Ce que j’en dis…

J’ai vu… Wadjda de Haifaa Al-Mansour

Sortant au cinéma ce week-end, je suis parti voir un film historique. Le 1er long métrage officiel produit par l’Arabie Saoudite : Wadjda, de la réalisatrice Haifaa Al-Mansour. Dit comme cela, on aurait pu penser à de la propagande, à une tentative de normaliser et d’édulcorer le mode de vie, la tradition de ce pays. Il n’en est rien. Le scénario est simple, presque un docu, il raconte le quotidien de Wadjda, douze ans, dans une banlieue de Riyad. Pleine de vie, elle est tiraillée entre son envie de faire la course avec les garçons en vélo, habillée de jeans et baskets, écoutant du rock, et les traditions morales du royaume wahhabite. Wadjda à l’école, Wadjda avec sa mère, Wadjda joue à la console avec son père, Wadjda s’amuse avec Abdallah.

J'ai vu... Wadjda de Haifaa Al-Mansour dans Ca, de l'art ? wadjda-aeuvre-pionniere-du-cinema-saoudien_article_popin

Le film, malgré sa  discrète poésie, est à hauteur d’hommes ; c’est délibéré. Filmer une tranche de vie franche, tel était le souhait de la réalisatrice. La description de la vie quotidienne laisse un boulevard aux contradictions de la société saoudienne, à la fois moderne et ancrée dans des mœurs strictes. Les femmes, évidemment, sont prises dans ces contradictions. Par exemple, n’ayant pas le droit de conduire, mais devant travailler, elles sont contraintes d’employer des chauffeurs immigrés, sources d’entraves à leur mobilité. A l’école, on apprend à Wadjda à bien se conduire, à ne pas rire en public, à psalmodier le Coran, à quitter la cour d’école lorsque des hommes sont visibles. On entrevoit l’ombre menaçante de la police des mœurs ; on assiste à la jalousie de la mère de Wadjda (magnifique Reem Abdullah) lorsque son mari est poussé à un 2e mariage ; on la sent travaillée quand son amie Leila lui annonce qu’elle arrondit ses fins de mois en tant qu’infirmière, poste où l’on côtoie des hommes ; le sang nous glace à l’arrivée de la sévère directrice, personnage ambivalent ; on se pince quand on apprend que les femmes et les jeunes filles n’ont pas le droit de toucher le Coran avec leurs mains lorsqu’elles ont leurs menstruations, alors elles utilisent des mouchoirs pour tourner les pages ; on rêve quand on nous révèle que c’est très mal vu pour une fille de faire du vélo, car constituant une menace pour sa vertu… Et pourtant, à aucun moment, le film suscite une indignation victimaire. La réal’ : « Je ne veux pas faire des films sur des victimes. J’ai été très influencée par Rosetta des frères Dardenne, et son personnage féminin d’outsider qui lutte avec dignité. Il y a beaucoup de puissance dans le fait d’essayer de construire sa propre individualité, particulièrement en Arabie Saoudite. »

wadjda-2 dans Ils font avancer le monde

Néanmoins, les hommes ne sont pas dépeints comme des monstres, mais plutôt, loin des caricatures, comme des individus qui acceptent, plus ou moins bien, cet ordre des choses. Le père de Wadjda, par exemple, qui semble dépassé par ce second mariage. Le petit Abdallah, qui fanfaronne du haut de ses trois pommes, mais qui saura se faire tout petit pour donner ces petits riens qui font tout pour celle à qui il ose affirmer : « Wadjda, un jour, je veux que tu sois mon épouse ! » Et en même temps, Abdallah est pleinement pris dans cet ordre des choses : par exemple, fier de son oncle, chef politique craint, il réalise un vrai travail de militant pour lui ; ailleurs, lorsqu’il menace le chauffeur immigré qui enquiquine la mère de Wadjda d’un très violent : « Tu as ta carte de séjour ? Tu connais mon oncle, avec sa moustache ? » Enfin, je suis obligé d’évoquer Waad Mohammed, qui incarne Wadjda : elle porte littéralement le film de ses frêles épaules, la caméra la suit constamment, son sourire, son espièglerie, sa répartie, sa rebelle attitude, ses magouilles, ses failles, ses efforts, son effronterie. Un journal a d’ailleurs titré : « Wadjda : L’Effrontée en Arabie Saoudite ».

wadjda-3 dans La Société en question(s)

En 1h37, on apprend beaucoup (« Je ne juge rien, j’ouvre juste la fenêtre et laisse les gens découvrir la réalité », dixit la réal’), on frissonne, on rit beaucoup. On pleure, aussi, par exemple lorsque Wadjda prend son courage à deux mains et psalmodie magnifiquement le Coran devant les membres de son école, après tant d’efforts et une volonté sans faille pour apprendre, réciter et psalmodier le Coran (elle achète même un jeu vidéo « Le Coran facile »). On ressort finalement de ce film confus. Déçu de cet ordre des choses qui étouffe la société saoudienne, et les femmes en particulier ; stupéfait par ce strict découpage, cet immense fossé entre la vie privée, si riche, si complexe, et la vie publique archaïquement réglée comme du papier à musique, où les interactions hommes-femmes sont quasi absentes, ou alors professionnelles. Surtout, mais c’est dû au côté docu du film, les protagonistes n’interrogent pratiquement jamais cette situation : ils s’indignent, luttent, se découragent, espèrent, mais sans pouvoir inscrire ce mécontement dans une lutte holiste, collective, sociale. La volonté de changer les choses collectivement fait cruellement défaut. C’est pourquoi ce film est aussi nécessaire. Optimiste, quand on voit toutes ces femmes qui, malgré cela, sont aussi fortes, inventent des médiations, et font face. La réalisatrice : « J’espère avoir fait un film aussi proche que possible des vies des femmes saoudiennes, qui les inspirera et leur donnera la force de questionner et défier les difficultés sociales et politiques qu’elles rencontrent. » 

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Il reste Wadjda, la plus courageuse, la plus audacieuse, la plus belle, la plus moderne. Le dernier plan est clair, ultime touche d’espoir : le visage de Wadjda, souriante, fière, forte, qui observe loin, mais hors-champ, du haut de ses douze ans… et de son petit vélo.

 

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4 commentaires
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  1. Benoit Demarche

    super film, très touchant, subtil, on a beaucoup aimé!
    Tu as tout dit, merci ludo!

  2. reflexionsdactualite

    Merci, Ben. Il y a certainement tellement d’autres choses à dire sur ce film…

  3. reflexionsdactualite

    J’aurais pu évoquer cette autre figure masculine, tout en ambiguïté. Le vendeur de jouets et de vélos. Parfois, il est menaçant et méprisant envers Wadjda, mais souvent, car il est sûrement père, loin d’être un monstre, il la traite avec bienveillance : il accepte son gage (la K7), il prévient Abdallah que le vélo est réservé pour une fille tenace, etc. … Toute la complexité du film peut être vue dans cette relation.

  4. Benoit Demarche

    Grave. Le film pouvait être très facilement caricatural et il est tout le contraire. C’est un film féministe qui ne montre pas les hommes comme d’horribles monstres. SUBTIL, ça fait du bien.



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