Ce que j’en dis…

La Chanson de la Semaine 88

J’ai choisi cette semaine un morceau de Robin Thicke, accompagné de T.I. et de Pharrell Williams, « Blurred Lines », single sorti en mars 2013 sur le label de Pharrell, Star Trak.

La Chanson de la Semaine 88 dans Identité & Image robinthicke_2009c

Ô cher internaute, je te sens interloqué. Pourquoi chroniquer un truc si récent, putassier et sexiste, qui fait le buzz au Grand Journal, le tout sur un site aussi pointu ? Parce que ce truc pose question. Je ne connaissais pas du tout ce pâle sosie de George Michael et d’Emmanuel Moire, qui, si Wikipedia dit vrai, a produit Brandy, Mary J. Blige, Mariah Carey, Christina Aguilera, Michael Jackson tout en publiant six albums solo depuis 2002 ; je suis tombé sur le clip chez Yann Barthès il y a peu. Tout de suite, avant même de remarquer la nudité des jeunes femmes, je crois reconnaître l’excellent titre « Got To Give It Up » de Marvin Gaye. Mais ce n’est qu’un sample creux, transparent. En fait, à l’écoute, malgré son côté addictif, « Blurred Lines » est assez pauvre : le sample, en effet, ne crée rien, ne dit rien d’autre que « Regardez comme je suis cool, je sample Marvin Gaye ! » et, sans le sample, la musique n’a plus grand intérêt ; la qualité vocale de Robin Thicke est complètement occultée par sa comparaison immédiate avec le timbre génial de Marvin Gaye ou le fantasque du nain de Minneapolis, Prince ; par respect, je ne dirais rien du « rap » des deux autres zozos. Mais on est aussi là pour parler du clip, non ? Il y a deux versions, je garde la plus dirty. C’est que, faire danser des jeunes femmes à poil (on dirait plutôt des barely legals ukrainiennes qui tarifent leurs prestations) dans un clip est toujours porteur (jurisprudence Make The Girl Dance) ; d’ailleurs, à voir certains de ses anciens clips, Robin Thicke ne se cache pas d’aimer les jolies femmes à poils. Visuellement, c’est accrocheur : le clip, c’est l’image, c’est-à-dire la captation de l’attention. Qui n’est pas capté ? Selon les rumeurs, les internautes sont tombés raide dingue d’Emily Ratajkowski, la jolie brune… Sûr qu’on la verra bientôt à Hollywood.

Sexiste ? La question qu’il ne faut pas poser. A dire vrai, j’avais écrit ce texte juste avant que Bertie Brandes publie le sien sur le site de Vice Mag ; elle y critique le sexisme indéniable du truc. Son papier a fait réagir, notamment votre serviteur, et j’ai donc légèrement transformé le mien en regard de ces réactions. Que dit l’image ? Les hommes sont habillés chic, pas les femmes ; les hommes ont la parole, pas les femmes ; celles-ci sont réduites à leur plastique pornoformatée dans une pose pornochic ; les allusions à la femme-objet sont transparentes ; « Robin Thicke has a big dick » avec des ballons. Conclusion : les rôles sont radicalement distribués, les frontières sont imperméables. Le décor et la mise en scène, eux aussi, sont très pauvres. Et même si tout ce joli petit monde semble faire le pitre de concert, il y a comme un malaise. Je sais qu’on va me rétorquer que tous sont consentants, que les femmes sont libres de vendre leur corps (ou de fermer leur gueule), qu’il n’y a aucun mal à aimer les jeunes femmes à poils (surtout celles-ci), qu’elles ont même dû s’éclater… Nous sommes dans une matrice Benetton où les rôles sociaux sont bien délimités, mais où tout le monde est beau et s’amuse (réminiscence The Grind sur MTV à la fin des nineties). Vous savez ce que dit un internaute quand il entend défendre les femmes ? « Aucune femme n’a été maltraitée [sur ce tournage] »… Que disent les lyrics ? « You’re an animal, baby, it’s in your nature/Just let me liberate you », « The way you grab me/Must wanna get nasty/Go ahead, get at me », « You the hottest bitch in this place », « Let me be the one you back that ass into », « I’ll give you something big enough to tear your ass in two », « Nothing like your last guy, he too square for you/He don’t smack that ass and pull your hair like that », « Not many women can refuse this pimpin’ », « Shake your rump, get down, get up/Do it like it hurt », et le mantra « I know you want it »[1]. C’est mélodieux, c’est classe, tout le monde s’éclate, mais ses paroles ont toutes leur place dans un porno gonzo mal filmé mal éclairé sur un clic-clac de République Tchèque avec des jeunes filles droguées… « Je sais que tu veux ça » : l’homme sait ce qui est bon pour la femme, la femme n’a pas besoin d’ouvrir sa gueule ! Pourquoi lui donner le droit de vote ? Je sais ce qu’on va me rétorquer : c’est un délire, du 15e degré, une œuvre artistique. Ou alors : censurons-nous, restons dans un monde aseptisé et bien-pensant, et assassinons l’Art. Ou encore : il y a pire (porno), et puis toutes ces situations où l’homme est réifié. Certes. Mais je me méfie du bon sens comme de la peste. D’abord, nous sommes face à un argument inversé, ce qu’affectionnent beaucoup ceux qui pointent du doigt : un(e) féministe est souvent traité de fasciste, alors que les femmes subissent plus que les hommes ; c’est comme les gentilles familles homophobes qui se disent agressées par les homosexuels dans la rue, ou les fraudeurs fiscaux qui se disent surtaxés par le fisc ! Putain de retournement sémantique. Ce n’est pas parce que certains « féminismes » sont caricaturaux, bêtes et irréfléchis qu’il faut discréditer tous les autres féminismes dont le combat est indispensable ; c’est comme parler « du » marxisme, c’est un contresens total ! Ensuite, ce n’est pas parce qu’il y a pire ailleurs qu’on doit sous-estimer l’impact de ce truc ; c’est comme quand les entreprises obligent leurs salariés à travailler toujours plus en leur disant « Et, oh, tu préfères travailler comme aux Philippines ? » ; bah non, mais ce n’est pas pour ça que tes conditions de travail sont décentes, connard ! Enfin, les situations où l’homme est réifié sont tellement rares qu’il est incorrect de faire preuve de relativisme culturel. Certains commentateurs n’ont pas forcément tort sur une chose : on tape plus sur ce clip parce qu’il est apparenté « rap/r’n’b », et moins sur d’autres genres musicaux qui font pareil ; on peut leur rétorquer qu’on est loin de cette imagerie, habituelle dans le hip-hop sans être exclusive, des car-wash, piscines ou autres Lamborghini entourées de créatures un peu irréelles.

Le plus grave, ce n’est pas le clip – et c’est pour ça que la censure ou l’autocensure sont hors-sujet –, c’est que cette vision des rapports hommes-femmes est courante et répandue, bien plus qu’on ne le croit, parce qu’elle est intériorisée, incorporée même par les individus de tous âges, de toutes conditions sociales, de tous… sexes. Je ne peux m’empêcher de penser que ce truc va être matraqué tout l’été sur les ondes, dans les boîtes, partout, tout le temps, et que de nombreux jeunes, parce que c’est le cœur de cible et parce qu’ils n’auront pas forcément le recul nécessaire pour comprendre qu’il ne s’agit que d’un jeu, d’une œuvre, d’une fiction, d’un délire, de nombreux jeunes vont se trémousser dessus en intériorisant ce devenir-être des rapports hommes-femmes, en digérant sans réflexion et sans la questionner cette dictature du genre.

PS : A la lecture de l’article de Bertie Brandes, quelque chose m’a frappé : je me suis rendu compte à quel point, dès qu’une femme ose être féministe, elle est renvoyée à sa faiblesse, elle est taxée de moche, de grosse ou de frustrée sexuellement, elle n’a certainement pas réfléchi à ce qu’elle faisait, elle a laissé agir ses pulsions ou son instinct, etc., et c’est cette « hystérie », et non la raison, qui justifierait un tel acte ; à aucun moment on n’envisage qu’une femme (et encore moins un homme) puisse être féministe par raison ; ce qui revient à dire que les féminismes n’ont pas de raison d’être ! En fait, encore une fois, ce que révèle ce clip, c’est la profonde intériorisation des rôles sociaux inégaux basés sur le genre, et le farouche désir pour beaucoup d’hommes – mais aussi pour certaines femmes – de conserver cet ordre des choses, parce que celui-ci reste bien trop souvent un impensé des inégalités, ce qu’une commentatrice n’hésitera pas à qualifier de « passivité ou de fainéantise intellectuelle »…

 

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[1] « Tu es un animal, chérie, c’est dans ta nature/Laisse-moi te libérer complètement », « La façon que tu as de m’attraper/Tu dois vouloir devenir coquine/Je t’en prie, viens à moi », « Tu es la salope la plus chaude ici », « Laisse-moi être celui sur lequel tu frottes ton cul », « Je t’offrirai quelque chose d’assez gros pour t’agrandir le cul », « Rien à voir avec ton dernier mec, il t’imposait trop de choses/Il ne fait pas claquer ces fesses et ne tire pas les cheveux comme ça », « Peu de femmes peuvent se refuser à moi », « Bouge ton cul, baisse-toi, relève-toi/Fais-le comme si c’était douloureux », « Je sais que tu le veux ». 


11 commentaires
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  1. Romain

    Moi ce qui m’a marqué surtout dans l’article de « Vice », c’est le vide de l’article…

    Tu dis que le clip est sexiste, mais je trouve que malheureusement on a tendance à plus taper sur la musique et les clips que sur le cinéma… « Reservoir Dogs » est-il un film raciste ? On entend beaucoup le terme « nigga » ! « Scarface » est-il un film « dangereux » puisque de nombreux jeunes fantasment toujours sur Tony Montana ? « GTA » est-il un jeu dangereux également ?

  2. reflexionsdactualite

    Sur l’article de Vice, je suis mitigé : maladroit, peut-être ; incomplet, certainement ; vide, sûrement pas. Par contre, la plupart des commentaires montrent bien (par l’absurde) que le sexisme a de beaux jours devant lui : on a insulté l’auteure de l’article simplement parce qu’elle avançait des idées féministes, en la réduisant à une « mal baisée », « frustrée sexuellement », « fasciste féministe »… C’est bien le signe que le féminisme dérange, au contraire du clip…
    Je dis que le clip (et la chanson) est sexiste, entre autres, oui. Pourquoi ? Parce que son sexisme n’est pas artistique, il n’est que commercial ; autrement dit, il ne dit rien de la société, il ne raconte rien d’autre que le sexisme, il profite de corps féminins nus et silencieux pour vendre sa camelote. Les oeuvres que tu cites ne sont pas simplement commerciales, elles disent beaucoup de la société, elles racontent une histoire, elles font « oeuvre artistique »… Je ne sais pas comment le dire autrement. Si tu prends Scarface, par exemple, il y a un scénario très écrit, il y a la description d’une époque et d’un lieu fascinant, il y a le jeu d’acteurs époustouflant, il y a les techniques de photos, de caméra, de cadre, de prise de son, etc., il y a l’aspect économique et social (c’est un film néolibéral par excellence), il y a… Je cherche encore l’art et la philosophie chez Robin Thicke… L’idée n’est pas de dire qu’il y a une culture respectable, et puis une sous-culture détestable, mais que ce qu’a produit Robin Thicke est totalement creux sur les plans artistique et philosophique ; et, du coup, ce qui ressort de cette « oeuvre » est cru, brut, dans sa plus transparente acuité ; ce qui reste est sexiste…

  3. reflexionsdactualite

    Peut-être qu’il est plus difficile de faire ressortir artistiquement une idée, un aspect de la société ou de l’être humain, une philosophie en somme, dans un clip de 4 minutes que dans un film d’1h30, ou que dans une série qui fait plus de 60h… Je ne sais plus quel penseur a dit : « si j’avais eu plus de temps, j’aurais fait plus court », pour souligner la difficulté de faire dire quelque chose dans un espace restreint…

  4. Romain

    Vu la notoriété des mecs, c’était sur et certains qu’ils allaient vendre beaucoup !

    Après, n’a-t-on pas droit de faire une musique comme ça ? « Bâtards de Barbares » est-elle dangereuse alors ?

    Le problème c’est la notoriété, les gens ont souvent tendance à dire « il est connu, les jeunes l’adorent, il se doit de montrer l’exemple ! » (Ce qu’on dit bien souvent aux footballeurs, mais je m’égare)

  5. reflexionsdactualite

    C’était prévisible qu’ils vendent beaucoup, mais avec ce clip, c’était assuré. Le problème de cette discussion, c’est que tu es encore dans la position du « qu’est-ce qu’on fait ? », avec le « droit [ou pas] de faire une musique comme ça » : je le répète, on a le droit de faire une musique comme ça ; mon propos est un constat, une observation de ce qui est… La chanson et le clip de La Caution se placent dans une critique ironique 15e degré et très provocante du fanatisme, par l’absurde, si tu veux ; je ne ressens pas ça dans le clip et la chanson de R. Thicke. Encore une fois, je ne dis pas qu’on n’a pas le droit, mais qu’on doit être prudent de ce sexisme étalé sans subtilité et sans véritable originalité à la gueule des jeunes. Et quand je dis « on », je parle des parents, des médias, des éducateurs, etc.
    La notoriété est un vrai problème, parce que, selon qu’on en possède beaucoup ou pas, on ne doit pas adopter le même comportement, ce qui est injuste. Je suis d’accord avec toi. Mais, encore une fois, je suis dans le constat : un Nasri avec le maillot de l’EdF, qui se fiche du jeu, qui marque, qui insulte les journalistes, et manque de respect à son entraîneur aura un impact infiniment négatif sur les jeunes qui l’ont pris pour modèle. Il ne s’agit pas d’interdire Nasri ! C’est toute la problématique de la socialisation… Alors, après, effectivement, on peut réfléchir à l’action. Pour ce qui est de Nasri, peut-être que le système de formation à l’ultracompétition, le couvage de ses jeunes, le fait qu’ils soient déresponsabiliser dès le plus jeune âge produit ce comportement. On peut agir là-dessus ! Pour ce qui est du clip, peut-être que les médias peuvent informer et prévenir avant de montrer le clip tel quel en le glorifiant (j’ai vu ça sur BFM TV en plein après-midi), peut-être que… J’en sais rien ! Je ne parle à aucun moment de censure ou d’autocensure, tu sais à quel point je suis attaché à la liberté d’expression !

  6. Romain

    A l’ère d’internet, je ne suis pas certain qu’un clip ait tant d’impact que ça sur la société ou sur les jeunes ! Que l’impact soit bon ou mauvais d’ailleurs…

  7. reflexionsdactualite

    Justement à l’heure d’Internet, le clip (et ce genre de clip martelé partout) a d’autant plus d’impact qu’il est visible éternellement, disponible immédiatement et rediffusable infiniment… Et cette chanson va être diffusée dans tous les lieux de fête chez les jeunes, parce qu’elle est cool, dansante, sexy, etc.

  8. Romain

    Mouais j’suis pas trop d’accord ! À l’heure d’Internet, les gens se lassent de plus en plus d’une musique et veulent de la nouveauté assez rapidement, d’où la minimisation d’un réel impact positif ou négatif d’une chanson !

  9. reflexionsdactualite

    Pas d’accord : bien sûr qu’Internet réclame de la nouveauté toujours plus neuve, mais ça ne s’applique pas forcément à tous les buzz. 66 millions de vues sur Youtube, quand même ! Et je me doute que sur Viméo, où on peut voir la version dirty, ça monte pas mal (je ne sais pas où regarder pour trouver ces infos sur Viméo)… Le marketing est très fort, tu sais, et un matraquage en règle sur d’autres médias peut venir relancer la machine ; c’est l’été, en plus, et c’est une chanson funky ; et Pharrell n’est pas le dernier en matière de marketing (surtout que c’est son label qui distribue) !
    Bref, même si le buzz s’amenuise assez vite, le titre et le clip ont suffisamment été commentés, encensés, et matraqués sur des médias prescripteurs de tendances (notamment Canal +) que le « message » est bien passé, rassure-toi !

  10. Romain

    Oui mais les jeunes ont tendance à se lasser d’un morceau pour aller assez vite vers un autre avec Internet, et veulent (et peuvent avoir) toujours plus de nouveautés !

    Donc c’est pour ça que les jeunes seront peut-être pas aussi influencés que tu le crois !

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