Ce que j’en dis…

L’Edito Eco de Lud le Scribouillard #003

 

Aujourd’hui, l’Edito Eco ne sera pas signé par votre serviteur, mais par l’un des plus grands et des plus stimulants économistes français, André Orléan, membre fondateur des Economistes Atterrés, président de l’Association Française d’Economie Politique, qui réclame davantage de pluralisme en économie. 

De nombreuses initiatives ont éclos depuis une dizaine d’années pour aller vers davantage de pluralisme en économie, et ce mouvement est loin d’être franco-français. Au début des années 2000, des étudiants fondent le mouvement autisme-économie ; plus récemment, une nouvelle génération crée le collectif PEPS-Economie. Il y a un an, j’assistai avec grand intérêt à une conférence organisée par PEPS, à laquelle étaient invités, entre autres, les économistes Gilles Raveaud (autisme), Dominique Plihon (Atterrés), et Bernard Chavance (mon directeur de mémoire à Paris-Diderot). A l’époque, PEPS exigeait, dans la lignée de l’AFEP :

- un triple pluralisme, inexistant encore aujourd’hui : pratique réflexive en réintroduisant de l’épistémologie, de l’histoire des faits et de la pensée économiques (qui ne représentent que 5,5 % des cours de Licence en France) ; pluralisme des approches théoriques en économie ; pluralisme dans l’interdisciplinarité (sociologie, histoire, droit, gestion, géographie, anthropologie, etc.), indispensable à la compréhension du monde et des objets économiques  ;

- de remettre à leur place les enseignements techniques (micro, macro, méthodes quantitatives), qui représentent 43 % des cours de Licence ; ceux-ci doivent rester des outils d’analyses, et non être révérés, étudiés sans réflexivité ; 

- de partir, comme on le faisait encore il y a peu dans le secondaire en SES, des objets-problèmes, puis mobiliser les différentes sciences sociales qui ont des choses à dire dessus, dans un souci de compréhension, mais aussi pour permettre aux étudiants de donner du sens à ce qu’ils font. 

Bernard Chavance, de la même génération qu’Orléan et Plihon (nés juste après la guerre), a ajouté des éléments essentiels au débat. « Comme les autres sciences sociales, l’économie est traversée par des controverses, évacuées par les tendances actuelles, ce qui rend la discipline ‘autiste’, coupée des autres sciences sociales et, surtout, d’un monde qu’elle ne peut plus expliquer. [...] Si on admet que l’économie est une science sociale [et comment pourrait-il en être autrement ?], c’est le rapport entre l’histoire et la théorie qui doit être le socle de la connaissance [et qui fait sens pour les étudiants]. [...] L’urgence, c’est que les enseignants-chercheurs de ma génération, qui pourraient former les professeurs plus jeunes [à cette nouvelle donne], parce qu’on a été formés dans les années 1970, vont partir en retraite, alors que la génération plus jeune a été formée dans ce carcan [néoclassique ou orthodoxe ou mainstream] qui est à l’origine de PEPS ; comment changer l’économie et son enseignement quand ceux qui l’enseignent n’ont pas de recul et de réflexivité sur leur science ? L’heure est grave ! Il y a actuellement une reproduction dangereuse des économistes mainstream, qui sont poussés à publier dans les meilleures revues, c’est-à-dire les plus mainstream, en délaissant l’enseignement [et en se refusant à voir d'autres champs théoriques que la théorie néoclassique]… »

Voilà où on est. Voilà ce que veut dire Orléan, à qui je laisse le clavier : le pluralisme est en train de mourir, et ce n’est pas une guerre de chapelles. 

Extraits : 

« L’étude sur les recrutements de Professeurs [le plus haut grade de l'enseignement supérieur] apporte au combat de l’AFEP un argument de poids pour convaincre nos interlocuteurs puisqu’elle nous permet désormais de mesurer ce qu’il en est précisément de l’affaiblissement du pluralisme dans l’enseignement supérieur. Ces chiffres [...] sont dramatiques : alors qu’entre 2000 et 2004, l’hétérodoxie était encore représentée à hauteur de 18 % des nouveaux recrutements, sur la période la plus récente 2005-2011, ce pourcentage s’effondre pour tomber à 5 %, à savoir 6 hétérodoxes sur 120 postes de professeurs ! Très clairement, de tels chiffres signifient la mort programmée du pluralisme en économie. Ce n’est certes pas une surprise pour l’AFEP. Nous étions un certain nombre, ces dernières années, à diagnostiquer ce « durcissement » du mainstream. [...]

Pourtant, de nombreux collègues de bonne foi protestent. Ils font valoir que l’économie d’aujourd’hui est profondément pluraliste et pensent que l’AFEP leur fait un mauvais procès. Cette analyse n’est pas fausse au sens où l’économie expérimentale, par exemple, ou encore les approches comportementalistes tracent des voies nouvelles en marge de la théorie néoclassique la plus pure. Nous nous en félicitons. Cependant, il est non moins vrai que ce pluralisme ne prend pas en compte de grandes traditions intellectuelles qui se trouvent fortement dévaluées et sont rejetées : marxisme, post-keynésianisme, institutionnalisme, pour ne citer que les plus marquantes. Il n’en fut pas toujours ainsi. J’ai relu récemment la thèse de François Morin, « La structure financière du capitalisme français » soutenue en 1974. François Morin fait assurément partie de nos meilleurs économistes et sa très brillante carrière atteste d’une grande diversité dans ses expertises. Sa thèse défriche un champ qui n’était guère étudié avant elle. Or, si l’on se penche sur ses sources bibliographiques, on trouve à côté d’économistes tels qu’Alfred Berle, Edmond Malinvaud ou François Perroux, nombre de chercheurs se revendiquant du marxisme, à savoir Paul Boccara, Suzanne de Brunhoff, Henri Claude, Jean-Pierre Delilez, Rudolf Hilferding et Nikos Poulantzas. Je ne suis pas sûr qu’une telle thèse trouverait aujourd’hui son jury. Il existe ainsi une ligne invisible qui distingue le « bon » pluralisme, celui qui est acceptable par le mainstream, du « mauvais » pluralisme qui ne l’est pas. 

A mes yeux, rien n’illustre mieux le durcissement du mainstream que le classement des revues et son utilisation comme outil d’évaluation des chercheurs. Une telle utilisation défie toute logique et tout bon sens. Car [...] il existe des articles mauvais dans des « bonnes revues » et des bons articles dans des « mauvaises revues ». Je ne vois comment on peut contester une telle évidence. Le classement des revues ne se comprend qu’en tant qu’opération de normalisation et de prise de pouvoir. C’est pourquoi nous nous y refusons partout et toujours. La Nouvelle Section que j’appelle de mes voeux ne proposera pas un tel classement. Toutes les revues à comité de lecture seront traitées sur un même pied d’égalité. Mais, plus largement, c’est dans tous les domaines que la Nouvelle Section se doit de promouvoir de nouvelles pratiques. La tâche ne sera pas simple mais elle a de quoi motiver fortement notre communauté. Il nous faudra également convaincre les autres sciences sociales que cette Nouvelle Section a besoin de leur appui pour exister. En effet, nous croyons de longue date que l’économie a impérativement besoin des autres disciplines pour être une bonne économie. C’est pourquoi la section « Economie et société » sera ouverte à toutes les approches qui le souhaitent et qui ont pour objet l’économie, qu’il s’agisse d’anthropologie, de droit, de gestion, d’histoire ou de sociologie. On peut espérer ce faisant donner naissance à une vaste communauté de pensée qui permettra de renouveler en profondeur nos analyses et notre cadre conceptuel. » 

André Orléan, 22 avril 2014, à consulter ici

 

Entendons bien ce que souhaite l’AFEP : c’est renouveler l’économie, retrouver la controverse et le pluralisme, pour comprendre à nouveau le monde qui nous entoure. Et ainsi pouvoir l’expliquer. Comme je le disais, ce n’est pas une vulgaire guerre de chapelles théoriques : il en va de la démocratie. Car, comment faire naître un citoyen libre, éclairé, rationnel et autonome sans lui donner les clés, complexes et variées, pour qu’il comprenne le monde ?

En 2011, dans un ouvrage collectif (L’Economie, une science qui nous gouverne ?), le journaliste économique Philippe Frémeaux a écrit très justement : « Développer [la culture économique des Français] permet à chacun de sortir de l’alternative dans laquelle se situe souvent le débat au café du commerce : soit tout est contraint et rien ne peut changer, soit il faut renverser la table, tout mettre à bas et pendre les patrons avec les tripes des banquiers. L’enjeu n’est pas de trouver une voie moyenne entre ces deux convictions, mais une voie plus complexe, plus juste. En économie, il y a en effet constamment des choix qui relèvent du politique. La politique concourt à construire les institutions qui encadrent le fonctionnement du marché ; elle contribue à façonner les conditions du vivre ensemble. L’économie n’est pas une physique du social qui s’appliquerait à une société ahistorique, aculturelle. Bien au contraire, elle est complètement encastrée dans le social et l’historique. Elle relève donc tout naturellement du politique et doit être au coeur de la délibération démocratique. Vouloir que celle-ci se développe dans de bonnes conditions suppose que les parties prenantes au débat disposent de suffisamment de compétences et d’information pour exercer pleinement leur droit de citoyen, sans se faire manipuler par les uns ou les autres. » (A lire également sur l’ « utilité » des sciences sociales

L’année suivante, dans un texte de conférence, le sociologue Bernard Lahire avait ces mots, si justes : « En l’absence de sciences sociales fortes, et dont les résultats sont le plus largement diffusés, on laisserait les citoyens totalement démunis face à tous les pourvoyeurs (producteurs ou diffuseurs) d’idéologie qui se sont pourtant multipliés au cours des dernières décennies dans des sociétés où la place du symbolique [...] s’est considérablement étendue. Le rôle des spécialistes de la communication politique (mais il faudrait plutôt parler de « manipulation politique ») ou du marketing, des publicitaires, des sondeurs, des demi-savants, des rhéteurs plus ou moins habiles, bref, de tous les sophistes des temps modernes, n’a cessé de croître, et il est donc tout particulièrement important de transmettre, le plus rationnellement possible et auprès du plus grand nombre, les moyens de déchiffrer et de contester les discours d’illusion tenus sur le monde social. » 

 

Pensez à cela la prochaine fois que vous agirez en citoyen… 

 

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