Ce que j’en dis…

Katia nous parle passionnément de La Vie d’Adèle
5 novembre, 2013, 21:27
Classé dans : Ca, de l'art ?,Identité & Image,La Société en question(s)

Il y a presque un an, je découvrais Katia, une jeune étudiante en littérature, qui « rêve d’être scénariste [et qui] aime le rhum et la téquila », par le biais de son nouveau blog. La recette est connue : un film, une critique, une note. Je me dis : « des blogs comme ça, Internet en chie des téra-octets toutes les nano-secondes ». Magnanime, je jette un œil distrait. Et soudain, cet œil s’illumine… En dépit d’une critique sur Taxi Driver qui me laisse sur ma faim, je prends plaisir à lire celles de Take Shelter, Up !, et surtout Eyes Wide Shut. La formule la plus simple est parfois la meilleure. Je commente, j’entre en contact, nous dialoguons. Et puis… rien. J’attends de nouvelles chroniques, mais c’est le désert. J’abandonne, en me disant : « Malgré son talent, cette petite jeune ne prend pas le temps de s’occuper de son blog. Dommage. » Coup de théâtre (c’est relatif, hein !) en juin : Katia commente l’un de mes articles en m’apprenant qu’elle a déménagé (numériquement parlant). Nouveau blog, nouvelles critiques. Ça rassure. De mon côté, après avoir écrit plusieurs papiers sur plusieurs films, et si ma fréquence de sorties ciné reste assez soutenue, mon poil dans la main m’empêche d’écrire autre chose que quelques mots sur Facebook. « Le plus important dans la vie, c’est de ne pas gâcher son talent ! » Mouais… Je retourne sur le blog de Katia après avoir vu et adoré La Vie d’Adèle ; je lis les deux articles qu’elle a consacrés au film de Kechiche. Deux articles jouissifs. Katia a rédigé quelque chose de fort, de creusé, de subtil, de juste. A la lecture, je revis avec des troubles dans le bide l’amour et la violence du long-métrage, et me promet, dans mon for intérieur : « J’arrête d’écrire sur le ciné ; je préfère lire Katia sur le ciné ! » Je partage donc, avec son accord, ces deux articles, qui disent tout ce que je pense du film, et bien plus encore – et bien mieux encore que nombre de critiques autorisés. Pour les passionnés de cinéma, et de la vie.

* Les photos ne sont pas toutes celles choisies par Katia. 

 

Katia, « La vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013) », publié le 11 juillet 2013 sur son blog

 

Katia nous parle passionnément de La Vie d'Adèle dans Ca, de l'art ? la-vie-d-adele-lea-seydoux-adele-exarchopoulos

Rarement un film aura provoqué chez moi une telle impatience, un tel trépignement. En effet, depuis les premiers jours du festival de Cannes, toute mon attention s’est portée sur le nouveau film d’Abdellatif Kechiche et son duo d’actrices. Lire les critiques des journalistes et des festivaliers cannois n’a fait qu’accroître mon envie de le voir. Alors quand le Festival Paris Cinéma a annoncé l’avant-première exclusive, je n’ai pas pu résister à la tentation de m’octroyer un détour par le MK2 afin d’aller vérifier par moi-même ce que les autres en disaient. Mais dans ces cas-là, grand est le risque de la déception.

Il n’en sera rien pour La vie d’Adèle, qui est un film admirable en tout point, de ceux qui vous rappellent – si nécessaire – pourquoi le cinéma se doit d’être vécu, aimé et défendu. De ceux aussi qui vous rassurent quant au fait qu’il a encore de très beaux jours devant lui. Parce que La vie d’Adèle n’est pas un film parmi tant d’autres, parce que c’est un moment d’existence, fort, beau, et intense duquel irradie une grâce presque indescriptible.

Nombreux seront ceux qui s’évertueront à réduire le film à des polémiques stériles, que ce soit en raison de l’histoire d’amour entre Adèle et Emma ou en raison des scènes de sexe explicites. Mais tout ceci n’a aucune importance tant le film se situe à des kilomètres de ces considérations absurdes. Non, La vie d’Adèle n’est pas un manifeste en faveur du mariage pour tous et les scènes de sexe ne sont pas là pour entretenir du libidineux avide de scènes hot entre filles. A ces petitesses de l’esprit, Kechiche répond par une œuvre profondément humaine, intelligente et subtile qui montre que l’amour, la construction de soi et la vie ne seront jamais réductibles à ces catégories binaires que certains essaient – encore et désespérément – d’imposer. A aucun moment le film ne tranchera quant à l’orientation sexuelle d’Adèle, évinçant par là toutes ces interrogations peu légitimes pour recentrer son propos et son regard sur l’amour qu’Adèle porte à Emma et les conséquences que cette passion a sur son développement personnel, sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle deviendra. En tant que public, on ne peut qu’être admiratif face à ce réalisateur qui jamais ne sombre dans le réducteur ou la facilité. Car si le lieu commun apparaît à l’écran, c’est qu’il aura pour impact de nourrir le personnage d’Adèle, qu’elle y adhère ou qu’il vienne l’écorcher. De même quand le social et/ou le politique s’infiltrent dans le récit, c’est pour interroger le parcours d’Adèle, titiller la passion qui l’unit à Emma, mais jamais pour détourner l’œuvre de sa ligne de mire. Il s’agira ici d’une histoire d’amour dans ce qu’il a plus universel, à la fois complexe et extrêmement « banal ». Jamais la banalité n’a été transcendée avec tant de poésie.

L’une des nombreuses et grandes forces du film consiste à installer le spectateur au cœur d’une histoire qui ne résonne pas comme telle en lui. Très vite le personnage d’Adèle devient un proche, la somme de tous les gens qui vous ont marqués, de tous ceux avec qui vous vous êtes construits. Grâce à une caméra qui ne laisse rien s’échapper, qui capte chaque geste, chaque frôlement de corps, chaque mouvement, chaque regard, chaque battement de cils, chaque cheveu et chaque frisson, La vie d’Adèle devient un parangon de l’œuvre sensuelle et sensualiste qui ne laisse aucun répit, aucun temps mort. De même, quand Adèle rit, on rit avec elle, quand elle pleure, on pleure avec elle et quand elle jouit, on jouit avec elle. Toutes les émotions de l’existence humaine se condensent dans son seul personnage et jamais on ne peut se détacher d’elle, de son histoire et de son courage.

Parce que, comme beaucoup avant moi l’ont précisé, le récit d’Adèle est avant tout un récit de courage : celui d’aimer, celui de vivre passionnément, celui d’apprendre et de transmettre (toutes les questions relatives à la transmission sont, à ce titre, extraordinaires et incroyablement touchantes), mais surtout de ressentir et d’exister. C’est ainsi qu’Abdellatif Kechiche vient nous rappeler à quel point l’art n’a qu’une raison d’être : la vie.

D’ailleurs, jamais auparavant un film n’avait été à ce point attentif à gommer les marques de fiction. La caméra et ses effets semblent disparaître pour faire la part plus belle à l’existence qui se joue devant nous. Pourtant, ce sont, paradoxalement, les effets cinématographiques qui font du parcours d’Adèle une peinture de vie aussi poignante que captivante. En filmant au plus près ses personnages, le réalisateur donne la parole aux corps dont chaque parcelle à l’occasion de s’exprimer, de vibrer. C’est assez magique de constater qu’il existe encore des êtres capables de se regarder avec autant de beauté et d’intensité. A cet égard, Kechiche refuse la simple observation et fait ressentir à son spectateur chaque stimulus goûté par son héroïne. Et c’est bien dans cette optique que les scènes de sexe prennent tout leur sens et ne sont jamais gratuites. Loin des idéalisations balourdes concernant l’amour et le sexe féminins, c’est la passion dans ce qu’elle a plus réaliste, violente et profonde qui est montrée. Tout opposé au voyeurisme, le film exclut complètement l’œil étranger des ébats qui se jouent devant lui. On s’excuserait presque d’être là, de les regarder, tant ces deux êtres n’ont pas besoin du regard d’autrui pour se satisfaire et se complaire. Le même phénomène se retrouvera dans les moments de déliquescence de la passion. Comme un parent impuissant face à la violence de la vie, on assiste démuni au désenchantement d’Adèle et aux obstacles qu’elle doit dépasser pour avancer. Cette impuissance vient également du fait que ces difficultés sont aussi les nôtres, celles que l’on a vécu, que l’on vit ou que l’on vivra encore. Mais ce qui est d’autant plus beau dans cette ode à l’empathie, c’est qu’elle vient souligner que ces vicissitudes font partie intégrante de la vie et que d’elles peuvent émerger la beauté, la grâce et, parfois même, le bonheur.

Ce qui frappe également dans la mise en scène de Kechiche, c’est le génie de son montage et son souci du détail. En maniant les gros plans à la perfection, en étendant au maximum les scènes-clés, en ne montrant rien de trop ni rien de trop peu, en déclinant au fantasmagorique la couleur bleue (la scène où Adèle se baigne dans la mer et où l’on a l’impression que ses cheveux sont bleus est d’une beauté tétanique), le réalisateur offre à son film une forme qui ne cesse d’exalter le contenu. Il est merveilleux de se souvenir que le cinéma s’inspire d’abord et avant tout de la vie, qu’elle est la mère de tout romanesque et que les choses les plus simples et les plus organiques sont aussi les plus belles et que c’est de leur côté qu’il faut chercher l’épanouissement. A ce titre, le rapport du film à la nourriture est d’ailleurs une belle métaphore des sensations qu’il véhicule.

De plus de 700 heures de rush, Kechiche délivre un opéra d’émotions de 2h57 qui semble filer comme une respiration profonde, dont on ne ressort pas indemne et qui hante plusieurs jours après le visionnage. Pas encore agrémenté de génériques, le film, tel que j’ai pu le voir dimanche soir, ressemble à son récit et à sa protagoniste : il est une pierre brute qui porte d’ores et déjà en lui la marque du joyau qu’il est en marche de devenir. On ne peut dès lors qu’espérer que Kechiche ne retouchera rien d’ici sa sortie en salles car c’est grâce à un rythme millimétré et à un montage parfaitement orchestré que La vie d’Adèle fait office de véritable cure de Jouvence cinématographique.

thumb dans Identité & Image

Mais si le film est un hymne au courage, il faut aussi souligner celui de son réalisateur et de ses interprètes. C’est admirable (c’est définitivement le premier mot qui me vient à l’esprit quand je pense à ce film) d’assister à une œuvre à ce point jusqu’au-boutiste, creusée et fouillée qui jamais ne se perd, qui jamais ne se compromet dans la demi-mesure, qui jamais n’est infidèle à ce qu’elle veut dépeindre. C’est sans compromis également que le spectateur se fait happer par ce parcours iniatique. Et tant que l’on parle de courage, saluons aussi celui du jury de Steven Spielberg qui a su reconnaître le chef-d’œuvre qu’il avait devant les yeux sans tenir compte des possibles retombées du film. Tout le monde dans cette histoire a eu une belle paire de corones ce qui mérite bien un petit « tirage » de chapeau.

exarchopoulos-kechiche-seydoux-66th-cannes-film-festival-02 dans La Société en question(s)

Mais le film ne serait pas ce qu’il est sans ses deux interprètes formidables que sont Léa Seydoux et la désormais inoubliable Adèle Exarchopoulos. Elles atteignent ici un tel degré de grâce, de talent et d’investissement que je ne peux qu’être complètement béate d’admiration devant leur performance. Chacune à sa place rend d’autant plus impressionnant le jeu de l’autre, elles semblent ne jamais se désaccorder et l’on croit déceler tout du long une incroyable complicité et un réel respect qui magnifient le film. Jamais nous ne doutons de leur histoire, que ce soit dans les moments de félicité comme dans le drame. Si Adèle Exarchopoulos (qui fusionne avec l’Adèle du film) porte le film sur son seul talent et son naturel à décontenancer le plus cynique d’entre nous, Léa explose – notamment – dans la scène de la dispute et vient tapoter aimablement l’épaule de bon nombre de « grandes » comédiennes qui n’ont jamais été capables d’hurler, d’exhorter la vie sans paraître ridicules et hystériques. Cette scène valait déjà à elle seule la Palme d’Or.

adele-exarchopoulos-lors-de-la-conference-de-presse-du-film-la-10919331cnfhq

Au nom d’Adèle

Toutefois, à jamais La vie d’Adèle restera pour moi le film qui m’a fait découvrir Adèle Exarchopoulos. Je n’arrive pas à me souvenir la dernière fois où une actrice m’a scotchée avec une telle force à mon fauteuil et quand je crois m’en souvenir les noms qui me viennent instinctivement en tête sont ceux de Meryl Streep et surtout de Kate Winslet. Rien que ça donc. Je sautillai sur place d’exaltation face à son instinct de la comédie et à tout ce qu’elle dégage. C’est un tel bonheur de cinéphile de penser que quelqu’un est capable de faire ça, de procurer des émotions aussi diverses et contradictoires en un si court lapse de temps.

Presque trois heures en compagnie d’Adèle.

Adèle et sa voix, Adèle et son phrasé unique et indéfinissablement drôle et émouvant. Adèle et son jeu qui passe en une fraction de seconde de la force à la fragilité la plus pure qui soit (ses scènes avec les enfants atteignent des sommets de douceur). Adèle entre tête d’enfant et charisme adulte. Adèle et sa bouche. Adèle qui mange (Adèle et ses spaghettis bolo, ses briques, sa pitta, son jambon, ses huîtres). Adèle et ses réponses percutantes. Adèle et son art de la formule, son répondant, son caractère et ses répliques qui resteront dans les annales. Adèle et cette candide arrogance. Adèle, la révélation 2013.

En l’espace d’un film, elle réussit cet exploit de plus en plus rare au cinéma : montrer que le naturel est encore un gage de qualité. Tout chez elle irradie, crève l’écran et le cœur. Réussir à donner l’illusion du réel à ce point tient du miracle. On y croit à la seconde où elle apparaît. On est suspendu à sa bouche. Chaque son qu’elle prononce sonne vrai. Tout est indéfinissablement juste. Tout ce qu’elle est fait mouche. L’ouvrage de travail fourni et le don de soi pour annihiler toute marque de préparation et de romanesque sont carrément bluffants et méritent qu’on les souligne, resouligne et re-re-re-souligne. Parce que des jours après le visionnage, on est comme marqué par son regard, ses larmes et ses rires. Comme rien n’est surjoué, il émane d’elle une sincérité qui désarçonne et on a l’impression de ressentir ses émois en direct ce qui accentue le pouvoir du film sur le spectateur. D’un coup d’un seul, on se surprend à ressentir la même chose qu’elle. Ainsi, on se met à aimer Emma à travers le regard d’Adèle. Ensuite, avec elle, on subit l’absence et le manque. Une fusion s’établit entre le public et l’héroïne et fait ainsi d’Adèle (le personnage), l’archétype de la jeune fille « en construction ». Et ça, on le doit tout entier à son interprète.

Tels les gens que vous aimez et aimerez toujours – et ce, parfois, de manière totalement irrationnelle – le personnage d’Adèle imprime votre esprit et votre perception des choses. Bien des films et des actrices vous paraissent fades après ça tant le jeu d’Adèle Exarchopoulos est confondant de réalisme. Quand je pense qu’elle n’a que 19 ans, une seule chose me vient à l’esprit : le respect, à nouveau. Et de lui souhaiter de ne travailler qu’avec des réalisateurs qui sauront l’aimer, la regarder comme Kechiche semble savoir le faire, et ce, sans jamais la modeler. On a besoin de naturel dans ce bas monde. Le cinéma en a tout autant besoin.

Pour conclure, La vie d’Adèle a changé ma vie de cinéphile et je n’attends qu’une chose : le revoir, encore et encore, pour retrouver cet amas d’émotions et le travailler en profondeur. Adèle, Léa et Abdellatif, en trois mots : « Merci et Respect ! ».

Une Palme d’Or méritée, une « Palmichette » du cœur, une « Palmichette » de la vie.

Note : 10/10

 

Katia, « Il y a une deuxième vie avec Adèle », publié le 29 septembre 2013 sur son blog :

 

la-vie-d-adele-la-chair-et-l-orchidee_article_landscape_pm_v8

A défaut d’une organisation correcte et d’un public civilisé, l’ouverture du FIFF de Namur aura au moins eu le mérite de proposer, en avant-première belge, la projection de l’excellent La vie d’Adèle. Ceux qui sont déjà passés par ici et/où ceux qui ont eu l’auguste honneur (!) de m’entendre palabrer sur ce film depuis des mois savent déjà tout le bien que j’en pense. Alors, me direz-vous, pourquoi rédiger un second article sur le dernier Kechiche ? Et de même, quel est l’intérêt d’une deuxième détour par les salles obscures ?

la-vie-d-adele_portrait_w858

Tout simplement parce que La vie d’Adèle n’est pas uniquement un plaisir cinéphilique ou un bon moment. Il s’agit là d’une véritable révolution cinématographique, d’une expérience physique intense et d’un moment de vie indescriptible.

A ce titre, chaque visionnage apporte son torrent de sensations, son grand-huit émotionnel et son état de transe. Mais pas seulement. On ressort de la projection comme vidé d’une part de soi, comme si le cœur, à l’image de l’héroïne de La vie de Marianne, avant abandonné quelque chose de lui-même dans le monde de l’œuvre. Il y a véritablement un « après-La vie d’Adèle » en cela que l’on est marqué durablement par l’histoire et les personnages. Certaines scènes, certaines répliques, un mot, une phrase, un soupir ou un rire nous revient en plein visage des jours après la séance. Et l’émotion n’est jamais bien loin. Et puis, cette seconde appréhension de l’œuvre permet une observation plus fine et plus minutieuse du travail d’orfèvre réalisé par le cinéaste et son équipe. Retour obligé donc sur le film qui a chamboulé la Croisette, la planète Septième Art et, plus personnellement, mon rapport au cinéma.

vie-adele4

Avant d’entrer dans le vif du sujet, mettons-nous bien d’accord sur un élément qui me tient à cœur : que tous ceux qui lisent des articles sur la Palme d’Or 2013 en espérant y trouver une quelconque référence au flot de polémiques qui a entouré sa promotion rebroussent chemin. Parce que disons-le franchement cet article va les faire chier et ils n’y trouveront aucun élément pour remettre le feu aux poudres. Loin de moi l’idée de vous faire croire que je n’ai pas un avis bien tranché sur la question, mais je préfère me focaliser sur ce qui, à mes yeux, doit rester l’essentiel, à savoir la superbe de l’œuvre. Ne comptez donc pas sur cet article pour alimenter le scandale et salir le film avec des conneries qui n’ont aucune raison d’être. J’ai beaucoup trop d’admiration et de respect pour La vie d’Adèle.

la-vie-d-adele-600x280

Ce qui frappe instantanément dès lors que l’on revoit le film, c’est sa construction maîtrisée d’une main de maître, où rien n’est laissé au hasard et où tout fait sens, mais sans jamais venir écraser le spectateur. Car, en effet, si La vie d’Adèle est un exemple d’écriture impeccable (la structure entre les deux « chapitres » du film, les personnages, les seconds rôles, les jeux de regard et d’analogie, le brio du sous-texte, etc.) de mise en scène jusqu’au-boutiste (l’alternance plans resserrés/plans larges en fonction du type de scène, la focalisation sur les héroïnes, les renvois constants entre texte/images/sous-texte, la fusion Adèle E./Aadèle, la propagation obsédante de la couleur bleue, l’analogie vie/saisons, etc.) et de montage parfait (un rythme millimétré, l’écoulement du temps, le crescendo émotionnel qui atteint son paroxysme dans la scène du bar, etc.) Kechiche les distille pour donner naissance à une œuvre étourdissante, toujours au plus proche de son public. Et si tous ces éléments étaient déjà visibles au premier visionnage, ils sautent littéralement aux yeux lorsque l’on s’y penche à nouveau. D’autres aspects du film viennent renforcer ce constat, comme, par exemple, le traitement de la musique qui provoque une espèce de réminiscence de sensations qui soutient l’impression d’une expérience réelle. Ainsi, revoir La vie d’Adèle, c’est se laisser transporter à nouveau par l’émoi, par un raz-de-marée cinématographique et c’est aussi revoir l’histoire sous différents angles, en y trouvant d’autres points d’accroche, toujours différents, mais jamais moins forts.

la-vie-dadele-lea-seydoux-adele-exarchopoulos

On y retrouve également cette extraordinaire impression d’assister à quelque chose d’unique, d’extrêmement moderne et novateur, comme si ce qui se passe devant nos yeux n’avait jamais été montré avant cela, ou jamais comme cela. Mais « cela », ce sont des purs instants de vie, des choses d’un naturel et d’une beauté désarmants. Tellement que l’on peine à l’exprimer une fois que les lumières se rallument. Alors on tente, bien couillonne comme moi ici et maintenant, de mettre des mots sur cette irruption sensorielle en sachant très bien qu’aucun d’entre eux n’arrivera à retransmettre l’intensité du film. Pourquoi donc alors rédiger ce deuxième billet critique ? Parce qu’au-delà de tout ce trouble irrationnel, une certitude demeure : celle d’avoir assisté à quelque chose qui n’a aucun précédent cinématographique, à quelque chose que l’on n’a jamais vu, ni proposé auparavant. A l’heure où l’originalité et la créativité sont deux denrées en voie de disparition dans la sphère du septième art, il est bon de célébrer ceux qui osent encore sortir des chemins balisés.

Tout le savoir-faire de Kechiche se situe justement dans cette capacité à oser un certain regard sur des choses et surtout sur des gens que la société regarde, mais peine à voir réellement. Comme le dit et le répète justement Adèle Exarchopoulos en interview, et ce, à tours de bras, Kechiche sublime les minorités et les femmes comme peu de cinéastes savent le faire. On retrouve tout cela dans La vie d’Adèle, mais plus encore. En effet, ici, il se paie le luxe de réitérer l’exploit de capter les fondamentaux de la vie (la construction de soi, l’amour, la cellule familiale, l’apprentissage, la transmission du savoir, l’art ou encore les décalages dus aux différences sociales) avec une apparente simplicité qui confine au réalisme le plus confondant tout en offrant à son art une dimension indéniablement somesthésique. C’est ainsi que le film réinvente le thème de la passion au cinéma, à l’image d’Adèle qui se jette à corps perdu dans sa relation avec Emma, comme elle dévore sans interruption la bouffe.

Toutefois, s’il existe réellement une « méthode Kechiche », elle doit reposer sur son aptitude à poser son regard sur ses personnages, à observer leurs corps et à capter leurs moindres mouvements afin de leur donner la parole. Pour ce faire, on imagine facilement à quel point il épuise ses comédiens, comment il les vide de toute résistance afin de ne capturer que le naturel. Un naturel résigné et nu (au sens propre comme au figuré cette fois-ci). Et, à l’instar du personnage d’Adèle, le cinéma de Kechiche semble revendiquer une certaine forme « de tout ou rien » qui assigne au film une force addictive assez incroyable. Puisque le film ne ressemble à aucun autre, il est difficile de retrouver ailleurs cette puissance extrême, corporelle, qui prend directement aux tripes.

Pire, plus l’intrigue s’oriente vers sa fin, plus le manque ressenti par Adèle devient aussi celui du spectateur. Rarement une scène finale, pourtant d’une simplicité désarmante, ne m’aura procuré autant d’émotions contradictoires, mais toutes plus puissantes les unes que les autres. Des jours après la projection, l’image d’Adèle, parfaitement installée dans sa robe bleue électrique, marchant de dos dans les rues de Lille continue d’imprégner ma mémoire. Jusqu’à la dernière seconde, Kechiche aura su nous faire passer de la force à la douceur, de l’amour à la violence, du trop au manque, du rire aux larmes et des larmes au rire. Mais peut-être que la sensation la plus forte du film arrive au moment où il faut quitter Adèle, cette histoire, cette esthétique et cet univers qui ressemble à s’y perdre au nôtre. Comme un enfant le lendemain de noël, on sort de la salle avec le cœur en joie d’avoir vécu quelque chose d’aussi beau, mais avec la tristesse de devoir attendre à nouveau pour retrouver cet état d’excitation. Dans La vie d’Adèle, le manque n’est donc pas seulement un thème fictionnel, il fait partie du processus même de réception.

la-vie-d-adele-chapitre-1-2-exarchopoulos

Si tout le casting est de haute volée, si aucune fausse note n’est à mentionner du côté des seconds rôles, si chacun amène sa pierre à l’édifice, il s’avère quand même bien difficile d’évoquer ce film sans louer la présence, le charisme, le talent et le charme qui crève littéralement l’écran d’Adèle Exarchopoulos. Elle ne joue pas, elle incarne Adèle, dans un mélange incroyable de douceur, de naïveté, de force, de courage, d’abandon et d’humilité qui transcendent complètement cette vie. Sans aucun artifice, elle impose sa beauté, tantôt enfantine, tantôt féminine, comme une évidence. On se souvient alors à quel point le naturel et la spontanéité sont mères de toutes les grâces. Elle habite la caméra de sa présence indélébile et le moindre de ses mouvements, des ses regards et de son souffle imprègne durablement l’esprit du spectateur. Ne se contentant pas « juste » de briller dans les scènes de souffrance, elle insuffle au récit une certaine forme de légèreté, un humour bien particulier qui empêche constamment le film de sombrer dans le dramatique. Qu’elle se foute de la sauce bolognaise sur le visage, qu’elle mastique des friandises la bouche ouverte comme un bébé et le nez plein de morve, qu’elle renifle ou qu’elle pleure, elle n’est jamais ridicule, jamais fausse, jamais à côté. Parce qu’Adèle, c’est un peu vous et moi. Et, à l’instar du film, on sent chez elle un art inné du jeu, physique et viscéral, un jeu de l’expression corporelle. Il suffit de constater ô combien les scènes de danse (manifestation, gaypride, fête d’anniversaire, repas avec les amis d’Emma, danse avec le collègue instituteur et danse avec les enfants) sont à la fois des marqueurs temporels indispensables à l’équilibre de la diégèse, mais aussi des repères structurants des étapes de l’évolution personnelle d’Adèle. Ce qui tient du miracle, c’est qu’elle arrive à faire transparaître tout ceci sans jamais avoir besoin de recourir à une surenchère de dialogues. Tout passe par sa corporalité, sa gestuelle, son regard et sa bouche. Kechiche, peu importe l’étiquette que vous voulez lui accoler, a le mérite de transcender sa comédienne, de la regarder et d’en tirer ce qu’il y a de plus merveilleux, de plus vrai, et ce, envers et contre tout.

19538725_20131010125313438.jpg-c_640_360_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Pour conclure, La vie d’Adèle, en plus d’être l’un des plus beaux films sur l’amour et la construction de soi que j’ai pu voir, est une sorte de somme de tous les ingrédients qui font que j’aime aller à la découverte d’un film, au cinéma. C’est également pour vivre ce genre d’expérience, cette claque émotionnelle que le septième art n’est pas qu’un simple divertissement du dimanche soir et que je continuerai à le défendre sans relâche. Mais pour cela, faut-il encore être prêt à lâcher prise, à se laisser emporter par la force de l’œuvre et s’oublier un petit peu.

Sans hésiter, je retournerai voir La vie d’Adèle en salles une troisième fois (et plus encore) et je suis sûre que j’aurai encore énormément à en dire. Je pense que je vous épargnerai un troisième article. Mais, une chose est sûre, j’espère que vous aurez tous la chance de pouvoir le savourer dans les conditions qu’il mérite, c’est-à-dire sur grand écran, avec un public respectueux, intéressé et ouvert d’esprit. Tout l’inverse des imbéciles « VIP » de chez « Q8 » présents au FIFF ce vendredi 27 septembre. Et pour tous les indécis qui sont déchirés entre les bonnes critiques, les polémiques et le cirque médiatique autour du film, oubliez tout ce que vous croyez savoir sur La vie d’Adèle et foncez le voir. Sa meilleure pub, c’est lui-même.

la_vie_dadele_1

 

__________________________

Pour terminer, je vous donne l’adresse du blog de Katia (http://espace-fantasmagorique.over-blog.com/), et la bande-annonce du film : 

Image de prévisualisation YouTube

 

********************************

N’oubliez pas ma page Facebook : like & share !


Pas de commentaire
Laisser un commentaire



Laisser un commentaire

Environnement TCHAD |
adminactu |
carsplus production |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | RADIO JUSTICE
| JCM
| LEMOVICE