Ce que j’en dis…

Débat sur le « Prix Nobel » d’économie 2013 sur Facebook…

On dit souvent que les réseaux sociaux et les blogs ne sont qu’un formidable pouvoir aux mains d’anonymes malades égocentriques et égoïstes, se contemplant le nombril en parlant d’eux-mêmes ou en s’arrogeant le pouvoir de critiquer, ici une œuvre, là une réforme. Pour paraphraser Michel Druker, on aurait ainsi affaire à un « ego-système »… Je fais une autre lecture de ces outils : diffuser la connaissance, partager ses goûts, répandre l’engagement politique. A mon humble niveau, j’essaie d’aller dans ce sens en m’appropriant ce qu’avaient bâti Tom Wolfe, Norman Mailer, Joan Didion, Talese Gay, Truman Capote, Grover Lewis, et surtout Hunter S. Thompson : un journalisme plus subjectif. Entendons-nous : je ne suis pas journaliste. Mais, dans mes études de sciences sociales, j’ai appris notamment à mener une recherche rigoureuse sur un sujet donné ; j’en profite pour parler de moi. Ou plutôt : je parle de moi et j’en profite pour parler d’autre chose. Le fondateur du magazine Le Tigre, Raphaël Meltz, avait dit ça quelque part : « [I]l ne s’agit pas de parler de soi, mais que ce « soi » parle de quelque chose, ce qui est très différent »[1]. Aujourd’hui encore, donc, je parle de moi pour donner à voir les débats existant en économie, sur la théorie, sur l’histoire de la pensée, sur le « Prix Nobel d’économie », sur les liens entre théorie et engagement… et sur l’idée de débat public sur les réseaux sociaux.

Je tiens à rappeler à ceux qui ne sont pas habitués aux réseaux sociaux que le fonctionnement des pages Facebook permet de répondre à certains commentaires ou à écrire de nouveaux commentaires (qui peuvent en fait être des réponses à d’autres commentaires), ce qui fait que ce qui suit n’est pas forcément chronologique. Vous me suivez ?

 

Tout part d’un post publié sur Facebook le 14 octobre par les Economistes Atterrés. Le post en question est un lien vers un article de Gilles Dostaler[2] sur le « Prix Nobel » d’économie, avec le commentaire suivant : « La vérité sur ce  »Prix Nobel d’économie » ».

 

Le premier commentaire ne se fait pas attendre : juste avant la fin de la journée, à 23h59, Fabrice répond de manière cinglante : « C’est une belle démonstration de jalousie et de bêtise que vous cautionnez. Je souscrivais à certaines de vos thèses au début de vos publications, mais je crois que le fruit est définitivement moisi, hélas. Je me désinscris immédiatement de votre lettre de diffusion. C’est devenu beaucoup trop médiocre à mon goût, désolé. » D’autres individus commentent, mais passeront vite à autre chose. Le 15 octobre, je me lève tôt pour le travail, j’allume mon ordi et je tombe sur ce post. Je réponds alors à Fabrice vers 6h : « Jalousie ? Bêtise ? Le papier est juste une remise des compteurs à zéro pour montrer que le Nobel d’économie n’existe pas, et qu’un nombre exagéré d’entre les lauréats sont des économistes partis en croisade contre l’Etat (de manière souvent peu scientifique) et/ou des économistes qui permettent de perfectionner les instruments de la spéculation… » Trois minutes plus tard, j’en profite pour ajouter une auto-promo : « L’an dernier, j’ai écrit ce papier sur ce prix, mais je n’avais pas lu le papier de feu Gilles Dostaler. Merci (posthume) à lui pour ces précisions, notamment sur l’évolution de Myrdal. » Vers 8h, Fabrice prend son clavier et m’écrit une réponse sans fioriture : « Je ne crois pas que ce soit nécessaire, avec ce genre de commentaires, vous êtes déjà bien au-delà (de zéro). » J’entre alors pleinement dans le débat en fignolant ma réponse : « L’économie est-elle une science aussi exacte que les sciences physiques, les mathématiques, la mécanique ? Le « Prix Nobel d’économie » figurait-il dans le testament d’Alfred Nobel ? Faites un sondage parmi les citoyens pour savoir s’ils sont au courant que le « Prix Nobel d’économie » est en fait autre chose… Plusieurs problèmes à cette mystification, auxquels on ne pense pas : l’économie prend l’aspect d’une science indétrônable, dure, infaillible ; l’économie prend de haut les autres sciences sociales (car oui, l’économie est une science sociale) ; face à la faillite de la pensée économique dominante (néoclassique), de nombreux citoyens estiment aussi que l’économie n’est qu’une « science lugubre », alors qu’elle apporte quand même un certain nombre de connaissances… Ce qui me fait humblement penser que ce post est nécessaire… » Entre-temps, mon frère Jack Seps a répondu lui aussi à Fabrice : «  »Belle démonstration de jalousie et de bêtise » ? Non, simple information ! » Réponse de Fabrice : « Information simplette et simpliste, plutôt. » L’après-midi, face à cette posture, je m’en vais sur le profil de Fabrice pour essayer de mieux comprendre son propos ; je découvre alors qu’il a publié, quelques jours auparavant, un lien vers un article de Challenges[3], un vulgaire pronostic des futurs lauréats du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, sans mise en perspective aucune. Je lui réponds : « Pour vous, cher Fabrice, c’est quoi une information de qualité ? Peut-être que c’est ça, une information de qualité pour vous (vous me faites vraiment rigoler) », en ajoutant un lien vers l’article de Challenges. Fabrice tente une pirouette : « Non, en fait, je l’ai publié comme le type même d’article journalistique qui ne comprend rien aux sciences économiques, à la recherche et au prix Nobel. Quand au prix Nobel de cette année, il est très justifié et compréhensible par le public : il récompense de très grandes avancées dans la compréhension de ce qui forme la valeur d’un bien sur un marché. Ça a permis, indépendamment du bon de connaissance, de mieux maîtriser les marchés quand on est un régulateur ou une banque centrale, mais évidemment les retombées de contributions aussi énormes sont très très nombreuses. »

 

Revenons un peu plus tôt dans la journée. Fabrice réagit à l’un de mes commentaires, recentrant le débat sur la Science : « Je ne sais pas trop où vous allez chercher l’idée que les prix Nobel d’économie sont principalement décernés à des néoclassiques ou à des économistes contre l’Etat. Je crois qu’au contraire le Nobel de cette année démontre la récompense d’une contribution au champ des connaissances plutôt que l’adhésion à telle ou telle vulgate idéologique (gauche ou droite, Etat ou marché, libéral ou anti) qui ne sont que des arrière-pensées absurdes pour un économiste. » Il ajoute aussitôt : « Alors, quels prix Nobel néoclassiques ? Stiglitz ? Akerlof ? Kahneman ? Williamson ? Manifestement, de dangereux hommes de droite… » Je reprends mon clavier : « En fait, il y a quand même un biais dans l’attribution de ce prix : 1. il est incontestable que la grande majorité des récipiendaires du prix sont des néoclassiques (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont tous anti-Etat, la famille néoclassique étant très hétérogène, allant de Lucas, Stiegler à Samuelson, Stiglitz jusqu’à Sen) ; 2. parmi les néoclassiques et les non-néoclassiques (Hayek en particulier), une majorité d’entre eux sont anti-Etat, que ce soit dans leur pratique scientifique ou dans leur engagement politique. Conclusion : il y a une mainmise idéologique en même temps qu’une mainmise théorique (qui ne se recoupent pas totalement), mais qui ont un réel impact sur les représentations qu’on a d’une « bonne » économie (au double sens d’économie politique ET de sciences économiques)… Les partisans d’un Etat interventionniste voire producteur, quoiqu’on en pense, sont sous-représentés, au même titre que les économistes hétérodoxes n’ayant pas pour cadre d’analyse la théorie néoclassique. Et, évidemment, cela ne s’arrête pas à ce prix de la Banque de Suède, puisque les hétérodoxes sont marginalisés dans l’enseignement, dans la recherche, dans les publications, dans les classements internationaux, etc. C’est, à mon sens, le véritable cri d’alarme que jettent les Economistes Atterrés : il a toujours existé, dans n’importe quelle discipline scientifique, des controverses épistémologiques, souvent âpres, mais fécondes ; or, la mainmise du cadre néoclassique est en train de tuer le pluralisme théorique tout en imposant un dogme économique, notamment dans l’action de la politique économique… » J’enchaîne : « Arrêtez : ce ne sont pas des arrière-pensées absurdes… En tant qu’êtres sociaux, les économistes sont aussi politisés qu’un citoyen lambda, même s’ils ont le devoir de s’en tenir à la science ; mais l’économie est politique, je suis désolé. Les économistes sont souvent intelligents et laissent de côté leurs influences politiques ou idéologiques, mais ne sont jamais totalement neutres, même dans la formulation de leur théorie. Regardez l’activisme d’un Milton Friedman ou d’un Joseph Stiglitz, pour prendre des exemples opposés dans leurs vues politiques… » J’ajoute : « C’est juste un rappel, mais le prix de la Banque de Suède récompense quand même des travaux ayant apporté le plus grand bénéfice à l’humanité ; je ne suis pas sûr que tous les lauréats qui ont travaillé sur l’efficience des marchés financiers aient apporté un quelconque bénéfice à l’humanité… » Fabrice essaie de prendre un contre-exemple : « Et puis prenons par exemple un nouveau classique pur sucre, Robert Lucas… Vous savez qu’il défend aussi, en même temps, la théorie de la croissance endogène ? Ça ne vous interroge pas ??? » Je réponds : « C’est l’une des contradictions géniales des théories de la croissance endogène, en effet ! Mais Lucas, notamment dans sa prise de parole politique, ne cesse d’affirmer que l’Etat, notamment par le biais de la redistribution, est néfaste à l’économie ! » C’est resté lettre morte.

 

Plus tôt, Fabrice a rétorqué du tac-au-tac sur l’histoire de la pensée et ma méconnaissance des différentes Ecoles de pensée : « Dites, Stiglitz, Sen et Samuelson néoclassiques ??? Sérieusement, vous êtes représentant des Economistes Atterrés ou vous les avez mis dans cet état vous-même ??? Avant d’exprimer des avis aussi tranchés sur l’économie en tant que science, vous auriez pu l’étudier un minimum… » Je reprends : « Oui… Ne vous en déplaise, Sen, Stiglitz et Samuelson sont néoclassiques, dans la très hétérogène famille néoclassique… L’appareil théorique de Sen s’appuie sur les canons de l’économie néoclassique posés au début du XXe siècle, il va d’ailleurs poursuivre les travaux d’Arrow ; Stiglitz est ce qu’on appelle un néo-keynésien (rien à voir avec les post-keynésiens), c’est-à-dire que ses analyses sur les asymétries d’information s’inscrivent directement dans la concurrence imparfaite ; Samuelson est un chantre de la synthèse néoclassique, fusionnant la microéconomie néoclassique avec la macroéconomie la plus simpliste de Keynes… C’est moi qui n’ai pas étudié l’économie ? Je crois que vous avez frappé à la mauvaise porte… Il ne suffit pas d’avoir lu Repenser l’Economie de Sen, La Grande Désillusion de Stiglitz et un article vulgarisateur de Challenges sur Samuelson pour connaître leur si riche pensée… » Fabrice ne se laisse pas abattre, et se rappelle de ses cours : « Franchement, moi, on m’a toujours appris que Stiglitz, fondateur de la nouvelle microéconomie, était un keynésien pur sucre, Samuelson aussi, et Sen aussi, alors arrêtez de raconter n’importe quoi. Stiglitz doit être l’un des plus grands prix Nobel d’économie de ces 20 dernières années puisqu’il a engendré indirectement quasiment les 3/4 de la microéconomie contemporaine en créant un nouveau paradigme, ce qui ne s’était pas vu depuis Adam Smith. Il est probablement plus révolutionnaire que Keynes de ce point de vue là. Mais vous allez peut-être pouvoir l’expliquer, la pensée (et les modèles de base qu’on apprend à tout bon étudiant de 2e année dans toutes les facs d’Europe) ? » Un nouveau paradigme depuis Smith ? J’ai oublié de lui rappeler les contributions des Malthus, Mill, Marx, Keynes, Schumpeter, Sraffa, Hayek, des régulationnistes, et tous ceux qui ne me reviennent pas à l’esprit. J’ai répondu ça : « Vous rigolez ? Vous l’écrivez vous-même : Stiglitz a engendré indirectement quasiment les 3/4 de la microéconomie contemporaine, c’est justement en cela qu’il est NEO-keynésien… D’ailleurs, des économistes post-keynésiens comme Joan Robinson ou Pierro Sraffa (on les oublie un peu, ceux-là, ainsi que Kalecki ou Knapp) seront très critiques sur les travaux de la synthèse néoclassique et sur les continuateurs NEO-keynésiens, leur reprochant justement de se soumettre aux canons de la rationalité, de la micro : les travaux de Stiglitz et d’Akerlof sur les asymétries d’informations, par exemple, ne sortent pas du cadre de la CPP [concurrence pure et parfaite], même s’ils l’assouplissent… Les néo-keynésiens, et encore pire les tenants de la synthèse néoclassique, ne conservent de Keynes que des apports mineurs, une sorte de rouage macro, sans vraiment s’interroger sur l’incertitude radicale, sur la psychologie des agents (et la « correspondance » entre la pensée de Keynes et celle de Freud), sur le circuit économique, sur l’aspect particulier de la monnaie (ce que feront justement Orléan et Aglietta), etc. Néanmoins, il est vrai qu’Akerlof s’est interrogé sur la psychologie avec Shiller… »

 

Plus tôt, Fabrice a dégainé un argument imparable sur l’imperfection de l’économie en tant que Science : « Et alors ? La paix non plus n’est pas considérée comme une science exacte… Il se trouve qu’on appelle ce prix le prix Nobel d’économie, et qu’il récompense des chercheurs qui ont fait des découvertes ayant les retombées les plus larges possibles. Ça ressemble aux autres Nobels, c’est rendu en même temps, et la seule chose qui vous pose problème, c’est simplement les récipiendaires qui n’ont pas l’heur de vous plaire apparemment… » Je dégaine à mon tour, excédé : « Vous ne comprenez pas ou vous le faites exprès ? Déjà, appelons un chat un chat : c’est le Prix de la Banque de Suède, et elle a droit de récompenser qui elle veut, mais ce n’est pas un Prix Nobel ! Ensuite, j’ai l’impression que vous me prenez pour un imbécile : tout le monde sait que la paix n’est pas une science exacte (ce n’est d’ailleurs pas une science du tout), mais beaucoup de gens croient que l’économie en est une (et appeler ça « Prix Nobel » ajoute à la confusion) ; c’est la grande différence. Enfin, peu importe ce que je pense des récipiendaires, je constate qu’il y a un grand déséquilibre entre néoclassiques et hétérodoxes, entre les anti-Etats et les étatistes (pour faire caricatural), et que ce Prix contribue à fabriquer des dogmes qui sont basés sur des théories parfois invalidées par les faits (par ex : les lauréats 2010 qui expliquent que les allocations chômage désincitent les chômeurs à retrouver un emploi), et que la science, et a fortiori les sciences sociales, n’ont pas pour but de fabriquer des dogmes, ni de permettre à des actionnaires de diluer le risque avec les résultats qu’on connaît… La théorie des jeux, par ex, primée à plusieurs reprises, n’est qu’un raffinement théorique pour économistes qui se branlent, je suis désolé, ça n’apporte pas grand-chose « à l’humanité » ; le dilemme du prisonnier montre simplement que la situation sous-optimale est toujours préférée dans une partie… » Fabrice s’énerve et devient pédant : « Manifestement, c’est vous le spécialiste. Je crois que nous allons en rester là, je n’ai ni le temps ni le goût de vous expliquer tout ce que vous ne comprenez pas. Vous ne pouvez rien penser d’intéressant des récipiendaires, puisque vous ne comprenez rien à leurs travaux, que vous ne voyez que des néoclassiques partout puisque vous ne savez pas vraiment ce qu’est la théorie néoclassique. Le prix Nobel de Nash ne récompense pas « la théorie des jeux », mais l’équilibre de Nash, puisqu’en tant que tel c’est une avancée gigantesque en économie, qui a eu des retombées incalculables sur l’ensemble des sciences sociales dans les 50 dernières années (en gros, Nash explique pourquoi une situation d’équilibre n’est pas forcément la meilleure, comme c’était exposé par Pareto ou Arrow-Debreu, par exemple). » Après ce commentaire, j’ai pleuré plusieurs heures dans ma chambre en réclamant mon doudou ; je n’ai donc pas pensé à lui rétorquer qu’il se trompait, car non seulement Nash a partagé en 1994 le prix de la Banque de Suède pour ses travaux sur la théorie des jeux, mais en plus l’équilibre de Nash s’inscrit dans cette même théorie… Tant pis. Fabrice enchaîne les coups, je suis dans les cordes ! « Si vous faites allusion au modèle DMP (prix Nobel 2010), vous faites un beau contresens en considérant leur modèle comme néoclassique : au contraire, ils expliquent les rigidités du marché du travail en montrant ses rigidités internes et externes, c’est purement néokeynésien comme type de modèle, désolé. Par ailleurs, une théorie primée au Nobel est toujours accompagnée d’une foultitude d’études de vérifications empiriques, donc les théories se retrouvent d’une façon ou d’une autre dans les faits. Je rajoute que leur modèle va bien au-delà du marché du travail, puisqu’il explique les rigidités et imperfections des marchés en général, c’est un travail séminal de microéconomie, comme tout bon prix Nobel. » Le lendemain matin, remis de mes émotions, je reprends le clavier : « Je ne vois pas des néoclassiques partout, je dis simplement que les néokeynésiens, par exemple, adoptent un certain nombre d’hypothèses néoclassiques et que, par conséquent, on sort rarement du cadre qui, à mon avis, pour avoir longtemps étudié l’économie et pour l’enseigner maintenant, n’est pas toujours le plus à même d’expliquer les phénomènes économiques réels… Je n’ai certainement pas votre niveau de connaissances en économie (sinon je ne l’enseignerais pas, je suppose), mais je suis encore pas trop con pour savoir que le comité de la Banque de Suède ne donne pas son prix sans s’interroger sur les modèles et les travaux des chercheurs… Cependant, ce n’est pas parce qu’un modèle théorique fonctionne parfaitement, même avec vérifications empiriques, qu’il est utile !!! Par ailleurs, même si Nash n’a pas été récompensé pour ses travaux sur la théorie des jeux (je sais encore lire une liste de « prix Nobel » !)[4], il n’empêche qu’en donnant un prix qui recèle autant de prestige symbolique (et financier), la Banque de Suède ne récompense pas « que » des travaux particuliers, mais légitime aussi toute une carrière… Quand on récompense Milton Friedman, c’est tout son travail qui se trouve reconnu ; or, son action politique n’a pas « vraiment » servi de bienfaits à l’humanité, nonobstant ses apports aux théories monétaires… Enfin, je perçois dans votre commentaire un biais intéressant : « travail séminal de microéconomie, comme tout bon prix Nobel ». Est-ce à dire que les récipiendaires récompensés sur des travaux de macroéconomie ou sur des travaux institutionnalistes ne sont pas des « bons prix Nobel » ? »

 

Ailleurs, Fabrice reprend son jugement des lauréats 2013 : « Et ce prix est génial puisqu’il récompense trois approches très différentes : une néoclassique, une keynésienne, et une économétrique/statistique. » Ma réponse : « Oui, enfin il y en a quand même deux qui travaillent à l’université de Chicago quand même… Je vous rassure, je ne les ai pas lus dans le détail, mais il me semble que Fama n’arrive pas à dépasser la dangereuse utopie des marchés efficients. Hansen est intéressant sur son aspect économétrique, en effet, même s’il bosse à Chicago et se montre assez peu critique sur la finance dérégulée. Reste Shiller, qui critique l’efficience des marchés… tout en restant néo-keynésien… » Entre-temps, j’ai fait un rappel : « Je rappelle que la différence entre les Prix Nobel et le Prix de la Banque de Suède, c’est que le second est donné et financé par une banque. Légèrement en contradiction avec « les bienfaits pour l’humanité ». » Réponse de Fabrice : « Une banque centrale, donc une administration aussi, et un service public, non ? » Cette réponse restera lettre morte ; quand on voit l’action de la BCE sur la vie des Grecs, on peut légitimement se poser la question du service public… Mais Fabrice n’est pas prêt à lâcher quoi que ce soit : « Fama a théorisé l’efficience des marchés, ses conditions, ses limites. Je ne sais pas s’il est plus de droite qu’un autre, quant à savoir s’il est libéral… A ma connaissance, 99,9 % des économistes contemporains le sont (y compris chez les Economistes Atterrés, par exemple Michel Dévoluy, qui fut mon premier prof). Et puis vous savez, le terme « école de Chicago » était vrai dans les années 1960, et encore, ça désignait un courant de pensée, pas vraiment une école… Mais de nos jours. Ça n’a plus grand sens en fait. » Je réponds : « Je n’ai pas parlé d’école de pensée, c’est plutôt un courant, en effet. Mais Fama a eu son doctorat dans les années 1960 sous la direction de Merton Miller… Et puis, même si Hansen est entré plus tard à Chicago, il reste dans le sentier posé par Sargent et Sims… Pour moi, ça a du sens, d’autant que Miller, Sargent et Sims ont aussi eu le prix. Ce n’est pas une question de gauche-droite, mais plutôt un constat sur le manque de pluralisme en économie. D’ailleurs, à aucun moment je nie le professionnalisme des tout frais récompensés ; mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a des travaux éminemment utiles et rigoureux, qui sortent des clous néoclassiques, et qui ont le mérite de créer une connaissance originale, notamment sur les causes et les conséquences de la crise, ou sur les théories de la valeur (je pense à Orléan par exempl)e. Quand aux libéraux chez les Atterrés, ils ne sont pas nombreux, même s’il existe du débat en leur sein. » Fabrice rétorque, et là il se fâche : « Alors, je vais vous choquer, je pense que mes profs d’éco étaient tous de gauche, ils votaient tous à gauche, et pourtant, ils étaient tous libéraux. Keynes aussi était libéral. En fait, le seul économiste anti-libéral auquel je peux penser est Marx… Mais bon, lui pour le coup était, hélas… Classique !!! Sur ce, vraiment, il se fait tard, et pour être franc, vous me saoulez. Adieu, monsieur. » Fabrice avait déjà tenté ailleurs de mettre fin à la discussion : « Bon, on va s’arrêter là, n’hésitez pas à nous donner l’adresse de l’école où vous enseignez, c’est toujours intéressant d’avoir les bonnes comme les mauvaises références. » Au moment de lui répondre, je n’ai pas relevé sa confusion : il tente de me faire croire que SEUL Marx n’était pas libéral, mais qu’il était quand même CLASSIQUE ; sauf que non seulement l’Ecole classique est (aussi) hétérogène, mais en plus, les néoclassiques n’ont pas grand-chose à voir avec les classiques, malgré le préfixe « néo »… Autrement dit, Fabrice a encore des progrès à faire en économie… Je lui ai quand même répondu : « C’est marrant de couper court soi-même à la discussion… Vous faites certainement l’erreur de confondre plusieurs sens du mot « libéral », mais bon, ça montre bien que la question n’est pas « gauche ou droite » mais porte plutôt sur le pluralisme des approches… Le « libéralisme », malheureusement, c’est un système de pensée qui ne recoupe pas totalement les différents courants en économie, et sur ce point, vous avez raison, notamment sur Keynes qui était aussi libéral, qui croyait prudemment au marché. J’ai l’impression que, dans votre réflexion, vous oubliez tout un pan de la pensée économique, et la fécondité de celle de Marx vous échappe certainement (valeur travail, instabilité intrinsèque du capitalisme, baisse tendancielle du taux de profit, valeur d’usage, etc.)… C’est dommage. Par contre, votre ton agace : nous sommes en train de débattre, et si vous souhaitez clore le débat, il y a d’autres manières, plus cordiales, de le faire. A bon entendeur. »

 

Vous croyez que l’échange était fini ? Vous oubliez la ténacité d’un interlocuteur rigoureux. A toi, Fabrice : « (Je viens de lire Wikipedia sur les néo-keynésiens, votre opinion doit venir de cet article aberrant, j’imagine). » Ma réponse : « Wikipedia ne fait pas partie de mes sources en économie, je suis désolé. Je vous conseille d’ouvrir un bouquin d’histoire de la pensée un jour, apparemment vous en avez besoin. Et tentez d’utiliser les termes adéquats : je n’ai pas une « opinion » sur les néo-keynésiens, mais une connaissance (connaissance = données + sens + concepts & faits scientifiques). Vous m’accusez de voir des néoclassiques partout, mais vous-même ne semblez pas connaître les multiples filiations de la pensée féconde de Keynes, ni la grande hétérogénéité des néoclassiques, et encore moins les institutionnalistes… Je rappelle le point de départ de notre discussion : votre commentaire sur la jalousie dont feraient preuve les Economistes Atterrés, et ma réponse sur la méfiance dont nous devons faire preuve face à un Prix qu’on présente comme le « Nobel » d’économie. Enfin, vous avez tous les droits pour me critiquer sur ce que je dis et écris sur l’économie, mais pas sur mes compétences d’enseignant. Je vous rejoins sur un point pourtant : j’ai peur qu’on ne s’entende pas ici. Arrêtons-nous là, donc. »

 

 

Que conclure de cet échange ?

Déjà, que les réseaux sociaux permettent à des inconnus de débattre, ce qui est a priori une bonne chose, nonobstant la teneur et le niveau du débat (celui-là apparaît d’un niveau acceptable comparé à ce que j’ai déjà vécu). Le problème, qu’on a tous déjà rencontré, et qui a déjà été soulevé par des sociologues des réseaux, c’est que ces derniers permettent davantage le rassemblement d’individus ayant les mêmes idées, connaissances, opinions, plutôt que la rencontre entre ces différences ; le débat que vous venez de lire, même s’il porte davantage sur des connaissances que sur des opinions, s’est heurté à ce problème.

Une autre conclusion importante : malgré le fait que l’économie est aujourd’hui omniprésente dans nos vies quotidiennes, force est de constater qu’elle est encore obscure pour beaucoup d’entre nous, même parmi ceux qui ont apparemment étudié l’économie comme Fabrice. Un citoyen qui connaît mal l’économie ne peut conduire convenablement son action citoyenne. Fabrice semble persuadé, par exemple, que Stiglitz est davantage un keynésien qu’un néoclassique, ce qui l’empêche de voir que le pluralisme en économie est menacé… Et qui dit manque de pluralisme, dit vérités définitives (ou dogmes) ; or, l’économie étant une science sociale, ses lois ne sont jamais définitivement validées ou réfutées. Ce n’est qu’un exemple parmi cent autres des erreurs de Fabrice et des conséquences de ces erreurs sur sa vision, à mon humble avis, erronée de l’économie.

Le sociologue Bernard Lahire, entre autres, l’écrit avec beaucoup de force : « Filles de la démocratie, les sciences sociales – qui sont assez logiquement mal aimées des régimes conservateurs et éradiquées par les régimes dictatoriaux –, servent (à) la démocratie et sont soucieuses, le plus souvent, de ne pas servir à autre chose qu’à cela. Car la démocratie a partie liée, dans l’histoire, avec les « Lumières », et notamment avec la production de « vérités sur le monde social » : la vérité des faits, objectivables, mesurables, qui est, malheureusement, la vérité des inégalités, des dominations, des oppressions, des exploitations, des humiliations… En l’absence de sciences sociales fortes, et dont les résultats sont le plus largement diffusés, on laisserait les citoyens totalement démunis face à tous les pourvoyeurs (producteurs ou diffuseurs) d’idéologie qui se sont pourtant multipliés au cours des dernières décennies dans des sociétés où la place du symbolique (c’est-à-dire du travail sur les représentations) s’est considérablement étendue. Le rôle des spécialistes de la communication politique […] ou du marketing, des publicitaires, des sondeurs, des demi-savants, des rhéteurs plus ou moins habiles, bref, de tous les sophistes des temps modernes, n’a cessé de croître, et il est donc tout particulièrement important de transmettre, le plus rationnellement possible et auprès du plus grand nombre, les moyens de déchiffrer et de contester les discours d’illusion tenus sur le monde social. »[5] Autrement dit, pas de démocratie sans connaissances rigoureuses partagées.

Enfin, il est clair que l’anonymat généré par les réseaux sociaux permet de « décomplexer » les discours, de se défouler, de s’insulter sans vergogne. Ce n’était pas tant le cas ici, malgré le mépris affiché par Fabrice envers les Economistes Atterrés, envers ceux qui ne pensent pas comme lui, envers moi… J’aurais pu l’attaquer sur son soutien à Frigide Barjot, au bijoutier de Nice ou à Jean-Pierre Pernault, sur son souhait d’avoir une armée forte, sur ses nombreux « J’aime » (Goldman Sachs, Positively Republican!, Milton Friedman, Sarah Palin, Eric Zemmour, Le Figaro, contre l’IVG, pour la démission du « sénateur stalinien Jean-Pierre Michel », etc.)[6], mais je ne l’ai pas fait, comme lui aurait pu m’attaquer sur mes soutiens aux revues Vacarme, La Revue des Livres, Ravages, Alternatives Economiques, ou d’autres choses que j’aurais publié sur mon profil…

C’est assez triste, décourageant même, car, en ces moments-là, je pense souvent à ce que disait l’un de mes élèves sur la démocratie, en gros : « La démocratie est impossible quand les citoyens libres préfèrent s’abrutir devant la télévision et suivre bêtement des idéologues plutôt que de s’intéresser aux questions de la Cité et de chercher à en connaître les tenants et aboutissants ; mieux vaut une dictature éclairée, une technocratie douce d’individus intelligents et mobilisés. » L’avenir de la démocratie ? Je ne le crois pas…

 

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[1] Propos rapportés in Laurence REMILA (2008), « Où sont les nouveaux gonzo ? », Technikart n° 124, juillet-août, pp. 65-66.

[2] Gilles DOSTALER (2005), « Le « prix Nobel d’économie » : une habile mystification », Alternatives Economiques n° 238, juillet : http://www.alternatives-economiques.fr/le—prix-nobel-d-economie—–une-habile-mystification_fr_art_191_21809.html.

[4] Soyons humble : je me trompe ici, car Nash a été récompensé pour ses travaux sur la théorie des jeux, comme je l’ai dit plus haut, j’ai donc encore du mal à lire une liste !

[5] Bernard LAHIRE (2012), « Le Savant et les politiques. A quoi servent les sciences sociales ? », texte de conférence rédigé pour la Journée de remise du Prix lycéen 2012 du livre de Sciences Economiques et Sociales à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon le 21 novembre : http://ses.ens-lyon.fr/le-savant-et-les-politiques-a-quoi-servent-les-sciences-sociales–179900.kjsp?RH=SES.

[6] Informations glanées sur son profil Facebook…


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