Ce que j’en dis…

Manifeste pour (toutes) les sciences sociales au lycée !

Il y a peu, je suis tombé sur un papier qui traitait de l’enseignement de l’économie en France, dans une optique affichée de « décryptage », mais qui était aussi manifestement autant un travail d’opinion et d’expert. Comme je suis prof de SES, il était impensable de laisser passer l’occasion. Ecrit par Sergio Alvarez, publié sur le site Atlantico en cette rentrée de septembre 2012, le papier est disponible ici. Je conseille à ceux qui désirent continuer la lecture de ce post de lire au préalable soigneusement le papier que je m’apprête à critiquer.

* Les citations en bleu sont tirées de l’article de Sergio Alvarez.

 

Les Français nuls en économie ?

 

L’article s’ouvre sur un « constat [qui] n’est pas nouveau : les Français souffrent de graves lacunes en matière économique. » Pour étayer son propos, l’auteur cite un questionnaire du CODICE réalisé en 2010. Avant ma salve de critiques, il faut préalablement savoir que le CODICE (2006-2010), Conseil pour la diffusion de la culture économique, s’il était indépendant, n’en restait pas moins marqué idéologiquement : créé par le ministre de l’Economie Thierry Breton et reconduit par Christine Lagarde, le comité des sages qui en fixe les grandes orientations était présidé par Eric Le Boucher. Faut-il rappeler que celui-ci est diplômé d’économie et de statistique à Paris Dauphine (très libérale en économie), journaliste économique mainstream, membre de la Commission Attali (« libérer la croissance », tout ça), directeur de la rédaction du magazine Enjeux-Les Echos (no comment)… CQFD. Le CODICE a été créé pour répondre à de bonnes questions – la culture économique des Français –, mais sur la base d’une normalisation idéologique, non d’une réflexion pluraliste. L’idée du truc ? Les Français sont nuls en économie (encore faudrait-il rigoureusement le prouver), c’est pourquoi l’école (entre autres) doit leur expliquer les lois et les mécanismes économiques ; dès lors, les prénotions, ainsi que les réactions de rejet des modèles économiques actuels, tout comme l’extrémisme politique prospérant sur l’ignorance, disparaîtront comme par enchantement. Première critique, facile : le sondage réalisé par le CODICE est contredit par d’autres sondages[1]. Il fallait s’y attendre : non seulement, l’intitulé de la question et l’organisme enquêteur influent sur les réponses, mais en plus il est assez difficile de trouver des éléments de comparaison, car les enquêtes sur ce sujet sont rares.

 

L’économie, parent pauvre de l’éducation ?

 

Très vite, l’auteur enchaîne : « Comment s’étonner de ces piètres résultats alors que la matière ne fait pas partie des apprentissages considérés comme fondamentaux et […] obligatoires dans notre parcours éducatif ? On juge indispensable qu’un collégien étudie le système digestif de la moule mais pas qu’il aborde les notions essentielles de profit ou de taux d’intérêt. » Faux ! L’économie est entrée au lycée en 1966 ! La France consacre beaucoup d’heures aux sciences économiques et sociales par rapport à ses homologues européens (Allemagne et Royaume-Uni en tête), dans le secondaire. D’ailleurs, dorénavant, en seconde, les élèves doivent choisir plusieurs options, mais sont obligés de prendre au moins une option d’économie (SES ou PFEG, Principes fondamentaux de l’économie et de la gestion) ; tous les bacheliers auront déjà tâté d’économie, 1h30 par semaine ! C’est rapide et sûrement pas assez pour comprendre dans le détail un certain nombre de notion ; mais c’est obligatoire. Rappelons enfin que l’économie n’est pas à part, et que, pour comprendre la société, il faut penser l’économie avec les autres sciences sociales (l’histoire, la géographie), qu’il faut également avoir un bagage mathématique : de fait, les élèves ont déjà traité d’économie et de sciences sociales quand ils apprennent la proportionnalité, quand ils étudient un roman de Zola, de Flaubert ou des Lumières, quand ils s’intéressent aux premiers commerces de la Méditerranée, à la Révolution ou la montée des fascismes dans les années 1930, c’est-à-dire durant le collège. Passons sur le mépris affiché à d’autres disciplines.

 

Le programme de SES : marxiste ?

 

Alors, heureux ? Bah, en fait, pas tout à fait : les libéraux (pas seulement Sergio Alvarez) ne cessent de blâmer ces programmes de SES qui « diabolisent l’entreprise » et n’abordent l’économie « qu’à partir de ses dysfonctionnements ». Pour ce qui est de l’entreprise, c’est entièrement faux : en 1ère, on aborde l’entreprise comme acteur microéconomique (diversité des entreprises, fonction de production, contrainte budgétaire, productivité, difficultés de l’évaluation, stratégies des firmes, etc.), puis comme organisation socio-économique (efficacité, conflits, coopération, pouvoir, parties prenantes, coûts de transaction) ; on aborde de nouveau l’entreprise en terminale (ainsi qu’en spécialité économie). On est loin de la diabolisation ! Pour ce qui est des dysfonctionnements de l’économie : 1. on est bien obligé de parler de sujets qui fâchent vu que la société connaît du chômage, de la pauvreté et des inégalités (je vois mal un programme d’économie sans, sauf à faire l’autruche) ; 2. on parle aussi (et beaucoup) du progrès technique, de la croissance et du développement, de la mondialisation. C’est quoi le problème, finalement ?

 

Science économique contre sciences sociales

 

Le truc, c’est que nous, économistes, ne voulons pas être assimilés à ces pseudo-scientifiques que sont les sociologues et les historiens. Ah… C’est parce qu’il y a « sociales » dans « sciences économiques » ? Je vais vous révéler un secret : l’économie n’est pas une science exacte, c’est une science sociale ! L’économie étudie la société ! Et il n’existe pas de lois en économie comme ce qui se passe en sciences physiques ; ah, cette mégalomanie (« L’économie obéit à des règles. ») ! Les économistes se pensent – à tort – comme des scientifiques « durs », mais il n’existe pas de Nobel d’économie[2] ! Toute loi économique est située institutionnellement, spatialement, temporellement – bref, socialement – au contraire de la loi de l’apesanteur, par exemple. Toute loi économique n’est ni naturelle ni éternelle. Un professeur d’économie mainstream indien explique à ses étudiants son idée sur la réincarnation : si vous êtes de bons économistes, vous serez réincarnés en physiciens ; sinon, vous serez réincarnés en sociologues… Lorsque le journaliste écrit que l’économie est considérée comme subalterne par les Français, il oublie de préciser que les économistes néoclassiques ont considéré les sciences sociales comme subalternes : dans les années 1990, un chercheur qui s’intéressait à l’histoire de la pensée économique ou aux faits économiques était sûr de pourrir dans un laboratoire sans moyen, ignoré de ses pairs. Quant au soupçon récurrent mais non fondé de l’idéologie marxiste répandue chez les profs de SES, je rappelle que : 1. il existe aussi des profs marqués par l’idéologie libérale (voire néolibérale, j’en ai rencontré) ; 2. tous ces profs sont des professionnels de l’éducation et, à ce titre, sont compétents pour faire la distinction entre ce qu’ils enseignent et leurs opinions ; 3. l’agrégation d’économie reste très largement mainstream dans son approche de l’économie depuis près de 20 ans (la part des représentants de l’approche institutionnaliste parmi les lauréats n’a jamais été de plus de 1/20)[3]. Et ouais…

 

L’économie en 6?

 

« L’enseignement de l’économie doit être rendu obligatoire dès la classe de 6e et jusqu’en Terminale dans toutes les sections si nécessaire au détriment de matières comme les sciences naturelles, la technologie ou la philosophie. » : l’auteur souhaite éduquer des enfants de 11 ans à l’économie ? Nos élèves – et c’est compréhensible, ils ne sont pas des mini-adultes – ont déjà du mal à intégrer des notions simples comme le PIB, la consommation, la répartition du revenu à 15 ans, comment voulez-vous qu’ils intériorisent des notions aussi abstraites que l’élasticité-revenu croisée et la fonction de production, l’internalisation des externalités et le système socio-fiscal à 11 ans ? Laissons les enfants être des enfants. Comme on l’a dit plus haut, les enfants approchent de fait l’économie par d’autres disciplines au collège ; ils devront même faire une année de SES ou de PFEG obligatoire. A la limite, on pourrait éventuellement les sensibiliser à l’économie, mais non les instruire en économie. Enfin, quel mépris à l’égard des autres disciplines : l’économie plus égale que les autres ? C’est vrai que les sciences naturelles (on dit SVT maintenant), la technologie[4] ou la philosophie ne servent à rien. Inutile de savoir comment fonctionne un cœur, un circuit imprimé, ou encore de s’interroger sur les grandes questions de l’homme. Inutile. C’est justement ce genre d’affirmations crasses qui fait s’éloigner de nombreux individus de l’économie, comme ce commentateur de l’article en ce moment critiqué, qui affirme que « l’économie, c’est la science des ânes » : « L’économie, science molle par excellence où aucun modèle ne tient la route, ou tous les oracles se vautrent lamentablement… Mais il faut dire qu’ils sont tellement nombreux que dans la masse, il y en a bien un qui prédit quelque chose qui ressemblera à la réalité. » Le propos de Sergio Alvarez est ici totalement contreproductif !

 

Science économique contre économie politique

 

L’auteur parle ensuite du poids de l’histoire nationale et d’une certaine culture politique ; c’est ce que je disais : l’économie est située. Oui, l’Etat intervient pas mal en France historiquement (même si on n’est pas si éloigné des… Etats-Unis !) ; oui, nous avons une solide culture révolutionnaire et communiste (c’est en France que se rencontrèrent en 1843-44, à Paris, centre de la subversion ouvrière, Louis Blanc, Bakounine, Proudhon, Marx, Engels, Pierre Leroux, Saint-Simon). La suite est géniale : « Cette dernière vision d’une économie d’essence « politique », longtemps imposée par la domination intellectuelle et morale des marxistes […], a empêché la formation de tout consensus […]. » Encore une révélation : l’économie est politique ! Avant la révolution marginaliste (à la toute fin du XIXe siècle), l’économie était encore appelée « économie politique » (economy en anglais), dans ce sens que la production, la répartition et la consommation des richesses produites intéressaient forcément la société, le politique, au service du peuple. Depuis, on parle plutôt de « science économique » (economics en anglais) : on a évincé le politique, le peuple, pour devenir une science. La différence, c’est que, dorénavant, cette science, avec ses lois et ses mécanismes naturels, dicte durement au peuple, qui n’a plus vraiment son mot à dire. Les exemples récents de décision d’experts sans concertation démocratique, donc « politique », sont légions : souvenons-nous du Président Clinton qui affirmait que le politique devait s’effacer devant « la logique inexorable de la mondialisation », ou, plus près de nous, de la politique monétaire de la Banque Centrale européenne, ou encore des plans d’austérité dictés à la Grèce par ce qu’il convenu d’appeler la troïka (UE-BCE-FMI), etc.

 

Ce sont les politiques et les journalistes qui sont nuls en économie !

 

Plus loin : « S’il n’est pas possible de trancher, pour expliquer la formation des prix, entre Adam Smith (point de rencontre entre l’offre et la demande) et Karl Marx (quantité de travail incorporée dans un bien), alors il convient de ne pas aborder cette question […]. » Deux erreurs (pour un économiste, ça la fout mal) : 1. pour Smith comme pour Marx, la valeur d’un bien se trouve dans la quantité de travail incorporée ; Marx (le gros mot) fait juste une différence entre la valeur d’usage et la valeur d’échange ; 2. on peut trancher : dans certains cas, le prix résulte de la rencontre entre offre et demande, dans d’autres, le prix résulte de la quantité de travail, dans d’autres encore, le prix est administré. Un journaliste économique nul en économie qui ose faire la leçon sur l’enseignement de l’économie ? C’est pas bien… Plus sérieusement, cette erreur illustre un problème bien plus grave. Si on part de l’hypothèse que les Français sont vraiment nuls en économie, ce n’est pas à cause de l’insuffisance de l’enseignement de l’économie, mais plutôt parce que d’autres instances d’intégration (comme le discours politique et le discours médiatique) socialise très mal les Français à l’économie ! Nos personnalités politiques sont souvent mauvaises en économie, soit parce qu’elles sont objectivement ignorantes en la matière, soit parce qu’elles en font une analyse partisane et non scientifique (on peut cependant difficilement reprocher aux partis politiques d’être partisans !), soit encore parce qu’elles mentent tout simplement (exemple ici). Nos médias sont souvent très mauvais en économie, soit parce qu’ils sont objectivement ignorants en la matière, soit parce qu’ils en font une analyse partisane et non scientifique, souvent par pauvreté intellectuelle (et là, c’est plus grave) ; par exemple, pour 95 % de la profession (chiffre non vérifié !), la dette est considérée comme intrinsèquement mauvaise, et la recherche des tenants et aboutissants, des recherches théoriques et des vérifications empiriques, est remisée au placard. Quand un individu entend toute sa vie aux informations, chez ses parents (parce qu’ils n’y ont pas vraiment réfléchi – ou trop à partir de l’exemple microéconomique), dans les discours politiques que la dette, c’est mal, discours appuyé par une pseudo démonstration et basé sur une prénotion vieille comme la Terre, cet individu pensera légitimement que la dette, c’est mal ! « Mais l’éducation est seule à pouvoir faire évoluer dans la durée nos mentalités, nos comportements et nos rapports sociaux. » Non, Monsieur Alvarez, je viens de le montrer. L’école n’est pas la seule instance de socialisation de l’individu. Il faut voir d’ailleurs comment on rame parfois, en cours, avec des élèves qui ont intériorisé si fortement une idée fausse sur la consommation, la politique publique ou le chômage !

 

De l’existence des lois en économie…

 

« Les [lois les] plus fondamentales […] sont parfaitement démontrables et doivent être considérées comme intangibles […] » : non. La concurrence peut être efficace sur un certain marché à un certain moment dans un pays donné, mais pas sur un autre marché, à un autre moment, dans un autre pays. C’est tout. Faut vous faire une raison, les mecs : IL N’Y A PAS DE LOIS INTANGIBLES EN ECONOMIE. En plus, l’auteur en rajoute une couche, histoire de bien montrer qu’il est incompétent : « Pas plus qu’un architecte ne peut ignorer les contraintes de la gravité […] »… Je continue ? « [L]’économie n’est pas une science exacte au même sens que les mathématiques ou la physique (sic) […] » : le journaliste se ridiculise : après avoir démontré que les lois économiques existaient et étaient intangibles, il reconnaît que l’économie n’est pas la physique ! Mégalo et schizophrène ? Je le rappelle encore une fois, au risque de prendre le lecteur pour un con : l’économie n’est pas mue par des forces internes, des lois propres qui échappent à l’emprise du politique ; l’économie se gouverne.

 

Ni dogmes, ni relativisme

 

« Comment, dès lors, concevoir un enseignement et définir des programmes pour une matière qui serait plus proche de la théologie que des sciences exactes ? » Parce que la littérature, l’histoire-géographie, la philosophie, sont des sciences exactes ? Non ? Alors, c’est de la théologie ? Il faut être cohérent, Monsieur Alvarez : si les disciplines citées ne sont pas des sciences exactes, il faut, selon vos propres mots, « ne pas aborder ce[s] question[s] dans les salles de classe. » Non, l’étude de l’économie (et des sciences sociales, ne l’oublions pas) ne conduit ni au relativisme ni au scepticisme, juste à la réflexion prudente et autonome. C’est un peu ça, la « formation du citoyen ». D’ailleurs, c’est inscrit dans le marbre (une formule que les libéraux apprécient) du programme de SES : l’enseignement des SES doivent éviter deux écueils, à la fois la construction de dogmes et de vérités définitives (ce que l’auteur aimerait), mais aussi le relativisme. Et ce serait une insulte d’affirmer que les profs de SES et de PFEG sont incompétents pour éviter ces deux écueils.

 

De l’infaillibilité des modèles économiques… Encore

 

Oh, là, j’en tiens une bonne : « […] les progrès des modèles sont incontestables […] ». Vous parlez des modèles théoriques qui ne satisfont que ceux qui les font ? Vous parlez des modèles financiers qui ont conduit à l’heureuse crise de 2008, dont la dépression nous ravage encore, qui a mis des millions de personnes à la rue à côté de millions de logements vides qui dépérissent ? Vous parlez des modèles parfaits qui veulent contraindre la société, cette voluptueuse femme aux formes sexy et franches, à entrer dans un idéal à mille lieux de la réalité, un corset idéologique fait pour des tops rachitiques ? Soyons sérieux…

 

L’économie en 6e : une arme contre… le pluralisme ?

 

Et là, que vois-je ? Une bonne dose d’économie néoclassique depuis la 6e, et hop ! plus de confrontation gauche-droite, extermination des extrêmes (au passage, mettons tout le monde dans le même panier, tous populistes !), et… mort du pluralisme ? Derrière cette fausse évidence, il y a une vraie volonté idéologique : que le politique laisse l’économie s’autoréguler, sans débat public, sans pluralisme, sans intervention. Relisez Karl Polanyi. Je ne parle pas de l’enseignement de l’économie en 6e, mais de l’enseignement d’un certain courant de l’économie en 6e, car c’est ce que vous prônez, Monsieur Alvarez. J’y reviendrai. Oui, « tout un chacun se pique d’avoir des opinions sur des sujets économiques sans disposer le moins du monde des connaissances de base nécessaires pour les sustenter. » Oui. Comme tout un chacun se pique d’avoir des opinions sur des sujets financiers, médicaux, géographiques, électriques, etc. sans disposer le moins du monde des connaissances de base nécessaires pour les sustenter. Oui. C’est ce qu’on appelle des prénotions, et les hommes en ont besoin pour « construire » le monde qui les entoure, pour qu’il fasse sens pour l’action quotidienne. Pour tenter de le comprendre, même s’ils doivent, à un moment, les dépasser. C’est ce qu’a montré, il y a fort longtemps, Emile Durkheim. Emile qui ? C’est le père de la sociologie française. Ah oui, désolé… Vous êtes un bon économiste, vous ne connaissez pas ces blablateurs de sociologues. Plus sérieusement, je suis plutôt d’accord pour faire entrer l’économie (et les sciences sociales, j’insiste) dans toutes les chaumières. L’école tente de le faire, je l’ai dit plus haut, et ça commence timidement à porter ses fruits. Mais que faisons-nous de toutes les autres instances d’intégration (désolé, encore de la sociologie) qui embrouillent les individus sur des notions telles que le chômage, la production, les prélèvements obligatoires ou la mondialisation : je l’ai déjà dit, les journalistes comme les hommes politiques n’en savent pas plus que les « bonnes gens », ils commettent régulièrement, volontairement ou non, des erreurs que mes élèves de 1ère évitent déjà… Alors, quoi ? Quand vous n’avez pas de connaissance sur la dette, et qu’un Jean-Michel Apathie vous assène, avec le reste de la classe médiatique et politique, la bouche en cœur, que la dette c’est mal, et que, pour la résorber, il faut réduire les dépenses, « pas le choix », que voulez-vous faire ? Vous ne pouvez pas inventer des réponses qui n’existent pas dans votre éventail de connaissances. « La conséquence […], c’est que beaucoup de nos concitoyens sont trop facilement perméables aux discours démagogiques […]. » Comme le vôtre ? Finalement, que souhaite l’auteur ? Je vous le donne en mille : non pas donner les bases de la liberté du citoyen, mais inculquer à tous les élèves « un corpus de connaissances partagées », sans débat, sans discussion, sans mise en perspective historique, théorique, sans recul ni liberté de pensée, sans confrontation aux faits ni recours à d’autres disciplines. On est proche des vérités définitives dénoncées tout à l’heure !

 

Les syndicats à la base de l’ignorance ?

 

Nous arrivons à l’un de mes passages préférés. Pour l’auteur, les syndicats « ont un profil bien particulier », dont « l’origine de leur engagement personnel est […] doctrinaire et anticapitaliste », ils ont une « culture […] de la lutte des classes, du conflit social »… Merde ! Sergio Alvarez a une idée bien particulière du syndicat français, et je ne doute pas que sa sensibilité de gauche et son engagement auprès de Nicolas Sarkozy[5] est doctrinaire et néolibéral, avec une culture de la haine du conflit social et des classes populaires. Dire que l’engagement syndical est doctrinaire est à la fois une insulte à ceux qui, engagés, y pensent librement, et une tautologie bête et méchante : les syndicats, comme les partis ou les groupes d’intérêt, ont un intérêt, une cause à défendre, et ils ont toujours du mal à s’en défaire, d’où, souvent, comme au Medef ou à la CGT, une doctrine sociale. C’est con, c’que tu dis, Alvarez ! Par contre, je conteste complètement la suite : 1. les syndicats sont loin d’être des anti-dialogue social depuis longtemps (mauvaise caricature d’un mauvais journaliste) ; 2. la culture de la lutte des classes a été délaissée il y a très longtemps, les salariés réalisant vite qu’ils devaient se battre pour obtenir un meilleur salaire ou de meilleures conditions de travail (qu’on ne leur donnerait pas comme ça), sans remettre en question le mode de production dans lequel ils étaient insérés. Les syndicats sont donc tout sauf anticapitalistes ! Monsieur Alvarez, il faut définitivement revoir l’histoire sociale française !

 

Une idée erronée des cinquante dernières années…

 

« […] tous les gouvernements ont acheté la paix sociale, d’abord par le partage des fruits de la prospérité des Trente Glorieuses puis par l’accumulation de la dette publique et l’acceptation d’un chômage de masse. » Bon. La justice sociale et l’efficacité économique ont justement été permises par ce partage des gains de productivité, qui alimentait la demande, celle-ci pouvant absorber l’offre, dans un contexte favorable (protection sociale, progrès technique, finance au service de la croissance, régulation internationale, etc.) ; c’est ce qu’une féconde école de pensée économique française, l’Ecole de la Régulation – que Sergio Alvarez devrait connaître –, a qualifié de compromis fordiste. Ça c’est cassé la gueule par l’épuisement des gains de productivité et les transformations de la demande. Les néolibéraux ont bâti le monde sur ces ruines. Ensuite, si l’accumulation de la dette publique a été, au départ (dans les années 1970 et début des années 1980), causée par la chute des recettes et l’augmentation des dépenses, les années 1990 et 2000 ont vu la dette se creuser pour une raison principale : l’extraordinaire chute des recettes dues aux généreuses exonérations fiscales sur les plus hauts revenus (ménages comme entreprises). On pourrait même renverser le truc : c’est parce que la demande est atone depuis trente ans que la croissance… est atone depuis trente ans, et que la dette publique augmente ! Un petit détour par Keynes ne fait jamais de mal ! Le problème de ces trente dernières années est simple : la hausse du chômage a permis la désinflation compétitive, c’est-à-dire la restauration de la part des profits au détriment des salaires (compression des salaires) et la hausse de la flexibilité. Ce contexte décourage la demande intérieure. Les gouvernements mettent alors en place des réductions d’impôts pour les plus riches (ménages et entreprises), afin de « libérer la croissance ». Le problème, c’est que les entreprises, notamment confrontées à la concurrence internationale, rechignent à embaucher (le salarié est un coût, et la demande est incertaine). La demande continue d’être atone. Ce contexte entraîne une chute des recettes publiques, ce qui fait augmenter la dette. Pour la réduire, on pense à tort qu’il faut réduire les dépenses, c’est-à-dire faire des économies sur les services publics et réduire la protection sociale : tant pis pour l’éducation, la santé, la justice, la police, et puis tant pis pour les pauvres, premières victimes des coupes dans la protection sociale (les pauvres sont par exemple suspects d’oisiveté, voire de fraudes, en tout cas, de « mauvais citoyens »). Passons sur Schröder et Thatcher. L’aurait pu citer Reagan, quand même.

 

Les idées fausses faussent le jugement…

 

« L’espérance de vie explose et les comptes de l’assurance vieillesse s’effondrent ? Peu importe, on reste arc-boutés sur la retraite à 60 ans, les patrons paieront. » A lire l’auteur, on dirait que les ouvriers et les employés vivent mieux plus longtemps tout en étant rétribués grassement jusqu’à la mort… Pas très vrai, tout ça. Ce sont les cadres et professions intellectuelles supérieures qui bénéficient le plus de l’allongement de l’espérance de vie. Et si l’on scrute l’espérance de vie en bonne santé, le constat est tout autre : celle des catégories populaires commence à décliner. Sans parler des (toute) petites retraites, des problèmes de santé dus à un travail pénible, etc. Si vous souhaitez que les pauvres meurent plus vite au travail ou parce qu’ils ne peuvent survivre avec leur maigre retraite, il faut le dire tout de suite, M. Alvarez. Lors de la récente réforme des retraites, les libéraux n’ont cessé de répéter à l’envi que, puisque l’espérance de vie augmentait, le temps de travail devait augmenter lui aussi, sophisme intolérable. Pareil pour l’entreprise qui voit ses marchés chuter : alors quoi, les salariés doivent couler avec le bateau, alors que le commandant a pris le canot de sauvetage ? Et quid des entreprises qui licencient en réalisant des profits ? Sergio ? Merde, je ne l’entends plus… Sergio ? Vous croyez vraiment que, parce qu’il a appris à l’école les impératifs d’équilibre budgétaire et des contraintes imposées par la concurrence, le salarié acceptera de tomber au chômage manu militari avec une pension de misère et une image de lui dégradée, sans se battre comme il le fait aujourd’hui ? Vous vivez vraiment dans un autre monde, pas le monde réel. Et quelle méprisable image que vous avez de « nos concitoyens » : il suffirait de leur dire que le licenciement est « naturel » pour qu’ils l’acceptent. Les citoyens seraient des veaux, des suiveurs, des moutons ? Retirons-leur le droit de vote, ce sera plus simple ! Autrement dit, il suffirait d’éduquer le « bon peuple », comme on pensait au XIXe siècle qu’il fallait « éduquer » le sauvage des colonies pour qu’il devienne un homme, qu’il était « en retard ». Désolé, c’est de l’anthropologie, pas de l’économie.

 

1e temps : réhabiliter la microéconomie

 

« Il convient de privilégier la microéconomie qui permet d’appréhender concrètement le rôle et le comportement des différents acteurs individuels. [Les] enseignements de la microéconomie sont, par nature, peu sujets à polémique. ». Dit comme ça, cette phrase a l’air de rien. Sauf que ! Passons sur le caractère toujours naturel et neutre (pas de polémique !) de l’économie selon Sergio ! La théorie néoclassique s’est très tôt débarrassée d’une réflexion globale de la société, jugée inopérante, philosophique, préscientifique, pour se concentrer sur une analyse microéconomique basée sur l’individualisme méthodologique, selon lequel un phénomène social est expliqué comme le produit de l’agrégation d’actions individuelles. En passant, on a aussi laissé tombé le politique de l’economy. Dès lors, inutile de s’intéresser à la société dans sa globalité, il suffit d’isoler un comportement individuel pour en inférer les propriétés à l’ensemble : celui de l’entreprise vue comme une fonction de production, celui du consommateur, etc. Galvanisée par l’apport des mathématiques, la microéconomie s’est fortement développée autour de plusieurs postulats : les agents économiques ont un comportement rationnel, les marchés concurrentiels sont efficients, c’est-à-dire qu’ils conduisent à une affectation optimale des ressources. Bien qu’au départ, ce modèle peut être utile pour comprendre les comportements des agents, les économistes ont très tôt lâché la réalité ! « La science économique semble avoir inversé la logique propre à toute science de la société : au lieu de se donner pour objets les phénomènes économiques et d’évaluer les méthodes permettant d’en évaluer la connaissance, elle les traite comme de simples exemples, illustrations de théories qui deviennent des fins en soi. »[6] On peut même aller plus loin : la science économique dominante souhaite même parfois créer des modèles théoriques parfaits en traitant la réalité sociale comme autant de contraintes à la réalisation de cet idéal qu’il serait nécessaire de lever, comme l’illustre les conditions de la concurrence pure et parfaite. Grave. Revenons à notre microéconomie. « La crise actuelle a révélé l’inanité des prétentions scientifiques des économistes néoclassiques. Tout d’abord parce que les économistes les mieux installés n’ont pas su prévoir la crise actuelle, contrairement à certains de leurs collègues. Mais aussi et surtout parce que la représentation de l’économie diffusée par les économistes néoclassiques […] ne correspond pas au fonctionnement effectif des économies, même développées. Autrement dit, le modèle néoclassique de l’économie n’est pas un modèle réaliste. Le paradoxe est que ce modèle l’a emporté, dans les centres de recherche et dans les salles de cours [de l’université], précisément en raison de sa plus grande « scientificité ». Certes, disent les économistes néoclassiques, notre modèle repose sur des hypothèses que nous savons fausses. Mais une fois ce premier pas effectué, nous sommes capables de produire des modèles mathématiques d’une grande élégance et d’une remarquable simplicité, qui peuvent produire des résultats universels, conformes à l’idéal scientifique. »[7] Joan Robinson, brillante et trop rare économiste féminine, post-keynésienne, résume : « Il n’est pas difficile de fabriquer des modèles à partir d’un ensemble d’hypothèses. La difficulté est de trouver les hypothèses qui aient un rapport avec la réalité. »[8] On veut toujours privilégier la microéconomie[9] ? Selon Sergio, oui : « [La microéconomie formera] le socle de connaissances nécessaires pour maîtriser le raisonnement économique, au même titre que les règles de la grammaire ou de la syntaxe sont nécessaires pour aborder la littérature. Les notions essentielles de la microéconomie devront être aussi communément partagées que la règle de trois. » C’est du lourd ! Le rappel incessant de la scientificité, de la neutralité, de l’indispensabilité de la microéconomie semble montrer que Sergio lui-même a besoin de se répéter les choses pour (se) persuader du bien-fondé de ses analyses, pourtant erronées et remplis d’idéologie.

 

Les nouveaux programmes de SES

 

Jusqu’à très récemment, les SES au lycée étaient épargnées par cet autisme économique[10], où le pluralisme disciplinaire a assuré un certain succès à la section depuis 40 ans. Mais la récente réforme du lycée a ébranlé le petit monde pluraliste des SES : les nouveaux programmes re-cloisonnent les disciplines (un thème « Regards croisés » qui représente 12 % du programme en première, 22 % en terminale), brisent la spécialité qui approfondissait le programme pluraliste en partant d’analyses d’auteurs importants (ce qui permettait à de futurs étudiants en économie d’étudier des auteurs écartés des cursus universitaires), scindent cette spécialité en deux programmes indépendants au choix, donc non cumulables (un aspect « Economie approfondie », au demeurant intéressant lorsqu’il s’intéresse à la globalisation financière ; un aspect « Sciences sociales et politiques » qui introduit une certaine dose de droit constitutionnel, approfondit la sociologie politique, et rabâche les questions européennes), incorporent un nombre important de notions et de mécanismes de l’approche dominante au détriment d’approches hétérodoxes plus réalistes et plus complexes. « Les nouveaux programmes en SES sont un décalque presque parfait des programmes de microéconomie, qui depuis toujours ont été à l’origine d’un malaise profond des étudiants […]. On retrouve ainsi le schéma habituel : les consommateurs (ménages ?) d’un côté, les producteurs (entreprises ?) de l’autre, et le marché qui coordonne leurs choix à travers le système des prix, pour aboutir à l’équilibre. Tel est le cas « parfait ». Mais comme nous vivons dans un monde qui ne l’est pas, hélas, on rajoute une partie sur les « imperfections », l’accent étant mis ici sur « la pollution », qui fait consensus, et même sur la théorie des incitations. Tout le programme de micro en licence est traité ! […] Les rédacteurs des nouveaux programmes sont sans doute profondément convaincus que ce qu’ils proposent va dans le sens d’une meilleure compréhension des relations économiques dans nos sociétés. Ils ne nient d’ailleurs pas la dimension « culturelle », ou « sociologique », de ces relations, mais ils pensent qu’elle n’en est qu’un aspect secondaire […] qui vient se greffer à une théorie qui peut s’en passer […]. Elle lui apporte un plus, dont on est prêt à admettre qu’il est non négligeable, mais dont l’économiste peut se passer. Or, il n’en est rien. Si on ne précise pas les institutions, les formes d’organisations sociales, la réglementation dans le cadre desquelles les décisions des ménages et des entreprises sont prises, on est incapable de dire quoi que soit d’intéressant. »[11]

 

2e temps : attention à la macroéconomie

 

« La macroéconomie […] porte en effet sur des agrégats (croissance, chômage, inflation, balance des paiements, …) complexes et difficiles à modéliser. Les catégories de la macroéconomie étant aussi celle de la politique économique, il conviendra de se montrer rigoureux dans leur approche afin d’éviter les effets désastreux que produiraient des changements incessants de programmes en fonction des majorités politiques en place… » On en revient à cette satanée politique ! Lorsque les questions sont difficiles à modéliser, on les oublie ? J’adore : il faut se montrer rigoureux sur la macroéconomie, car le politique pourrait pervertir les gentils esprits rationnels de nos chères têtes blondes formatées depuis la 6e ; par contre, pas besoin de se montrer rigoureux sur la microéconomie : celle-ci est « naturellement » scientifique, neutre politiquement, infaillible ! Idiot et faux : les programmes ne changent pas en fonction des majorités en place, ce serait vraiment prendre les enseignants pour des abrutis finis. Par exemple, lorsqu’on aborde les objectifs de la politique monétaire en première, on est rigoureux, que le Président s’appelle Sarkozy ou Hollande : on étudie d’abord les différentes théories (les quantitativistes, Milton Friedman, John Maynard Keynes) en expliquant les contextes socio-historiques et économiques dans lesquels elles ont émergé ; on conclue ensuite sur la complexité d’une telle politique, et sur son caractère situé : en période de récession, il est nécessaire de privilégier l’emploi en abaissant les taux directeurs (dans une optique demande) même si c’est générateur d’un peu d’inflation, alors qu’en période de croissance forte et d’inflation, il convient de maîtriser celle-ci pour éviter une baisse de confiance dans la monnaie en augmentant les taux directeurs. Malgré les idées reçues, les enseignants de SES ne sont pas des idéologues lorsqu’ils sont devant leurs élèves, n’en déplaise à certains.

 

Les notions essentielles selon Sergio

 

Pour ceux qui n’avaient pas encore perçu la vraie nature de notre Sergio Alvarez, le dernier paragraphe de son texte ne laisse aucune ambiguïté. Outre le fait qu’il évacue complètement toute référence à l’histoire, à la sociologie, à l’anthropologie – c’est-à-dire aux autres sciences sociales, indispensables pour comprendre l’économie – pour se concentrer sur l’enseignement de l’économie depuis la 6e (What the fuck ?), la liste « non exhaustive » des notions essentielles que les élèves devraient aborder est claire, nette et précise. Une liste qui glace le sang. Exclusivement des auteurs libéraux ou néoclassiques : Ricardo, Say, Hayek, Debreu, Friedman, Smith, Walras, Lucas, Tocqueville. Oubliées, les contradictions du capitalisme et les classes sociales selon Marx ; oubliée, l’analyse anthropologique du marché selon Karl Polanyi ; oubliés, l’analyse de la demande effective, le multiplicateur et l’équilibre de sous-emploi selon Keynes ; oubliée, l’analyse institutionnaliste selon les régulationnistes, Baumol, Coase et Williamson ; oubliées, l’innovation et la destruction créatrice selon Schumpeter, etc. Une liste de notions exclusivement tournée vers un seul objectif idéologique : réhabiliter les idées néolibérales les plus dogmatiques. Les marchés concurrentiels sont efficients (la concurrence est pure et parfaite : exit les théories de la concurrence imparfaite) et supérieurs dans l’allocation optimale des ressources. L’homo œconomicus représente la figure du Commandeur indétrônable. Les inégalités sont justifiées au motif qu’elles seraient motivantes et justes. L’Etat doit se limiter à ses fonctions régaliennes (à peine concède-t-il le rôle, secondaire, de la redistribution). Les marchés financiers sont, eux aussi, efficients et indispensables. La spéculation (l’auteur croit judicieux de se référer à l’étymologie – speculare, prévoir – pour quoi ? se convaincre ?) est un instrument judicieux d’information et de régulation (on croit rêver ! Sergio écrit pourtant en 2012, quatre ans après l’échec magnifique de la spéculation, et après plusieurs siècles… d’échecs, encore !). Le libéralisme économique demeure un horizon indépassable. Bref, toute la vulgate néolibérale assénée à des enfants de 11 ans. L’auteur conclue son « programme » par un recensement des difficultés actuelles de la France : « dette publique excessive, déficits budgétaires et sociaux, insuffisance de compétitivité ». Là encore, on croit rêver : pas un mot, un seul, sur le chômage, sur la pauvreté, sur les inégalités. Y a-t-il meilleure preuve de l’idéologie crasse de Monsieur Alvarez ? Il « est indispensable de mettre en place les outils fondateurs d’un nouveau pacte social. » On voit où Sergio veut en venir. « [L]’éducation est seule à pouvoir faire évoluer dans la durée nos mentalités, nos comportements et nos rapports sociaux. » Je l’ai déjà dit, mais, sans même s’en rendre compte, Sergio démontre qu’il est nul en sociologie : l’école n’est pas seule à façonner les mentalités, les comportements. D’autres instances d’intégration socialisent l’individu profondément : la famille, la fratrie, les amis, les groupes de pairs, les médias, la publicité, le travail, l’Etat, etc. « Pour enfin sortir du 20ème siècle et bâtir un avenir à la fois libéral, parce que c’est efficace, et social, parce que c’est juste. » Deux choses à retenir de cette conclusion : 1. Sergio concède enfin qu’il est libéral (il oublie cependant le préfixe néo, d’une importance considérable) ; 2. Sergio parle d’un « avenir social parce que c’est juste », et c’est bien la première fois qu’il en parle, tant qu’on penserait presque à un vœu pieux…

 

Epilogue : vite, la lutte, vite !

 

« Il serait peut-être bon d’effectuer un travail pédagogique de fond sur nos lycéens, comme cela a été fait par les entreprises depuis vingt ans auprès de leurs salariés, afin de les sensibiliser aux contraintes du libéralisme et d’améliorer leur compétitivité, en adhérant au projet de leur entreprise. Je me positionne donc aujourd’hui […] pour un enseignement où la concurrence est la règle du jeu, où la création de richesses est un préalable à la distribution de richesses, et où le marché assure la régulation de l’économie au quotidien. Ce sont des concepts simples, que les jeunes Français doivent apprendre et comprendre, comme sont en train de le faire en ce moment même le milliard de Chinois et le milliard d’Indiens. »[12] Mais qui a pu prononcer un tel discours ? Michel Pébereau. Qui ? Ancien inspecteur général des finances, il a conduit la privatisation de la BNP, en devient le président, il a enseigné à Sciences Po, il a présidé une commission sur la dette publique, il a présidé l’Institut de l’entreprise, et, last but not least, a été un proche conseiller du Président Sarkozy. C’est en tant que président de l’Institut de l’entreprise qu’il a prononcé ces mots, mots qui ont été prononcés en direction de l’enseignement des SES. Il a d’ailleurs usé de son influence dans la refonte récente des programmes de SES. CQFD. Voilà comment on modifie ce qu’on enseigne aux élèves de lycée : sur des préjugés, à partir d’intérêts privés, en niant l’aspect pluraliste et citoyen de la discipline. Dans la (très) droite ligne de notre ami Sergio. Les nouveaux programmes vont complètement à l’encontre de ce qui marchait dans la section : avant, on partait « d’objets-problèmes pour se saisir des différentes théories, auteurs et concepts afin d’y répondre »[13] ; maintenant, « on présente d’abord les outils de base, les fondamentaux [qui, au passage, ne sont pas neutres]. Et ensuite seulement on voit à l’occasion de quelles questions de société ou d’actualité on peut les mobiliser. Or nous savons que c’est l’inverse qui marche avec les élèves : c’est parce qu’on part de questions qui font sens pour eux qu’ensuite ils sont prêts à faire l’effort intellectuel pour mobiliser ces outils. »[14] Rappelons que les nouveaux programmes ont été largement refusés par le Conseil supérieur de l’éducation… qui n’a hélas qu’un avis consultatif. Ils sont donc en vigueur. C’est donc à nous, dans nos classes, dans la progression de nos cours, qu’il revient de remettre du pluralisme dans l’étude, de rappeler les contradictions de certains points de l’économie dominante, de complexifier nos analyses tout en simplifiant la montagne de notions à faire avaler à nos élèves. L’école ne doit pas prioritairement former de futurs travailleurs, mais de futurs citoyens. L’école a une fonction essentielle de socialisation. L’école doit aussi permettre la poursuite d’études supérieures ; c’est ici que les réformes de l’enseignement de l’économie entrent en compte. Et, au lieu de faire au lycée ce qui ne marche pas à l’université, faisons l’inverse. Peut-être suis-je aussi militant parce que j’ai eu la chance, justement, de suivre un parcours pluridisciplinaire dans l’enseignement supérieur, dans une des rares universités qui proposent ce genre de formation. Je le redis avec force : faisons l’inverse ! Je reprends donc à mon compte les propositions des étudiants de PEPS-Economie pour l’enseignement supérieur de l’économie : « Nous proposons d’intégrer un plus grand pluralisme à nos formations, à trois niveaux :

- introduire une réflexivité dans la présentation des méthodes. Tout d’abord, l’épistémologie doit être considérée comme un enseignement nécessaire […]. Il convient d’historiciser les théories présentées, de citer les hypothèses théoriques sous-jacentes, mais également de présenter les débats politiques qui ont permis leur émergence dans un contexte historique et un champ académique et social particuliers. En un mot, combiner épistémologie, histoire des faits économiques et sociaux et histoire de la pensée, afin de permettre aux étudiants en économie de penser pleinement les modèles et les théories en jeu ;

- tenir compte des différentes approches théoriques et paradigmatiques. Seule une présentation plurielle permettra aux étudiants de se faire une idée de leur pouvoir explicatif. La théorie néoclassique revêt à l’heure actuelle un caractère excessivement dominant dans les enseignements reçus [et débarquent en force au lycée]. Il s’agit non pas de renoncer à son enseignement mais de refuser son omniprésence ;

- instituer l’interdisciplinarité, qui permet de partir des phénomènes économiques en tant qu’objets d’analyse pertinents sans se limiter « par principe » à une discipline en particulier. Il s’agit de s’intéresser aux objets économiques et non aux objets de la théorie économique. Le chômage, les inégalités, la consommation, etc., doivent être appréhendés sans prisme initial ; les modèles économiques, nécessairement réducteurs, ne peuvent que s’enrichir d’une appropriation (et non d’une simple discussion) des connaissances sociologiques, historiques, anthropologiques, géographiques…

Cette quête de pluralisme se veut quête de sens. […] Partir d’une question, d’un problème, et voir [quelles disciplines et liens entre elles] mobiliser pour y répondre […]. Dès lors, nous appelons les enseignants à ne plus occulter les pensées hétérodoxes dans leurs cours. […] »[15]

 


[1] Par exemple, ce sondage réalisé en mars 2009 par BVA pour L’Expansion et L’Institut de l’entreprise (pourtant peu suspects de gauchisme primaire).

[2] Vexés que, sur le testament d’Alfred Nobel ne figure pas de prix dédié à l’économie, les économistes de la Banque centrale de Suède ont créé un prix de sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 1968, remis pour la première fois en 1969. Les critiques sont vives. Premièrement, sur son contenu : la quasi-totalité des économistes récompensés sont néoclassiques, consacrant la mainmise théorique (mais aussi idéologique) libérale. Peter Nobel, héritier d’Alfred, dans Le Monde Diplomatique en 2004 : « Jamais dans la correspondance d’Alfred Nobel, on ne trouve la moindre mention concernant un prix en économie. La Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la « marque déposée » Nobel. Les deux tiers des prix de la Banque de Suède ont été remis aux économistes américains de l’école de Chicago, dont les modèles mathématiques servent à spéculer sur les marchés d’actions – à l’opposé des intentions d’Alfred Nobel, qui entendait améliorer la condition humaine ». Deuxièmement, sur le caractère scientifique de l’économie : cette discipline ne serait qu’une profession, un art, une discussion, mais pas une science. Ce prix jette ainsi le discrédit sur les sciences sociales en général (dont fait partie l’économie), qui ne seraient qu’un discours, réduisant celles-ci à un relativisme inutile ; de fausses sciences, quoi. C’est pourquoi je réaffirme la scientificité des sciences humaines (dont l’économie), mais pas une science comme on peut l’entendre au sens des sciences physiques ou naturelles ; les sciences sociales ne sont donc pas une simple discussion.

[3] Nicolas POSTEL (2011), « Le pluralisme est mort, vive le pluralisme ! », L’Economie Politique n° 50, avril, p. 19.

[4] Lire à ce sujet : Matthew CRAWFORD (2009), Eloge du carburateur, Paris, La Découverte.

[5] Sergio Alvarez est chargé de l’économie au Cercle des Libertés égales (quelle belle tournure), think thank « ouvert à tous ceux qui, de sensibilité de gauche et de philosophie sociale-libérale, veulent s’engager dans le soutien à la politique de réformes justes de Nicolas Sarkozy ».

[6] Les étudiants de PEPS-Economie (2011), « Pour un pluralisme dans l’enseignement de l’économie », L’Economie Politique n° 50, avril, p. 50.

[7] Gilles RAVEAUD (2011), « Un enseignement pluraliste des représentations de l’économie », L’Economie Politique n° 50, avril, p. 61.

[8] Joan ROBINSON (1971), Hérésies économiques.

[9] Lire l’excellent article « A quoi sert la microéconomie ? », Le Mouvement Autisme-Economie, 2000, http://www.autisme-economie.org/article21.html.

[10] En juin 2000, les étudiants en économie écrivent une lettre ouverte aux professeurs et responsables de cet enseignement pour leur faire part de leur mécontentement. Ils prônent la sortie des mondes imaginaires en économie, ils disent non à un usage incontrôlé des mathématiques, ils militent pour un pluralisme des approches. Ils fondent le Mouvement des étudiants pour une réforme de l’enseignement en économie, créent un site Internet (devenu http://www.autisme-economie.org), organisent des conférences-débats, publient un ouvrage (Les Econoclastes, Petit Bréviaire des idées reçues en économie, 2003, La Découverte, parrainé par Jean Gadrey, Bernard Guerrien, Hélène Zajdela, Pascal Combemale). Depuis, des initiatives similaires ont vu le jour un peu partout dans les universités, et même aux Etats-Unis (le cours du très mainstream Gregory Mankiw a été boycotté par les étudiants, lui reprochant son « biais conservateur », en novembre 2011).

[11] « Va-t-on faire au lycée les mêmes erreurs qu’à l’université ? », Le Mouvement Autisme-Economie, 5 février 2010, http://www.autisme-economie.org/article169.html.

[12] Michel PEBEREAU (2006), « Discours à la chambre de commerce et d’industrie de Paris », rapporté par Erwan LE NADER, professeur de SES à Créteil, vice-président de l’Association des Professeurs de SES (APSES), dans un entretien donné à Charlie Hebdo hors-série n° 5H, septembre 2011, p. 55.

[13] Les étudiants de PEPS-Economie (2011), art. cit., p. 56.

[14] E. LE NADER (2011), art. cit.

[15] Les étudiants de PEPS-Economie (2011), art. cit., pp. 57-58.


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