Ce que j’en dis…

J’ai vu… Foxfire, confessions d’un gang de filles de Laurent Cantet

Ce lundi 4 mars, j’ai été studieux : j’ai assisté à un colloque international à Sciences Po, sur le thème Travail et genre : variations France/Etats-Unis. J’y ai notamment découvert une économiste brillante, dont je parlerais peut-être par ailleurs, Nancy Folbre. Et j’ai terminé ma journée au cinéma, avec ma belle, devant Firefox, Confessions d’un gang de filles, histoire de prolonger artistiquement cette journée scientifiquement stimulante. Adaptation d’un roman de Joyce Carol Oates, le film est clairement un prolongement du précédent long-métrage de Laurent Cantet, Entre les murs. Son dada : filmer la prise de conscience puis de pouvoir de la jeunesse en pleine ébullition. On peut se demander, rétrospectivement, si l’objectif du cinéaste n’était pas, finalement, de filmer des jeunes filles dans leur révolte, confuse, contradictoire, abstraite bien que fondée sur des bases bien concrètes, comme ça, sans message, à hauteur de filles, les filmer simplement, et observer leurs parcours, collectif et individuel, les voir former ce groupe précaire dont elles sont si fières…

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Dans les fifties, un bled des Etats-Unis qu’on n’appelle pas encore réactionnaire, des jeunes lycéennes décident de réagir aux nombreuses mais encore banales inégalités et crasses institutionnalisées quotidiennes dont la gente féminine fait alors l’objet. Une sorte de féminisme sans réflexion, brut, souvent violent, flirtant souvent avec l’illégalité, saupoudré, encadré, habité (rayez la mention inutile) d’une lecture naïve et marxisante de l’oppression et de la révolution, avec une touche de clandestinité subversive (cette sorte de société secrète dont on reparlera). Le tout alors que la plupart des membres du Black Panther Party entrent à peine dans l’adolescence, une bonne dizaine d’années avant les blousons noirs, le black power, les armes. Fortes, les filles ! Les trois premiers quarts d’heure sont enlevés, passionnants, grisants, furieusement libres : on suit aveuglément cet excitant crescendo, jalonné d’humiliations assénées aux hommes (lycéens machistes violeurs, prof misogyne sadique, vieil oncle pervers libidineux) et de serments d’allégeance à la société secrète Firefox (qui ressemblent très fortement à celui d’entrée dans la mafia), crescendo dont on ignore où il nous emmènera. On se laisse facilement embarquer. Jusqu’à ce vol de voiture qui se conclue par un accident et une peine d’enfermement pour la jeune fille leader du groupe. Le film aurait pu s’arrêter là ; conclusion douce-amère de la force des structures sociales à reproduire et à entériner les inégalités de genre. Le problème est que le film n’est pas à la moitié de sa durée…

foxfire7_dblarg dans La Société en question(s)

A partir de là, la mécanique que Laurent Cantet propose se reproduit laborieusement et étire le film sur presque deux heures trente ; c’est là la principale faiblesse du film : la volonté de voir les filles triompher entraîne une décision malheureuse, celle de ne pas savoir s’arrêter, celle de renoncer à conclure, à proposer une sortie. Il y a aussi les nombreuses pistes ouvertes, et laissées vacantes, comme ce semblant de racisme de la part des filles lorsqu’elles refusent à la majorité d’intégrer une jeune fille noire ; peut-être n’était-ce qu’une volonté de ne pas diluer l’identité du groupe, fortement intégré ? Cette piste, aussi, qui finit un peu en queues de poisson : Legs, la leader (spectaculaire Raven Adamson) entre en contact, en prison, avec une jeune fille des classes aisées venue faire une bonne action, qu’elle revoit ensuite ; elle en profite, lui promet de rentrer dans le rang, l’embrasse confusément mais ardemment… Jusqu’à l’enlèvement improbable du père, un peu anti-communiste et très libéral, enlèvement digne des pieds nickelés.

foxfire-confessions-d-un-gang-de-filles-foxfire-02-01-2013-1-g dans Philosophie & Pop Philosophie

Laurent Cantet apporte un soin méticuleux, presque pénible, à ne pas glorifier ses héroïnes ; à chaque illustre fait d’arme répond un autre plus dégueulasse. Plus précisément, le réal’ aimerait les voir triompher, on le sent dans sa façon de filmer ces jeunes actrices non professionnelles ; mais s’il en restait là, son film serait inintéressant à souhait, se dit-il ; alors il se fait violence en leur attribuant des faits que les plus fervents lecteurs de Télérama répriment… La musique, signée Timber Timbre, est sauvage, et réhausse le tout ; car, malgré ce crescendo grisant – « petit gang de quartier, puis étendard féministe du coin, puis communauté auto-suffisante, puis banditisme révolutionnaire » (Julien Marsa) –, les ruptures de rythme sont nombreuses, le film s’étire laborieusement, bel exemple de mécanique huilée qui enraye le procès de production.

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Il faut bien se résoudre à en trouver une, pourtant, de voie de sortie : jusqu’où doit aller l’engagement dans une cause qu’on croit juste ? Jusqu’où l’idéologie peut pousser un individu, et entraîner un groupe dans des actions que, individuellement, on peut réprouver ? A partir de quand la communauté prend le pas sur les individualités qui la compose ? Est-ce la voie de la subversion dans une société individualiste telle que la nôtre ? Reconnaissons à Cantet son final, violent et ouvert (tout vert comme l’espoir ? ou rouge, comme la Révolution ?), mais aussi victoire douce-amère du quotidien petit-bourgeois…


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