « révolte contre le ‘grand méchant loup’ du libéralisme financier », les auteurs avaient choisi d’intituler leur livre Le grand méchant marché, décryptage d’un fantasme français. David Thesmar avait obtenu en 2007 le prix du meilleur jeune économiste.

A la lecture de la critique des thèses de Landier et Thesmar par Bernard Guerrien [que je conseille très vivement[1]], on peut se demander comment celles-ci ont pu susciter l’admiration. Pourquoi était-il de bon ton en 2007 d’écrire que « les marchés financiers fournissent une technologie d’allocation des efforts et du capital » et que « le marché est avant tout une manière de donner la parole à la ‘sagesse de la foule’ plutôt qu’à l’arbitraire des décisions d’experts, une technologie de la démocratie directe » (Landier et Thesmar, 2007) ?

Jusqu’à lundi dernier, on pouvait se consoler en se disant que ce prix [celui de Thesmar] avait été décerné juste avant l’éclatement de la bulle immobilière américaine. Depuis lors, chacun a pu constater que les innovations financières ont décuplé la puissance destructrice des contradictions du capitalisme néolibéral. Les thèses des deux économistes ayant été invalidées par la crise mondiale, on pouvait raisonnablement penser qu’Augustin Landier ne serait pas récompensé.

Pourquoi ce dernier vient-il de recevoir à son tour [ce] prix ? La réponse est simple : la crise qui a eu lieu ne devait pas avoir lieu. Ce sont deux économistes qui l’expliquent et ils s’appellent… Augustin Landier et David Thesmar. Treize jours avant le déclenchement de la Grande Dépression du XXIe siècle, les deux prodiges publiaient dans Les Echos un article hautement prémonitoire intitulé « Le mégakrach n’aura pas lieu ». Afin de faire voir au lecteur combien cet article des « meilleurs jeunes économistes » est emblématique de « l’illusion produite sur la plupart des économistes par le fétichisme inhérent au monde marchand » (Marx, 1867), en voici quelques extraits.

« Il ne fait guère de doute que les marchés d’action connaîtrons une correction. C’est moins sur son existence que sur son ampleur que porte le débat. Disons-le tout net : celle-ci sera limitée et surtout sans effet sur l’économie réelle » (Landier et Thesmar, 2007).

En réalité, tous les marchés financiers furent affectés et les effets concrets furent considérables. Selon le National Bureau of Economic Research (NBER), la récession américaine amorcée en 2008 fut même « la plus longue depuis la 2e Guerre Mondiale ». Et disons-le tout net : sept ans après l’effondrement financier, ce que Landier et Thesmar appellent naïvement « l’économie réelle » est en très mauvais état. En Europe, le taux de chômage bat des records. Aux Etats-Unis, la reprise a bien eu lieu mais selon le Bureau of Labor Statistics, le taux de chômage n’est retombé qu’au prix d’une chute historique du taux de répartition de la force de travail (le taux d’activité était de 62,8 % en avril 2014, son plus faible niveau depuis 1978).

« Grâce à des instruments innovants […] le risque de la dette n’est plus porté par quelques acteurs (les banques, les assurances) mais réparti dans l’ensemble de l’économie. Parmi ces instruments, la titrisation […] et les dérivés de crédit […]. Certains économistes soulignent que l’anonymat de cette multitude de prêteurs indirects pourrait constituer une source déstabilisante d’opacité et de problème de coordination. Mais parce que ces produits sont désormais échangés par une masse critique d’acteurs constituant un marché devenu liquide, leur effet net est une diminution et non un accroissement du risque systémique » (Landier et Thesmar, 2007).

En réalité, la baisse des prix du marché immobilier américain et la progression des taux de défaut œuvraient depuis environ un an à saper les bases du système financier. Les premières conséquences étaient déjà bien visibles. La pyramide de l’endettement se fissurait de toutes parts : dégradation des notes des produits structurés associés aux crédits subprimes, envolée des primes de risques, faillites de fonds spéculatifs, etc. A l’été 2007, plusieurs marchés sont devenus illiquides, obligeant les banques à vendre précipitamment d’autres classes d’actifs. Mais parce que les produits dérivés de crédit étaient désormais échangés par une masse critique d’acteurs, le risque avait été très largement diffusé et seule l’intervention publique pouvait éviter que la crise de liquidité n’emporte le système bancaire[2].

Landier et Thesmar concluaient leur article en affirmant que « le danger d’une explosion financière, et donc le besoin de régulation n’est peut-être pas si grand ». Le 2 août 2007, soit seulement six jours après la publication de cet article, le journal Le Monde indiquait que « par un effet domino, la crise du marché immobilier américain semble aujourd’hui menacer la stabilité du système bancaire mondial ». Sept jours plus tard, le 9 août 2007, la menace se matérialisa sous la forme d’une crise interbancaire, obligeant la Banque Centrale Européenne à prêter dans la journée 95 milliards d’euros à 49 banques. Ce n’était que le début et nous connaissons tous la suite[3].

Pour Gilles Raveaud, la lecture de l’article de Landier et Thesmar permet de « mesurer la perspicacité du jury », composé de membres du Cercle des Economistes. On peut supposer que le président du Cercle, Jean-Hervé Lorenzi, a de l’empathie pour Landier et Thesmar. Il avait lui-même déclaré le 11 août 2007 que les titres subprimes étaient « un peu comme des grains de sable dans la mécanique, mais pas de quoi gripper la croissance »[4].

On peut aussi s’étonner de la propension des grands médias à promouvoir les chantres de la finance libérale. Pour faire diversion, le Cercle des Economistes souligne, dans un article du Monde, les travaux de Landier « sur les contrats financiers des entreprises » et indique que « ses travaux sont souvent dérangeants, voire controversés : au sein même du Cercle des Economistes, leurs conclusions sont loin de faire l’unanimité, mais elles sont toujours documentées et rigoureuses ». Un journaliste du Monde a cependant eu la très bonne idée d’interroger Augustin Landier au sujet du fameux article niant la gravité de la crise. Sa réponse n’est pas seulement édifiante, elle est aussi fascinante.

« J’assume totalement cet article, même si le titre est mal choisi. Nous y décrivions la mécanique d’une spirale baissière due aux subprimes et jugions peu probable que les banques soient fortement déstabilisées. Cela s’est révélé inexact, mais reflétait les données dont nous disposions alors. Comme beaucoup, nous avions cru que la titrisation avait limité l’exposition des banques au risque immobilier. Depuis, on a beaucoup plus de données sur ces sujets, et nos recherches ont d’ailleurs porté sur les vulnérabilités du système bancaire […]. Sans doute avons-nous aussi surestimé la rationalité des gestionnaires du risque au sein des banques… » (Landier, 2014).

Suffirait-il que les traders et les gestionnaires de fonds d’investissement modifient un peu leur comportement pour éviter de telles crises ? Outre le fait qu’imputer cette crise à l’irrationalité des acteurs revient à nier son caractère systémique, invoquer l’insuffisance des données n’est qu’une façon d’escamoter le débat. Ce ne sont pas les données qui sont en cause, mais le modèle, la réflexion. Or, sur ce plan rien n’a changé dans la citadelle. En 2008, Augustin Landier écrivait : « Il faut une contradiction majeure pour nous faire réviser nos croyances les plus enracinées ». Condition nécessaire mais non suffisante.

La pensée néolibérale fut scandée de crises de plus en plus graves s’accompagnant de la montée d’une dissonance cognitive. Comme l’expliquait Frédéric Lordon le 31 janvier 2007 : « en dépit de la récurrence de ses crises monumentales, dont certaines peuvent être candidates à entrer dans les livres d’histoire, en dépit de cette récurrence je ne vois aucun processus d’apprentissage. Et là je dois dire également que le capitalisme est un bestiau impressionnant par ses capacités de résilience tout de même. A chaque fois on croit qu’il va finir par terre ou dans un grand fracas, et l’énorme chose tremble sur son piédestal et puis, broum, se remet d’aplomb et c’est reparti pour un tour. Pourquoi ? Parce que le capitalisme fait payer ses pots cassés par le salariat. » Affirmation idéologique répondrait sans doute Augustin Landier. Pourtant nous en sommes là. Bien loin de la merveilleuse « démocratie directe » du grand gentil marché. »

 

La science est-elle idéologique ? L’économie est-elle une science ?

 

On en revient encore aux mêmes questions. La première est celle du lien ténu entre science et idéologie, la seconde est liée (mais non réductible) à la première, celle de la scientificité de la science économique. Qu’est-ce à dire ?

 

« Un point de méthode s’impose ici. Même s’il est parfois difficile de s’y conformer, la distinction entre les domaines du positif (rendre compte aussi objectivement possible de ce qui est) et du normatif (énoncer ce qui devrait être selon un jugement de valeur) est une condition de base de la recherche en sciences sociales. »[5] Il ne s’agit pas d’être indifférent aux recommandations des différents économistes, mais, d’une part, de bien distinguer le positif du normatif, et d’autre part, de dégager le propos normatif du conflit d’intérêt ; pour prendre un exemple frappant, comment donner du crédit à un économiste vantant les mérites des marchés financiers alors même qu’il est rémunéré par une grande banque d’affaires ?

 

L’économiste André Orléan éclaircit le sujet : « [Le travail scientifique] essaie de penser ce qui est, en visant l’identification des mécanismes tels qu’ils fonctionnent réellement. Telle est essentiellement l’activité scientifique : rendre intelligible le réel. [Il y a un] risque de déviation du discours économique, sa déformation par des intérêts sociaux, comme l’a illustré la financiarisation. Mais alors comment intervenir sans tomber dans ce travers ? Ma position, pour l’instant c’est qu’il faut séparer la science et l’intervention. Je ne dis pas que dans la prise de position politique ou citoyenne il n’y a aucun savoir. Par exemple, quand je milite pour la définanciarisation, c’est étroitement lié à ce que je sais des marchés financiers, dont je montre qu’ils ne sont pas efficaces. Mais il y a tout de même une rupture. On ne peut passer de manière continue de l’observation de ce qui a été à une proposition sur ce qui doit être. Pour une raison simple : il n’y a pas un devoir-être qui serait inscrit dans ce qui est. Je suis atterré [Les Economistes Atterrés] quand j’entends les économistes, à la télévision ou ailleurs, intervenir comme s’ils parlaient depuis la science, aussi assurés du diagnostic que du remède, comme si celui-ci découlait nécessairement de celui-là. Moi, je tiens à une distinction entre le savant et le politique, comme Max Weber. Cela ne m’empêche pas d’intervenir ; les « atterrés », c’est une prise de position dans le monde. Je peux y apporter mes connaissances, mais c’est une autre démarche que celle de la science : je ne viens pas résoudre un problème économique, je viens contribuer au débat démocratique. »[6] Le point essentiel est le suivant : « il n’y a pas un devoir-être qui serait inscrit dans ce qui est. » Il insiste sur la modalité déontique, c’est-à-dire ici sur la seule voie possible à partir de l’analyse du réel. Dans une démocratie, l’avenir appartient aux citoyens, pas aux experts : la crise de 2007 n’implique pas pour la zone euro une seule voie (l’austérité, par exemple), car l’avenir s’écrit selon les rapports de force, selon le contexte, selon les prises de position, etc. On sort donc du discours « savant » et on entre alors dans le « politique ». Ce qu’a manifestement oublié Augustin Landier et, a fortiori, le jury du Cercle des Economistes et du Monde.

 

Pour autant, doit-on nier tout caractère scientifique à la discipline économique, comme on l’entend souvent, et ce, depuis très longtemps déjà[7] ? L’économie ne servirait à rien d’autre qu’à enrichir les plus riches, à justifier l’injustifiable (les inégalités sont justes, la pauvreté est motrice de l’innovation, l’austérité est la seule voie possible), ou à permettre à une élite judéo-maçonnique de dominer le monde (si si, je l’ai lu tant de fois dans les commentaires hallucinés des sites d’informations !). A la fin de la citation de l’économiste Christophe Ramaux, il y a une expression cardinale : sciences sociales. Si on part du postulat que l’économie est une science sociale (et on voit mal comment l’économie pourrait se rapprocher des sciences exactes), c’est-à-dire une science de la société, l’étude du comportement des hommes en société – étude compliquée par le fait que le chercheur fait intégralement partie de l’objet étudié, caractéristique des sciences sociales –, alors on peut affirmer que l’économie est une science, c’est-à-dire que son travail consiste à élaborer des modèles théoriques (abstraction et simplification) afin de comprendre la société, modèles qu’on confronte sans cesse aux faits pour les affiner ou pour en changer, le but restant de « rendre intelligible le réel », tout en évitant deux écueils : le dogmatisme (une loi intangible) et le relativisme (toutes les théories se valent). Toutes les disciplines, et a fortiori les sciences sociales, sont traversées par des controverses épistémologiques, ce qui est le signe de la vigueur et du dynamisme des chercheurs. Aujourd’hui, en économie, les hétérodoxes sont marginalisés, ce que montrent bien les mouvements en faveur de davantage de pluralisme (comme PEPS-Economie). Citons à nouveau Christophe Ramaux : « Qui a raison ? Certains outils statistiques ou économétriques permettent de trancher certains débats. Mais, le plus fréquemment, l’imbrication des faits économiques est telle qu’elle autorise une large plage d’interprétation. C’est finalement heureux puisque cela signifie que le dernier mot doit toujours revenir au politique, au choix des citoyens, et non à de supposés experts, parfois d’autant plus emplis de morgue que celle-ci leur sert à (se) masquer qu’ils ne sont pas autorisés à présenter comme évidents des résultats qui ne tiennent qu’au prix d’hypothèses qui ne le sont pas. D’où aussi cette leçon : pour un économiste, l’honnêteté intellectuelle exige avant tout d’afficher le cadre théorique […] dans lequel il s’inscrit. »[8] Que nous dit Christophe Ramaux ? Que, finalement, l’économie (comme les autres sciences sociales) est politique ! Ce que n’ont cessé de nier les économistes mainstream depuis plus d’un siècle : après la révolution marginaliste (dans le dernier quart du XIXe siècle), l’économie politique est devenue la science économique. Pourquoi ? Parce qu’en rêvant l’économie comme une science exacte, ces économistes ont souhaité, parfois avec beaucoup d’activisme, évincer le politique, c’est-à-dire le peuple et la démocratie, à l’image de toutes les décisions non démocratiques prises depuis 1973 au Chili, en Argentine, au Brésil, en Pologne, en Afrique du Sud, au Mexique, en Indonésie, en Grèce, en Espagne, par le FMI, la Banque mondiale, la Commission européenne, la BCE… C’est la raison pour laquelle les sujets économiques sont si souvent présentés comme des dossiers techniques réservés aux experts ; à ce titre, le rôle du citoyen est réduit à sa portion congrue. Quel rapport avec Augustin Landier et son auguste Prix du meilleur jeune économiste ? Le rapport est évident : si un organisme ayant une telle audience et un tel pouvoir symbolique que le Cercle des Economistes, et un organe de presse aussi légitime et institutionnel que Le Monde, peuvent reconnaître un travail aussi éloigné des faits et biaisé dans ses postulats que celui de Landier et Thesmar ; si les citoyens sont aussi peu et mal formés et informés en économie ; comment ces derniers peuvent-ils faire autrement que prendre le travail de nos deux escrocs comme une « vérité sur le monde social » ? On reconnaît là, en creux, la vision proprement révolutionnaire que portent la science et l’éducation. Car, pour qu’un citoyen ait la capacité et le recul pour discerner positif et normatif, normatif et conflit d’intérêt, il doit pouvoir comprendre, appréhender la science. Le propos du sociologue Bernard Lahire est éloquent à ce sujet : « Filles de la démocratie, les sciences sociales – qui sont assez logiquement mal aimées des régimes conservateurs et éradiquées par les régimes dictatoriaux –, servent (à) la démocratie et sont soucieuses, le plus souvent, de ne pas servir à autre chose qu’à cela. Car la démocratie a partie liée, dans l’histoire, avec les « Lumières », et notamment avec la production de « vérités sur le monde social » : la vérité des faits, objectivables, mesurables, qui est, malheureusement, la vérité des inégalités, des dominations, des oppressions, des exploitations, des humiliations… En l’absence de sciences sociales fortes, et dont les résultats sont le plus largement diffusés, on laisserait les citoyens totalement démunis face à tous les pourvoyeurs (producteurs ou diffuseurs) d’idéologie qui se sont pourtant multipliés au cours des dernières décennies dans des sociétés où la place du symbolique (c’est-à-dire du travail sur les représentations) s’est considérablement étendue. Le rôle des spécialistes de la communication politique […] ou du marketing, des publicitaires, des sondeurs, des demi-savants, des rhéteurs plus ou moins habiles, bref, de tous les sophistes des temps modernes, n’a cessé de croître, et il est donc tout particulièrement important de transmettre, le plus rationnellement possible et auprès du plus grand nombre, les moyens de déchiffrer et de contester les discours d’illusion tenus sur le monde social. »[9]

 

Finalement, si on veut pouvoir changer notre monde, il est impératif de mieux le comprendre. Et Landier et Thesmar, mais aussi le Cercle, Le Monde, et « tous [c]es sophistes des temps modernes », manifestement, ne nous sont d’aucune utilité en nous enfermant dans l’obscurantisme…

 

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[1] Les derniers mots de l’analyse de Bernard Guerrien sont sans appel : « En bref, la lecture [du Grand méchant marché] est très décevante : on aurait pu s’attendre à y trouver une défense intelligente, nuancée, des marchés financiers et de la capitalisation, ce qui aurait pu donner lieu à réflexion et discussion. Or on se trouve devant un pamphlet, qui assène des arguments d’autorité, avec une thèse trop grosse pour être crédible […] et une analyse biaisée et superficielle de la société française. Il est attristant de constater que nos grandes écoles scientifiques peuvent former – à grand frais pour la société – des personnes qui finissent par produire de telles inepties. »

[2] Lire à ce sujet : André Orléan, De l’euphorie à la panique : penser la crise financière, CEPREMAP, Editions Rue d’Ulm, 2009.

[3] Pour une introduction au débat concernant les rapports en finance et économie dite « réelle », lire : Michel Husson, « Crise de la finance ou crise du capitalisme », Denknetz Jahrbuch 2009.

[4] Lire à ce sujet : Laurent Mauduit, Les imposteurs de l’économie, Ed. Jean-Claude Gawsewitch, 2012. Lire également cette critique du Cercle des Economistes diffusée dès 2001 par le Mouvement étudiant pour la réforme de l’enseignement de l’économie.

[5] Christophe RAMAUX (2012), L’Etat social. Pour sortir du chaos néolibéral, Paris, Fayard, « Mille et une nuits », pp. 126-127.

[6] André ORLEAN (2012), « Une économie sans valeur ? Entretien, par Laurence Duchêne, Stany Grelet, Victoire Patouillard », Vacarme n° 60, mai, pp. 214-245.

[7] En 1849, l’historien écossais Thomas Carlyle parlait déjà de l’économie comme d’une « science lugubre ».

[8] C. RAMAUX (2012), op. cit., p. 127.

[9] Bernard LAHIRE (2012), « Le Savant et les politiques. A quoi servent les sciences sociales ? », texte de conférence rédigé pour la Journée de remise du Prix lycéen 2012 du livre de Sciences Economiques et Sociales à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon le 21 novembre : http://ses.ens-lyon.fr/le-savant-et-les-politiques-a-quoi-servent-les-sciences-sociales–179900.kjsp?RH=SES


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