Ce que j’en dis…

Duval vs FOG : l’Allemagne, la France, et le journalisme économique…

L’actualité nous offre encore un exemple effarant de l’incompétence professionnelle, du manque de savoir scientifique et de la bêtise idéologique de ces grands manitous de l’opinion que sont les éditorialistes tels que Jean-Michel Apathie, Yves Thréard, Laurent Joffrin, etc. Aujourd’hui, c’est Franz-Olivier Gisbert (FOG) qui se distingue.

Il y a quelques jours, Guillaume Duval, ingénieur de formation (notamment en Allemagne), et depuis un moment rédacteur en chef à Alternatives Economiques, a publié un ouvrage au éditions du Seuil : Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes. Il y met à jour, à rebours de l’opinion dominante, les facteurs explicatifs de la réussite de l’Allemagne et les facteurs qui ont érodé ce modèle. Présentation de l’éditeur : « Que ne lit-on et n’entend-on pas en France sur le « modèle allemand » ? On fait […] très régulièrement l’éloge de la rigueur budgétaire allemande, et de la capacité de nos voisins à accepter de lourds sacrifices pour restaurer la compétitivité de leur industrie. Or, explique Guillaume Duval, ce ne sont pas là les véritables raisons des succès actuels de l’économie allemande. Cette réussite est due surtout aux points forts traditionnels du pays : un système de relations sociales très structuré, un monde du travail où le diplôme ne fait pas tout, un pays où l’entreprise n’appartient pas aux actionnaires, un solide réseau de firmes de taille intermédiaire, une longue tradition de décentralisation qui permet de disposer partout d’un capital financier, culturel, social, humain suffisant pour innover et entreprendre, etc. Au cours de la dernière décennie, le boom des pays émergents a permis à l’industrie allemande de profiter pleinement de ces atouts. Au contraire, la profonde remise en cause de l’État social, menée au début des années 2000 par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder a fragilisé le modèle allemand : le développement spectaculaire de la pauvreté et des inégalités menace son avenir. On l’aura compris, ce qu’il faudrait copier ce sont plutôt les caractéristiques traditionnelles du modèle allemand que les réformes récentes qui y ont été apportées. Il n’est cependant jamais aisé de transposer les éléments d’un modèle national lié à une histoire particulière. Une meilleure compréhension de la société et de l’économie allemandes par les Français est en revanche indispensable pour réussir à imaginer ensemble un avenir pour l’Europe. »

 

http://www.dailymotion.com/video/xxgek2

Le 7 février, FOG publie un éditorial, intitulé « La gauche Bisounours et le « modèle » allemande », dans Le Point, dans lequel il écorne Guillaume Duval, son bouquin, son journal. Voilà l’édito :

« Qu’est-ce qu’un Français moyen ? Un râleur qui en veut à la terre entière et impute, selon les cas, les échecs de son pays à l’euro, à l’Allemagne, aux Etats-Unis ou à la Chine populaire. C’est ce qu’on pourrait appeler la xénophobie bien-pensante puisqu’elle est souvent de gauche. Dans son esprit, si nous glissons sur la pente raide du déclin, ce ne serait pas notre faute, mais celle de l’étranger, qui nous veut tant de mal. Dans ces conditions, pas question de s’interroger sur le prétendu modèle français, qui pourtant fait eau de toutes parts. Le modèle français ne produit pas grand-chose, fors des idéologues Bisounours, qui tirent sur tout ce qui bouge ou marche. Dernier exemple : Made in Germany, un livre de Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques, excellent journal militant, bible de ces enseignants qui « apprennent » l’économie à nos enfants en les gavant comme des canards d’une mixture pseudo-marxiste. Made in Germany est une descente en flammes du modèle allemand, accusé de tous les maux ou presque. C’est une spécialité gauloise que de hurler au libéralisme, qualifié de néo, d’ultra ou de sauvage, dès qu’un pays obtient de bons résultats économiques. M. Duval a du talent, il a raison de célébrer l’organisation industrielle outre-Rhin et on ne lui reprochera pas de déconstruire le modèle allemand, ce qui est la quintessence même de notre métier. Mais ce qui mérite notre attention, c’est moins son livre en soi que le syndrome qu’il révèle. Avec Made in Germany, dont les bonnes feuilles sont parues dans Le Nouvel Observateur et qui est appelé à rencontrer un succès certain à gauche, M. Duval incarne superbement ce que nos collègues anglo-saxons appellent le « déni français ». Un mélange d’isolationnisme, de repli sur soi et de complexe de supériorité, les trois matrices du déclin. Sans oublier un refus hystérique de toute forme de rigueur, dernier marqueur de cet ultrakeynésianisme qui, au cours des dernières décennies, a ravagé les économies occidentales et que l’on peut résumer ainsi : ouvrez les vannes, creusez les déficits, cela fera repartir l’économie. On a vu le résultat. Le cadavre de Keynes bouge encore. Une fraction non négligeable de gauche en est convaincue : que notre système fonctionne ou pas, peu importe, pourvu que rien ne change dans un pays qui compte deux fois plus de fonctionnaires pour mille habitants que l’Allemagne et où l’une des principales revendications de nos compatriotes est d’en embaucher encore en empruntant toujours plus, avant d’effacer la dette, bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est ce qu’on peut appeler le modèle grec, qui, même s’il a du plomb dans l’aile, figure encore en bonne place dans le panthéon personnel de cette gauche qui, apparemment, n’arrive pas à comprendre comment il a pu échouer et attribue sa chute à un obscur complot financier international, non à ses frasques budgétaires. Si l’économie allemande, que nous surplombions il n’y a pas si longtemps, nous toise aujourd’hui de très haut, il doit bien y avoir une raison et nous serions fondés à nous inspirer de ses recettes, dont la moindre ne fut pas l’assainissement des finances publiques, si douloureux fût-il. Les modèles ne s’usent que si l’on s’en sert. Ils ne durent pas, comme le montre la ronde de nos économistes de référence, les Keynes, Smith ou Ricardo, qui tombent souvent du manège avant d’y remonter. La grande erreur de M. Duval et de ses semblables est de croire que les politiques publiques restent gravées à tout jamais dans le marbre de l’Histoire. C’est ce qui rend enfantin et dérisoire son procès de l’Allemagne. Il y a quelque chose de comique à observer la commisération de l’ « économiquement correct » à l’égard de l’Allemagne. Qu’elle soit plus inégalitaire que la France, c’est une évidence qu’elle devra corriger. Qu’il y ait, outre-Rhin, de la misère sociale, on n’avait pas besoin de M. Duval pour l’apprendre ou le déplorer. Que le taux de fécondité germanique ne cesse de baisser (au rythme actuel, nous serons plus peuplés en 2060), la chose est en effet préoccupante. Il n’en est pas moins vrai que l’Allemagne a résisté au processus de désindustrialisation qui dévaste la France. Qu’elle exporte avec insolence. Que son économie croît plus vite que la nôtre. Qu’elle a l’un des taux de chômage les plus bas d’Europe (5,3 % en décembre 2012). De grâce, finissons-en avec l’idéologie du déficit et son ombre, la sinistrose, qui nous enfoncent dans l’ornière. Prenons les bonnes idées là où il faut, comme dans The Economist, organe officiel du libéralisme économique, qui, cette semaine, n’hésite pas à célébrer ce qu’il appelle les « supermodèles » d’Europe du Nord (Suède, Norvège, Danemark, Finlande), pourtant surfiscalisés et à rebours de ses principes, où « l’État est populaire non parce qu’il est gros mais parce qu’il marche ». Dieu merci, il y a le Mali. En attendant de remonter la pente en s’inspirant de l’Allemagne et des pays nordiques, la France pourra toujours se consoler avec ses succès en Afrique, où elle a montré, en sauvant un peuple du désastre islamiste, qu’elle pouvait encore faire l’Histoire. »[1]

 

Thierry Pech, le directeur de la rédaction d’Alternatives Economiques, lui a répondu le lendemain, trop lapidairement à mon goût, mais non sans fermeté ni humour.

« Dans son éditorial du Point du 7 février […], Frans-Olivier Giesberg s’en prend au mensuel […], qualifié « d’excellent journal militant » et accusé d’aider les enseignants à « gaver [nos enfants] comme des canards d’une mixture pseurdo-marxiste ». Ces outrances montrent bien que [FOG] parle de notre magazine sans le connaître. C’est pourquoi Alternatives Economiques a décidé d’offrir un abonnement d’un an à [FOG] de manière à ce qu’il puisse parfaire sa connaissance d’un journal qu’il n’a manifestement pas ouvert depuis longtemps. Il pourra constater [que le journal], loin d’asséner à ses lecteurs des convictions dogmatiques comme le fait [FOG] dans son éditorial, s’efforce surtout de les aider à réfléchir et à comprendre la complexité du monde, y compris, c’est vrai, ses multiples imperfections et injustices. Bonne lecture ! »[2]

 

Personnellement, j’en ai un peu marre de cette suspicion non fondée au sujet des manuels, des programmes ou des professeurs d’économie. D’ailleurs, on n’enseigne pas l’économie, mais les sciences économiques et sociales (ou les principes fondamentaux de l’économie et de la gestion, ou l’économie-droit).C’est comme si je disais que tous les patrons sont des exploiteurs, que tous les profs de Dauphine ou l’ESSEC sont des hayekiens, que tous les banquiers sont des bandits, que tous les libéraux sont des néolibéraux… Déjà, en janvier, les Trentenaires de l’UMP, présidés par Franck Allisio, publiaient un communiqué puant de connerie là-dessus : « [Si] le Ministre de l’Education nationale considère qu’il n’est  pas opportun « d’importer dans l’école le débat sur le mariage pour tous », il n’a rien à redire à l’importation de la bonne vieille lutte des classes dans les enseignements d’économie au lycée. […] Vincent Peillon […] devrait être d’autant plus choqué par le sectarisme de certains manuels scolaires et de certains professeurs d’économie au lycée qui ont, pour leur part, leur ancien testament marxiste, leur évangile par Keynes et par Bourdieu et leur croisade anti-entreprise et anti-mondialisation. [Vincent Peillon devrait donc] mettre en œuvre cette nouvelle volonté exigeante de « neutralité » pour rééquilibrer et revoir en profondeur l’enseignement de l’économie dans notre pays […]. »[3] Et ça veut exercer des responsabilités politiques ? Même pas dignes de leur répondre ; je leur fais trop d’honneurs à les citer, déjà. Un de ces quatre, je vais rappeler sur ce blog les programmes de SES au lycée, pour leur foutre dans la gueule…

 

Epinglons FOG sur plusieurs autres passages. 1. Il pratique ce qu’il reproche à Duval, à savoir accoler à une doctrine un préfixe, ici « ultra », pour la dénoncer en faisant l’économie de sa critique, c’est-à-dire pour la disqualifier derechef. 2. Comme toute caricature de libéral qui se respecte, il dénonce le nombre de fonctionnaires en France, accusant la charge qu’ils pèsent, et oubliant un peu vite qu’ils créent autant de richesses que les actifs du privé, sinon plus. 3. La caricature est totale : les « ultrakeynésiens » veulent davantage de fonctionnaires en empruntant pour éponger la dette. Le raccourci ne l’est pas moins : la gauche pratique le « modèle grec », l’avenir de la France. L’amalgame est beau : la gauche « attribue [la] chute [du modèle] à un complot financier international, non à ses frasques budgétaires. » Cette conclusion politique est splendide de manipulation pour un journaliste politique : la gauche a échoué depuis trente ans, comme si elle était au pouvoir depuis trente ans : la gauche a gouverné autant que la droite depuis 1981 (16 ans chacun, et 2013 n’est pas terminé) ! Rappelons quand même que, droite gauche confondues, les gouvernements qui se sont succédé depuis 1981 ont tous allégé la fiscalité des plus riches, amputant d’autant les ressources de l’Etat, alimentant d’autant la dette publique. Rappelons aussi que depuis la fin des années 1970, le capitalisme a connu des crises financières ou bancaires de plus en plus fréquentes et de plus en plus graves. CQFD. Je n’ajouterai rien sur sa critique du gouvernement, non pas que je sois d’accord, mais parce que je m’en fiche.

 


[1] Disponible ici.

[2] Disponible ici.

[3] Disponible ici.


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