Ce que j’en dis…

Les Chroniques de l’Ouest #001 « Tout le monde n’est pas fait pour le bonheur »
12 septembre, 2013, 18:30
Classé dans : (l'allitération de la) Littérature,Ca, de l'art ?,Musique & Music

 

Ceci est une œuvre de fiction issue de l’esprit dérangé de l’auteur. Bien qu’inspirée d’éléments existants ou ayant existé, toute ressemblance avec des évènements, des personnes, les propos de ces personnes, des lieux, etc., restent purement fictifs.

 

Dessin de Lud le Scribouillard réalisé le 16 septembre 2013, d’après Jean Giraud, Blueberry  « Fort Navajo », 1965

Les Chroniques de l'Ouest #001

 

Episode 1. « Tout le monde n’est pas fait pour le bonheur »

 

« Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »

Déclaration d’indépendance américaine, 4 juillet 1776

 

 

Marcello Giambini, « Nel Covo Di Stengel », Ehi Amico… C’é Sabata, Hai Chiùso ! OST (1969)

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1. En cet automne 1889, le Wyoming restait un lieu surprenant, un lieu riche. Coincé entre les Rocheuses et les Grandes Plaines arides, entre le parc de Yellowstone, créé en 1872, et la Réserve indienne de Wind River, qui date de 1868, le Territoire, pas encore membre de l’Union, se développait vite, entre la Loi Homestead et l’arrivée du chemin de fer. Vite rime souvent avec chaotique, et c’était le cas ici. A Casper, une agglomération en pleine croissance, se trouvait une grande bicoque un peu particulière, qui ne payait pas de mine. Un peu en retrait, elle fermait la ville au sud. Elle n’avait pas de nom, mais les habitués l’appelaient le bordel. C’en était un, ça ne faisait aucun doute. Avery Lewis descendit de son cheval, qu’il prit soin de bien attacher dans la grange, et entra pour s’en payer une bonne tranche. Ancien marshal dans le Colorado, Avery Lewis occupait le poste depuis quelques années, mais avait été obligé de fuir la petite communauté de Greeley : une bande d’outlaws surarmés avait terrorisé les quelques habitants et s’était emparée du lieu. Alors, il prit ses rares effets personnels et prit le large. Il n’était pas fier de son action. Il avait abandonné ses administrés à un sort qu’il valait mieux oublier, mais qui était impossible à oublier. Lewis avait abdiqué, et il le savait. Ce comportement achevait de compléter l’image qu’il avait de lui-même : un lâche, un petit cachotier, un nobody. Son estime de soi n’avait définitivement pas la côte. Entre deux âges, barbu, un peu gros, un peu sale, fils d’une pute immigrée et d’un honnête travailleur marié, Lewis, parmi ses nombreux secrets peu avouables, cachait sa calvitie sous un vieux galure qui tenait à son crâne comme le crottin à ses bottes. Quand il comprit, assez vite, qu’il ne pourrait affronter les hors-la-loi, il n’hésita pas une seconde : la fuite était ce qui lui restait de plus sensé. Il était parti vers le nord, à plus de 160 miles de là. Solitaire et sans le sou, il ne s’arrêtait guère dans les hôtels, même les plus miteux, à moins d’y être contraint par des Indiens, des desperados. Ou des couguars, nettement plus dangereux. Le campement à la belle étoile emportait son suffrage. Parfois, il croisait des visages plus ou moins connus ; à chaque fois, il baissait la tête, rentrait son crâne dans son chapeau, et détournait son regard. Pas besoin que tout le monde sache qu’il était un fuyard, il s’en chargeait allègrement tout seul. La raison pour laquelle il avait fait un si long chemin, c’est qu’en dépit de sa misanthropie, Avery Lewis avait un ami, à Casper. Un très vieil ami, qui lui avait si souvent sauvé la mise auparavant. Qui l’avait pris sous son aile quand, à vingt-et-un ans, dans l’Idaho, Lewis se retrouva embarqué dans une partie inégale avec des Shoshones furieux, désireux de se venger des colons. Ce fut une boucherie de Peaux Rouges. Encore une fois. Et c’est vers cet homme que Lewis se tournait. Encore une fois. Leland Glastrow était le marshal de la ville de Casper. Bienveillant, celui-ci accueillit Lewis comme un frère – un frère qui lui avait épargné la vérité de sa condition dans le Colorado –, et l’avait nommé adjoint. Ce qui lui permettait de sortir la tête de l’eau, tout en lui étant éternellement reconnaissant. Encore une fois. Lewis ressentait souvent des sentiments confus envers Glastrow. A l’image des sentiments qu’on ressent envers ses parents, cette gratitude infinie mêlée à ce sentiment de culpabilité. Cette sensation de n’être jamais vraiment autonome, d’avoir des dettes irrécouvrables parce qu’originelles. Une putain de sensation. Avant de sortir de la pièce qui servait de salle de travail aux prostituées, Lewis embrassa le front de celle qu’il venait de tringler ; il avisa le miroir, mais détourna le regard à temps. Encore une fois. A l’instant précis où je vous parle, sous une pluie glacée et un vent plus glacial encore, Avery Lewis revenait épuisé du bordel qui fermait la ville de Casper, au sud. « Sa » Lorraine, quelle garce !

 

C. W. Stoneking, « Goin The Country », King Hokum (2005) (le titre ne fait que 3 min)

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2. A Casper, la vie était fourmillante, le chaos organisé, le bordel indescriptible. Régnant sur ce bordel depuis toujours, le marshal Leland Glastrow avait été nommé un après-midi gelé de mars 1883 sur les ruines d’un vieux fort, dévasté par des Indiens plusieurs années auparavant. Depuis, il assurait son service en grand professionnel, conservant la pleine confiance des habitants, élu et réélu triomphalement. Son rôle de notable dépassait ce cadre étriqué du marshal droit dans ses bottes, craint et respecté, rarement par les mêmes individus : diplômé de Harvard, grand héritier d’une famille de banquiers, il avait ce côté aventurier, déjà un mythe. Il possédait une multitude de terres dans le pays, qu’il faisait fructifier par ses neveux et son beau-frère, dont plusieurs centaines d’hectares à l’ouest de la ville. Le ranching, c’était vraiment son truc : il possédait un grand domaine dans le nord du Territoire, avec de belles têtes de bétail, où il passait de nombreuses semaines, au cours desquelles il travaillait parfois trois fois plus qu’en tant qu’homme de loi à la ville. Il vivait dans le plus grand hôtel, près de la gare, dans une vaste suite du deuxième étage ; l’hôtel lui appartenait. Casper s’était surtout développé quand la compagnie de chemin de fer The Elkhorn décida qu’une ligne passerait par le bourg. Depuis, c’était le boom économique et la fourmilière sociale. La gare charriait son lot de travailleurs, de desperados, d’immigrants, venus travailler, voler, tenter de s’en sortir, sans exclusivité. Peu de noirs : ils préféraient s’établir dans le Midwest, plus à l’est. Bref, Leland Glastrow était un notable dans toute sa splendeur, réglant les conflits, participant aux fêtes, conseillant le maire, présidant l’association des éleveurs de bétail, assurant une relative sécurité dans la ville. Ce matin, dans sa somptueuse suite du deuxième étage, il recevait ses adjoints pour une opération de police. C’était le beau Patrick Schultz, employé de l’hôtel et secrétaire personnel du marshal, qui accueillait ses adjoints. Glastrow terminait d’astiquer son coupe-choux devant la glace, soigneusement. Et, à côté de toute cette animation, le vieux Jim passait inaperçu, invisible dans ses frusques sales ; Jim était l’homme à tout faire du marshal, un vieil analphabète qui avait presque toujours fait partie de son entourage. Jim – on ne connaissait pas son nom, c’était juste Jim – était de deux ans le cadet de Glastrow, mais cette maigre différence d’âge était imperceptible. C’était drôle, d’ailleurs, car ils se ressemblaient tellement, tous les deux. La seule chose qui les distinguait, c’était la différence de classe sociale. Son ménage quotidien terminé, Jim ouvrit la porte de la suite pour aller s’activer à une autre tâche, quand il croisa Avery Lewis, le dernier des adjoints, qui entra. Cerné, trempé, vidé, armé, Avery était d’attaque. Glastrow salua tout son petit monde, et posa son derrière sur une belle méridienne en velours. Patrick, très apprêté, lui apporta un dossier et des saucisses grillées. « Merci, mon petit. Messieurs, professa Glastrow de sa voix chaude, une source sûre vient de loger les voleurs de bétail du vieux Kenny McCoist. On les tient. Voilà mes consignes. » A l’époque, les vols de bétail étaient légion. Quelques heures plus tard, en plein cœur de la ville de Casper, les cellules du marshal hébergeaient quatre nouveaux invités qui étaient passés à table, attendant d’être prochainement jugés. L’opération avait roulé comme sur du velours, le velours d’une méridienne bleu turquoise. Tandis que la plupart des adjoints retournaient à leur occupation, Leland Glastrow attrapa Avery Lewis, son ami, par le col de son paletot : « Merci, Avery, tu es un as. Encore une fois ! » Il était à peine onze heures du matin.

 

David Mansfield, « Sweet Breeze », Heaven’s Gates OST (1980)

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3. Avery Lewis était un vieux loup un peu marginal, pas du genre à se mettre en ménage, faire des gosses et aller au turbin comme les autres. Le soir venu, il aimait traîner dans ce rade, dans la rue principale, repère d’escrocs en tout genre, de joueurs de poker, de deals louches, là où on servait les plus forts alcools et les plus belles putes : le « Big Nose Kate’s ». En arrivant à Casper, le taulier, Karl, un immigré allemand, avait tellement fait chier sa femme durant son mariage à propos de son nez proéminent, qu’elle l’avait quitté ; alors, un peu par vengeance, et puis aussi par amour, il avait baptisé son bar ainsi. Lewis y entra comme on met ses chaussures le matin, commanda une bière et s’installa à sa table habituelle, dans un coin près du mur. Après une observation panoramique du lieu, il posa son regard sur un type accoudé au zinc, un grand échalas crasseux comme pas un, au visage sale de plusieurs semaines. Lewis était un détective fin. Une sorte de don : il reniflait les indiscrétions sans effort, d’un coup. « J’ai déjà vu ce type quelque part », pensa-t-il sur le moment. « Et il ne me dit rien de bon… » Il n’eut pas le temps de ressasser ses souvenirs du Colorado : Lorraine vint l’alpaguer. « Alors, mon chou, tu t’es remis de la nuit dernière ? », lui lança-t-elle, complice. Fébrile, il céda aux avances de la jolie rouquine : « J’ai toujours la forme. Ça se voit pas ? » Il disait cela sans la moindre fierté, les yeux toujours un peu plus cernés. Il n’avait pas de domicile fixe depuis son départ du Colorado : tantôt dans l’hôtel de Glastrow, aux frais de la princesse, tantôt chez sa poule, tantôt ici. « On reste chez Karl, ce soir. A la maison, Lana reçoit des soldats en permission dans le coin. » Lewis lui demanda, par naïveté feinte, si de jeunes et puissants soldats en goguette ne l’attiraient pas plus qu’un pauvre type comme lui, vieux et gros. En plus, eux, ils payaient. Derechef, elle lui chuchota à l’oreille : « Quand tu me grimpes, j’ai l’impression que tu es plusieurs… » Sur ce, Lewis jeta un œil à sa montre à gousset : elle indiquait tout juste huit heures. Il fit alors un signe au taulier ; la chambre était libre. Ils montèrent vite fait. La nuit allaient encore être chaude et blanche : elle raffolait particulièrement de la cire de bougie brûlante. Allez savoir pourquoi. Quelques heures plus tard, un peu avant minuit, on tambourina à la porte de la chambre : « M’sieur Lewis, m’sieur Lewis ! Vite, répondez ! » Il leva un œil, s’assura que Lorraine dormait encore, et courut ouvrir. « V’nez vite, m’sieur Lewis, vite ! Le marshal s’est fait refroidir ! » Le souffle coupé, il passa des pantalons et son pardessus, et perdit quelques livres en cavalant vers les lieux du crime, à quelques centaines de mètres. Au pied de l’hôtel près de la gare, un attroupement volatil et silencieux entourait le corps encore chaud de Leland Glastrow, soixante-deux printemps. On eut dit une communion. Lewis eut un mouvement de recul. Il s’éloigna pour expulser son dîner : des haricots rouges avec du pain et un peu de volaille. Il revint vers le corps de son ami. Les fumiers qui avaient fait le coup ne l’avaient pas raté : ses tripes dégueulaient, un œil s’était fait la malle, un mélange de cervelle et d’os encore chaud gisait. Sa face était sérieusement endommagée. Sa fine moustache en guidon de vélo, en revanche, était restée soigneusement en place. Son beau chapeau, en lapin et en castor, trônait quelques mètres plus loin, orphelin. A cet instant précis, Lewis ressentit de la tendresse pour ce couvre-chef. Apparemment, il y avait une foule de témoins prêts à révéler ce qu’ils avaient vu pour retrouver les auteurs. Un grand échalas ?

 

Jerry Fielding, « Killer’s Rhapsody », Bring Me The Head Of Alfredo Garcia OST (1974)

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4. Leland Glastrow étant ce qu’il était, on s’indigna massivement de ce drame. Lewis missionna un jeune adolescent qui grossissait l’attroupement pour aller réveiller quelques adjoints, car les témoignages abondaient. Entre le « Big Nose Kate’s », la cantine de l’hôtel, le bordel au sud, on avait des raisons de se promener le soir dans Casper. En attendant ses collègues, Lewis se mit au travail, écoutant les témoins très attentivement, malgré l’heure tardive. Une dizaine de personnes disaient avoir vu ou entendu quelque chose de significatif, mais il fallait se méfier des fantaisistes. Rien de tel pour embrouiller une enquête qui n’avait pas commencée. Le vieil Elmer Thornton, métayer de son état, fut le premier à faire sa déposition. Il était tout excité. Il avait la réputation d’avoir perdu ses neurones pendant ses quinze ans de chercheur d’or infructueuses. « Et pis y’a eu comme qui dilait des coups d’feu. J’ai sulsauté, même qu’la gland’ Maltha ell’ s’est cogné l’clâne cont’le bois ! Mais tu sais, p’tit, m’sieur Glastlow il était pas clair… Apploche, p’tit : l’malshal, avec ses airs, là… c’était une tata ! J’te l’dis, moi, il batifolait ‘vec le p’tiot, là, une saclée affaire, j’te l’dis, moi ! » Avery Lewis retint un haut-le-cœur ; une blague pareille après un tel drame, c’était cocasse. Après avoir remercié le vieux Elmer, il reçut le couple O’Shea, un couple de fermiers qui avaient quitté Deadwood l’an passé. La femme, Maureen, parla en premier : « On avait pas eu le temps de voir Nathaniel avant ce soir, vous savez, l’harnacheur. C’est quand on est sorti de son échoppe et qu’on s’est dirigé vers la gare qu’on a aperçu des types louches. Oh Sainte Vierge ! Ils marchaient à pas rapides. » Lewis lui demanda si elle avait pu voir ou reconnaître des visages. « Non, il faisait nuit. Et puis ils cachaient leurs faces. Quatre ou cinq, je crois, hein, Allister ? Dès qu’ils se sont approchés du marshal – il était avec des amis –, ils ont tiré. Mon mari m’a poussé par terre. Ils sont partis très vite, à cheval. » Lewis se sentait de plus en plus nauséeux. Johnny, l’un des adjoints, arriva vite, et le soulagea un peu. Lewis tenait à entendre l’un des amis de Glastrow, Duke. « Avec Roderick, on le raccompagnait chez lui. Soudain, des coups de feu par derrière. J’ai eu l’impression d’être projeté à terre par une force surhumaine. J’ai cru qu’j’étais mort, mon Dieu. En fait, pas une égratignure. Ni James, ni moi. Des pros, n’est-ce pas ? » Lewis opina, Duke reprit. « Ils étaient trapus, il y en avait un très gros. C’est affreux… » Pas grand-chose de nouveau à se mettre sous la dent : un gros, et alors ? Pas besoin d’être taillé dans la pierre pour tenir un flingue. Alors qu’il s’apprêtait à raccompagner Duke à la porte du bureau, celui-ci eut un moment d’hésitation. « Heu… Vous savez, … Il… » Lewis plissa les yeux, essayant de percer son interlocuteur. « Leland vous estimait beaucoup, Avery… Merde, je… Je dois vous dire… » Fronçant davantage les sourcils, Lewis le pressa ; mais le temps ralentit soudain, jusqu’à stopper presque ; ce silence assourdissant ; deux bruits sourds, successifs, lourds ; un sifflement mortifère à l’oreille ; avant qu’il comprenne de quoi il s’agissait, il reçut une giclée du sang visqueux de Duke en pleine face. Une Winchester fait souvent ce genre de dégâts. La confusion, le chaos. Des témoins courant partout, se couchant, hurlant. Un homme grand et maigre, le visage camouflé par un foulard crasseux, se tenait droit dans la place, la main sûre. Après s’être assuré du foutoir qu’il avait créé, il voulut prendre congé. Johnny l’en empêcha d’une balle de six-coups dans la colonne vertébrale, dessoudant le tireur, qui s’écroula de toute sa hauteur.

 

Bill Elm & Woody Jackson, « El Club De Los Cuerpos », Red Dead Redemption OST (2010)

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5. Deux morts en une nuit, c’était rare, même à Casper. La population avait foi en la justice de leur ville ; le problème, c’est que le justicier en chef venait d’être refroidi. Avery Lewis avait un doute sur l’identité du meurtrier de Duke, mais ne pipa mot. Un grand échalas crasseux, qui venait directement du Colorado, c’était signé. Lewis balaya la culpabilité d’un revers de main, et fouilla consciencieusement le portefeuille du bandit. Il y trouva l’adresse d’une vieille ferme à onze miles au nord de la ville. « C’est une ferme abandonnée, s’exclama Johnny, celle du vieux Fenimore. » Quand on est dos au mur et qu’on a la rage, ce n’est pas ce qu’on appelle un tournant dans la vie ? Avery Lewis fut galvanisé par une force obscure. Le lendemain matin, aux aurores, un appel aux citoyens les plus respectables se fit entendre dans toute la ville, mais le bouche-à-oreille avait déjà fait le boulot. Dans le bureau du marshal, on graissait les flingues avant d’atteler les chevaux. Six citoyens prêtèrent serment, contre quoi ils reçurent une arme et l’ordre d’obéir à Avery Lewis en toutes circonstances. La dizaine d’hommes armés se mit en route vers le nord, en direction de la vieille ferme abandonnée de Fenimore Ferguson. C’était un petit fermier qui se lança corps et biens à la recherche de l’or des Black Hills en 1875 ; après avoir perdu sa famille, ses maigres économies et la boule, il revint se suicider dans sa vieille ferme décrépie dix ans plus tard. Une sale odeur de vengeance émanait de l’équipée galopante. Le trajet fut religieusement silencieux, jusqu’à l’entrée de la ferme. Le pays était plat ; ils durent cacher leurs chevaux assez loin pour ne pas se faire voir. Lewis commandait : il organisa méthodiquement l’encerclement de la ferme. Puis donna le signal. La fusillade éclata. Féroce. La bande d’outlaws ne se fit pas prier pour riposter. Comment Lewis pouvait-il se faire comprendre dans un tel désordre, entre les coups de feu à répétition, les bris de glace, les hurlements quand une balle traversait un muscle ? D’hommes de loi il ne fut question : c’étaient des bêtes armées contre des bêtes armées. L’instinct meurtrier, grégaire et sournois de l’homme. Lewis avait simplement ordonné au groupe d’en garder un vivant. Comprenne qui pourra. Contrairement aux habitudes, le commandant de l’opération était en première ligne, cette fois, et encaissa plusieurs balles. La première se logea dans le gras du bras, alors que Lewis était à découvert ; la deuxième toucha l’épaule au cœur, ce qui le fit grimacer ; la troisième effleura la cuisse, une égratignure. Mais sa robustesse et sa détermination l’emportèrent sur la douleur physique. La boucherie dura bien un quart d’heure. Beaucoup d’hommes tombèrent : la plupart des hors-la-loi restèrent sur le carreau. Johnny fut exécuté d’une balle en pleine tête, deux citoyens ne furent pas assez prudents. L’odeur de la poudre, la fumée, les corps chauds : c’était moche à voir. Les abattoirs de Chicago en pire. Quelques gars prirent la fuite la queue entre les jambes et la vengeance aux lèvres. L’un des meneurs, un gros tas, gisait à terre, saignait à flot, respirait vite. Il n’allait certainement pas tarder à bouffer les pissenlits par la racine. Surexcités, les hommes de lois le tenaient en joue. Avery Lewis arriva devant lui. Son sang ne fit qu’un tour : ces enfoirés du Colorado l’avaient poursuivi jusque dans les terres du Wyoming. On ne distinguait plus ses yeux, dans l’ombre. Il s’acharna violemment sur le type, lui fit presque sauter un œil de son orbite. L’un de ses pairs tenta de le tempérer : « Avery, ‘faut qu’il passe à table, tu vas le tuer, là ! » Il n’avait pas tort. Son acharnement fut vain. Les dernières paroles du bandit, suffocantes, furent sans équivoque : « Tu t’es fait enfiler comme une pute, connard… »

 

Riz Ortolani, « Adulteress’ Punishment », Cannibal Holocaust OST (1980)

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6. Au bordel, dans la chambre de Lorraine, Avery Lewis se faisait soigner par sa poule. Il était sur les nerfs. Il avait surmonté sa lâcheté en retrouvant les criminels. Mais, en les exterminant, il s’était tiré une balle dans le pied : la résolution de l’enquête n’avançait pas. « Comment ces hors-la-loi m’ont retrouvé depuis le Colorado ? Pourquoi je suis encore vivant, c’est moi qu’ils voulaient ? Quel est le rapport avec Leland ? Ils l’auraient buté juste pour m’emmerder ? Mais alors, à qui profite ce putain de crime ? Qui hérite de sa fortune ? Merde, c’est trop compliqué, là, je sèche. Je suis qu’un putain de boulet, une raclure de prolétaire qui porte la poisse… Je suis trop con ! Réfléchis, bon sang ! » Cette chambre avait un charme pittoresque, avec des fleurs des champs sur la coiffeuse fatiguée, et puis des draps en toile de Jouy avec des motifs champêtres en monochromie bleu ; la tenancière était française. Tout était très propre, toujours bien rangé. La chambre n’était pas très grande, mais elle avait l’avantage de ne pas avoir de mansarde. De rudimentaires lampes à huile assez dangereuses reposaient à des endroits stratégiques de la pièce ; il y avait une grande fenêtre, près du lit dans lequel se passait l’essentiel des relations humaines, tarifées ou non. Une grande fenêtre avec des broderies immaculées, qui donnait sur une colline de pins. Au pied du lit trônait un vieux coffre avec une multitude d’effets personnels. Lorraine n’était pas seulement la prostituée favorite du marshall adjoint, elle était sa gonzesse, presque sa régulière. Elle s’était entichée de cet homme inapte à se regarder dans le miroir et, pour tout dire, elle ressemblait à une formidable bouée de sauvetage pour lui. Elle l’empêchait souvent de se noyer : sa mauvaise conscience était un puits sans fond. Pendant qu’elle pansait ses blessures avec son matériel d’apprentie infirmière, elle tentait de le rassurer. Il s’emporta : « Ta gueule ! Pourquoi tu la ramènes, tu sais quelque chose, toi ? Une trainée a-t-elle la moindre connaissance de ce qui se passe ici, nom de Dieu ? » Lorraine était une professionnelle, elle savait quand il fallait la fermer. Mais Avery Lewis s’enfonçait dans son monde avec des œillères de cheval. « D’ailleurs… Tu sais qu’il y en a un qui m’a parlé ? Il m’a dit que j’m’étais fait enfiler comme une catin. Tu sais ce que ça veut dire, toi ? Tu baisais avec Leland, c’est ça ? Réponds, sale pute ! » Avant qu’elle esquissât le moindre geste, il la frappa violemment. Une bonne claque en plein visage ; passée la surprise – une seconde et demi –, elle lui retourna sa gifle. Avec autant de force. Aucun mot ne fut échangé. Il la cogna plus fort, une beigne si forte qu’elle tomba du lit. Ses fesses presque nues heurtèrent douloureusement le vieux coffre en bois : elles bleuirent de suite. Malgré sa délicieuse robe de nuit, vaguement blanche. Il prit immédiatement conscience de son acte, baissa les yeux, et fracassa le miroir sur la coiffeuse. Ce qui lui évitait de croiser son propre regard. Lorraine était une jeune femme de vingt-trois ans qui était née dans une famille trop nombreuse pour subvenir à ses besoins ; petite, à peine un mètre cinquante-neuf, mais qui en imposait ; ses tâches de rousseur soulignaient sa fraicheur ; ses yeux vert émeraude sa détermination ; son corps était bien proportionné, comparé à ses copines du bordel ; sa poitrine ressemblait à de la porcelaine, petite mais ferme ; ses jambes n’étaient pas si belles, elles avaient pâti d’un certain nombre de voyages. Lorraine, le visage tuméfié, la chevelure feu en bataille, les yeux secs, lui balança effrontément : « Une pute ne peut cocufier personne, Avery, tu devrais le savoir. Un homme riche en a toutes les raisons du monde. »

 

Johnny Cash, « Hurt », American IV : The Man Comes Around (2002)

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7. Avery Lewis était un homme tourmenté. Il avait passé la nuit dehors sans dormir. Aux premières lueurs du jour, il se décida à résoudre l’enquête, tant pour la loi et l’ordre, que pour son équilibre mental. C’était peut-être la nuit blanche, ou la gifle qu’il avait reçu de Lorraine – il n’en savait rien –, mais il eut un flash : il se rendit du côté de la gare, et entra dans l’hôtel qui appartenait à son défunt ami. Il savait qu’au premier étage logeait le notaire de l’homme le plus important de Casper. Il monta assez vite, croisa Jim, l’homme à tout faire de Leland, un Jim inhabituellement distingué qui lui fit un discret et frustre signe de la tête, et se planta devant la chambre de l’homme de droit. Persuadé d’apprendre les renseignements qui l’amèneront au dénouement, Lewis ne remarqua rien, et frappa à la porte, un tantinet exaspéré. Un petit homme sec, à l’œil pas franc du collier, ouvrit fébrilement la porte. « M’sieur Wallace, j’ai des questions à vous poser. Pas de scène, ok ? », souffla Lewis d’une voix macabre. Il découvrit un homme au boulot, lavé, sapé, déjà lessivé ; la petite table aménagée en bureau ressemblait au capharnaüm habituel du travail juridique. « On va la jouer rapide : qui profite de l’héritage de Leland ? », lança Lewis. Martin Wallace le toisa en lui répondant qu’il n’avait pas terminé d’étudier toute la paperasse, mais il n’eut pas le temps de conclure sa phrase. Lewis sortit de ses gonds et plaqua le notaire au mur, violemment, si violemment qu’il en perdit ses austères lunettes rondes. Lewis, toujours sur le même ton, lui chuchota à l’oreille : « J’te préviens : je m’contrefous de ce que dit la loi. Qui hérite ? » La brutalité paya. Il s’avéra que la plus grande partie de l’héritage revenait à Patrick Schultz, le secrétaire de Leland Glastrow. C’était donc lui. Tout retourné, Lewis s’éloigna de la chambre de notaire, l’air révulsé : il venait d’apprendre que le vieux Elmer Thornton n’était pas si fêlé que cela ! Lewis n’eut pas le temps d’apercevoir Patrick qui sortait de l’hôtel. Chancelant, le vêtement déchiré, le cheveu ébouriffé, il venait de passer une sombre nuit entre les pognes de la bande du Colorado. Eux non plus ne savaient pas tout, et ils étaient bien décidés à savoir. Il y a plusieurs moyens de faire parler un homme : le passage à tabac en règle, par exemple, ou la baignoire. Ici, après plusieurs essais, ils violèrent Patrick à plusieurs reprises avec une queue de billard. Mais ils n’obtinrent aucune vérité. En état de choc, il titubait dangereusement vers le bureau du marshal. Un Smith&Wesson bien huilé lui fit sauter le caisson, en pleine rue, au petit matin. Un bruit de tous les diables. Avery Lewis, en bas de l’escalier, sursauta. Alors que l’auteur du meurtre montait à cheval pour s’enfuir, l’un des adjoints ajusta son fusil et lui explosa habilement la jambe. Hors d’état de nuire. Il fut mis en cellule pendant que Lewis accourut. Il ne desserra pas les dents quand il vit la tronche du coupable. Il le toisa et, sans détourner le regard, dit : « Laissez-moi seul avec cette ordure, les gars. » Les adjoints s’exécutèrent docilement. Il s’assit au bureau, et se prit la tête dans les mains : il semblait plus embrouillé encore qu’à l’habitude. L’atmosphère était tendue : d’un côté, le prisonnier qui souriait en se taisant, de l’autre, Lewis qui tripotait méchamment son flingue chargé. Ça bouillonnait, là-haut, dans son crâne. Cette histoire était tirée par les cheveux, elle ne tenait tout simplement pas debout, elle semblait irréelle. Etait-ce un long cauchemar auquel était confronté Lewis ? « T’es baisé, mon pote ! », s’écria soudain le prisonnier, le sourire mauvais ; Lewis écrasa son poing dans le mur et lui rétorqua, calmement : « Un conseil, l’ami, crache le morceau vite fait, ou tu vas mourir lentement. »

 

Luis Bacalov, « The Grand Duel (Parte Prima) », The Grand Duel OST (1972)

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8. Malgré les ordres qu’avait donnés Avery Lewis à ses collègues, la porte du bureau s’ouvrit. Un vieil homme entra, mais Lewis voulait en finir au plus vite. « Jim ? Qu’est-ce que vous foutez ici ? Laissez-moi, j’ai du pain sur la planche. Et je suis sûr que vous aussi, du balai ! », éructa le marshal adjoint. Mais ce ne fut pas la voix de Jim qui répondit : « Alors tu ne m’as pas reconnu, Avery. » L’adjoint fut stupéfait. Cette voix. Celle d’un mort. Avery prit plusieurs secondes pour prononcer son nom : « Leland ? » Quand il l’eut fait, il fut pris de pulsions violentes. Lewis ne se maitrisa plus. Il saisit le col de l’intrus et l’envoya contre le mur. A soixante-deux ans, même pour un représentant de l’ordre, ce fut douloureux. « Qui es-tu, fils de pute ? Réponds ! C’est toi qui as embauché ces hommes pour me faire tuer ? Réponds ! » Avery Lewis était un prolétaire qui n’avait pas pu rester à l’école, un homme qui avait toujours dû travailler de ses mains. C’était un esprit limité. Il ne comprenait tout simplement pas ce qui se passait. « Je comprends juste que les riches sont des escrocs ! Tous ! Je croyais que tu étais mon ami, ah mais quel pauvre con je fais ! » Le vieux marshal revenu d’entre les morts tenta de se défendre : « Tu es loin d’être bête, Avery. C’est même pour ça que je t’ai « fait » venir, j’avais besoin de toi ! » Glastrow commençait à suffoquer ; Lewis le tenait toujours fermement. « Pourquoi ? Tu mens, sale enfoiré, pourquoi tu m’as trahi ? » La scène se déroulait là, devant un prisonnier médusé qui n’avait pas tout saisi. Avec sa bande, il avait fait fuir l’un d’eux en terrorisant sa ville, puis il avait été embauché par l’autre pour commettre un meurtre dont il ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants. C’était un pion. Essayant de reprendre son souffle, Glastrow repoussa son ami. Une bagarre éclata. Le bureau était étroit, et les deux hommes se fracassèrent à plusieurs reprises contre les murs, ce qui accentuait la douleur. Lewis porta un coup puissant, Glastrow s’écroula par terre. Un bruit sourd stoppa net le pugilat : sa tête avait cogné durement le sol, et du sang coulait abondamment de son cuir chevelu. Lewis devint comme fou, tremblotant, bégayant, piétinant. Il se reprit très vite en agrippant un bout de tissu qui trainait là, et le glissa sous la tête de son ami. « Je-je suis dé-désolé, Le-Leland… Je suis-je suis désolé… », pleura Lewis. Le vieux marshal lui fit signe de fermer sa gueule et d’ouvrir ses esgourdes ; il allait soulager sa conscience, et insistait pour qu’il enregistre cette confession. « Je te croyais plus… plus intelligent, Avery… Si je… Si je t’ai « fait » venir, c’est que… ce nom devenait trop lourd… trop lourd à porter… Cet héritage… cet héritage me pesait… Et puis, j’en avais… ma claque… j’en avais ma claque de ce travail… La justice, … la justice… Je ne… je ne souhaitais pas… laisser ça à n’importe qui… Bien sûr… bien sûr, les gars sont pro… Mais… mais ce poste… ce poste était fait pour toi… Tout ce que je… tout ce que je voulais, c’était… un allez simple vers le… un allez simple vers le bonheur… Disparaître à jamais… Avec celui que… avec celui que j’aimais… Que j’ai toujours aimé… passionnément… Le bonheur est… le bonheur est… le bonheur est garanti… par la Constitution… » Lewis ne retint pas ses larmes, ce jour-là. Il faisait un beau soleil, la journée s’annonçait belle, pour un début d’octobre. Lewis s’essuya grossièrement les yeux. La vitre laissait passer les rayons, c’était beau à voir. Il saisit une Winchester usée, qu’il chargea. On aurait presque pu croire à une journée de printemps. Le détenu encaissa deux cartouches dans le buffet, sans autre forme de procès. A ceci près que la brise devenait sérieusement fraiche. Avery Lewis avait quarante-six ans. Il porta le fusil à sa bouche.

 

Riz Ortolani, « Opening Theme », Cannibal Holocaust OST (1980)

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Merci aux relectures attentives et au soutien d’Elodie Simon, de Jack Seps, et de Benoît Demarche. Ce texte est protégé par les droits d’auteurs. © Ludovic Van Der Eecken aka Lud le Scribouillard, septembre 2013

Un épisode 2 est désormais disponible. 

 

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