Ce que j’en dis…

L’ombre de Sarkozy plane…
22 septembre, 2012, 8:15
Classé dans : La Société en question(s)

Ça y est, passée à la trappe de l’info vite fait mal fait, la Une de Libé du 10 septembre ? Vous l’avez déjà oublié, cette Une un peu grossière, avec un montage de Bernard Arnault et ces mots : « Casse-toi, riche con ! » ? Elle a fait le « buzz »[1] toute la semaine dernière, enflammant les débats médiatiques, embrasant les conversations à la machine à café. Du pour, du contre, il y avait effectivement matière à gloser : « pas intéressant : c’est juste un coup marketing », « indigne : c’est une insulte à l’intégrité d’une personne », « absurde : Arnault fait vivre beaucoup de Français car il crée de la valeur », « hypocrite : sans les riches comme Arnault, pas de presse française », « ironique : c’est juste la reprise mot pour mot de la vulgate sarkozyste », « poil à gratter : derrière cette Une est mise en avant la possibilité qu’ont les riches de refuser une politique de vol organisé », « poil à gratter : derrière cette Une est mise en avant la possibilité qu’ont les riches de s’exempter de justice sociale », « nécessaire : car est soulevé le problème de la perte du sens commun », etc.

 

L'ombre de Sarkozy plane...  dans La Société en question(s) Libé

Il y a en effet beaucoup de choses à dire concernant cette histoire, au-delà de la Une spectaculaire. Mon angle de réflexion sera partiel, donc partial : j’aurai l’occasion à l’avenir de revenir sur les questions du poids des prélèvements obligatoires, de la perte du sens commun, ou de cette manie de stigmatiser. Aujourd’hui, je voudrais m’arrêter sur autre chose, une idée qui m’a été suggérée par un magazine qui ne dépend ni de grands groupes, ni de la publicité, justement : Le Tigre. Dans la toute nouvelle émission de Bruce Toussaint sur France 2, Vous trouvez ça normal ?, diffusée le vendredi soir, un chroniqueur a justement fait valoir un paradoxe chez Libération, et, plus généralement, chez les gens de gauche : malgré leur apparent soulagement de ne plus avoir à faire au Président Sarkozy, ils ne cessent de faire référence à notre ex-chef de l’Etat spasmodique, qui enquêtant sur ce qu’il fait aujourd’hui, qui empruntant sa terminologie. C’est vrai : L’Humanité avait titré ce même 10 septembre le plus sobre « La France, il l’aime ou il la quitte », quand Libé titrait le 11 septembre « Bernard, si tu reviens, on annule tout ! ». Inquiétant, comment la novlangue sarkozyste s’est diffusée comme un virus, inoculant même ses adversaires ! C’est dans cette anecdote, je crois, que se trouve l’aspect le plus intéressant de tout ce bordel.

 

LHumanité-10-09-2012 dans La Société en question(s)

 

Le papier du Tigre s’intitule « Après Sarkozy »[2] et commence par un constat : après un soulagement normal de voir partir Sarko, l’auteur se sent bizarre et ne comprend pas : « Depuis quelques jours pourtant [après sa défaite], sa figure est revenue me visiter. [Son] visage, son souvenir sont avec moi. Une sorte de persistance rétinienne après dix ans de surexposition. Depuis quelques jours, je suis assailli par Sarkozy. » C’est exactement ce qui se passe : entre le « Club des amis de Sarkozy », les Unes de la presse de gauche, les blagues des humoristes qui n’ont plus personne sur qui taper, et la normalité banale de notre actuel Président, le souvenir de Nicolas est partout. L’auteur poursuit : pendant une soirée cool où il portait un masque de Sarko (parce que c’est plus drôle et plus historique qu’un masque de Hollande), « Angoisse : le spectre est à côté, il parle, il fume, il boit. Ce que le vrai Sarkozy ne fait pas : voilà un homme qui modère, réfrène même, les puissances de son corps en bridant ses envies parce que tout son flux vital devait être concentré sur sa Grande Tâche ; ce qui lui faisait ressentir, certainement, une immense supériorité morale sur ceux qui s’y adonnent, eux, à l’alcool, à la drogue, et qui n’ont pas de Grande Tâche ; Sarkozy, lui, qui ne boit pas, ne fume pas, contrôle son corps parce qu’il croit à la force de l’Esprit. C’est un idéaliste personnel, pas un idéologue conservateur : il est instinctivement de droite. Il croit, ou croyait, que la puissance de sa détermination peut changer l’ordre du monde. » L’auteur y reviendra, sur la force de l’Esprit.

 

« Et puis l’évènement traumatique suprême est survenu quelques jours plus tard. Une pimbêche de treize ans […] m’a asséné sa vérité comme ça, au coin de la rue : « De toute façon, ça se voit trop que vous avez voté pour Sarkozy. Vous êtes de droite, ça se voit trop sur votre tête. Et puis vous êtes super catholique aussi. » Elle aussi semblait porter un masque, celui de la Jeunesse de France, blonde et pleine d’hormones délirantes, l’appareil dentaire s’affairant à standardiser son sourire. Face à des accusations si grossières, je chancelai, et devant tant d’ingénuité satisfaite, je me sentis dans l’obligation de nier. Erreur : elle en profita pour me porter l’estocade : « Alors Le Pen, vous avez voté Le Pen. » J’ai hésité à partir en courant, à les fuir, elle, petite pétasse monstrueuse et sa copine, une grande noire qui l’accompagnait et qui me balança, grave, que « Marine Le Pen, elle dit pas que des choses fausses, par exemple avec tous les envahissants (sic) qui arrivent – et puis moi je pense que vous êtes juif. » Le Pen ? Juif ? Mais putain de bordel, d’où lui venaient ces mots ? [Dans] quel univers parallèle étais-je parvenu pour qu’on dise que j’avais l’air sarkozyste ? lepéniste ? juif ou catholique ? […] Que s’est-il passé dans ce vieux pays pour qu’en dix ans, toute le vieille vase remonte à la surface, et imbibe jusqu’aux cerveaux innocents de deux banlieusardes gentiment écervelées ? […] Il faut se rendre à l’évidence : être gouvernés pendant dix ans par des mutants post-idéologiques nous a atteints plus profondément qu’on n’aimerait le croire. » Oui : leurs visages, leurs tics, leurs propos contradictoires et néanmoins assumés, décomplexés comme ils disent, nous manqueraient presque. L’auteur se souvient, et nous avec, de ces « polémique[s] à base raciale, anti-pauvre, nationaliste, « civilisationnelle », [de ses] provocations vulgaires à la tête de l’Etat », qu’on aimait détourner, s’en taper des barres de rire pour mieux en souligner l’absurdité, la bêtise, la gravité. « Ils étaient totalement prévisibles, et ils avaient toujours raison : c’était tellement facile, d’être de droite, que ça faisait presque envie. » D’ailleurs, beaucoup se sont convertis, parfois très tôt, au sarkozysme. Bien à toi, Eric Besson.

 

« Mais le fait est qu’en dix ans, j’ai appris leur langue. Nous l’avons tous apprise. C’est comme ça qu’ils nous ont eus. L’hégémonie culturelle, ils appellent ça. Une sorte de Lingua Sarkozii Imperii qui risque bien de nous durer quelques décennies ; un type comme Manuel Valls […] parle couramment la novlangue de l’ancien régime. « Le sarkozysme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. » C’est ce que dit Klemperer du nazisme[3] ; me voici me complaisant dans les facilités du reductio ad Hitlerium, mais je ne m’explique pas autrement comment mon appartenance à la confession juive ou catholique peut vraiment intéresser deux gamines de treize ans (parce que ça avait l’air de les travailler), comment une grotesque insulte (« Pôv’con ! ») a pu s’imposer jusque dans les cortèges des manifestations hostiles au régime. » L’auteur tape encore dans le mille : la novlangue sarkozyste a investi jusque dans les esprits les plus gauchistes. En témoigne les trois Unes référencées plus haut. Et que reste-t-il du sarkozysme par-delà sa novlangue ?

 

« Tout ce que je peux dire, de mon petit point de vue à moi, c’est ce qu’il nous aura légué. Par exemple, la haine de l’islam. C’est la haine de l’islam qui leur fera gagner les prochaines élections ; j’ai assisté à des meetings de l’ex-président quand il l’était encore, et les ovations les plus enthousiastes étaient invariablement réservées aux attaques contre l’islam, évidemment déguisées en défense de la « laïcité » et en refus du « communautarisme », mais ça ne trompait personne, ni eux, ni moi, et je suis sûr qu’ils auraient applaudi aussi si quelqu’un avait gueulé quelque chose comme « Les Arabes à la Seine » […]. Bien sûr, ils ne l’ont pas inventé, la haine de l’islam. Elle est dans l’air du temps depuis le 11 septembre 2001 […], en Italie, aux Pays-Bas, en Norvège […]. Chez nous, Sarkozy, Guéant, Copé, Besson et les sombres guignols de la « Droite populaire » auront devant l’histoire la responsabilité d’avoir dissimulé leur haine de l’islam en « défense de la République » et de ses valeurs, comme les nazis firent de l’antisémitisme le pivot de la défense de la Volksgemeinschaft germanique. Deuxième (et dernier) reductio ad Hitlerium, désolé. » Ça résonne bien avec le dernier buzz : environ 250 militants manifestent « illégalement » contre l’ambassade américaine à Paris protestant contre cette vidéo islamophobe, et on leur tombe dessus comme s’ils étaient des milliers, des millions à prôner la haine, à envahir notre pays, à embrigader nos chères têtes blondes ! L’auteur touche ici un point sensible du sarkozysme : le retour du racisme ordinaire (et pourtant très violent et haineux) sous couvert d’une laïcité qui a bon dos, et contre un communautarisme qui a le dos large. « [Il] n’est pas rare de voir les discours contre le communautarisme se rapprocher dangereusement du racisme le plus traditionnel, voire se confondre avec lui. Ainsi, au lieu de critiquer le lobby juif, comme dans la France des années 1930, certains critiquent le communautarisme juif, faisant ainsi la promotion de l’antisémitisme, sous couvert de républicanisme. »[4] Des choses à ajouter ?

 

« Moi ce que je dis, c’est que le nouveau là-dedans, ce n’est pas qu’ils se fassent élire sur des programmes crapuleux et moralement douteux, ni qu’ils aient essayé de se servir dans les brouzoufs d’une vieille milliardaire en espérant ne pas se faire choper. Tout cela est fort ancien. Ce qui est nouveau là-dedans, c’est qu’ils s’en foutent. Vraiment : ils n’essaient même plus de se cacher. Quand l’un d’entre eux se faisait pincer, ils le laissaient au gouvernement. C’est parce qu’ils sont […] à l’image de leur chef déchu : des êtres entièrement spirituels, pour qui la carrière politique est la source de tout flux vital. Ils ne touchent pas terre ; depuis qu’ils se sont engagés dans la carrière, ils ne sont plus soumis aux règles des mortels que nous sommes. Ainsi sont-ils capables de séparer leur corps de leur esprit […] et même, tel Eric Woerth, de bâtir dans leur propre tête, une « muraille de Chine » entre différentes parts de leur âme (Eric Woerth avait réussi à séparer son cerveau en compartiments étanches, disait-il ; dans l’un se trouvaient les données concernant ses fonctions de ministre du Budget ; dans l’autre celles de trésorier de l’UMP, sans communication possible entre eux). Ils « cloisonnent », et c’est là leur secret : rien ne se tient si la Grande Tâche l’exige […]. Là non plus, rien de nouveau peut-être… si ce n’est l’abolition de la pudeur. » On en est là : la pudeur, le complexe, le « politiquement correct » se sont envolés. Souvenons-nous des reportages du Petit Journal dans les meetings UMP, et de ces phrases de militants si abjectes qu’on aurait même eu du mal à les entendre d’un militant frontiste. D’ailleurs, Les Guignols ne s’y sont pas trompés, en caricaturant une Marine Le Pen qui ne choque plus personne à côté des propos d’Hortefeux, Guéant, Besson. C’est cette pudeur qui retenait de dire le racisme, le nationalisme, la haine du pauvre qui s’est envolée. Paradoxalement, on assiste à un retour du politiquement correct chez les humoristes, dans l’art en général ; on observe le contraire dans la politique, qui n’est justement plus politiquement correcte, qui s’est « décomplexée » comme si c’était progressiste ! Exprimer le racisme pour le dénoncer, dans l’art, est devenu de plus en plus délicat ; éprouver le racisme sincèrement, librement, ou simplement l’instrumentaliser dans l’espace public est admis. Cette mise en perspective est dramatique, cet héritage sera lourd à porter. J’entends encore cet élève de première ES, il y a quelques jours, que je ne connaissais pas il y a encore quelques semaines, venir me voir à la fin du cours pour dire, très innocent, mais un peu penaud, qu’il était intéressé par ce que je disais, que le cours lui plaisait beaucoup, mais que ça lui paraissait étrange parce que Marine Le Pen semblait dire la même chose. Le sujet du cours était : la socialisation dans les différentes catégories sociales.

 

L’auteur conclue, boufonnement grave : « [Sarkozy] ne nous quittera pas ; et nous vivrons longtemps dans les débris de ce que sa fureur aura fait de nous. »

 

Sarko-caricature-2

 


[1] Buzz [bɛƺ] n. m. inv. : « [Tel] un essaim d’hyménoptères trop généreux, dont l’imprévoyance qui les précipite sur une même fleur aux dépens des autres provoque à terme la mort de la ruche, la limaille des internautes, aimantée par la rumeur et le goût de l’insolite, épuise et ronge un spectacle jusqu’à l’os, avant de passer à autre chose, de l’oublier pour élire une nouvelle pitance. [Le] buzz est une feuille de journal qu’on jette dans le feu, le cri de ralliement d’une colonie pavlovienne qui réduit un phénomène à son trognon en le diluant dans l’intérêt transitoire qu’il inspire. Buzz est fils de Zap. Il faut au buzz des images anormales, mais finalement banales, des évènements jetables qui lui permettent de changer de proie à la vitesse d’un caprice […]. Pourtant l’internaute lui-même est un insecte attiré par la lumière que dégage l’amoncellement de ses congénères. Au pays des gobe-mouches, on se moque de ce qui compte, et seul compte ce dont on peut se moquer. Le buzz est l’antonyme de l’information […]. » Raphaël ENTHOVEN (2011), « Buzz, beaucoup de bruit pour rien ? », Philosophie Magazine n° 47, mars, p. 26.

[2] Antoine ZEO (2012), « Après Sarkozy », Le Tigre n° 019-020, juillet-août, pp. 53-56.

[3] Victor KLEMPERER (1946), Lingua Tertii Imperii. La langue du Troisième Reich, Carnets d’un philologue, traduit par Elisabeth Guillot en 1996.

[4] Manifeste du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) (2011), « Comment lutter contre le racisme et le communautarisme ? », Ravages n° 5, avril, pp. 90-93.


2 commentaires
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  1. fred

    laissons le planer, il prend l’air et il nous fout la paix!

  2. reflexionsdactualite

    J’ai mieux, chèr(e) Fred : débarrassons-nous définitivement de son ombre malveillante en refondant une nouvelle idéologie politique, en laissant tomber les tics de langage, les prêt-à-penser et les comportements de cette définitivement bien-nommée droite décomplexée, et redonnons-lui des complexes !



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