Ce que j’en dis…

Les inégalités expliquées par le QI (ou comment les libéraux se tirent une balle dans le pied)

Un site libéral qui remet en cause les inégalités par une analyse de la mobilité sociale ? Intéressant a priori. Las, toujours les mêmes poncifs, les mêmes caricatures, les mêmes erreurs, les mêmes mensonges. Entreprise de démontage d’un article (très) mal écrit : Cincinnatus (on sait qu’il est bouclé !), « Les inégalités sociales ne sont pas des injustices », sur le site libéral Contrepoints, 26 avril 2013 [Je conseille vivement la lecture de l'article en question avant de lire mes injustes critiques ; les citations du dit article sont en bleu].

 

Une introduction qui en révèle beaucoup…

 

L’article commence par se tirer une balle dans le pied en caricaturant les Trentenaires de l’UMP (on y reviendra) : il y aurait une « mouvance intellectuelle [désignée] néo-égalitarisme » qui dénonce les inégalités comme des vilaines injustices avec « ses champions (tel que Stiglitz) et même en France son évangile : un ouvrage intitulé Pour une révolution fiscale, de Piketty, Landais et Saez. Il s’agit d’un petit opuscule rouge de propagande égalitariste tout aussi déprimant à lire que l’autre petit livre rouge […] ». Comment délégitimer son propos derechef ? En comparant un ouvrage de propagande mal écrit de la part d’un des plus grands meurtriers de masse du XXe siècle, avec un ouvrage d’économie aussi rigoureux scientifiquement qu’engagé politiquement[1], signé par trois universitaires français, loin d’être d’affreux gauchistes ou pseudo-marxistes. Cette fâcheuse tendance à disqualifier une théorie ou un courant de pensée en faisant l’économie de sa critique… Je ne suis pas sûr que l’auteur (l’énigmatique Cincinnatus) ait lu le bouquin en question, qui ne fait que 134 pages pourtant.

Il continue en affirmant que « Le concept de lutte des classes révolutionnaire affiche plusieurs dizaines de millions de morts au compteur, ce qui nécessite tout un travail de rafraîchissement lexical à ses thuriféraires pour rendre possible sa funeste résurrection. » Alors, là, il y a tout, c’est très drôle. La lutte des classes : concept marxien qui a légitimé les régimes totalitaires du XXe siècle, dont certains s’en réclament encore (faut être aveugle pour penser que le régime nord-coréen ou, dans un autre registre, le régime cubain aient quelque rapport avec l’œuvre de Marx). L’auteur est prudent en y accolant l’adjectif « révolutionnaire » pour contrer toute critique audible ; il faut au contraire réactualiser ce concept aujourd’hui pour dire, pour montrer ce visage de la conflictualité du social qu’on ne veut plus voir, mais qui existe bel et bien au cœur de la société. « [C]omment ne pas voir que la société française demeure une société de classes, au sens où coexistent en son sein des groupes sociaux inégalement dotés et ayant des intérêts objectivement divergents ? »[2] Le problème principal ici, c’est la divergence de définition qu’on donne de la lutte des classes ; et quand on n’est pas d’accord sur l’objet du conflit, on aboutit à un dialogue de sourd. Il faudrait toutefois faire l’autruche pour ne pas voir cette conflictualité du social. Or, ce « déni [laisse] libre cours à une autre lutte des classes, celle que se livrent entre eux les dominés. Dans une société travaillée par le déclassement […], les boucs-émissaires sont recherchés plus bas que soi : les « petits-moyens » cherchent à maintenir leurs distances avec les classes populaires en emploi, lesquelles dénoncent « l’assistanat » dans lequel se vautreraient les chômeurs, qui à leur tour dénoncent les « mauvais chômeurs », etc. [L]a montée de cette « conscience sociale triangulaire » remarquablement théorisée par Olivier Schwartz (le sentiment d’être pris en étau entre « eux, les gros », et « eux, les assistés »), ouvre un boulevard aux partis autoritaires et conservateurs. »[3] Les millions de morts : l’évidence même : le communisme a assassiné des millions de personnes (certains claironnent même plusieurs centaines de millions !), donc le communisme doit finir à la poubelle ; certains n’hésitent pas à comparer Marx à Hitler… Sauf que ce n’est ni le communisme, ni le socialisme, ni le marxisme (quoi, encore ?) qui a tué, ce sont des systèmes politiques totalitaires menés par des dictateurs fascistes qui ont au mieux mal lu les auteurs d’extrême-gauche du XIXe siècle, au pire pas lu du tout. Je propose à tous ceux qui « cassent du gauchiste » à chaque parole de lire sereinement et rigoureusement les écrits de Marx, pour ne prendre que lui ; et je rappelle qu’il est indispensable, pour penser consciencieusement la société, d’avoir du recul par rapport aux penseurs qu’on peut mobiliser… Le rafraîchissement lexical : une manière de tuer dans l’œuf toute réactualisation de la pensée de Marx (ou d’autres, d’ailleurs) ; en réduisant les auteurs cités à des « thuriféraires de la lutte des classes révolutionnaire », on fait, encore une fois, l’économie de ce qu’ils ont à dire sur la société. Mais, en faisant cela, Cincinnatus montre toute l’étendue de son incompétence, de son manque de sérieux et de rigueur, car, s’il s’était, même négligemment, intéressé aux travaux théoriques de Joseph Stiglitz, par exemple, il aurait découvert ceci. « Economiste américain […]. Il a reçu le prix Nobel d’Economie, pour un travail commun avec G. Akerlof et M. Spence. Il est l’un des fondateurs et des représentants les plus connus du « nouveau keynésianisme ». Il a acquis sa notoriété populaire à la suite de ses violentes critiques envers le FMI et la Banque mondiale, émises peu après son départ de la Banque mondiale en 2000, alors qu’il y était économiste en chef. Parmi [s]es recherches les plus connues […] figure la théorie du screening [qui] est à la base de l’économie de l’information […]. Il s’intéresse aussi à l’économie du développement. On lui doit également la théorie du salaire d’efficience. »[4] Un obscur ouvrage d’histoire de la pensée économique ? Non, c’est la page Wikipedia de l’auteur, et, malgré quelques menues erreurs (le Prix Nobel d’Economie, voir ici), elle rappelle que Stiglitz est un économiste néo-classique (donc loin d’être un « thuriféraire de la lutte des classes révolutionnaire »), qu’on lui doit par exemple, dans ce cadre théorique, la théorie du salaire d’efficience (qui explique le chômage par le fait que certains salariés reçoivent des salaires supérieurs au taux de salaire d’équilibre, ce qui produit un déséquilibre sur le marché du travail). Un affreux gauchiste ? Malgré sa critique très argumentée du tour qu’a pris la mondialisation, quand on relit son Principes d’Economie Moderne, on cherche en vain une référence à la lutte des classes ; en fait, Stiglitz est plus proche de Cincinnatus que de moi, affreux gauchiste !

Ensuite, toujours dans sa présentation, notre ami affirme que le concept de classe sociale a été remplacé par celui de « fractile de revenu ». Faux. Le premier est un concept sociologique qui ne fait encore pas consensus, malgré une définition reconnue[5]. Le second, aussi appelé « quantile », est un terme statistique qui désigne une fraction de courbe correspondant à un pourcentage de l’échelle des abscisses. Par exemple, on peut découper une population statistique en quartile, c’est-à-dire en part de 25 %. Ça n’a rien à voir, ce n’est pas comparable ; l’un n’a pas remplacé l’autre ; mais, si on souhaite mesurer des inégalités, par exemple, on ne peut se baser sur la classe sociale, concept théorique plutôt qualitatif ; on doit, le plus justement possible, découper une population statistique (les ménages français) et tenter d’observer comment se distribue le revenu ou le patrimoine parmi cette population. Voilà que, dorénavant, les libéraux contestent les statistiques : c’est le monde à l’envers ! Pour quelle raison ? Parce que s’approprier l’adage selon lequel « on peut faire dire n’importe quoi aux statistiques » est séduisant pour le lecteur lambda. C’est comme « tous pourris », ou « trop d’impôts tue l’impôt » : la fonction essentielle de ces assertions dont la vacuité frôle l’absolu néant réside, encore une fois, dans l’économie qu’on peut faire d’une véritable critique des statistiques comme de la compréhension du monde qu’elles nous apportent. Si les statistiques montrent, par exemple entre 2008 et 2010, que le 1er décile (les 10 % les plus pauvres) a perdu 3,2 % de pouvoir d’achat quand le 10e décile (les 10 % les plus riches) en a gagné 2,8 %[6], c’est forcément une propagande idéologue digne de Mao… Comparer l’Insee ou les travaux de Piketty à l’usage propagandiste de la statistique fait sous Mao (ou chez Orwell), c’est vraiment le degré zéro de l’argumentation. Qui Cincinnatus compte-t-il convaincre ?

Enfin, l’auteur termine sa présentation en affirmant que « les fractiles du bas doivent se lancer à l’assaut (médiatique, législatif, fiscal) de ceux d’en haut. » Quoi ? Ai-je bien compris ? Les pauvres ont-ils un impact médiatique aussi fort que les riches ? Les pauvres sont-ils au pouvoir ? Les pauvres profitent-ils de la fiscalité ? Je suis las… Allez, entrons enfin dans le vif du sujet.

 

Le marxisme, ce méchant épouvantail

 

Cincinnatus débute sa diatribe par un retour à l’économiste Joseph Schumpeter, qualifié de « pourfendeur assidu des inepties marxistes », ce qui est partiellement vrai : pour l’autrichien, Marx était digne d’intérêt (on ne peut pas en dire autant de Keynes), preuve en est sa digestion de l’œuvre marxienne, notamment dans la figure schumpétérienne de l’entrepreneur-innovateur, idéal-type puisant chez Marx comme chez Weber. Preuve en est également la théorie des classes par Schumpeter. Rendons grâce à Cincinnatus : malgré des termes malheureux, ce qu’il écrit de Schumpeter est plutôt pertinent. En effet, dans Impérialisme et classes sociales, Schumpeter dépasse l’œuvre de Marx tout en réaffirmant l’actualité des classes sociales : « Une classe peut être comparée, pour toute la durée de sa vie collective, c’est-à-dire pendant le temps où elle demeure identifiable, à un hôtel ou à un autobus toujours rempli, mais rempli toujours pas des gens différents. »[7] L’idée principale, sur laquelle Cincinnatus va tenter de s’appuyer, est là : la mobilité sociale. Mais avant, notre ami repart vers Marx en citant un extrait de L’Idéologie allemande (écrit avec Engels), dans lequel le barbu rappelle que, pour supprimer la société de classes, il faut supprimer la propriété privée. Ce genre de phrase fait en général bondir les libéraux ; Cincinnatus bondit en écrivant que cette suppression « prend aujourd’hui la forme de niveaux de taxation confiscatoires ». L’auteur tente d’apporter des preuves et prend l’exemple erroné de Depardieu soi-disant taxé à 85 % de ces revenus en le rapprochant « du taux marginal maximum qu’avaient mis en place les régimes communistes totalitaires de l’URSS ou de la RDA (90 %) » ; je passe sur le rapprochement entre « communiste » et « totalitaire ». Mais je rappelle que ce taux marginal très élevé était aussi en vigueur aux Etats-Unis ou en France dans les années 1950-60, loin d’être des « régimes communistes totalitaires », et n’a pas empêché la croissance des Trente Glorieuses. Cincinnatus compare cette situation à ce qui se passe en Allemagne, où dépasser les 50 % est constitutionnellement interdit (le caractère gras est censé signifier une objectivité et une solennité juridiques ?) ; je rappelle la formidable croissance des inégalités en Allemagne ? Dans ce beau pays, les riches peuvent s’enrichir à loisir (ce qui n’est pas mal) ; mais ils peuvent le faire sur le dos des pauvres (pas de salaire minimum, stricte réglementation de l’allocation chômage, flexibilité importante)… C’est ce modèle qu’on veut ? Enfin, l’auteur conclue sur le refus de la mobilité sociale par la méritocratie dans la théorie marxiste ; dans Le Capital, Marx écrit : « La société ne se compose pas d’individus, elle exprime la somme des rapports et des conditions dans lesquels se trouvent ces individus les uns vis-à-vis des autres. » C’est-à-dire, tout simplement, le rappel du matérialisme historique de Marx : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. »[8] Une parenthèse, deux choses : 1. il existe une multiplicité de marxismes ; 2. les thèses de Marx sont loin d’être marxistes. Fermons la parenthèse. C’est marrant, cette symétrie, à quelques semaines de la mort de Margaret Thatcher, qui avait dit en 1987, pour nier le poids du social : « La société n’existe pas. Il existe des individus masculins et féminins, et il existe des familles. Et aucun gouvernement ne peut rien faire, sinon à travers les gens, et les gens doivent s’occuper d’abord d’eux-mêmes. » [9] Bon, que veut dire Cincinnatus ? « Le dénigrement de toute mobilité sociale […] cautionne donc le recours à la seule issue […] : la guerre des classes et la violence. » Comme les libéraux sont des gentils pacifistes, ils ne veulent pas la guerre. Sauf qu’ils sont le bras armé de son idéologie. « Il y a une lutte des classes aux Etats-Unis, bien sûr, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous gagnons. »[10] La méritocratie, la liberté, l’esprit d’entreprise, la propriété privée, toutes ces antiennes justifient les inégalités les plus intolérables sans qu’en soient observés empiriquement leurs bienfaits.

Le mot de la fin pour Cincinnatus : « Heureusement, le marxisme, en dépit de ses prétentions dérisoires de scientificité, n’est qu’une confection théorique enragée et pathétiquement détachée de la réalité : deux Français sur trois n’héritent pas de la classe de leurs pères. » Du lourd !

 

D’erreurs grossières et de manipulation

 

Cet article est génial : c’est un crescendo humoristique ! L’auteur débute par une grossière erreur statistique ; mais je préfère citer l’auteur avant d’attaquer : « Mesurer la mobilité sociale avec rigueur n’est pas une simple affaire. Comme pour toute physique de flux, l’exercice se prête mal à la simplification, et encore moins à la réduction unidimensionnelle qui permet de manipuler l’imagination des masses avec des slogans populistes du type : « 1 % des Français accapare X % des revenus ! » ». Se trompe-t-il ou le fait-il exprès à des fins manipulatoires ? Alors, 1. il rappelle justement la difficulté de mesurer la mobilité sociale ; 2. il confond cette mesure avec la répartition de la richesse au sein d’une population statistique, ce qui n’a ABSOLUMENT RIEN A VOIR ! ; 3. il estime qu’on manipule les masses, ce qui ressemble à la très rance Psychologie des foules de Gustave Le Bon, problématique puisque, pour un libéral, l’individu dispose de son libre-arbitre. Ce mec est-il nul ? Non, il annonce solennellement la nécessité de « réintroduire le minimum de complexité et de perspective qu’exige l’étude du sujet. » Je suis d’accord : ne laissons pas ce sujet à quelqu’un qui n’y comprend que pouic !

Son second paragraphe est ultra-caricatural. L’analyse des revenus serait l’apanage des seuls économistes, quand les sociologues, délaissant les analyses statistiques, s’intéresseraient aux classes sociales. Il n’y a pas plus con ; c’est si éloigné de la réalité des travaux universitaires qu’on doute de la compétence de l’auteur. Faisons comme si. « Nous nous concentrerons ici sur l’approche sociologique, plus proche des notions marxistes de classes. » Sauf que la classe sociale n’est pas marxiste (pas plus que l’approche sociologique ; mais comment pense ce type ?) : le concept de classe remonte au moins aux historiens de la Révolution française, et a été approprié tant par Marx que par Weber, qui en a une définition très différente, jusqu’aux penseurs contemporains. 

Ensuite, Cincinnatus s’appuie sur un obscur sociologue anglais dont il écorche le nom (Albert Henry Halsey, né en 1923) pour tenter de prouver qu’une large majorité de sociologues sont des gauchistes. « Un domaine complexe offrant une grande variabilité interprétative se retrouve donc entre les mains d’acteurs fortement et très asymétriquement politisés. Cette situation n’inspire pas une grande confiance dans l’objectivité des débats, loin de là. » On en revient exactement au soupçon émis à l’égard des professeurs de SES ou des juges dernièrement : s’ils manifestent un quelconque attachement à des idées de gauche, ils sont suspects de partialité, directement délégitimés. C’est ce qu’on appelle du fascisme intellectuel. C’est comme si, apprenant que mon interlocuteur est libéral, je mettais fin à une discussion, peu importe le sujet, sous le seul prétexte de son libéralisme. Et puis, je serais curieux de voir les conclusions d’une hypothétique enquête sur les préférences idéologiques des sociologues anglais, des profs de SES français et des juges d’instruction. Vous savez ce qu’on y verrait ? Qu’il existe des marxistes, des gauchistes, des sociaux-démocrates, des racistes, des libéraux-libertaires, etc. Et tous sont des professionnels de la sociologie, de l’éducation ou de la justice, sachant très bien faire la distinction entre leurs préférences idéologiques et leurs pratiques professionnelles. C’est vraiment puant. Il faut distinguer ces préférences et ces pratiques, sans les opposer. Ecoutons ce qu’en dit l’économiste André Orléan : « Je pars d’un travail qui essaie de penser ce qui est, en visant l’identification des mécanismes tels qu’ils fonctionnent réellement. Telle est essentiellement l’activité scientifique : rendre intelligible le réel. Pendant notre conversation, j’ai mis l’accent sur le risque de déviation du discours économique, sa déformation par des intérêts sociaux, comme l’a illustré la financiarisation. Mais alors comment intervenir sans tomber dans ce travers ? Ma position, pour l’instant, c’est qu’il faut séparer la science et l’intervention. Je ne dis pas que dans la prise de position politique ou citoyenne il n’y a aucun savoir. Par exemple, quand je milite pour la définanciarisation, c’est étroitement lié à ce que je sais des marchés financiers, dont je montre qu’ils ne sont pas efficaces. Mais il y a tout de même une rupture. On ne peut pas passer de manière continue de l’observation de ce qui a été à une proposition sur ce qui doit être. Pour une raison simple : il n’y a pas un devoir-être qui serait inscrit dans ce qui est. Je suis atterré quand j’entends les économistes, à la télévision ou ailleurs, intervenir comme s’ils parlaient depuis la science, aussi assurés du diagnostic que du remède, comme si celui-ci découlait nécessairement de celui-là. Moi, je tiens à une distinction entre le savant et le politique, comme Max Weber. Cela ne m’empêche pas d’intervenir ; les « atterrés », c’est une prise de position dans le monde. Je peux y apporter mes connaissances, mais c’est une autre démarche que celle de la science : je ne viens pas résoudre un problème économique, je viens contribuer au débat démocratique. »[11] C’est dit.

Après cette accusation, Cincinnatus entre dans la table de mobilité, dont il rappelle qu’elle est produite par l’Insee, « organisme dont la neutralité idéologique est au-dessus de tout soupçon » ; une note précise qu’il s’agit d’un « sarcasme : nous tenons en fait l’Insee pour partial, étatiste, constructiviste, égalitariste et gauchiste. » Tout ça en même temps ? Ce n’est pas un tantinet caricatural ? Et puis, si l’Insee a effectivement ces qualités, pourquoi prêter attention à leurs publications ? Personnellement, si j’étais Cincinnatus, aussi intelligent, neutre et compétent, je tenterais de mesurer la mobilité sociale par mes propres calculs. Admettons, et revenons à cette foutue table de mobilité.

 

Les difficultés des calculs de mobilité sociale

 

L’analyse que fait Cincinnatus de la table de mobilité est assez correcte, une fois n’est pas coutume. En effet, si on regarde la dernière table de mobilité disponible, qui remonte à 2003 (la prochaine en 2014), la mobilité sociale représente 65 % de la population étudiée ; 65 % des 7,045 millions d’hommes actifs ou anciens actifs âgés de 40 à 59 ans n’est pas situé dans la même PCS (Professions et catégories socioprofessionnelles) que celle du père. Cette enquête est la 6e du nom depuis 1964, 40 000 personnes ont été interrogées. L’analyse porte ici sur les hommes âgés de 40 à 59 ans en 2003, actifs ou anciens actifs. Le choix des hommes actifs ou anciens actifs de cette tranche d’âge se justifie pour pouvoir effectuer une comparaison pertinente entre la position sociale, en grande partie stabilisée, des pères et celle des fils au même âge (et éviter les distorsions dues aux effets d’ancienneté ou de mobilité professionnelle). On pourrait abaisser l’âge à 25 ans (comme nos amis canadiens), mais les distorsions seraient nombreuses et rendraient les résultats peu exploitables, n’en déplaise à Cincinnatus. Pourquoi on ne compare pas les catégories des individus avec celle de leurs mères ? Parce qu’elles étaient majoritairement considérées comme inactives par la statistique publique, ce qui rend une telle étude insensée. Pourquoi pas les femmes de 40 à 59 ans ? Parce qu’on s’exposerait à des distorsions dues aux inégalités entre hommes et femmes sur le marché du travail. Toutefois, la table de mobilité des femmes par rapport à leurs pères existent, même s’il faut rester prudent. L’Insee réfléchit à une meilleure prise en compte des femmes dans la mobilité. Par ailleurs, il faut rappeler que la table de mobilité est un construit social, tout comme le chômage ou le PIB : les critères choisis (ici, la PCS) ne sont pas sans incidence sur les résultats. Une même catégorie sociale entre le père et le fils peut avoir une signification sociale différente dans le temps en termes de prestige, de pouvoir ou de richesse (par exemple, l’instituteur, aujourd’hui professeur des écoles). Ensuite, Cincinnatus a raison : la mobilité professionnelle en cours de carrière n’est pas prise en compte, ce qui constitue un biais important. Cette remarque va de pair avec la critique selon laquelle plus le nombre de catégories retenues est faible, plus la reproduction sociale est importante mathématiquement. Mais il faut bien délimiter l’étude de la mobilité, ce qu’est la mobilité : est-ce qu’un enfant d’ouvrier qui a commencé ouvrier, a ensuite été employé chez McDo, puis est devenu contremaître juste avant de partir en retraite a été mobile ? Est-ce qu’on n’a pas affaire à une forme de reproduction sociale, tant en termes de revenu qu’en termes de métier ou de prestige ? Ou alors, on est tous mobiles ! Sa note de bas de page selon laquelle « les égalitaristes […] ont une forte préférence pour une division en seulement 3 states », en lien avec la « doctrine marxiste », n’a pas de sens : Marx, comme Smith ou Ricardo, lorsqu’ils écrivent, parlent effectivement de trois classes sociales (les travailleurs, les capitalistes, les propriétaires fonciers, donnant lieu à trois revenus, respectivement le salaire, le profit et la rente) mais ne font pas de calculs de mobilité ; aujourd’hui, les statisticiens, pour mesurer la mobilité, s’appuient sur les catégories sociales (les fameuses PCS), définies par l’Insee (au nombre de six au niveau le plus agrégé). Plus on multiplie le nombre de catégories, plus la mobilité mesurée est forte, mais aussi moins cette mesure a de sens. Ce qui m’amène à une autre critique : Cincinnatus fait une grossière erreur qu’on apprend à éviter en classe de 1ère ES, à savoir que les catégories sociales (ces PCS définies par l’Insee) ne sont pas des classes sociales ; les PCS sont des catégories statistiques destinées à compter, les classes sociales sont des réalités sociales destinées à comprendre ; les catégories peuvent n’être que des agrégats statistiques, en aucun cas les classes sociales. C’est très douloureux de voir écrit « classes » au lieu de « catégories ». Je note enfin que ces enquête FQP (formation et qualification professionnelle) restent très rigoureuses (le sondage est constitué dans les fichiers de l’Insee qui en assure le recensement ; l’enquête interroge 40 000 personnes, ce qui réduit les marges d’erreur quand on sait qu’un sondage normal interroge 1 000 personnes).

Je fais une parenthèse importante pour la suite de l’exposé. A partir des tables de mobilité brutes (c’est-à-dire en valeur absolue), on peut calculer une table de destinée et une table de recrutement :

 

Tables de mobilité, Destinées et recrutements (origine), Enquête 2003

Groupe socioprofessionnel des hommes en 2003 en fonction de celui du père

CSP du fils Catégorie socioprofessionnel du père en 2003 (en milliers)

Agric.

ACCE

CPIS

PI

Employé

Ouvrier

Ensemble

Agric.

252

22 %

88 %

6

1 %

2 %

2

0 %

1 %

2

0 %

1 %

3

0 %

1 %

20

1 %

7 %

285

4 %

100 %

ACCE

72

6 %

12 %

182

21 %

29 %

37

6 %

6 %

60

8 %

10 %

43

7 %

7 %

225

8 %

36 %

619

9 %

100 %

CPIS

105

9 %

8 %

189

22 %

14 %

310

52 %

24 %

266

33 %

20 %

144

22 %

14 %

304

10 %

23 %

1317

19 %

100 %

PI

190

17 %

11 %

205

24 %

12 %

152

26 %

9 %

263

33 %

16 %

179

28 %

11 %

701

23 %

41 %

1690

24 %

100 %

Employé

98

9 %

13 %

79

9 %

10 %

37

6 %

5 %

73

9 %

9 %

108

17 %

14 %

375

12 %

46 %

770

11 %

100 %

Ouvrier

426

37 %

18 %

210

24 %

9 %

52

9 %

2 %

135

17 %

6 %

169

26 %

7 %

1373

46 %

58 %

2364

34 %

100 %

Ensemble

1143

100 %

16 %

870

100 %

12 %

591

100 %

8 %

800

100 %

11 %

644

100 %

9 %

2998

100 %

43 %

7045

100 %

100 %

Lecture : Dans chaque case, le premier chiffre indique les effectifs : 304 000 hommes de 40 à 59 ans sont cadres fils d’ouvriers. Le second chiffre (en italiques) donne les destinées : 10 % des fils d’ouvriers sont cadres. Et le troisième chiffre présente les recrutements : 23 % des cadres sont fils d’ouvriers.
Source : INSEE, enquête FQP 2003, 2006.
Champ : Les 7 045 000 hommes actifs occupés ou anciens actifs ayant eu un emploi, âgés de 40 à 59 ans, en mai 2003.

 

Faisons quelques exercices de lecture. En 2003, en France, on dénombrait 252 000 agriculteurs exploitants (actifs ou anciens actifs, âgés de 40 à 59 ans) dont le père était aussi agriculteur exploitant. 870 000 hommes (actifs…) ont un père Artisans, Commerçants, Chefs d’entreprise (ACCE). Comme l’a dit Cincinnatus, les données de la diagonale correspondent à l’immobilité sociale : 65 % de la population statistique était mobile. Son tableau représente les données brutes (mais en valeur relative). A partir de ces chiffres bruts, on peut calculer des tables de destinée et de recrutement. La table de destinées répond à la question : « que sont devenus les individus originaires de (= fils de) telle catégorie sociale ? ». Par exemple, 10 % des fils d’ouvriers sont Cadres, Professions Intellectuelles Supérieures (CPIS) (nombre de CPIS fils d’ouvriers/nombre de fils d’ouvriers : 304/2998) ; 9 % des fils de CPIS sont ouvriers ; 52 % des fils de CPIS sont aussi CPIS. La colonne « ensemble » donne la répartition des fils selon la catégorie sociale : par exemple, 34 % des individus sont ouvriers. La table de recrutement répond à la question : « d’où viennent socialement les individus de telle catégorie ? » ou « que faisaient les pères des individus appartenant à telle catégorie ? ». Par exemple, 23 % des CPIS sont fils d’ouvriers (nombre de CPIS fils d’ouvriers/nombre de CPIS : 304/1317) ; 58 % des ouvriers sont des fils d’ouvriers ; 46 % des employés sont des fils d’ouvriers. La ligne « ensemble » représente la répartition par catégorie des pères, quelle que soit la catégorie des fils : par exemple, 43 % des individus ont un père ouvrier (ou « sont fils d’ouvriers »). La diagonale exprime toujours l’immobilité sociale ou la reproduction sociale. Pour les destinées, la diagonale est constituée des individus (« fils de ») qui, venant d’une catégorie donnée, ont atteint la même que leur père. Pour les recrutements, la diagonale est constituée des individus qui, étant d’une catégorie donnée, ont un père de la même origine. Ca va, vous suivez ? On y reviendra.

 

Mobilité parfaite, mobilité structurelle & odds ratio

 

Alors, effectivement, on peut faire ce calcul de mobilité parfaite, un peu chiant mathématiquement : et on arrive effectivement à 79 %. Mais notre Cincinnatus ne dit pas tout : en France, si la mobilité était parfaite, 14,2 % (33,6 x 42,5) des hommes actifs ou anciens actifs âgés de 40-59 ans qui avaient un père ouvrier devrait être ouvrier ; or, ils sont dans la réalité 19,5 % dans ce cas. Ce calcul de mobilité parfaite signifie aussi cela. Vous voyez où je veux en venir ? Et puis, pourquoi parler du « faussaire Marx » ? Marx n’a pas manipulé les statistiques des enquêtes de l’Insee, à ce que je sache ! D’autre part, ce calcul de mobilité parfaite ne dit pas tout de la mobilité sociale. En effet, on peut aussi faire l’hypothèse que l’ensemble de la mobilité observée (65 %) n’est pas dans sa totalité un signe de la fluidité sociale (tendance à se rapprocher d’une situation où les destinées sont indépendantes des origines sociales) : une partie de la mobilité résulte du changement des structures socio-économiques. Par exemple, en 2003, il y a 1,15 million de fils d’agriculteurs pour 285 000 agriculteurs : 865 000 fils d’agriculteurs ont dû mécaniquement quitter la terre pour des raisons structurelles liées à la modernisation des campagnes. 78 % des fils d’agriculteurs ont dû faire autre chose, et une part non négligeable d’entre eux en a été contrainte. Pareil pour la vague d’immigration des Trente Glorieuses, qui s’est concentrée dans l’industrie : elle a ainsi permis à des fils d’ouvriers de devenir contremaîtres, employés, ou autre. A ce titre, peut-on parler de mobilité sociale ? Les statisticiens ont trouvé un truc : pour cette situation, on parle de mobilité structurelle. La différence entre la mobilité observée (= totale) et la mobilité structurelle donne une mobilité nette, qu’on assimile à la fluidité sociale. En pratique, il est assez difficile de distinguer ce qui relève des contraintes socio-économiques et ce qui résulte d’autres logiques (opportunités, stratégies d’ascension sociale, etc.). Il serait intéressant de comparer l’évolution de cette mobilité sociale. Voici une mesure de la mobilité brute (= observée), de la mobilité structurelle et de la mobilité nette entre 1953 et 2003 :

 

(En %)

1983

1988

1993

1998

2003

Immobiles

43,7

42,3

40,4

40

39,4

Ascendants

37,7

38,2

39,5

38,6

38,7

Descendants

18,6

19,5

20,1

21,5

21,9

Ratio ascendants/descendants

2,02

1,96

1,96

1,79

1,77

Champ : Hommes et femmes âgés de 30 à 59 ans.
Note : Les chiffres sont ceux de la mobilité observée, mais les PCS ont été légèrement remaniée par l’auteur pour davantage de cohérence, ce qui fait que l’immobilité est plus forte que dans les enquêtes FQP.

INSEE, Enquêtes Emploi 1983-2003 inCamille PEUGNY (2007), « Education et mobilité sociale : la situation paradoxale des générations nées dans les années 1960 », Economie et Statistique n° 410 ; disponible aussi in Camille PEUGNY (2011), « La dégradation des perspectives de mobilité sociale pour les générations nées dans les années 1960 », colloque sur les inégalités, Paris 8 (CRESPPA-CSU), 14 janvier.

Que peut-on dire de ce tableau ? On observe que la société française est plus mobile : la mobilité totale ou brute augmente de 1953 à 2003, passant de 31 % à 65 %. Mais si on y regarde de plus près, on peut voir autre chose : en 1953, le contexte macroéconomique (mobilité structurelle) est à l’origine de seulement 26 % de la mobilité totale (8/31) ; en 1977, il représentait 35 % puis 34 % en 1993, et enfin 38 % en 2003. C’est-à-dire que le nombre d’emplois de la catégorie sociale des pères a diminué de telle façon que cette proportion de fils a été contrainte de changer de catégorie. On peut encore affiner l’analyse. Durant la période considérée (1953-2003), la mobilité totale augmente de 34 points de pourcentage, principalement grâce à la mobilité nette (20 points supplémentaires, contre 14 pour la mobilité structurelle). Comme on assimile la mobilité nette à la fluidité sociale, celle-ci a bien augmenté jusque dans les années 1990, notamment en raison de la démocratisation de l’école – on y reviendra). Mais, depuis 1993, on observe un début de retournement de tendance. En effet, la mobilité totale reste stable, mais n’augmente plus : 65 %. Quels sont les déterminants de cette mobilité ? On observe que le rôle de la mobilité nette décline (- 3 points), compensée par le rôle de la mobilité structurelle (+ 3 points). Autrement dit, la mobilité contrainte pèse davantage dans la mobilité totale. Avec la crise, on peut craindre que ce début de retournement de tendance s’enracine plus durablement. On peut expliquer ce retournement de tendance par le fait que les personnes interrogées en 1993 sont entrées sur le marché du travail entre le début des années 1950 et 1973, c’est-à-dire au plus fort des Trente Glorieuses, tandis que celles interrogées en 2003 y sont entrées entre le début des années 1960 et 1983, donc pour beaucoup dans une période de lente dégradation économique.

A la fin des années 1970, les sociologues de la stratification ont peu à peu abandonné l’unique distinction conceptuelle entre mobilité structurelle (ou forcée) et mobilité nette, car la mobilité sociale qui en résultait (la mobilité totale ou observée) relevait de taux absolus de mobilité (on rapporte les effectifs qui ne sont pas sur la diagonale à l’effectif total). Ces difficultés ont amené les chercheurs à lui substituer une conception relative de la mobilité sociale, en ne considérant plus l’existence de deux types de mobilité (structurelle et nette), mais en considérant que la mobilité pouvait être étudiée de différents points de vue. Ainsi, on utilise encore la mesure de la mobilité observée, mais on la complète par une autre mesure en calculant des taux relatifs de mobilité, qui permet de neutraliser les effets des transformations de la structure socioprofessionnelle entre deux générations. Cette appréhension relative des tableaux de mobilité utilise une mesure d’association qui dispose de cette propriété d’indépendance à l’égard des distributions marginales : le odds ratio ou rapport de chances relatives des membres de différentes catégories d’atteindre tel ou tel statut. La société sera qualifiée de plus fluide si les chances de devenir cadre plutôt qu’ouvrier, par exemple, augmente plus vite pour les fils d’ouvriers que pour les fils de cadres. Disons-le autrement : l’inégalité dans les destins sociaux peut se mesurer en comparant le rapport entre les chances d’accès à une catégorie plutôt qu’à une autre des enfants de deux catégories différentes. Faisons un petit calcul. Comme on s’intéresse ici aux chances relatives de devenir telle catégorie, on va puiser dans les chiffres de la table des destinées (que sont devenus… ?). Prenons les destinées des fils de cadres (CPIS) et d’ouvriers (ce sont les deux catégories extrêmes) : en 2003, 52 % des fils de cadres sont devenus cadres, alors que 9 % des fils de cadres deviennent ouvriers. Les fils de cadres ont donc 5,7 fois plus de chances de devenir cadres plutôt qu’ouvriers (52/9). En 2003, 10 % des fils d’ouvriers sont devenus cadres, alors que 46 % des fils d’ouvriers sont devenus ouvriers. Les fils d’ouvriers ont donc 0,21 fois plus de chances de devenir cadres plutôt qu’ouvriers (10/46). On observe bien ici la force de la reproduction sociale, ce qui vient bien relativiser les propos alambiqués de Cincinnatus, et justifier le ressenti des individus sur les inégalités et la reproduction sociale. Ce qu’on appelle odds ratio est un rapport de rapports : 5,7/0,21 = 27. Un fils de cadres a donc environ 27 fois plus de chances qu’un fils d’ouvriers de devenir cadre plutôt qu’ouvrier. Disons-le autrement : la probabilité qu’un fils de cadres devienne cadre, comparée à celle qu’il devienne ouvrier, est 27 fois supérieure à celle qu’un fils d’ouvriers devienne cadre plutôt qu’ouvrier. Il faudrait que ce rapport soit égal à 1 pour être dans une société sans résistance à la mobilité entre classes. On est donc loin d’une société parfaitement fluide socialement. Cette manière de rendre compte de la fluidité sociale montre que mobilité observée et fluidité sociale ne varient pas nécessairement de concert. En effet, la structure socioprofessionnelle peut rester identique (donc conduire à une faible mobilité observée) tandis que les chances relatives d’accès aux positions sociales les plus prestigieuses peuvent converger (par exemple, grâce à une meilleure égalité des chances) ; ou l’inverse : augmentation de la mobilité observée mais constance de la fluidité sociale.

 

Les signes d’une détérioration de la situation sociale

 

On peut faire d’autres observations rigoureuses qui contredisent la vision angélique de Cincinnatus. Le jeune sociologue Camille Peugny a soutenu sa thèse[12] en 2007, dans laquelle il tente de rendre compte de la réalité de la mobilité descendante. Selon lui, la mobilité sociale cesse d’augmenter (voir infra), quand le déclassement est plus fréquent, ce qui fragilise la cohésion sociale. La même année, il publie un article dans lequel il remanie les catégories sociales (pour davantage de cohérence) en utilisant les données, non pas des enquêtes FQP de l’Insee, mais celles des enquêtes Emploi de l’Insee. La population étudiée est aussi plus large (hommes et femmes âgées de 30 à 59 ans). On a :

 

(En %)

1983

1988

1993

1998

2003

Immobiles

43,7

42,3

40,4

40

39,4

Ascendants

37,7

38,2

39,5

38,6

38,7

Descendants

18,6

19,5

20,1

21,5

21,9

Ratio ascendants/descendants

2,02

1,96

1,96

1,79

1,77

Champ : Hommes et femmes âgés de 30 à 59 ans.
Note : Les chiffres sont ceux de la mobilité observée, mais les PCS ont été légèrement remaniée par l’auteur pour davantage de cohérence, ce qui fait que l’immobilité est plus forte que dans les enquêtes FQP.

INSEE, Enquêtes Emploi 1983-2003 inCamille PEUGNY (2007), « Education et mobilité sociale : la situation paradoxale des générations nées dans les années 1960 », Economie et Statistique n° 410 ; disponible aussi in Camille PEUGNY (2011), « La dégradation des perspectives de mobilité sociale pour les générations nées dans les années 1960 », colloque sur les inégalités, Paris 8 (CRESPPA-CSU), 14 janvier.

 

Que peut-on en dire ? On observe une baisse de la reproduction sociale, qui passe de 43,7 % en 1983 à 39,4 % en 2003, une augmentation de la proportion d’ascendants, et une plus grande augmentation de la proportion de descendants. Le ratio signifie qu’en 2003, il y a 1,77 fois plus de mobiles ascendants que de mobiles descendants. On peut faire plusieurs conclusions. La part des descendants s’accroit plus vite que celle des ascendants, ce qui fait diminuer le ratio. La part des immobiles reste toujours supérieur à un tiers de la population. En 2003, 78 % de la population statistique étudiée est dans une position similaire ou inférieure à celle de leur père. Camille Peugny note finalement une dégradation des perspectives de mobilité sociale, sans doute aggravée par la crise, ce qui se traduit par de plus grandes chances de descendre l’échelle sociale pour les enfants issus de milieux favorisés, et par de moins grandes chances de grimper l’échelle sociale pour les enfants issus de milieux populaires. Pas la meilleure fluidité sociale, hein ?

Je vais essayer d’être bref, mais nous sommes obligés de nous intéresser aux déterminants de la mobilité sociale. Au niveau de l’école, on peut voir un processus que Pierre Merle appelle « démocratisation ségrégative », dans le sens où l’accroissement effectif des taux de scolarisation par âge est associé à une augmentation des écarts sociaux d’accès dans les différentes filières considérées. Autrement dit, les Français sont à la fois plus diplômés que leurs parents, mais les inégalités d’accès entre enfants de milieux populaires et enfants de milieux favorisés se sont accrues, tant au niveau des filières que du choix des établissements. L’inégalité des chances augmente, ce qui signifie que l’origine sociale a encore un poids déterminant dans l’accès aux diplômes et aux filières. Or, une société méritocratique est une société dans laquelle les places sociales sont acquises par le mérite, le travail, le talent, et sont indépendantes de l’origine sociale. Désolé, Cincinnatus. On peut illustrer notre propos par plusieurs données. Les bacheliers de 2009 sont répartis comme suit : 75 % des bacheliers enfants de CPIS ont obtenu un bac général, quand 66,7 % des bacheliers enfants des ouvriers ont obtenu un bac technologique ou professionnel[13]. En 2009, les enfants d’enseignants (professeurs des écoles, du secondaire et du supérieur) sont 62,9 % à obtenir un diplôme équivalent à bac + 3 et plus, contre 10,7 % pour les enfants d’ouvriers non qualifiés ; au contraire, on peut voir que les enfants de cadres (moins les professeurs du secondaire et du supérieur) sont 15,9 % à obtenir un diplôme inférieur au bac, contre 58,9 % pour les enfants d’ouvriers non qualifiés[14]. En ce qui concerne la répartition des étudiants français, on peut voir une surreprésentation des étudiants issus des CPIS en classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) et dans les grandes écoles, quand les étudiants issus de milieux populaires se répartissent plutôt en STS, en IUT et en Licence (des voies supérieures courtes). Un chiffre montre bien les inégalités : les CPIS représentent 14,7 % de la population active, quand leurs enfants étudiants représentent 62 % des grandes écoles. Je ne rappellerais pas la théorie de la reproduction sociale selon Bourdieu, Cincinnatus risque de faire une allergie. Au niveau de la famille, on peut voir que l’intensification de la compétition sociale (pour l’accès à une place sociale valorisée), due aux difficultés économiques croissantes, entraîne une compétition scolaire accrue, avec une conséquence importante : les inégalités scolaires se renforcent par le jeu des inégalités sociales (un enfant de milieux favorisés a davantage accès aux bibliothèques, aux musées, aux aides de parents plus diplômés, dispose d’un espace de travail adéquat, peut prendre des cours particuliers facturés au prix fort, etc.). Ce surinvestissement des familles est justifié en France par la force du diplôme : dans notre beau pays, la formation initiale pèse durablement sur la carrière professionnelle (la formation continue dispose d’une portion congrue, et ce sont les salariés qualifiés déjà en place qui en bénéficient le plus – cherchez l’erreur).

Le phénomène de déclassement social se double d’un processus de déclassement scolaire, autrement dit de dévalorisation de certains diplômes. C’est ce qu’on appelle le paradoxe d’Anderson, du nom du sociologue américain qui, en 1961, l’a mis à jour : il n’y a pas de correspondances évidentes entre les niveaux de diplôme comparés des pères et des fils ; dit autrement, je peux avoir un diplôme supérieur à celui de mon père et une place sociale inférieure. Deux phénomènes se conjuguent : les stratégies familiales (la peur du chômage ou de la précarité, le désir de s’élever dans la hiérarchie sociale, ont poussé à investir massivement l’école, avec cette croyance forte en la méritocratie chez les classes populaires), et une donnée économique structurelle (le nombre de postes qualifiés n’a pas augmenté aussi rapidement que les diplômes qui y donnaient droit). Autrement dit, on est plus diplômé mais moins bien lotis ! Bourdieu affirmait : « En effet, après une période d’illusion et même d’euphorie, les nouveaux bénéficiaires [de l’école républicaine] ont peu à peu compris soit qu’il ne suffisait pas d’accéder à l’enseignement secondaire pour y réussir, soit qu’il ne suffisait pas d’y réussir pour accéder aux positions sociales auxquelles les titres scolaires […] donnaient accès en d’autres temps […]. »[15] Cette situation accroit les inégalités puisque poursuivre des études plus longues a un coût très important pour les familles populaires ; si l’enfant n’obtient pas ce que l’école républicaine lui a fait miroiter, les risques sont grands pour la cohésion sociale. Tandis que les familles favorisées peuvent plus facilement et plus longtemps entretenir des enfants sans activité professionnelle, voire même les envoyer dans les meilleures écoles. La dotation en capital culturel, symbolique, social et économique (selon Bourdieu) retrouve une brûlante actualité. Enfin, d’autres déterminants existent, très souvent en interaction complexe avec le fonctionnement du système scolaire, l’origine sociale et les stratégies familiales : la taille de la fratrie, la structure familiale, l’homogamie ou l’hétérogamie, l’âge et la génération, le sexe et le genre, l’appartenance territoriale, ethnique ou culturelle, l’aspect physique, etc.

Donc, pour conclure ce paragraphe : je m’assoie sur les mythes du sociologue Peter Saunders : 1. oui, l’origine sociale a un poids certain sur la destinée sociale (nous devons éviter le terme « prédétermination ») ; 2. oui, la mobilité sociale, si on y regarde d’un peu plus près que Cincinnatus, se dégrade par rapport au passé ; 3. oui, les différences d’aptitude, si elles existent, n’expliquent pas toutes les différences de réussite (j’aimerais bien savoir comme on calcule l’ « aptitude » autrement que par le QI – pauvre aptitude !) ; 4. oui, les politiques d’éducation et de redistribution permettent d’améliorer l’égalité des chances et de promouvoir la justice sociale.

 

Bref panorama des inégalités de revenus

 

On peut aussi rapidement observer les inégalités, notamment par le biais de l’étude des quantiles, même si ça ne plaît pas à Cincinnatus : j’utilise juste un instrument statistique plus rigoureux que la notion de classes (je ne vois pas comment on peut mesurer des inégalités entre classes quand leurs frontières restent aussi floues) !

Petit rappel historique des inégalités. Depuis un siècle, le revenu annuel moyen n’a cessé d’augmenter, tandis qu’on a assisté à la fin des rentiers, chère à Keynes : nous sommes passés d’une « société de rentiers » à une « société de cadres ». Cette disparition n’est pas due à la disparition des revenus du patrimoine, mais aux chocs subis par les rentiers entre 1914 et 1945 (destructions physiques dues aux guerres, crise économique, inflation, puis, à partir de 1945, arrivée de la fiscalité progressive). Les écarts de revenus se sont réduits au cours de la Première Guerre mondiale, puis s’accroissent dans les années 1920. Ils se réduisent à nouveau de 1930 à 1945, puis s’accroissent à nouveau durant les Trente Glorieuses. Comprimés de 1968 à 1983 (hausse du salaire minimum, revenus de transfert, baisse de la part des profits dans la valeur ajoutée), les écarts de revenus repartent à la hausse après 1983 (redressement de la part des profits dans la VA, désindexation des salaires sur les prix, hausse des revenus patrimoniaux). Depuis les années 1990, les variations des écarts sont à peu près neutralisées, ce qui revient à dire que, apparemment, les inégalités sont stables, même si on peut craindre que la crise ait fait évoluer la situation.

Si on observe le rapport interdécile (c’est-à-dire le rapport entre le niveau de vie minimum des 10 % les plus riches et le niveau de vie maximum des 10 % les plus pauvres, après impôts et prestations sociales), on constate qu’il est stable depuis les années 1980, s’établissant à 3,4 en 2009 (ce qui signifie que le niveau de vie le plus bas des 10 % les plus riches est 3,4 fois supérieur au niveau de vie le plus élevé des 10 % les plus pauvres). Les inégalités paraissent donc stables. Aujourd’hui, les 10 % les plus riches détiennent un quart du revenu global, quand les 10 % les plus pauvres en détiennent 3 %. On peut prendre d’autres lunettes : les 20 % les plus riches détiennent 40 % du revenu global, les 30 % les plus riches détiennent plus de 50 % du revenu global. Cette part est stable depuis quelques dizaines d’années. Un certain nombre de chercheurs estiment que les inégalités et leurs variations restent sous-estimées. Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des Inégalités, a observé les inégalités de niveau de vie (limites de fractiles) entre 1997 et 2005 :

 

Evolution des inégalités de niveau de vie (limite) entre 1997 et 2005

1997

2005

Gain (euros)

Variation (%)

10 % touche moins de

8 230

9 580

1 350

16,4

50 %

15 240

17 110

1 870

12,3

90 %

28 520

31 830

3 310

11,6

95 % (ou 5 % touche plus de…)

34 920

40 370

5 450

15,6

Rapport entre les 5 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres

4,24

4,21

Ecart entre les 5 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres

26 690

30 790

Revenus annuels en euros 2005 en %, pour une personne seule, après impôts et prestations sociales.

 

« Officiellement, depuis le milieu des années 1990, les inégalités relatives de revenu sont stables. […] Au cours de [la période 1997-2005], les revenus du haut et du bas de l’échelle ont progressé au même rythme, + 16 % après inflation. Le rapport entre la limite inférieure des 5 % les plus riches et la limite supérieure des 10 % les plus démunis a peu évolué : les premiers touchent toujours 4,2 fois plus que les seconds. On ne vit pourtant pas de pourcentages mais avec des euros : 16 % de 1 000 euros représentent une amélioration du niveau de vie inférieure à 16 % de 10 000 euros… Au cours de la période, les 10 % les moins riches ont gagné 1 350 euros, les 5 % les plus riches 5 450 euros, soit quatre fois plus ! L’écart entre ces catégories de revenu est passé de 26 700 à 30 800 euros. Les plus aisés ont ainsi gagné quasiment l’équivalent de quatre mois de revenu d’un smicard. »[16] On peut aussi découper la population en tranches plus fines (limites de fractile), et là, l’augmentation des inégalités apparait très clairement :

 

Revenus annuels avant impôts par personne

Les inégalités expliquées par le QI (ou comment les libéraux se tirent une balle dans le pied) dans Economie Politique ou Politique de l'Economie ? a690031h

Insee, cité par Louis MAURIN (2011), « Inégalités et pauvreté : un changement historique », Alternatives Economiques hors-série n°90, 4e trimestre, p. 31

 

Les 50 % les plus riches ont gagné au moins 900 euros de plus (+ 5 %) entre 2004 et 2008, quand les 0,01 % les plus riches ont gagné au moins 180 400 euros de plus (+ 33 %) dans la même période.

A la place des déciles (en valeurs limite), observons le revenu moyen de chaque tranche de 10 % d’une population statistique, ce qui permettra de rendre compte, par exemple, d’une augmentation du revenu des 5 % les plus riches dans la tranche des 10 % les plus riches (ce qu’on n’aurait pas pu voir avec des valeurs limite) ; les moyennes comprennent des très hauts et des très bas revenus qui ne sont pas pris en compte quand on ne s’intéresse qu’aux valeurs limite des tranches.

 

Evolution des salaires moyens en France entre 1998 et 2006

Salaire mensuel en 2006

Evolution 1998-2006 (%)

Evolution 1998-2006 (euros/mois)

0,01 % les mieux payés

83 410

68,9

34 026

0,1 % les mieux payés

26 661

35,8

7 556

1 % les mieux payés

10 844

18,3

1 677

5 % les mieux payés

5 831

10,6

559

10 % les mieux payés

4 477

8,2

339

90 % les moins bien payés

1 254

0,9

11

Camille LANDAIS (2008), « Top Income in France : Booming Inequalities », Ecole d’économie de Paris, juin, cité par Louis MAURIN (2009), « Revenus, niveaux de vie et patrimoine en France », Cahiers Français n° 351, La Documentation française, p. 33.

 

En effet, « les 0,01 % des plus hauts salaires ont augmenté de 69 % entre 1998 et 2006, soit un bonus mensuel de 34 000 euros en l’espace de huit ans [après avoir déduit l’inflation]. A ce niveau, le salaire s’élève à 83 000 euros par mois. C’est là que l’essentiel se joue, et ce phénomène est masqué dans les données officielles. De l’autre côté, en moyenne, les salaires des 90 % les moins bien payés ont crû, eux de 0,9 %, soit 11 euros de plus par mois… La [nature de la] hausse des inégalités de salaires devient beaucoup plus claire. »[17]

La crise a bien sûr entamé les progressions de la part des revenus financiers, mais aussi, dans le bas de l’échelle, de la part des bas revenus ; et les conséquences sont évidemment beaucoup plus dramatiques pour les bas revenus que pour les plus riches. « Avec retard et avec moins d’ampleur, la France suit le chemin emprunté par les Etats-Unis dès le milieu des années 1970 et la Grande-Bretagne quelques années après. »[18] Cette hausse des inégalités, incontestable depuis le début des années 2000, résulte, selon Louis Maurin, d’une conjonction de facteurs (politiques de libéralisation de l’économie, baisses d’impôt, accentuée par la concurrence fiscale internationale, contre-révolution néolibérale, ralentissement mondial de la croissance depuis 1973 et maintien à un niveau élevé du chômage).

« Les données disponibles ne permettent guère d’aller plus loin. Pourtant, de nombreuses questions persistent. Les personnes qui ne vivent pas dans des ménages « ordinaires », comme ceux qui habitent en maison de retraite, en habitat mobile ou n’ont pas de domicile, ne sont pas prises en considération. Soit 1,5 million de personnes, souvent peu fortunées. Les ressources des indépendants sont mal connues, souvent sous-estimées : d’après les données 2006, les revenus des ménages agriculteurs sur petite exploitation sont supérieurs de 14 % (2 500 euros annuels) aux revenus des agriculteurs de grande exploitation… Par ailleurs, le niveau de vie réel dépend du coût du logement. Les accédants à la propriété remboursent des emprunts et se constituent un capital, alors que les locataires versent un loyer à fonds perdus. Les plus avantagés sont les propriétaires qui ont achevé de rembourser leurs emprunts immobiliers. D’une manière générale, à l’achat comme à la location, des revenus identiques ne donnent pas accès à la même surface selon le lieu d’habitation, ce qui modifie de façon notable les conditions de vie. »[19]

 

Bref panorama des inégalités de patrimoines

 

Et du côté du patrimoine ? Même si la mesure du patrimoine est encore plus difficile à réaliser que celle des revenus (données ISF peu exploitées, l’enquête patrimoine de l’Insee a lieu tous les 6 ans, de nombreux éléments n’entrent pas dans le calcul du patrimoine, etc.), et tend à minimiser les inégalités. Les inégalités de patrimoine sont beaucoup plus accentuées que celles de revenus, ce qui est normal car le patrimoine est une somme de revenus accumulés dans le temps (parfois d’héritage). Les données sur la concentration des patrimoines sont édifiantes. Si on s’intéresse à la répartition du patrimoine global par décile (limites), on observe qu’en 2004, 30 % des patrimoines les plus faibles possèdent 0,7 % du patrimoine global, 50 % en possèdent 7,2 %, 70 % en possèdent 23 %, 95 % en possèdent 68 % (autrement dit, les 5 % de patrimoines les plus forts possèdent 32 % du patrimoine global). Si on s’intéresse au patrimoine moyen détenu selon les déciles, on peut voir qu’en 2010, les 10 % des ménages les plus pauvres détiennent un patrimoine moyen de 1351 euros, alors que les 10 % des ménages les plus riches 1,2 millions d’euros. Les 10 % les plus pauvres détiennent donc un patrimoine moyen 920 fois inférieur à celui des 10 % les plus riches. Que peut-on faire avec un patrimoine de quelques milliers d’euros ?

Bien évidemment, il existe aussi des inégalités de patrimoine entre PCS. En 2003-04, le patrimoine médian des ouvriers non qualifiés est inférieur à 10 000 euros, alors que celui des cadres est supérieur à 200 000, c’est-à-dire 21 fois le patrimoine médian des ouvriers non qualifiés. Notons que le haut niveau de patrimoine médian détenu par les indépendants et, dans une moindre mesure par les professions libérales, est dû à des hauts revenus mais aussi parce que le tiers environ de ce patrimoine correspond à leur outil de travail (possession de terrains, bâtiments, machines, etc.).[20]

Pour conclure, « l’évolution [des patrimoines] est claire : les inégalités se sont accrues de façon considérable à la fin des années 1990 et [depuis] le début des années 2000. »[21] Ceci s’explique par les mécanismes de constitution des patrimoines. Celui-ci est un stock d’actifs (biens immobiliers, titres financiers..) possédés dont l’origine provient soit de l’héritage, soit de l’épargne. Comme le taux d’épargne s’élève avec le revenu, plus le revenu est élevé, plus le taux d’épargne l’est aussi, ce qui vient grossir le patrimoine. De plus, les personnes percevant des revenus élevés sont souvent elles-mêmes originaires de milieux supérieurs et donc héritent de patrimoines importants. Par ailleurs, plus le patrimoine est élevé et plus il est constitué d’éléments de rapports (biens immobiliers ou professionnels, valeurs mobilières, etc.) dont les revenus viennent à nouveau alimenter le patrimoine, ce qui contribue à accroître l’écart avec les petits patrimoines dont les éléments sont principalement à usage domestique. Autrement dit, le patrimoine rapportant un revenu, lorsqu’il est hérité, il reproduit la structure sociale inégalitaire, lorsqu’il est acquis, il appelle à de nouveaux revenus. A l’inverse, un ménage au revenu faible éprouvera de grandes difficultés à acquérir un patrimoine, donc à en tirer des revenus, et aussi à le transmettre.

 

Inégalités justifiées ou inégalités justes ?

 

Je tiens à rappeler deux choses importantes. D’une part, toute différence n’est pas une inégalité : une différence est inégalité si elle se traduit par des avantages ou des désavantages. Par exemple, le fait d’être blond ou brun est une différence ; elle devient inégalité si le blond reçoit un salaire plus élevé parce qu’il est blond. D’autre part, toute inégalité n’est pas injuste, par exemple, si elle est liée aux différences de mérites.

Faisons l’hypothèse à peu près réaliste (mais pas unique) que les plus riches sont plus diplômés, donc plus productifs (selon la théorie économique standard) et/ou plus méritants : sont-ils à ce point plus méritants ? En 2003, Zidane touchait en un an ce qu’un RMIste gagnait en 3000 ans ; un grand patron du Cac 40 peut toucher annuellement plusieurs dizaines de siècles de SMIC. Sur quelles bases ces inégalités peuvent être justifiées, légitimées ? Les conditions de travail ? Certainement pas : les métiers les plus durs sont les moins rémunérés. Le risque pris ? Pas vraiment : les mieux rémunérés sont aussi ceux qui ont les meilleures garanties (parachutes dorés, etc.) en cas de licenciement, alors que le salarié peu qualifié connaît plus souvent le chômage et la précarité. Le mérite et le talent ? Mais alors, comment on fait pour le mesurer ? L’intelligence ? Notre ami Cincinnatus pense que tout réside là… L’intelligence serait « en partie génétiquement héréditaire : il suffit d’étudier la corrélation de quotient intellectuel entre jumeaux […]. » Oui. Sauf que non. Je passe sur le mépris affiché à l’égard de l’Education nationale. Là, Cincinnatus fait (encore) une putain de grossière erreur (je commence à devenir vulgaire, pas bon signe) : il confond corrélation et causalité. Une erreur qu’on apprend à éviter au lycée. C’est parce que je suis naturellement intelligent (l’intelligence est ici réduite au QI…), de manière innée, que je suis devenu enseignant ; cette phrase est une causalité. Et rien ne nous dit que la causalité n’est pas inverse : c’est parce que je suis enseignant que mon intelligence se développe. Corrélation n’est pas causalité : ce qu’on a, pour l’instant, ce n’est qu’une corrélation. Dommage, mec. Ce qui est dangereux avec ce genre de théories à la con, c’est qu’elle naturalise les inégalités, et, dans ce cas-là, non seulement les inégalités sont justifiées (par la Providence Naturelle), mais en plus, les combattre serait voué à l’échec (on ne vainc pas la Nature) ! « Le QI est le seul facteur de la mobilité sociale » : je n’invente rien. Cincinnatus aurait pu avoir les couilles de dire les choses clairement : si les pauvres sont pauvres, c’est parce qu’ils sont bêtes. Rappelons quand même que les qualités et compétences requises pour accéder aux places sociales élevées sont peu ou prou les mêmes que celles exigées par les tests de QI ; cette corrélation est donc tautologique ! Par ailleurs, puisque c’est la conclusion évidente (même si implicite), Cincinnatus laisse entendre que la sélection naturelle (pas celle de Darwin, celle du darwinisme social) est à l’oeuvre dans la société ; or, si c’est le cas, on peut donc supprimer… l’héritage ! 

 

 Propagande, mensonge et incohérence

 

Notre ami conclue son fort bel et rigoureux article, sobrement intitulé « Exemple de lavage de cerveau français », par un autre crachat, en direction des profs et des programmes de SES, dans une prose qui ressemble étrangement aux Trentenaires de l’UMP. Pour rappel : « [Si] le Ministre de l’Education nationale considère qu’il n’est pas opportun « d’importer dans l’école le débat sur le mariage pour tous », il n’a rien à redire à l’importation de la bonne vieille lutte des classes dans les enseignements d’économie au lycée. […] Vincent Peillon […] devrait être d’autant plus choqué par le sectarisme de certains manuels scolaires et de certains professeurs d’économie au lycée qui ont, pour leur part, leur ancien testament marxiste, leur évangile par Keynes et par Bourdieu et leur croisade anti-entreprise et anti-mondialisation. [Vincent Peillon devrait donc] mettre en œuvre cette nouvelle volonté exigeante de « neutralité » pour rééquilibrer et revoir en profondeur l’enseignement de l’économie dans notre pays […]. »[22] Cincinnatus parle ainsi, à propos du sujet de bac (les inégalités économiques sont-elles le seul obstacle à la mobilité sociale ?) : « Un œil entraîné, ou peut-être devrions-nous dire un candidat correctement conditionné, reconnaîtra instantanément l’appel du pied bourdieusien […]. Capital culturel, capital social, reproduction sociale, hérédité sociale : tout le catéchisme y est religieusement récité. […] » No comment. Je ne résiste pas à l’envie de recopier ce passage : « L’obscurantisme et le sectarisme intellectuel invisible qui sont à l’origine du processus de manipulation psychologique de nos enfants que nous illustrons et dénonçons ici sont à nos yeux une honte et une malédiction pour la France : il en résulte un pessimisme et une amertume chez notre jeunesse qui empoisonnent dès le départ de leur vie professionnelle les rapports de confiance cruciaux pour une vie adulte épanouissante. Nous ne pouvons que chaudement recommander la lecture de La fabrique de la défiance de Y. Algan, P. Cahuc et A. Zylberberg au lecteur qui souhaiterait prendre plus ample conscience à la fois de la gravité du négativisme ambiant, de son prix en termes de bonheur et de sa consternante spécificité française : un héritage marxiste devenu une exception culturelle nationale nuisible dont on ne peut que se lamenter. »

Reprenons ce prêche, point par point. Nous, professeurs de SES (mais cela vaut pour les autres aussi, je pense) et nos programmes, serions obscurantistes et sectaires, de dangereux manipulateurs ; sauf que l’économie, la sociologie, l’histoire, etc. sont des sciences (sociales, certes ; nous n’avons pas la prétention de poser des lois naturelles, à part quelques illuminés du genre… Cincinnatus). La responsabilité du pessimisme, de l’amertume, de l’aversion au bonheur incomberait donc pleinement à l’Education nationale ; c’est sûr que le chômage, la précarité, la pauvreté, les inégalités, etc. n’interviennent pas dans le pessimisme, l’amertume et le bonheur. Ah non, j’ai compris : NOUS SOMMES RESPONSABLES du chômage, de la précarité, etc. Peut-être que si on faisait l’autruche sur les problèmes économiques et sociaux, ceux-ci disparaîtraient comme par enchantement ?! Si seulement Cincinnatus était cohérent, il n’aurait pas besoin de pérorer sur cet héritage marxiste : puisque seul le QI détermine tout le reste, peu importe que quelques profs manipulateurs et sectaires déblatèrent leur évangile ! Sincèrement, suffit-il d’affirmer que la méritocratie existe (même un mérite réduit au QI ; drôle de mérite !) pour que la société se porte mieux ? Mon pauvre ami. Vous ressemblez tant à M. Jourdain.

 

Blague à part. Quand je tombe sur ce genre d’articles, j’ai peur. Je suis effrayé de voir la force de conviction d’un propos aussi abject, méprisant et mensonger. Une telle entreprise de démolition méthodique de la science doublée d’un rigoureux travail de propagande ne peuvent être fortuits ; c’est le fruit d’une pensée mûrement et systématiquement convaincue de la nécessité de sa tâche. Une tâche presque sacrée. Je refuse d’imaginer un improbable complot, organisé et planifié ; mais il est certain que, à différents points du spectre médiatique, des individus et des groupes tentent quelque chose… Quoi ? Je ne sais. En tout cas, ce genre de propos est dangereux, car il détourne volontairement le regard du citoyen vers une pensée dénuée de recul critique, abêtissante, et brouille ce qui différencie un propos scientifique d’un propos idéologue, car il a la prétention affichée d’une quelconque caution scientifique, objective, neutre. L’auteur a une mission : LA Vérité, et tous les moyens sont bons pour y croire, et pour que le plus grand nombre y souscrive. Sauf que son argumentation est tellement pauvre qu’un petit professeur de SES est capable, malgré un QI si faible (mais qui a pourtant grimper l’échelle sociale), de démonter CHACUN de ses arguments. Il faut toutefois reconnaître un mérite à ce genre de propagande qui ne prend même pas la peine de vérifier sa si fragile argumentation : elle décuple mes forces, la force de combattre ces idéologues dangereux pour le citoyen, mais aussi pour la société, car ils souhaitent, ni plus ni moins, une révolution, ne serait-ce qu’intellectuelle (que ce mot est si mal usité de nos jours). Tant que je lirai ou entendrai d’aussi basses balivernes, je répliquerai, dussé-j’y consacrer des journées entières. « La sociologie est un sport de combat », disait Pierre Bourdieu.

 


[1] L’ouvrage est co-édité par La République des Idées, un « atelier intellectuel international [qui a pour] vocation de produire des analyses et des idées originales sur les grands enjeux de notre temps : mutations de la démocratie, transformation du capitalisme et des inégalités, évolutions des relations internationales. » [Précision inscrite à la fin du texte de Daniel Cohen, Trois leçons sur la société post-industrielle, Le Seuil/La République des Idées, 2006, p. 96]  Ce think thank à la française fait aussi office de réservoir à idées de la gauche sociale-démocrate. Il est dirigé par Pierre Rosanvallon. Leur site : http://www.repid.com.

[2] Camille PEUGNY (2013), « Le Ministre et la lutte des classes », sur son blog, le 10 janvier : http://alternatives-economiques.fr/blogs/peugny/2013/01/10/le-ministre-et-la-lutte-des-classes/.

[3] Ibid.

[4] Page Wikipedia française de Joseph Stiglitz : http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Stiglitz.

[5] On peut retenir cette définition : une classe sociale est un groupe social de grande dimension, plus ou moins homogène, né de la Révolution industrielle, qui a une existence de fait (mais pas de droit – ce qui la distingue d’un ordre ou d’une caste). Elle est caractérisée par des conditions matérielles et un style de vie propres, par une tendance à l’hérédité des positions. Elle peut se constituer comme communauté et agir comme un acteur collectif. Louis Chauvel le dit autrement : les classes sociales sont inégalement situées et dotées dans le système productif d’une part, et elles sont marquées par une forte identité de classe (une identité temporelle, une identité culturelle, une identité collective). Voir Louis CHAUVEL (2001), « Le retour des classes sociales ? », Revue de l’OFCE n° 79, octobre : http://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/9-79.pdf.

[6] Tout est dans la dernière publication de l’Insee sur les revenus et le patrimoine des ménages (édition 2013) : http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/sommaire.asp?codesage=REVPMEN13&nivgeo=0.

[7] Joseph A. SCHUMPETER (1927), Impérialisme et classes sociales, Paris, Flammarion, « Champs », 1984, p. 183.

[8] Karl MARX (1859), Critique de l’économie politique, Avant-propos, in Œuvre. Economie I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, pp. 272-273.

[9] Margaret THATCHER (1987), Women’s Own Magazine, cité par Alternatives Economiques hors-série n° 89, 3e trimestre 2011, p. 5.

[10] Warren Buffet, controversé financier, milliardaire et philanthrope américain, le 25 mai (ou 19 juin) 2005 dans une interview de CNN (http://edition.cnn.com/2005/US/05/10/buffet/index.html), puis le 26 novembre 2006 dans une interview du New York Times (http://www.nytimes.com/2006/11/26/business/yourmoney/26every.html?_r=1&ex=1165554000&en=02ed48ae1473efe0&ei=5070) : « There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning. »

[11] André ORLEAN (2012), « Une économie sans valeur ? Entretien, par Laurence Duchêne, Stany Grelet, Victoire Patouillard », Vacarme n° 60, mai, pp. 214-245.

[12] C. PEUGNY (2007), La mobilité sociale descendante. L’épreuve du déclassement, thèse de doctorat, IEP-Paris : http://www.sciencespo.fr/osc/sites/sciencespo.fr.osc/files/These_peugny.pdf

[13] L’Etat de l’école n° 20, Ministère de l’Education Nationale, novembre 2010.

[14] « Les chiffres de l’économie 2010 », Alternatives Economiques hors-série, octobre 2009.

[15] Pierre BOURDIEU, Patrick CHAMPAGNE (1993), « Les exclus de l’intérieur », in Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du monde, Seuil, « Points », p. 915.

[16] Louis MAURIN (2009a), « Revenus, niveaux de vie et patrimoine en France », Cahiers Français n° 351,La Documentation française.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] L. MAURIN (2006), « Les revenus en France », Alternatives Economiques hors-série n° 70, octobre.

[21] L. MAURIN (2009b), « Les inégalités de patrimoine », Cahiers Français n° 351, La Documentation française. 

[22] Disponible ici


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