Ce que j’en dis…

Les Chroniques de l’Ouest #002 « Pas de pardon en Enfer »
15 février, 2014, 21:59
Classé dans : (l'allitération de la) Littérature,Ca, de l'art ?

 

Il y a cinq mois, je publiais sur ce blog une première nouvelle intitulée « Tout le monde n’a pas droit au bonheur », qui se déroulait dans le Far West. Pourquoi cette époque et ce lieu ? Je n’ai pourtant pas particulièrement baigné dans le western étant petit, c’est le moins qu’on puisse dire : comme j’ai appris à lire avec la BD, l’un des seuls western qui m’a marqué quand j’étais gamin, c’est le Lucky Luke de Terence Hill (1991) ! Les années passent, je n’ai toujours pas vu un Sergio Leone en entier. Je visionne il y a cinq ans, sur les conseils de mon père, l’immense L’homme qui tua Liberty Valence de John Ford (1962). Claque latente. Car ma passion pour le Far West (et pas seulement le genre western) ne se révélera qu’en 2013 : un western de Tarantino, la ressortie du premier Django de Corbucci (1966), et celle de Heaven’s Gate de Cimino (1980), en compagnie de mon pote Benoît, l’éternel cinéphile. Ce dernier film est devenu pour moi un mantra, je ne le cacherai pas. Cela fait un an que je dévore tout ce que je croise sur le Far West (films, bande-dessinée, romans, séries TV, livres d’histoire, peinture) ; une période si riche en si peu de temps, je tombe dans un puits sans fond avec délectation. Voilà comment se dévoile une passion. 

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Ceci est une œuvre de fiction issue de l’esprit dérangé de l’auteur. Bien qu’inspirée d’éléments existants ou ayant existé, les évènements, les lieux, les personnes, les propos de ces personnes, qui y figurent restent purement fictifs.

 

 

Dessin de Lud le Scribouillard réalisé le 15 février 2014, d’après Martha Jane Cannary, album réalisé par Matthieu Blanchin et Christian Perrissin (2008)

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Episode 2. « Pas de pardon en Enfer »

 

Sauf avis contraire, ces propos ont été recueillis et compilés par Jasper Drake, journaliste et directeur du Bloomington Herald, au cours d’une enquête de plusieurs jours. On trouvera à la fin l’éditorial de Jasper Drake à la publication de cette enquête.

 

1.

 

« Quel malheur, nation coupable, peuple chargé de crimes,

Race de malfaiteurs, enfants vicieux que vous êtes !

Vous avez abandonné le Seigneur […]

Où voulez-vous qu’il vous frappe encore,

Vous qui persistez dans la révolte ? […]

Si le Seigneur de l’univers

Ne nous avait pas laissé quelques rescapés,

Nous serions comme la ville de Sodome,

Dans le même état que Gomorrhe. »

 

Livre d’Esaïe, chapitre 1, versets 4-9 (Esaïe, 1.4-9)

 

Gary Davis : Pour cette messe, j’avais prévu un prêche d’espoir, voyez-vous. Dieu nous a mis sur la route du nouveau monde pour le rendre chrétien, c’est-à-dire pour le civiliser, pas pour le pervertir. C’est notre Destinée Manifeste. C’est de cela que je voulais entretenir mes fidèles. Voyez-vous, nous devons concilier l’impératif divin d’humilité avec le devoir tout aussi divin de civilisation, dans la manifestation de la foi. Ces créatures à la peau rouge, par exemple, sont des créatures de Dieu, et le combat que nous menons contre elles n’entre pas dans le dessein du Créateur : voyez-vous, je ne partage pas les convictions d’une partie de l’Eglise, rendons-leur la liberté en les ramenant à la Chrétienté, pas en les massacrant. Madame Graham avait insisté pour dire un mot. Comme c’est une si belle personne, qu’elle fait partie des sages de la communauté, voyez-vous, j’ai accepté. Et puis, vous savez comme moi que seul le baptême fait le chrétien, et, qu’à ce titre, nous sommes tous prêtres, sacrificateurs et rois, selon la belle formule de Luther.

 

Willa Crimson : Le révérend Gary Davis, il a mal fait sur ce coup-là. Il a fait venir l’hypocrite, la « Beausoleil », là, comme si elle était l’bon Dieu en personne ! Jenny a pas beaucoup dormi, elle a fait ses besognes. Et c’est vrai qu’elle a picolé en rentrant la nuit… Mais pas le matin de la messe ! J’le répète : pas le matin de cette putain d’messe ! La « Beausoleil » nous a fait un sermon, j’vous dis pas, d’la merde en parole, ça reste d’la merde. Et ça s’voyait qu’elle en voulait à Jenny. 

 

Elisabeth Graham : Je m’étais préparée pour ce discours ; Monsieur le pasteur avait eu la précaution de m’inviter quelques jours auparavant à prendre la parole ce dimanche. J’ai donc pris la plume avec le plus grand sérieux, et me suis mis à composer un sermon, que je voulais à la fois profond et marquant. La communauté que mon mari a fondée a besoin qu’on la guide, et je me fais un plaisir de l’aider dans sa tâche, de temps à autre. Les habitants sont tous, pour la plupart, d’honnêtes travailleurs et de fervents croyants. Mais nous avons aussi, hélas, nos brebis galeu…, nos brebis égarées, pardonnez-moi, qu’il faut remettre dans le droit chemin. Ce que j’ai dit ne visait personne en particulier, et certains individus se font des idées lorsqu’ils affirment que je regardais délibérément cette jeune femme.

 

James Farris : Je me souviens pas de ce que Madame Graham a dit au mot près, mais ça donnait à peu près ça : « Nous devons tous adopter un comportement pieux et condamner sans aucune tolérance les vices qui s’expriment, même rarement, dans notre communauté. Nous devons combattre ces vices qui déshonorent ceux qui les mettent en œuvre. Nous devons combattre ces vices qui déshonorent la communauté dans son ensemble. Nous devons combattre ces vices qui déshonorent Dieu tout puissant. Nous sommes sur Terre pour accomplir l’œuvre de Dieu : une civilisation chrétienne. Nos vices donnent des arguments aux immoraux et aux opposants du recul de la frontière. Nous devons montrer l’exemple, nous ne sommes pas seuls. Au travail, mes amis ! L’ordre moral et la loi religieuse doivent rabattre le caquet aux incroyants, aux mécréants, aux impies. Que l’un d’entre nous mène une vie dissolue ; qu’il se laisse aller à l’alcool plus que de raison ; qu’il trompe des hommes de leur ouvrage à l’appel du stupre et de la débauche ; qu’il vive dans le péché en élevant des enfants sans père ; et c’est tout l’édifice social de notre communauté qui est fragilisé ! Devons-nous laisser le diable entrer impunément dans notre communauté ? »

 

Phillip Mill : J’l’aimais bien, moi, Jenny. Elle était douce avec moi. J’me suis senti très seul quand ma femme est partie, ‘y a d’ça un an, maint’nant. Elle est morte en couche. Ça arrive souvent, à c’qu’on dit. J’me sentais pas de r’trouver quelqu’un. Alors j’suis allé voir Jenny. C’est un collègue à l’épicerie qui m’avait dit qu’une des couturières faisait ça. Elle avait b’soin d’ça pour survivre, qu’elle m’a dit. Ça m’posait aucun problème. On l’a fait plusieurs fois. C’était toujours tendre… Elle m’a jamais volé, jamais ! J’en ai côtoyé, des filles comme ça, dans ma jeunesse, et le vol, c’était monnaie courante. Avec Jenny, jamais, pas un putain de cent. Bien sûr, j’étais à l’église ce jour-là. Pour faire comme tout le monde, pas vraiment par foi. Le révérend Davis est un homme bon, il m’a souvent écouté après la mort de Magda. Mais merde ! Quand j’ai entendu c’que disait cette femme, j’me suis r’tenu de dégobiller… C’était abject ! Quelle salope ! J’me fous qu’elle soit la femme du maire d’cette ville, c’est une salope…

 

Willa Crimson : Son discours était une accusation en règle. En face, le diable aurait fait dans son froc ! Jenny était à ma droite. Quand la « Beausoleil » a lancé ses attaques, j’ai j’té un coup d’œil à Jenny : vous auriez dû voir comme elle s’contenait, ça f’sait mal. De voir qu’on déblatérait ce tas d’merde sur elle, alors qu’elle f’sait tout pour s’en sortir, tout pour faire bouffer ses gosses, tout pour être digne… J’l’ai prise par la main, j’ai serré très fort. Elle m’a fait un sourire triste. Mais c’est quand elle a rel’vé la tête, et qu’elle a vu que tout’ la communauté la jugeait, que tout a dégénéré.

 

Gary Davis : Mademoiselle Anderson a perdu ses nerfs, de manière incompréhensible. Voyez-vous, dans un tel lieu, c’était plus qu’inapproprié. J’ai beau me concentrer, je ne vois pas en quoi Madame Graham lui a manqué de respect. Certes, son propos était peut-être par trop terre à terre, mais il était juste. Voyez-vous, l’humilité et la décence sont des qualités essentielles à la vie en communauté. Le Seigneur est humilité ! Je suis un vieil homme avec une longue expérience, mais je n’avais jamais vu une telle furie : ses paroles ne furent que blasphèmes et mensonges, alors que, c’est un fait, Mademoiselle Anderson mène sa vie dans le pêché. Elle a montré qu’elle refusait l’aide du Seigneur. La prière de Jérémie est pourtant claire : « Seigneur, je ne serai guéri que si tu me guéris ; je ne serai sauvé que si tu me sauves, car tu m’as toujours donné une raison de te louer. » Pour autant, Madame Graham a aussi manqué d’humilité et de décence, car elle a répondu aux accusations de Mademoiselle Anderson en s’abaissant à son niveau. Ce qui s’est passé ce jour-là est intolérable, voyez-vous. Loué soit le Seigneur : la plupart des membres de la communauté ont su réagir dignement à ce déferlement de haine et de violence. Il y a encore de l’espoir !

 

Elisabeth Graham : La rosse ! « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi ; et celui qui ne m’aide pas à rassembler disperse. » Evidemment que ses propos sont faux, mais ce qui a été le plus dur, c’est la suspicion qui a suivi. L’opprobre a été jetée sur toute la communauté, pas seulement sur les époux Baxter et nous. Dire que j’étais… Oh, je ne peux même pas le prononcer ! Quelle infamie, Seigneur ! Suis-je si détestable pour qu’on invente des histoires si odieuses ? Qu’ai-je fait à cette pauvre fille ? C’était tout simplement infamant, et j’en souffre toujours aujourd’hui.

 

Andrew Lewis : J’étais à l’église, cette putain de Sainte journée. J’essaie d’y aller souvent. J’suis ici depuis 41 ou 42, j’ai dû rater une dizaine de fois l’église. C’est plus dur maint’nant que j’suis mineur. J’connaissais Jennifer, bien sûr… Elle a réparé mes tricots plus d’fois que j’y ai trempé ma queue ! Une gentille fille. Vous savez, c’était pas une putain, Jennifer. Un jour, après un moment d’égarement, elle m’a avoué être dégoutée par elle-même, qu’elle faisait ça pour pas laisser ses trois chiards sans lard chaque putain d’semaine. Elle avait pris d’la gnôle ce jour-là. Après avoir entendu c’putain d’aveu, on l’a plus jamais r’fait. Que l’Bon Dieu m’en soit un putain d’témoin ! Bref, à l’église, fallait voir c’qu’elle prenait dans la tronche, la pauvr’petite. C’te femme aigrie l’a humilié en public, avec son putain d’prêche. Y’a eu que’ques secondes de silence, et puis là, Jennifer est d’venue une vraie sauvage. Elle a hurlé qu’Madame Graham avait baisé ‘vec le toubib !

 

Neil Baxter : Cette petite pute nous a insultés devant toute la communauté. Je suis arrivé ici en même temps que Charles Graham, il y a plus de dix ans, dans un chariot bâché, avec ma femme, mes trois enfants, mon diplôme et toute ma bonne volonté. C’est vous dire si nous nous connaissons depuis un bail. Vous savez ce que cette marie-couche-toi-là a répété ? Qu’on se livrait, Madame Graham, ma propre femme et moi-même, à de longues orgies dans mon cabinet, tard la nuit. Quelle imagination ! C’est toute une vie de débauche, guidée par le Malin, qui lui fait dire ces conneries. Cette bonne femme, j’ai toujours pensé que c’était le Diable en personne ! Tout n’est que mensonge, je vous le répète : tout n’est que mensonge.

 

Greil Paxton : La petite y a été fort. Sincèrement, qui peut croire ça ? Ensuite, les amis d’Anderson ont jeté leur venin sur nous, les notables. Sacré nom d’un chien ! On en a tous pris pour notre grade, moi, le docteur, les Graham, Bill Lennox, même les Prescott ! Sincèrement, vous imaginez l’institutrice dans ce genre de parties fines ? Madame Graham a raison, sacré nom d’un chien, et d’ailleurs elle a pu le redire dans un encart du Bettysun Newspaper, la semaine suivante : nous devons éradiquer le vice de notre communauté pour que celle-ci puisse perdurer.

 

Elisabeth Graham, extrait d’un encart en Une du Bettysun Newspaper, daté du 8 novembre 1848 : Nous devons nous occuper d’abord de nous-mêmes, de nos familles, de nos enfants, de nos aïeux. Ce n’est qu’à cette condition que le vice s’envolera de notre village. Aucun gouvernement ne peut réfréner les pulsions des individus pour le jeu, pour la débauche, pour le crime, sinon à travers les gens. Et les gens doivent s’occuper d’abord d’eux-mêmes. La communauté ne survivra qu’en suivant ce précepte élémentaire.

 

James Farris : C’était fou, j’avais jamais vu ça dans une église. Et j’ai été témoin de prédications, et tout le tralala ! Le révérend retenait Madame Graham, avec difficultés je dois dire, parce qu’elle est… comment dire… imposante ! De l’autre côté, des habitants retenaient Mademoiselle Anderson : y’avait Willa, Phil’, Julie, puis d’autres. Les enfants rigolaient ! Mon avis ? J’en ai aucune idée ! Dans cette histoire, c’est parole contre parole ! Dans l’église, c’était passionné, y’avait la petite bande autour de Mademoiselle Anderson qui attaquait Madame Graham, le docteur Baxter, et même le révérend Davis et d’autres huiles de la ville ; et puis, y’avait une grande partie de l’assemblée qui injuriait Mademoiselle Anderson. Ils disaient qu’elle ne supportait pas les critiques, qu’elle avait une mauvaise vie, qu’elle n’était qu’une putain alcoolique, une mauvaise mère, une trainée envoyée par le Diable. Les plus modérés chuchotaient à leur voisin des phrases du type : « Pauvre petite, elle est complètement sous le choc ! » Et vous savez quoi ? Y’avait une sacrée bande d’hypocrites, dans tout ce foutoir. Ceux qui tarifaient les charmes de Mademoiselle Anderson, et qui l’ont insulté dans l’église ! Une sacrée bande d’hypocrites !

 

Olga Ratajkowski : Beaucoup d’hommes Bettysunville venir ici, à Bloomington. Travailleurs, oui, beaucoup. Besoin détente et plaisir.

 

Willa Crimson : Tous ces gens nous maudissaient ; nous, on a resté fiers ! Pouah [crachat] ! Le révérend Davis a d’mandé qu’on prie tous ensemble, mais on s’est taillé. Pas question d’rester avec ces putains d’trous du cul, ces Môssieurs et ces Mâdames, qui forniquent tous ensemble ! Ben qu’ils s’reproduisent, nous, on veut pas d’eux !

 

 

2.

 

« Vous, dirigeants corrompus, dignes de Sodome,

Ecoutez bien ce que dit le Seigneur.

Et vous, peuple perverti, digne de Gomorrhe,

Soyez attentifs aux instructions de notre Dieu :

« Je n’ai rien à faire de vos nombreux sacrifices,

Déclare le Seigneur. J’en ai assez

Des béliers consumés par le feu et de la graisse des veaux.

Je n’éprouve aucun plaisir

Au sang des taureaux, des agneaux et des boucs.

Vous venez vous présenter devant moi,

Mais vous ai-je demandé de piétiner les cours de mon temple ? […]

Je n’admets pas un culte mêlé au crime […].

Quand vous étendez les mains pour prier,

Je me bouche les yeux pour ne pas voir.

Vous avez beau faire prière sur prière,

Je refuse d’écouter, car vos mains sont couvertes de sang.

Nettoyez-vous, purifiez-vous,

Ecartez de ma vue vos mauvaises actions,

Cessez de mal faire.

Apprenez à faire le bien, préoccupez-vous du droit des gens,

Tirez d’affaire l’opprimé, rendez justice à l’orphelin,

Défendez la cause de la veuve. » »

 

Livre d’Esaïe, chapitre 1, versets 10-17 (Esaïe, 1.10-17)

  

Gary Davis : Nous avons longuement prié pour bien terminer notre séance, ce jour-là, voyez-vous. Et, même si Mademoiselle Anderson et quelques-uns de ces amis se sont éclipsés avant la fin, je n’avais aucune raison de croire que la situation allait encore s’aggraver. Je pensais que l’incident était clos. Je n’ai rien dit de spécial à Madame Graham, si ce n’est qu’elle devait faire la paix avec une partie de sa communauté.

 

Willa Crimson : On est rentré. Sur l’chemin, Jenny a pas dit un foutu mot. Moi non plus, vous pensez bien, j’voulais pas être la mouche à merde qui rend dingue le bison ! On a laissé les enfants jouer un peu dehors. J’en ai pas, moi ; c’est les moutards de Jenny, elle en a trois. Le premier, Tuck, elle l’a eu à quinze ans, et j’peux vous dire qu’c’est une battante, Jenny. La deuxième, elle l’a app’lé Jean. Elle est mignonne. Le dernier, il a cinq ans. Seigneur, il est tout renfermé ; Bill le muet, quatre-vingts berges, est un vrai moulin à parole à côté du pauvre p’tit Avery ! Son père est un mineur, il s’cache pas d’avoir couché ‘vec Jenny. C’t’un honnête homme, c’gars-là… Bref, c’est à c’moment-là qu’elle m’a balancé : « Il m’faut des preuves. J’veux faire tomber cett’ raclure. Qu’elle paye ! » Elle avait dit ça en gardant les mâchoires serrées. On s’est mis en chasse, comme on dit ! La « Beausoleil » n’allait pas s’en tirer ainsi, nom de Dieu !

 

Elisabeth Graham : Même si la souffrance est encore vive, j’ai décidé de ne pas répliquer, car j’y vois le signe d’une épreuve que m’envoie le Tout Puissant. Vous savez, je suis la bonté faite femme. Et, je vais vous faire un aveu : j’aurais dû lui tendre la main plus tôt. Je m’en veux atrocement de ce qu’il lui est arrivé. Heureusement, le révérend Davis m’aide beaucoup à surmonter cette épreuve. Et, pour calmer les esprits, j’ai fait paraître un petit texte dans le journal local, la semaine suivant l’incident.

 

Willa Crimson : On savait pas trop par où commencer, alors Jenny a eu l’idée d’faire une liste des personnes de confiance : Philip, Andrew, Julie (une amie), George le serpent et sa sœur. George, c’est un sacré numéro, c’ui-là !

 

George Rattleman : Je ne vais plus à l’église depuis que j’ai compris qu’le bon Dieu autorisait l’esclavage des nègres et le massacre des sauvages. La plus importante des valeurs, dans ce fichu pays, c’est le travail. Moi, ça fait cinquante ans que je travaille, et je m’arrêterai quand le Seigneur me rappellera à lui. Et ici, à Bettysunville, il y a beaucoup de gens qui travaillent mais qui ne sont pas reconnus à leur juste valeur, en particulier les deux petites qui habitent la cabane, derrière l’épicerie. Y’a pas de sot métier : elles font de la couture, elles travaillent aux champs, elles vendent leurs corps, elles sont loin d’être paresseuses, j’peux vous le dire ! C’est pour ça que, quand elles sont venues pour m’demander de l’aide, j’ai dit : « vous êtes opiniâtres et sincères, topez-là ! » J’avais d’bons rapports avec ces gamines. J’suis arrivé ici en 1838 ; au même moment, Graham levait un impôt supplémentaire qui a touché les propriétaires terriens. Et vous savez ce qu’ils ont fait ? Ils ont baissé les salaires de leurs ouvriers ! A ce compte-là, personne ne devrait être surpris de voir des travailleurs faire plusieurs boulots…

 

Andrew Lewis : J’ai suggéré d’surveiller les allées et v’nues des gens qu’on accusait, et d’tout noter. Y’avait qui ? Heu… Bon, les époux Graham, pour sûr, le toubib et sa femme, le patron de l’hôtel « Avalon », le directeur de la feuille de chou, les Prescott, les Paxton… J’crois qu’c’est tout ! Enfin, c’est d’jà pas mal ! Bon, on a mis quelques mioches dans l’coup. Mais on savait pas tous lire et écrire, alors c’était sacrément coton… Moi, par exemple, j’ai appris y’a que’ques putains d’années, c’est tout. J’me débrouille, quoi. Pour aider Jenny, j’ai même suspendu mon activité pour un p’tit moment. Enfin bref, on a surveillé, on a essayé d’écouter aux portes, on a noté les heures d’allées et v’nues, on a essayé de r’couper les infos… C’était coton !

 

Philip Mill : On s’est bien organisé, mais c’était duraille de prendre du r’cul. Vous savez, y’a pas d’génie, par chez nous ! Au bout de deux s’maines, on a r’marqué un certain nombre de trucs.

 

George Rattleman : On s’est mis à rel’ver les déplacements de ces gens, à espionner, à questionner les habitants. Pour ma part, j’ai été retenu à ma tâche pendant quelques jours, puis j’ai donné ma démission à cet enfoiré de Burnam pour aider un peu plus. Ce pays est à la préhistoire, il y aura toujours du travail ! J’ai écouté aux portes. Et, tenez-vous bien, j’ai entendu ceci, de la bouche du Dr Baxter : « On ne laissera pas ces petites putes nous emmerder. On a bâti cette ville, on a bien droit de prendre du bon temps, nom de Dieu ! Ces petites putes, là, c’est un simple désagrément. Elles n’ont pas intérêt à se mettre en travers de notre route. » J’vous jure que c’est vrai, Monsieur !

 

Andrew Lewis : Un jour qu’j’surveillais Bill Lennox, bien installé derrière son comptoir, j’vois arriver Abe, un fermier avec qui j’ai d’jà travaillé, J’savais qu’George travaillait pour lui. Il m’a pas vu, et j’ai tendu l’oreille. Abe arrive, tout guilleret, et il lui dit : « Tu veux en apprendre une bonne ? J’ai viré ce vieux connard de serpent ! Qu’il aille se faire voir chez les peaux-rouges, celui-là ! » Lennox était furieux, il lui a répondu : « Tu as renvoyé le vieux George ? C’est pas bon… Je l’ai vu avec Jennifer, ils semblaient comploter, ça discutait sérieux. T’as pas intérêt à ébruiter la nouvelle. » Sur ce, Lennox ferme son putain d’comptoir, et part brusquement chez Charles Graham. J’l’ai suivi, mais j’ai pas entendu c’qu’ils s’disaient… 

 

Abe Burnam : Ce George est un trou du cul du bon Dieu, j’peux vous l’dire, moi ! Enfoiré… On l’appelle le serpent à sonnettes, ici ! C’est pas pour rien : c’est un traîne-savate, un tire-au-flanc, voilà la vérité. Voilà pourquoi j’l’ai viré d’mes terres. Puis, j’suis sorti d’ma propriété, pour voir du pays, quoi. Et c’est vrai qu’j’me suis vanté d’m’être enfin débarrassé d’cette raclure !

 

Willa Crimson : Avec Jenny, on s’est réparti les corvées : un coup, j’allais aux champs, un coup c’était elle. Tuck nous aidait beaucoup aux champs. On a envoyé le p’tit Avery en classe, mais Jean restait avec nous pour fouiner. Elle sait y faire pour pas en avoir l’air, croyez-moi ! Une vraie p’tite dame ! Le soir, on passait du temps à rattraper les travaux d’couture qu’on avait sur le feu. J’ai eu la chance d’surprendre une discussion entre la « Beausoleil » et son salaud d’mari, mais j’ai pas tout saisi. Elle lui disait : « On doit absolument savoir qui ! On doit étouffer dans l’œuf ces rumeurs, sinon tes fidèles ne le resteront pas longtemps, et la communauté péclitera ! » J’suis pas sûre du dernier mot… Et lui a répondu : « Bien sûr, Elisabeth, faut qu’on trouve la taupe. Mais je renoncerai pas à ça. » J’sais pas de quoi ils parlaient, mais j’mettrais ma main à couper qu’il voulait pas r’noncer aux orgies !

 

Andrew Lewis : On a pas trouvé grand-chose, à vrai dire… Jusqu’à ce putain d’jeudi, on devait être le vingt-et-un ou le vingt-deux. C’était l’soir, j’me trouvais avec George. On avait suivi le toubib, il était sagement rentré chez lui. George a sorti du tabac, j’en ai pris un peu. On est resté longtemps, l’cul dans la bouillasse, comme ça, à surveiller sa bicoque… On a vu arriver l’épicier Paxton. Philip nous avait dit qu’il respirait mal, et qu’il s’en plaignait. On s’est pas méfié. On était gelé : il f’sait un putain d’froid d’salaud ! Et puis, Lennox est arrivé, et Bowie, le patron du canard de la communauté. ‘Fin, c’est pas vraiment un journal, c’est plutôt une putain d’propagande de Graham ! On s’est dit qu’on avait gagné un putain d’jackpot, avec George ! Dix minutes après arrive un charriot bâché : trois belles putains, qui devaient v’nir du bled d’à côté. Enfin, Monsieur le maire avec sa femme, ainsi qu’Ed et Belle Prescott. On s’est rapproché vite fait, George a sorti son carnet, et moi mes mirettes. On en a pas raté une miette, j’vous dit ! On f’sait gaffe, on voulait pas finir la corde au cou ! Tout l’monde s’est r’trouvé rapid’ment en putain d’tenue de naissance, dans cette piaule. J’avais jamais vu ça d’mes propres yeux… J’avais même jamais imaginé qu’un truc pareil pouvait s’produire… Foutrement dégueulasse !

 

George Rattleman : Ce qu’on a vu n’est pas racontable, Monsieur. Mais j’peux faire une exception pour vous ! Il y avait des rideaux, mais avec le grand feu dans la cheminée, on distinguait bien ce qu’il fallait distinguer. Tant pis pour le froid glacial !

 

Anonyme : Cette nuit-là, dans la grande maison du Dr Baxter, on a mis la civilisation entre parenthèses. Sincèrement. Tout le monde couchait avec tout le monde, tout le monde s’échangeait, sacré nom d’un chien ! Imaginez-vous les orgies romaines, les nuits de Caligula et Messaline ! C’était mémorable, sacré nom ! Pour ma part, je l’avoue, j’ai aimé prendre Belle Prescott à la riche, pendant qu’elle gâtait Monsieur le maire ! On a fait venir de la chair fraîche de Bloomington, c’était bandant, sincèrement. Cette nuit était l’une des plus belles qu’on a faite depuis longtemps. Nous organisons ces parties depuis six ans environ. Cette ville est bâtie sur le mensonge, sacré nom de Dieu !

 

Olga Ratajkowski : Effectivement, filles Bloomington, saloon, aller parfois à Bettysunville. Moi aussi. Payer beaucoup dollars. Baise à plusieurs, pas problème.

 

Anonyme : Mais, si j’ai décidé de témoigner, c’est parce que je veux racheter le salut de mon âme. J’ai aperçu la lumière. J’ai retrouvé en effet une Bible derrière un meuble, il y a peu, pendant une sauterie à trois. Je crois sincèrement que c’est un appel du Seigneur. Nous avons laissé nos plus bas instincts prendre le dessus. Nous devons nous reprendre, et rechercher les signes de notre élection sur Terre, si c’est encore possible. Tout est écrit, tout est déjà écrit, sacré nom d’un chien !

 

Willa Crimson : Quand Andrew et George nous ont raconté ça, on était sur l’cul, ‘vec Jenny. Mais ça nous a rendues plus fortes : on avait enfin la preuve qu’c’était pas nous les plus blâmables ! Ces porcs baisaient tous ensemble, vous vous rendez compte ? Tous ces pères-la-morale qui s’roulaient dans la débauche, et c’est eux qui osaient incriminer Jenny ? Une putain d’bande de pervers hypocrites !

 

Andrew Lewis : A partir de là, on avait un vrai problème : comment révéler cette putain d’vérité ? J’suis un travailleur, moi, pas un intellectuel. J’ai pas fait d’études. J’ai arrêté l’école à huit ans pour aider mes parents à la ferme, dans l’Illinois. Tout ça pour dire qu’il faut pas être grand clerc pour comprendre qu’on avait un putain d’problème. Qui allait croire deux gars comme George et moi ? Nos preuves, elles étaient dans nos souvenirs. Et, à c’que j’en sais, les souvenirs sont pas r’cevables d’vant un putain d’tribunal.

 

George Rattleman : Andrew a exposé le problème à tout le monde le soir suivant, et on n’avait aucune solution. Et aucun allié qui avait la légitimité de révéler nos vérités à la population. Jennifer est d’venue folle, et j’la comprends ! On avait les preuves, bon sang de bois ! J’voyais la petite cogiter sans rien dire, elle s’est éclipsée aux lieux un bon quart d’heure ; elle est revenue, elle était toujours aussi agitée. Et puis, d’un coup, elle est partie, sans rien dire. Vous savez ce qu’elle a fait ? Elle a dérangé tous les habitants pour leur dire ce qu’on savait ! De l’inconscience ! Ça a fait un foin de tous les diables, vous ne vous imaginez même pas. La plupart des gens l’ont traité de folle et de sorcière, lui crachait d’ssus !

 

James Farris : Elle a tambouriné à notre porte, j’ai ouvert rapid’ment. Dès que j’l’ai vu, j’ai eu un pressentiment. J’ai dit à ma femme de protéger les enfants. Beaucoup de gens l’ont pensé possédée ! Elle courait partout, hurlant qu’elle détenait la vérité, ce genre de choses, avec des yeux exorbités. Comment peut-on croire de telles divagations, c’était insensé ! Personnellement, je veux bien souscrire à ses palabres, mais j’veux des preuves ! Or, à l’heure d’aujourd’hui, y’a toujours pas de preuve…

 

Willa Crimson : Elle est partie en vrille, fallait voir ! Que faire d’autre, putain d’bon Dieu ? On a essayé de la rattraper, pensez-vous ! Cette satanée bande de… de… de porcs qui dirigent la ville, ils lui sont tombés d’ssus. Cet enfoiré d’toubib lui a mis l’grappin d’ssus, et la foule… Ces moutons sont tous rentrés la queue entre les jambes quand il leur a dit qu’elle était frappée d’une putain d’hystérie ! Tout l’monde l’a crû ! Jennifer, malade ? Hystérique ? Bordel de Dieu, une putain d’mystification !

 

Elisabeth Graham : Malheureusement, cette jeune irrévérencieuse a persisté dans son délire. Nous avions senti une certaine tension, dans la communauté, depuis l’incident de l’église. Mais j’étais loin d’imaginer un tel déferlement de haine et de mensonge : cette petite n’était qu’une langue de vipère.

 

Belle Prescott : Mademoiselle Anderson était certainement viciée par le Malin, qui parlait par sa bouche. Je ne vois pas d’autre explication… Il me semble aussi qu’elle a reçu la mauvaise influence de son entourage. Mademoiselle Crimson n’est rien d’autre qu’une fille de mauvaise vie, qui jure dès qu’elle ouvre la bouche quand elle ne boit pas. C’est pathétique. Et puis, ces deux hommes qui l’ont aidé… Leur comportement, que dis-je, leur vie toute entière ne plaide pas en leur faveur, même s’ils sont tous les deux durs à la tâche : l’un a laissé sa famille dans l’est, fait tout pour de l’argent, et ne se cache pas d’avoir fait un bâtard à Mademoiselle Anderson ; l’autre est un vieux solitaire qui a tout fait, et on ne sait quoi encore ! Je prête serment devant vous : mon mari et moi n’avons jamais participé à ce genre de sauteries, si tant est qu’elles aient jamais existé.

 

Jacob Bowie : Cette entreprise de calomnie dégradante est l’œuvre d’une hérétique doublée d’une putain. C’est une accusation délirante, il n’y a pas d’autre mot. Je l’ai dit à plusieurs reprises dans mon journal ! Comment d’aussi brillantes et honnêtes personnes auraient-elles pu commettre de tels péchés ? Nous sommes l’élite de Bettysun, dois-je le rappeler, et à ce titre, nous avons des devoirs envers la communauté. Et chacun de ses notables est une personne de devoir. Cette femme était malade, voilà tout.

 

 

3.

 

« On passe dans le pays, accablé, l’estomac vide.

Exaspéré par la faim,

On en vient à maudire et son roi et son Dieu.

On se tourne vers le ciel, puis on regarde la terre,

Et l’on ne voit que détresse, obscurité, sombre oppression,

Nuit sans la moindre lueur.

Celui que cette nuit étreint ne peut s’en échapper. »

 

Livre d’Esaïe, chapitre 8, versets 21-23 (Esaïe, 8.21-23)

 

Neil Baxter : Toute la communauté était dehors. Toute la communauté écoutait cette pute folle déblatérer ces élucubrations, ces mensonges honteux. Et pourtant, on était à la fin novembre, il pelait comme il n’est pas permis. Monsieur Graham m’a pris à part : c’est là que j’ai pris conscience que cette petite était malade. Des habitants l’ont attrapée, on l’a amenée dans mon cabinet. Je suis docteur en médecine avant tout. Malgré un certain nombre de réticence – et de réticents – je l’ai gardée deux jours afin de la soigner. Dans d’autres villes de l’Ouest, on l’aurait pendu ; ici, on l’a soignée.

 

Willa Crimson : Le toubib l’a « soignée » pendant deux jours, et j’ai fait tout c’que j’ai pu pour être là, ‘vec Jennifer. Malade, non mais j’rêve ! J’allais dès l’aube chez cet enfoiré d’toubib, et j’partais bien après la tombée d’la nuit. Il lui a fait plein de tests, j’ai entravé qu’dalle ! Et il lui a donné un truc « pour la calmer », qu’il disait. Pour la calmer, ça, pour sûr, ça l’a calmée… C’est Andrew qui gardait les enfants. C’est une putain d’belle personne, vous savez, Andrew !

 

Neil Baxter : Elle était atteinte d’un délire chronique ou d’une grave hystérie. C’est-à-dire que sa pensée a subi une perturbation, ce qui a altéré son jugement et ses perceptions du vrai et du faux, de la réalité et du fantasme. Cet état est probablement dû à son mode de vie déplorable. C’est de notoriété publique : cette fille a des relations sexuelles pour de l’argent, elle travaille beaucoup, et elle a la main lourde sur l’alcool, et certainement sur d’autres substances. J’ai d’abord voulu lui prescrire du Laudanum, mais elle était tellement nerveuse que je lui ai donné 80 mg d’opium pour la soulager, sous forme de sirop. Au petit matin, je lui ai redonné la même quantité d’opium. Cette teigne de Crimson me surveillait tout le temps comme un vautour. Tellement bête et suspicieuse que j’aurais pu lui dire n’importe quoi, elle ne m’aurait pas cru !

 

George Rattleman : Je n’ai jamais fait confiance à ce charlatan d’mes deux, pas un jour dans toute ma putain d’chienne de vie. Avant d’arriver dans le coin, il devait vendre des élixirs pour se payer son diplôme ! Quand j’ai pris une balle dans le bide par ce lâche Donald Cochran, il m’a donné cinq heures à vivre. C’était en 1841 !

 

Elisabeth Graham : On se devait de la soigner. Même si c’était une langue de vipère ! Je suis contre le fait de bannir les membres de notre communauté, à part dans les cas extrêmes, bien sûr. Le Docteur Baxter est l’un des meilleurs que j’ai connu dans ma vie. C’était une bonne chose de la lui confier. Il soigne très bien les serpents ! Blague à part, j’estime qu’il a fait preuve d’une grande bonté d’âme. C’est ce qu’on attendait de lui, il n’a pas failli. Il a soigné cette jeune femme comme un professionnel. Ce qu’il lui est arrivé par la suite est affreux, mais que peut-on y faire ?

 

Neil Baxter : Dans la nuit de samedi à dimanche, elle a bien dormi, son état s’était amélioré. J’ai continué la prescription d’opium. Elle s’est réveillée tôt le matin, et m’a demandée très calmement si elle pouvait partir immédiatement. Je n’avais aucune raison de lui refuser, même si Crimson n’était pas là ; je n’ai pas besoin de son autorisation, à ce que je sache. Je n’ai aucun compte à rendre à cette femme. Anderson est donc partie saine, avec toute sa conscience. Elle semblait vouloir retrouver ses enfants.

 

Willa Crimson : J’lui ai dit d’m’attendre, j’en suis sûr : ça fait deux s’maines qu’j’ai pas picolé, bordel de Dieu ! Dès qu’on a su qu’il l’avait r’lâchée, on s’est mis à sa recherche. Ces cons ont bien essayé d’nous dissuader ! On a cherché et r’cherché, mais on a fait chou blanc…

 

Andrew Lewis : J’ai pas bougé d’la maison, j’ai pas fermé l’œil de cette putain d’nuit ; aucun signe de Jennifer. S’il l’avait vraiment laissée partir, vous croyez vraiment qu’elle aurait abandonné ses trois mômes sans passer les embrasser ? Et pourquoi personne l’a vue sortir du cabinet ? Ni d’puis qu’elle est sortie ? J’y crois pas une seule putain d’seconde que Dieu fait.

 

William Lennox : Mon opinion est claire : après s’être rendue compte que son histoire ne tenait pas debout, cette dégénérée a préféré fuir qu’affronter la réalité. C’était une cinglée de première. Cette putain ne manquera à personne, et en premier lieu pas à ses chiards. Ce matin-là, elle a trompé Doc Baxter, elle s’est tirée. Et elle a rencontré les mauvaises personnes, voilà tout.

 

George Rattleman : Jennifer a disparu le dimanche matin. Toutes les huiles de la ville ont adopté le même discours, jusqu’au révérend lui-même. Ce discours, en gros, c’était qu’elle avait fui, toute pleine de cette putain d’culpabilité et de honte. Des foutaises ! Beaucoup d’habitants y ont cru. Mais ils ont auraient dû déchanter quand on a r’trouvé le corps de Jennifer trois jours plus tard… chez ce charlatan !

 

Neil Baxter : En effet, elle était chez moi ce jour-là. Et vous savez pourquoi ? Je l’ai trouvée à une centaine de mètres derrière l’église, hors les murs du village. Morte, déshabillée, mutilée. Je l’ai prise avec moi pour l’examiner ! Crimson ou Rattleman auraient préféré que je la laisse pourrir là, peut-être ? Je voulais simplement qu’on retrouve les auteurs de ce crime horrible. Je l’ai fait dans l’intérêt de la communauté. Greil est venu me prévenir que des habitants proches d’Anderson rappliquaient ; et il a ensuite prévenu les notables pour éviter que la situation empire.

 

George Rattleman : Le mercredi, tôt le matin, je me dirige vers le toit d’Andrew Lewis, j’entre, il m’accueille. Quelques minutes après seulement, une lettre est glissée sous la porte. Comme sa bicoque est toute petite, on l’a repérée tout d’suite. On a accouru, pour essayer d’savoir qui en était l’auteur, mais on ne l’a pas rattrapé. Lewis a r’connu un notable, dont j’tairais l’nom, si vous l’voulez bien. Sur la lettre, c’était écrit que Jennifer avait raison, qu’on avait décidé de l’éliminer pour éviter de nuire à la communauté, et que son corps se trouvait chez le Dr Baxter. La lettre nous apprenait aussi que la p’tite avait été torturée et violée à plusieurs reprises, par Baxter lui-même. Cette lettre a été comme un coup d’poignard pour beaucoup d’entre nous. On a réuni les autres, et on s’est dirigé vers le cabinet.

 

Anonyme : J’ai écrit une lettre pour que la vérité éclate et pour racheter mes péchés ; sincèrement, je ne pouvais pas laisser un mensonge aussi important alourdir notre communauté, encore une fois. Ma conscience me l’interdisait, sacré nom ! Si je suis allé chercher les notables et prévenir le Dr Baxter, c’était pour éviter qu’éclate un pugilat, que se reproduisent les guerres Puniques ! Je souhaitais que la communauté sorte la tête haute de cette période sombre, sacré nom d’un chien !

 

Elisabeth Graham : Nous étions tous là, pour soutenir la vérité et éviter que la communauté n’explose sous les mensonges et les rancœurs. C’est affreux, mais qui sait ce qui est arrivé à cette fille ? Avec ses mauvaises fréquentations, et son état mental… Tout est possible ! Peut-être des brigands ? Ou des Indiens qui passaient par là ? Quand ses amis sont arrivés chez Neil Baxter, on eût dit que leur but, c’était de nous lyncher. C’étaient de véritables sauvages… Heureusement que des membres honnêtes de la communauté nous ont protégés.

 

Willa Crimson : George nous a demandés de rester calmes, et bien, c’était pas une mince affaire ! On avait cette putain d’preuve que ces putains d’bourgeois avaient assassiné Jennifer ! Et ses marmots, qui va les élever ? Bordel de Dieu !

 

Gary Davis : J’étais chez le Dr Baxter, ce jour terrible, évidemment. Le Seigneur passe par des chemins étranges, parfois. L’air était à la révolte, sanglante et sans justice. Plusieurs personnalités importantes ont pris la parole pour désamorcer le conflit. Le Seigneur avait rappelé à lui Mademoiselle Anderson, dans d’atroces souffrances, semble-t-il. Certes. Mais c’est l’ordre des choses, voyez-vous. Quand Monsieur Graham m’a fait signe, je me suis avancé et j’ai fait quelques suppositions. Notamment celle-là : la lettre est un faux, écrite par un imprudent, un mécréant dont le seul souhait est le désordre et le chaos. J’ai demandé à l’auteur de se dénoncer, voyez-vous, mais il faut croire qu’il ne souhaitait pas apparaître au grand jour. Encore un lâche devant l’Eternel.

 

Andrew Lewis : Heureusement qu’il y a peu d’armes à feu, ici. Le problème, c’est qu’y’a pas de marshal, chez nous. On dépend de Bloomington, à une dizaine de miles d’ici. Et l’moins qu’on puisse dire, c’est qu’le shérif du comté, là-bas, il s’en fout pas mal de nos p’tites histoires ! Donc, ça s’règle entre nous, quoi. Final’ment, les habitants d’ici nous ont pas crus. Ils ont pas cru la vérité : faut dire que la vérité aide pas à la compréhension. Ils ont préféré croire la soupe qu’on leur a servi… Y’en a qui ont même accusé les Indiens Meskwaki !

 

George Rattleman : La petite a été atrocement mutilée et violée : j’l’ai vu, d’mes yeux vu, j’vous dis, Sainte Mère de Dieu. L’humeur générale, c’était : « bon débarras », « ça pouvait pas finir autrement », « elle l’a cherché »… Que pouvions-nous faire ? Philip n’a pas un profil pour prendre les armes ; Julie doit penser à elle, et ne pas perdre son travail ; Andrew est un homme de devoir ; et Willa s’inquiétait pour les enfants, même si c’était la plus r’montée. On a tous plus ou moins souscrit à la version officielle. On a abdiqué. Et vous savez pourquoi ? La terreur…

 

Gary Davis : Le Seigneur, dans sa miséricorde, est grand : il a fait expier les péchés de Mademoiselle Anderson pour que la communauté lui survive. Tout le monde a accepté la triste vérité, et le cours de la vie a repris à Bettysunville.

 

Andrew Lewis : Même si ça d’vait m’coûter mon putain d’mariage, j’ai récupéré le p’tiot, Avery. C’est tout d’même mon fils, putain d’bordel de merde ! J’ai rassemblé ses affaires pour partir d’ici. Et j’suis tombé sur une lettre de Jenny, qu’elle a sûr’ment rédigée le soir, avant de cogner à toutes les portes. J’étais tout r’tourné. J’ai préféré garder ça pour moi : pas b’soin d’remuer toute cette merde, pas b’soin d’sentir toutes ces odeurs…

 

Jennifer Anderson, dans une lettre manuscrite datée du 21 novembre 1848 : Avery, Jean, Tuck, mes chers enfants, je vous écris cette lettre pour vous dire ces choses que je ne peux ni garder pour moi, ni confier à quelqu’un d’autre que vous. J’ai toujours cru au travail et à l’effort. Je travaille depuis toute petite, et je pensais pouvoir m’en sortir avec mes bras. Mais la vie est ce qu’elle est. Je suis de ceux qui ont émigré vers l’ouest. Je voulais juste laisser ma condition au Kentucky, rien de plus. Je sais que j’ai pas une vie exemplaire, mais je vous aime plus que tout au monde, et ça, on pourra pas me l’enlever. L’autre jour, on m’a déshonoré, à l’église, et je me suis lancé dans une bataille qui me dépasse sûrement. Je vous mentirais si je disais que j’ai pas peur, pour sûr. J’aime pas transiger quand il s’agit de vous, et on vous a insulté. J’espère qu’on m’enfermera pas, mais je suis sûre de rien. Au moment où je franchirai la grande ligne de partage, soyez certains que c’est vers vous qu’iront mes pensées. Et puis aussi vers mes chers amis Willa, Andrew, George, Rachel, Phil et Julie. Ce village est un enfer sur terre, et je vous conseille de quitter cet endroit sordide. C’est pas fait pour élever des enfants. Un jour, le révérend Davis a cité le Livre D’Esaïe : « Comment la cité fidèle a-t-elle pu dégénérer en prostituée ? » Je suis jeune et bizarre, et je vous aime, Avery, Jean et Tuck.

 

 

Editorial du Bloomington Herald daté du 5 décembre 1848 :

« Nulle imagination humaine, même nourrie de toutes sortes de description, ne peut se représenter la beauté et le caractère sauvage des scènes qui se présentent quotidiennement sous nos yeux dans ces contrées romantiques. » C’est en ces termes que le peintre George Catlin, qui a magnifié l’image du sauvage, décrivait il y a quelques années son errance dans le Missouri voisin. Dans cet élan vers l’Ouest, des communautés se créent, des villes poussent, des destins naissent, le progrès avance inexorablement. Et parfois, il suffit de tendre l’oreille pour entendre de drôles d’histoires. Celle que nous vous présentons pourrait paraître anecdotique. C’est l’histoire d’une communauté qui se déchire. Une petite histoire qui s’inscrit dans la grande Histoire. Une petite histoire qui révèle en réalité toute l’ambigüité de la progression vers l’Ouest. Une petite histoire qui remet en cause le manichéisme du progrès venu de l’homme blanc. Il n’est pas question ici de lutte héroïque contre des Indiens, ni de découverte fabuleuse, ni même d’un entrepreneur génial faisant fortune. Vous ne lirez pas ici un récit enjolivé, une histoire arrangée, une légende fausse. Bloomington accueille le progrès depuis 1833, c’est aujourd’hui une ville florissante, à la pointe de la prospérité. Le vice accompagne toujours le progrès et la prospérité, c’est un fait ; on s’y accommode tant bien que mal. En 1835, des travailleurs honnêtes et pieux, venus du Kentucky, s’établissaient à une dizaine de miles de notre ville. Délibérément, ils ne s’installèrent pas ici : leur but était autre. Dans leur foi, ils étaient voués à faire le bien et à éradiquer le mal sur Terre. Pourtant, tous les Chrétiens devraient garder en tête l’Evangile selon Jean : Jésus n’est pas venu pour condamner, mais pour sauver. Nous avons recueilli, compilé et retranscrit tels quels les propos des protagonistes. Ils n’engagent que leurs auteurs.

 

 Dessin réalisé par Lud le Scribouillard le 10 juillet 2013

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Merci aux relectures attentives et au soutien d’Elodie Simon, de Jack Seps, et de Benoît Demarche. Ce texte est protégé par les droits d’auteurs. © Ludovic Van Der Eecken aka Lud le Scribouillard, février 2014.

 

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