Ce que j’en dis…

J’ai vu… A la merveille de Terence Malick
9 mars, 2013, 10:53
Classé dans : Ca, de l'art ?,Philosophie & Pop Philosophie

Je suis allé voir A la merveille cette semaine, alléché par la bande-annonce et la stylisation d’un triangle amoureux filmé à travers la caméra du réalisateur des Moissons du Ciel, de La Ligne Rouge et de Tree of Life.

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Qu’en dire ? Qu’il m’a emmerdé : je me suis fait chier de manière transcendantale… Le pitch ? « Des histoires romantiques de couples qui se font et se défont entre la France et les Etats-Unis. »[1] En fait, depuis Tree of Life, Malick, après avoir cadenassé sa vie privée pendant plus de vingt ans, offre aux spectateurs des morceaux autobiographiques filmés. « Alors qu’il prépare son film le plus ambitieux (le projet Qasida sur la genèse du monde) dans la foulée des Moissons du ciel, Malick claque la porte et disparaît dans la nature. […] A partir de 1979, Malick ne donnera plus aucune interview. En fait, il est parti vivre son idylle à Paris. L’idylle en question se prénomme Michèle (Marina dans A la merveille, la brune), elle est française, il ne va pas tarder à l’épouser. Il se remet finalement à écrire. […] Pour finir, le cinéaste retrouve Alexandra (Jane dans le film, la blonde), son amour de lycée au Texas, avec qui il finit par se marier. Malick s’est donc libéré : il assume aujourd’hui de parler de lui. »[2] Et c’est bien là que le bât blesse.

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Le film est paradoxalement lent, alors que « les plans défilent à une vitesse folle comme dans un mauvais clip »[3], on y voit quoi ? La belle Olga Kurylenko (qui, au passage, ressemble de moins en moins à Sophie Marceau et se rapproche de plus en plus de l’animatrice Sandrine Quétier) qui paraît légère, sourit bêtement, danse en levant les bras au ciel, tourne sur elle-même sur la plage du Mont-St-Michel, dans les supermarchés, dans les champs, etc ; l’ « ectoplasmique »[4] Ben Affleck, fraîchement auréolé de son Argo, qui parle peu, une espèce de gros nounours ingénieur porteur de mauvaises nouvelles, qui paraît subir ses relations amoureuses ; la belle working girl Rachel McAdams, qui travaille à la ferme (ou dans un fantasme hygiéniste et romantique d’une ferme moderne), arrive à séduire Ben, lequel, après avoir couché avec elle dans une scène pleine de grâce (trop ?), la rejette ; l’ecclésiastique Javier Bardem, qui s’interroge de sa grosse voix sur l’existence, ou plutôt la présence, de Dieu, en plein doute existentiel, mais qui continue son sacerdoce. Des personnages « étouffés sous le poids de la destinée, [simples] pantins désincarnés. »[5] Ne jetons donc pas la pierre aux acteurs ! Un seul moment de grâce à mes yeux : lorsque le vieux Noir qui nettoie l’Eglise discute avec le prêtre sur Dieu, la lumière, la chaleur et le Diable ; beau moment.

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On y voit quoi d’autre ? De fulgurantes images, une éblouissante lumière, « comme pour révéler des états de grâce. [Le film] ressemble à un livre d’images dont chaque plan est une stase, la fixation d’un instant éphémère arraché à la beauté du monde. »[6] On peut reconnaître au cinéaste cette volonté d’offrir – et d’abord de voir – une belle image, une lumière intéressante. Et puis, accompagnant ce montage très rapide, très serré, multipliant les images presque similaires pour ajouter au côté planant, douteux, précaire, Malick supprime des « dialogues devenus superflus […] remplacés par des voix-off omniprésentes »[7] tout en « dilat[ant] le temps à l’extrême jusqu’à fabriquer de l’intemporel [qui nous plonge étrangement] dans le temps du souvenir, entre songe et réalité. C’est ici que l’ellipse prend son importance. Avec son montage saccadé, Malick ne laisse pas le temps à l’image de se figer, de signifier davantage que ce qu’elle montre. »[8]

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On connaît les références philosophiques du cinéaste, ancien professeur de philosophie très tôt attiré par Martin Heidegger, dont il a traduit Le Principe de la Raison en 1969[9] après avoir « passé un semestre d’études en Allemagne pour suivre l’enseignement du maître, parcourir la Forêt-Noire pour trouver son chalet, et rentrer au pays un autographe en poche. »[10] Très rapidement, que dit Heidegger ? Que « la raison et l’être s’identifient »[11], que « l’Homme [n’est plus] foyer et ordonnateur du sens »[12]. Le sens n’est plus, ce qui explique beaucoup. Tristan Garcia donne d’autres clés d’explication du cinéma de Malick. En effet, le cinéaste puise aussi chez Ralph Waldo Emerson, pour qui « Dieu est d’abord accessible à l’intuition, pas à la raison [d’où] l’importance donnée à la voix intérieure. »[13] L’omniprésence des voix-off. « Il faut apprendre à déchiffrer la Nature comme un ensemble de hiéroglyphes par lesquels Dieu s’exprime. La Nature et l’homme ne doivent pas être opposés, mais réunis dans le « wholeness », la complétude. »[14] L’obsession de l’image et de la lumière, réconciliant l’Homme et la Nature, c’est-à-dire rapprochant l’Homme de Dieu. On se rapproche ainsi de Henry David Thoreau. Le réalisateur puise forcément chez Stanley Cavell, son professeur à l’université, qui lui donnera les références précédentes, notamment Emerson et Thoreau : Cavell « explique qu’il existe dans la raison humaine différentes voix intérieures, et que chacune clame sa revendication de s’exprimer. [I]l faut laisser s’exprimer ces voix, plutôt que résoudre le conflit entre elles. »[15] Encore la voix, qui « exprime désormais la plainte, les films dev[enant] de longues lamentations. »[16] Enfin, Malick puise, selon Tristan Garcia, dans la tradition chrétienne et ses ramifications créationnistes : « Dieu avait besoin de nous créer pour s’aimer lui-même à travers nous. Le cinéma de Malick répond à un principe anthropique fort : la matière et la vie ont été créées par Dieu pour pouvoir être célébrées – et filmées – par l’homme. »[17] D’où la dernière phrase du personnage joué par Olga Kurylenko : « L’Amour nous aime », « ce qui revient à dire qu’il vient de l’extérieur, nous transporte, nous transcende. Bref, un refus obstiné de subjectiver les raisons de ses échecs amoureux. »[18] Après un tel travail d’interprétation, le doute n’est plus permis quant à la cohérence globale du projet de Terence Malick.

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Alors, où est le problème ? Là où ça coince, c’est que le film tourne à vide. La quasi absence de narration annihile toute métaphysique qui, dans les précédents films du réal’, pouvait éclore et se développer dans une enveloppe cinématographique qui faisait sens, on pourrait dire « co-constructivistes ». Le « film est agaçant et autiste »[19], justement parce qu’il ne fait sens qu’aux yeux du cinéaste, que par rapport à son vécu ; l’intrusion du spectateur dans cette histoire de romances personnelles ne peut que déboucher sur une incompréhension, un ennui terrible ; le film répond finalement à la même mécanique que les films de vacances ou les films de famille laissés sur Youtube, avec certes de plus belles images, léchées, stylisées. Ne comprendra que celui qui a vécu ce qui est raconté ; en l’occurrence, ici, les seuls protagonistes. Les autres n’y verront qu’un entremêlement de scènes absconses, de propos délirants, d’images « insensées ». Dont acte.


[1] Julien REJL (2013), « Malick est-il une guimauve ? », So Film n° 8, mars, pp. 54-57.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Léonard HADDAD (2013), « Essence Malick », Technikart n° 170, mars, p. 114.

[5] J. REJL (2013), art. cit.

[6] Ibid.

[7] Ibid

[8] Ibid.

[9] Tristan GARCIA (2013), « A quelles sources philosophiques puise Terence Malick ? », Technikart n° 170, mars, p. 101.

[10] J. REJL (2013), art. cit.

[11] T. GARCIA (2013), art. cit.

[12] J. REJL (2013), art. cit.

[13] T. GARCIA (2013), art. cit.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] J. REJL (2013), art. cit.

[17] T. GARCIA (2013), art. cit.

[18] J. REJL (2013), art. cit.

[19] Ibid.


2 commentaires
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  1. Benoit Demarche

    Ouais, bon bah, ce film-là, je vais le zapper.
    J’ai bien aimé le « je me suis fait chier de manière transcendantale ».
    « Tree of life m’avait déjà paru creux, alors que, à la même période, « Mélancholia » m’avait vachement plu mais les critiques l’avaient un peu zappé .

  2. reflexionsdactualite

    Ah mais c’est grave, l’ennui !
    Je n’ai vu ni Tree of Life, ni Melancholia, mais je suis davantage intéressé par le Lars Von Trier… Ah, au fait, j’ai découvert le blog ciné d’une étudiante en littérature, fan de cinéma qui rêve d’être scénariste (ce sont ses mots) : c’est classique mais intéressant : http://fantasmagorie.unblog.fr



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