Ce que j’en dis…

J’ai vu… La Mort en direct de Bertrand Tavernier
2 février, 2013, 11:21
Classé dans : Ca, de l'art ?,La Société en question(s)

Depuis que mon pote Ben m’a fait découvrir les joies du cinéma d’art et d’essai (entendre : voir des vieux films parfois inconnus dans des petites salles du quartier latin avant de boire plusieurs verres dans un bar en face), je multiplie les visionnages ! Mes humbles critiques, courtes, je les publie sur mon compte Facebook. Mon dernier film n’est pas forcément celui qui m’a le plus fait jouir, qui m’a le plus fait réfléchir, qui m’a… Mais ma critique, toujours aussi humble, prend davantage de place, et la taille étant l’inconvénient principal de Facebook, je profite de mon espace personnel numérique pour la publier en toute liberté.

 

Je suis allé voir, un peu intrigué par le titre et l’histoire, Death Watch (La Mort en direct) de Bertrand Tavernier (1980), avec Romy Schneider, Harvey Keitel, Max Von Sidow. C’est l’histoire d’un homme qui a une caméra greffée dans le cerveau et qui filme donc tout ce qu’il regarde. C’est l’histoire d’une femme qui s’enfuit pour « mourir libre ». Voulant échapper aux médias, en l’occurrence une émission de tv, elle ne sait pas qu’elle est aidée dans sa fuite par celui-là même qui la filme. Bande annonce :

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Un film complexe, pas si facilement accessible, où l’on y voit les absurdités morbides d’un real-tv qui n’existait pas encore ; une Glasgow industrieuse et débordante de misère, de chômage, de pauvreté (« ville idéale pour évoquer un monde qui se désagrège », dira le réalisateur) opposée à la flamboyante campagne écossaise, verte et pure ; le voyeurisme d’une société où la mort est, comme le dira le producteur cynique, cachée, occultée, élevée au rang de nouvelle pornographie, et qui doit être révélée au plus grand nombre, individualisme de masse ; les excès des paparazzi qui veulent savoir au risque de faire mal (prémonition de la mort du fils de Schneider en 1981, qui apparaît avec un ballon dans le film) ; l’avènement d’une société de contrôle où non seulement tout est filmé, tout est retransmissible, mais surtout où chaque regard de l’homme est potentiellement contrôlable ; une référence peut-être inconsciente au père du gonzo journaliste Hunter S. Thompson (« Mon idée initiale était d’acheter un gros carnet et d’enregistrer toute l’histoire comme elle se produisait, puis de faire publier les notes, sans les réécrire […]. De cette manière, l’œil et la tête du journaliste fonctionneraient comme une caméra. » [1]), un Keitel enfantin, immature, coupable, marionnette, hybride, effrayant (voir la scène où, souhaitant prendre le lit d’un autre, il lui explique calmement la fragilité de l’os en haut du nez comparée à la puissance du tranchant de sa main et des dégâts possibles sur la manière de respirer) et une Schneider âgée mais rayonnante, condamnée mais digne, belle et grave, perdue et déterminée, tous deux capables d’explosion d’humanité ; un Harry Dean Stanton en producteur dégueulasse de cynisme matérialiste et obscène ; la trahison et la dignité, l’amour et la violence …

J'ai vu... La Mort en direct de Bertrand Tavernier dans Ca, de l'art ? deathwatch4

 

Difficile de faire une meilleure critique que Tavernier himself, qui ressent, après cette reprise, de la « fierté [notamment] de constater que tout ce que disait le film restait d’actualité et tristement prémonitoire. Ce qui se voulait une fable futuriste à la Orwell était pratiquement devenue une œuvre néo réaliste. Je ne parle pas seulement du traitement des médias, de la télé réalité […], de la dictature de ces images où « tout est important mais rien ne compte », de l’invasion de la vie privée mais toutes les autres touches qui montrent les SDF parqués dans une église, chassés des centre ville, les professeurs remplacés par des ordinateurs, les livres écrits par les ordinateurs. Toute cette dramaturgie de l’inquiétude qui me valut les éloges de Paul Virilio. »

mort-en-direct dans La Société en question(s)

 

Laissons le clavier au critique cinéma Jean-Luc Douin, de Télérama : « Appel à l’émotion […], c’est un film fou qui parle directement au cœur, comme les opéras de Verdi. Ce dont on se souvient, pêle-mêle, après le choc de la projection, ce sont d’images et de sons. Un cimetière hugolien martelé par une musique littéralement cardiaque. Une cathédrale gothique transformée en asile de nuit dont un blues tendre berce la pénombre. Une femme radieuse qui porte sa mort comme une croix, illuminée par une dignité que l’on ne trouve guère que chez Dreyer. Un îlot verdoyant du fond de l’Ecosse, où règne la sérénité tandis que retentissent les chœurs d’une symphonie moyenâgeuse. C’est beau. Pourquoi ?

Le savons-nous ? Nous sommes tous des assassins. Les yeux grands ouverts sur le monde, qui n’en finit pas d’agoniser, nous voulons voir toujours et encore. Sans cesse, nous oublions d’entendre. De prendre la peine d’écouter. De nous mettre à la disposition du discours d’autrui. C’est le spectacle qui nous intéresse. Ecouter, c’est le début de l’engagement. Voir, c’est le début de l’égoïsme. Gavés que nous sommes par ce que l’on appelle les médias (ce qui devrait servir d’inter-médiaire), que faisons-nous d’autre ? Nous consommons des images qui ravissent nos yeux, et auxquelles nos oreilles sont sourdes. Qu’est-ce que le cinéma, sinon l’art qui nous offre la possibilité de regarder d’une chambre noire dans une chambre éclairée par un trou de serrure ? Un art de voyeur. Et y a-t-il pire tragédie que la Mort, qui nous rend à la fois scandaleusement impuissants, et fascinés ? Tragédie dont la Rome antique avait su tirer un odieux profit en organisant les jeux du Cirque, où tout un peuple venait hurler avec les lions.

C’était compter sans l’honnêteté de Bertrand Tavernier, qui n’a choisi de nous conter cette histoire échevelée, inspirée d’un roman de David Compton, que pour nous proposer une réflexion sur le voyeurisme. Le voyeurisme est une hydre à deux têtes. Il y a le voyeurisme du spectateur, qui voit le film sans être vu, comme le producteur et le reporter [du film] observent leur proie à travers une glace sans tain. Et celui du cinéaste, auquel nous sommes également invités à nous identifier. Ce reporter inconscient comme un gosse, auquel on a greffé des caméras dans la rétine et qui sert d’instrument au cynisme de ses patrons, nouveaux Docteurs Mabuse des pourcentages d’écoute, pour lesquels « Tout est passionnant, mais rien ne compte ». Cet homme qui sert de chien de garde au Pouvoir, de sentinelle à l’œil du Maître, et qui définit les limites du pouvoir démiurgique du créateur en expliquant que sans la lune ou sans le soleil, un vitrail ne serait « rien que du verre cassé ».

Cet homme-là, l’homme-caméra, est condamné à garder jour et nuit les yeux ouverts. Mais aura-t-il la force de regarder jusqu’au bout la Mort en face ?

keitel

 

On aura compris que La Mort en direct est un film sur la morale du regard. Et que B. Tavernier montre l’exemple. Lorsqu’il disserte avec talent sur le voyeurisme du cinéaste, il évite soigneusement lui-même d’être coupable. Le voilà qui hésite à entrer dans la pièce où son héroïne s’en est allée pleurer dans l’obscurité. Le voilà qui préfère prendre de mouvantes distances avec sa caméra pour l’empêcher de se planter fixement devant la moribonde. Le voilà qui décide de la laisser en paix lorsque cette dernière tourne définitivement le dos à ses poursuivants.

Et le voilà aussi qui montre comment l’homme-caméra (l’instrument du désir des autres), marionnette soumise aux caprices de ses supérieurs et dont le moindre regard est retransmis sur écran en studios, risque de se retrouver lui-même l’objet du plaisir visuel d’autrui : quand il embrasse son épouse, quand il est observé par le judas d’une cellule de prison. Bertrand Tavernier oppose magnifiquement la lumière, c’est-à-dire l’indiscrétion, l’interrogatoire, à l’obscurité, c’est-à-dire l’intimité. Mais il sait aussi que la lumière, ce peut être le clair et le beau, et que l’obscurité peut cacher des horreurs. Littéralement irradiée par un éclairage presque irréel, tant elle est baignée de sérénité, la fin du film, sage, calme, pure, chante le triomphe de la dignité et de l’héroïsme sur la bassesse et le déshonneur. A cet instant, la femme, grandiose, révèle que c’est elle qui détient la clé de la morale. L’amour, sublime, surgit plus puissant que toutes les souillures. La Mort en direct, alors, raconte comment une histoire d’amour peut s’arrêter au milieu d’une phrase mais ressusciter au-delà des siècles. Comment Orphée devient voyageur solitaire à trop vouloir mettre la mort aux trousses d’une femme qu’il se met à aimer. Comment une femme, à qui les ordinateurs n’ont pas réussi à voler le sens de la gravité, peut vaincre la mort sale en puisant dans sa joie intérieure, malgré l’angoisse. Et grâce aux décors fantastiquement quotidiens d’un Glasgow devenu l’entrepôt des valeurs déchues, grâce à la richesse des comédiens réellement habités par leurs rôles, grâce à une musique envoûtante, à de multiples détails, et à d’infimes rappels de tout ce qui obsède son auteur, ce film – qui aurait pu s’appeler L’honneur perdu de Katherine Mortenhoe et qui, un peu partout, épie la mort – nous donne, étrange paradoxe, le goût du bonheur. »

 

Le dernier mot pour le réalisateur : « Quand j’ai revu la copie de La Mort en direct […], j’ai éprouvé un grand bonheur, ressenti une vraie fierté.

Le bonheur de redécouvrir le vrai film que j’avais tourné et qui, au fil des années, avait été mis à mal dès sa sortie où le distributeur, panique, avait retiré toutes les versions originales en anglais, pensant que la VF serait plus commerciale. Le format Scope avec été refusé le plus souvent à la télé, les copies que j’avais fait tirer s’étaient abîmées, les couleurs s’étaient affadies. Là, j’ai retrouvé, intacts, tous les partis pris de lumière, le lyrisme des paysages, des ciels d’Ecosse magnifiquement photographiés par Pierre William Glenn qui font partie de la dramaturgie, les quatre ou cinq nuances de vert dans le même plan. Et en opposition, la masse sombre, austère, belle de Glasgow, sublime ville, avec ses bâtiments construits par Charles Mackintosh et qui à l’époque était ravagée par le chômage, la misère. Ville idéale pour évoquer un monde qui se désagrège. Et puis c’était original de faire un film de SF dans des décors victoriens.

[…] Fierté devant la musique splendide d’Antoine Duhamel, devant les décors de Tony Pratt […] : le marché aux puces créé de toutes pièces avec le premier plan au streadycam dans un film français.

harvey-keitel-and-romy-schneider-in-death-watch

 

Fierté devant l’interprétation tout d’abord de nombreux acteurs écossais qui n’avaient fait que peu de cinéma. Robbie Coltrane qui fait le chauffeur de Romy tournait pour la première fois, est devenu une star en Angleterre. Et bien sûr de Thérèse Liotard, de Harry Dean Stanton que j’arrachais, avant Paris Texas, à ses rôles de cow boy et de bouseux (« Si je pouvais au moins une fois dans ma vie, pendant un quart d’heure, être aussi juste et organique que Harry Dean, j’aurai l’impression d’avoir réussi ma vie d’acteur », disait Jack Nicholson). De Harvey Keitel, fils spirituel de John Garfield, qui n’a pas son pareil pour exprimer l’immaturité, le charme enfantin, la culpabilité. Je dus me battre deux ans pour l’imposer. Max Von Sidow qui enracine émotionnellement toute la fin du film et me bouleverse chaque fois qu’il parle du vent dans la prairie et des lions qui se reposent. Et bien sûr Romy, divine Romy, qui m’apprit tant de choses (notamment à ne pas couper trop vite à la fin d’un plan car elle me faisait généralement des cadeaux inouïs, et aussi comment se débarrasser d’un producteur). Romy qui me disait « C’est bien plus qu’un rôle », Romy qui aidait à porter les rails de travellings, qui invitait sans cesse l’équipe à dîner tellement elle était joyeuse sur ce tournage, Romy qui m’envoyait des poèmes de Brecht, de Heine, m’écrivait des dizaines de lettres dont la première disait : « Je serai ta Katherine, sans apitoiement ». Rien à ajouter, elle cernait le personnage. Sinon que toutes les lettres étaient signées Katherine. »

 

* Les propos de Bertrand Tavernier et de Jean-Luc Douin sont issus de la plaquette publicitaire du film distribuée dans les cinémas.

 

Bonus :

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[1] THOMPSON H. S. (1979), La Grande Chasse aux requins.


2 commentaires
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  1. Benoit Demarche

    Ah ouais, très très tentant. J’ai vu très peu de Tavernier, mais « Dans la brume électrique », par exemple, était sublime. C’est un grand, en plus c’est un cinéphile de fou, il connait tellement le cinéma. Un mec passionnant (et de gauche^^).

  2. reflexionsdactualite

    Comme je dis, c’est le sujet + le casting (Schneider + Keitel ???) qui m’ont poussé. J’ai juste vu L.627, que j’avais trouvé très bien, très brut, très réaliste, de Tavernier ; et je serais bien allé voir celui que tu cites, mais je n’avais pas eu l’occasion. Par ailleurs, je connais très mal le bonhomme, mais effectivement, à le lire et à l’entendre, il connaît très bien le cinéma et se montre super passionnant ! A creuser, donc. Ensemble ?!



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