Ce que j’en dis…

La Chanson de la Semaine 74 – part two
4 août, 2012, 10:18
Classé dans : Musique & Music

Ma rencontre musicale avec Grems

 

 

La Chanson de la Semaine 74 - part two dans Musique & Music Grems-4
A quel moment je le calcule ? Il me semble que mon petit frère, parce que Grems côtoyait Le Jouage et Sept, a touché à Olympe Mountain avant moi, ce qui l’a amené vers une compil du label Kamasoundtracks, puis vers Rouge à Lèvres. Pourtant, c’est moi qui lui ai fait découvrir le personnage Supermicro avec Airmax. A l’époque, je commence à emmagasiner les magazines, du sérieux Alternatives Economiques au culturel Technikart, en passant par tout ce qui passe dans mon rétro. L’excellent Clark n’y échappe pas. Dans le n° 23, des infos de TTC, de l’excellent label Kitsuné, j’achète ; je suis pas mal branché TTC, Klub des Loosers, L’Atelier, La Caution, James Delleck. On en reparlera. En attendant, j’y lis un papier sur Grems, qui fait montre de son art et annonce la sortie de son 2e album, Airmax. A lire le bonhomme, à voir son art, je me jette dessus comme un fauve affamé sur une boucherie à l’abandon. A l’écoute, une grande claque dans la gueule. C’est frais, c’est nouveau, ça défonce, une patate d’enfer ! Rien à voir avec ceux que j’ai cité au-dessus, malgré leurs qualités respectives. C’est tellement nouveau, ailleurs, qu’au début, je n’arrive pas à mettre une tête sur le bonhomme, son flow ultra rapide, hyper péchu, ajouté aux prods innovantes, tout ça brouille les pistes. Mais qui est ce mec ? Et pourquoi j’en n’ai pas entendu parler avant ? J’ai sûrement raté quelque chose. En raison d’un abonnement aléatoire à Groove Mag’, je passe à côté des premiers titres, Hustla, Olympe Mountain et Rouge à Lèvres m’échappent complètement, malgré les incessants appels du pied de mon brotha. J’écoute Algèbre après Airmax, mais le 1er album est déjà dépassé. Sur Airmax, évidemment, plusieurs titres passent plus souvent que d’autres sur ma platine : « Rakaille numerik », « Pute à franges », le très drôle « Les ghotics », le pas miso « Pamizo », le très salace « Casse ton boule ». Je reste bloqué sur l’énergie créée par Dj Troubl & Grems sur « Airmax », repeat obligé, apprentissage des paroles par cœur, au grand dam de mes cours de droit. Une tuerie. Aujourd’hui, Grems, plus mature niveau son, affirme : « Un morceau comme « Airmax », […] moi, j’l’aime pas. J’adore le texte, j’adore l’instru. Mais à aucun moment, avec du recul artistique maintenant, je me dis ma voix a quelque chose à foutre là-dessus. […] Mais […] j’aurais plus servi le texte si j’avais pris une instru plus… ouverte et vachement plus aérée. […] Après, en aucun cas je regrette d’avoir fait ce morceau comme je l’ai fait. »

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Auditeur régulier, fan, groupie…

 

J’adhère aussi très vite au syncrétisme revendiqué dans « Tu parles pour tchi », entre la deephouse affichée mêlée au lynchage des faux gangsters et autres mytho du rap, punchlines qui déboîtent la mâchoire. J’aimais l’alliage, en particulier parce qu’à l’époque, j’étais pris entre deux feux avec d’un côté mes potes plus hip hop, et de l’autre mes potes plus techno et house. Grems nous a réconciliés ! Voilà ma première rencontre musicale avec ce type. J’ai ensuite loupé le 2e Rouge à Lèvres, Démaquille-toi, mais j’ai engouffré un Sea, Sex & Grems pourtant copieux (30 titres pour ses 30 ans). Là encore, des titres passent davantage que d’autres. L’intro, déjà, est juste un concentré de décalé, j’adore. Ensuite, ça enchaîne vite avec quatre titres terribles, enlevés, aidés par des featuring de qualité et une production musicalement métissée. « Hater » est le morceau de chevet de mon petit frère ; j’avoue, j’hallucine. Et l’enchaînement entre l’inquiétant, dérangeant et cru « Jamais Amoureux », et le sauvage, street et réaliste « Cr 18 » me laisse à chaque écoute sur le cul. Mais pourquoi ces tracks durent si peu de temps ? Continuons la dégustation : « La salsa des copains » me surprend encore, et davantage son refrain vulgos, « Marcello » pète très haut, tandis qu’explosent beaucoup de fausses tendances sous la lame vocale de Grems dans « Baltringue ». J’apprécie aussi l’egotrip a capella « Ma moi ou je », qui rappelle à la fois le « Me, myself & I » des De La Soul, ainsi que « Le Da Intro » de Gérard Baste sur l’album de Dabaaz Moi, ma gueule et ma propre personne.

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A chaque disque, sur chaque feat, sur chaque projet, Grems accumule de la maturité artistique sans renier d’où il vient, ce qu’il aime, ceux qu’il aime. A l’époque, je néglige complètement son activité principale, de graffeur et graphiste, pour me concentrer sur sa musique, alors que lui-même considère la musique comme un bonus qui ne fait pas bouffer son homme, comme un plaisir mineur, un peu comme Gainsbourg. C’est juste « pour s’acheter des Jordan […] ! » Il insiste : « Ma musique est vraiment autant connue que mon design, mais la musique c’est pour rire car il me paraît utopique de croire qu’avec de la vraie musique on puisse devenir riche. » Broka Billy est – encore – une belle baffe bien humide, à la fois auditive mais aussi visuelle, comme on l’a vu. Démarrage avec un autoportrait house très court (1’39’’), plein d’autodérision mais non exempt de piqures de rappel saignantes, « La barbe ». Enchaînement avec un morceau totalement barré, « Bisou », un « Big Bisou » deephop, avec le Suédois Opolopo sur une prod’ broken beat ; clip tout aussi barré ! Les lyrics n’ont l’air de rien, mais essayez de rapper aussi rapidement « Un bisou avec un hibou, un tigre/Ou un type à qui t’as dit : « T’habites où ? »/ ». Il me tue quand il balance : « C’est pour mon tier-quar ! »

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Le reste est pratiquement du même tonneau, quelques titres sont moins bons que d’autres, mais l’ensemble est carrément cohérent, et puis ces envolées instru-broka qui durent de longues minutes de plaisir, bien après – ou avant – que Grems pose son flow sont tout simplement géniales. C’est un instantané de sa vie : ses délires (« Bisou », « Rencontre avec un ballon », « Carlos »), lui (« La Barbe », « Photosoap », où il expose avec autodérision son métier de graphiste, « Broka », « Tuer le chat » à propos de son label), sa réalité (« Place de la com », « Amsterdam », « My name is Michaël »), … sa fille (« Ne pleure pas »).

 

Apple Mafia Eveno

 

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Car oui, sa fille, c’est quelque chose. Et ça se comprend. En 2008, juste après la présentation live de Sea, Sex & Grems avant sa sortie, « [s]a vie explose. Une succession de galères, [il] est submergé, noyé par des problèmes perso […]. » Famille, séparation, garde des enfants, justice bureaucratique. Il le raconte à plusieurs reprises, dans les interviews. « [Ici, en France] Une femme peut enlever un enfant à son père qui n’a aucun droit… [Mon programme, c’est] surtout prouver chaque jour à travers mes dessins et mon travail, mon amour pour ma petite fille. La vie nous a provisoirement séparés. Je poursuis ce combat long et douloureux que je gagnerai pour elle. » Ailleurs, en parlant des femmes : « Et puis quand tu es une meuf du jour au lendemain tu peux écraser ton mari, lui prendre toutes ses thunes, faire croire qu’il t’a battu et être une vraie stratège. Malheureusement, ça a été le cas pour moi, bien que je n’y croyais pas… ça existe. [Je ne suis pas fier] D’avoir rencontré une meuf il y a deux ans et d’avoir été aveugle [d’avoir] aimer le diable. » Dur. « [En France] Quand tu gagnes de l’oseille et que tu donnes ton amour à quelqu’un, on te vole ton oseille, quand tu fais un enfant, on te vole ton enfant, quand tu veux utiliser la justice pour t’aider alors que tu es vraiment en galère on ne t’aide pas, on te chie dessus… Si tu comptes sur la police tu peux te mettre un doigt dans le cul surtout quand t’as une barbe, la tête rasée, et que tu ressembles à moitié à un arabe et à un gitan. »[1] Dans les remerciements de Broka Billy, il écrit : « J’ai un combat à mener, celui de ma fille, ce combat fait de moi un mort-vivant. C’est tellement ridicule de se faire la guerre. Je ne reproche rien, plus rien à personne, sauf à la France et à son système qui m’a aussi volé mon enfant. » Fuck. On voit souvent un petit bonhomme récurrent dans son art : « C’est le papa Grems. C’est pour que ma fille me reconnaisse partout dans le monde. Il est venu comme ça un jour et depuis je ne le lâche pas. »

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Boulimique de travail

 

Grems, en raison de son histoire de vie, entretient une relation bizarre à l’égard de la société française ; surtout, il a des convictions fortes qui, si elles ne sont pas toutes en phase avec les miennes, n’en sont pas moins respectables. Et puis, vous l’aurez remarqué, ce papier ne laisse pas de place à la critique, c’est un dithyrambe hagiographique tout ce qu’il y a de plus lèche-cul ! L’une des valeurs farouchement revendiquée par le sieur Grems, c’est le travail. N’y voyez pas un rapprochement, ni avec Marx, ni avec Sarkozy. La reconnaissance par le travail, sa croyance dans le mérite est sans borne, sans faille, et c’est d’abord parce qu’il a expérimenté profondément cette situation où, si tu travailles et tu y mets du tien, ça finit par payer. Dans son 1er livre, déjà, il déclare : « Parfois, je me demande quand je réfléchis à ma vie à quel moment j’ai eu le temps de vivre tout ça. Faut dire que je dors pas, ce qui me laisse deux fois plus de temps. » Ailleurs, il en rigole : « Je dors 12 minutes par nuit ! » Est-on sûr qu’il blague ? A observer une de ses journées-type, ce n’est pas certain : « […] je me lève, je réponds au téléphone, je prends un café, j’ouvre mon ordinateur, je réponds à plein de meufs, après j’ouvre malheureusement mes mails. Je fais des graphismes pour Swatch, je finalise des graphismes pour Asics, je reviens sur Swatch. J’attends de recevoir des courriers avec des shootings photo pour des pubs, en même temps je gère mon booking pour l’Australie car je pars dans quelques jours… Là, je fais une interview et après j’irai manger avec ma mère, puis je reviendrai ici pour travailler toute la nuit. Dessiner des lettres de merde et, peut-être quand j’aurai fini ma nuit, j’écrirai un petit texte avant de me coucher… » Une charge de travail effectivement énorme.

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Valeur travail & méritocratie

 

Mais cette croyance dans le mérite et le travail cache mal deux sentiments distincts qui animent profondément notre homme. A la fois, un côté maladif, boulimique : « Je crois que ça doit être dû à un petit problème dans l’éducation. Il arrive que des enfants soient hyperactifs et c’est mon cas depuis tout jeune… Je ne dors pas beaucoup, je travaille beaucoup, je me rends malade à cause de ça. » Et puis, un côté fier et revanchard : « Il y a des gens qui travaillent tandis que les autres parlent et spéculent, moi, je ne parle pas […]. » Parfois, le propos est maladroit, et passe pour de l’arrogance : « [Le] problème […], c’est que, par année, je devrais réécrire ma bio à chaque fois parce que la fréquence de travail que j’ai visiblement qui, pour plein d’autres pays, est […] normale, […] pour la France, des fois, impressionne. » D’ailleurs, pour le professeur de sciences sociales que je suis, ses propos sont très ambigus : « Mais j’ai envie de leur dire [à tous mes détracteurs], JE VOUS ENCULE, et j’encule votre mère, la chance n’existe pas, le talent n’existe pas, il n’y a qu’une seule chose qui peut refléter ces deux mots-là c’est le TRAVAIL, c’est tout ce qui compte. Sérieusement, j’entends toujours : « Mais toi, t’es un bon, toi t’as du talent, t’as de la chance », alors que je suis parti [de tellement loin] en dessin et […] en rap […]. »

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Ambigus, car, 1. évidemment, la chance (et son pendant négatif) existe : un individu n’aura pas la même chance s’il naît dans une famille riche et éduquée d’Amérique du Nord ou s’il naît dans une famille pauvre d’une caste inférieure à Bombay ; 2. effectivement, le talent (qui vient du latin talentum, « don, aptitude », XIe siècle) est infiniment mince dans la réussite d’un individu, comme l’a montré Bourdieu grâce à la métaphore de l’improvisation musicale : un pianiste qui improvise semble complètement indépendant, détaché des conditions de production de son improvisation ; en fait, cette improvisation est tributaire d’un long et douloureux apprentissage, l’habitus musical : c’est parce que le pianiste a travaillé, a acquis des techniques et les règles de l’harmonie, a appris les ficelles du métier qu’il aura davantage de facilités pour s’en détacher ; 3. enfin, dire que seul compte le travail, c’est occulter les forces des déterminismes sociaux, le poids du social dans la réussite ou dans l’échec de quelqu’un, et, plus grave, c’est légitimer les inégalités les plus intolérables (si un individu est pauvre, pleurnichard et malade, c’est parce qu’il n’a pas assez travaillé). Quand Grems dit : « Personne ne m’aide, et personne ne m’a jamais aidé ! Par contre, j’ai ma petite famille et on s’entraide mutuellement. », il se contredit magistralement : où serait-il aujourd’hui sans l’aide de sa mère qui lui a présenté ces deux profs de Neufville, sans Mme Beauponcie qui le pousse à s’inscrire aux Beaux Arts de Bordeaux, sans toutes ces rencontres, plus ou moins le fruit du hasard ? Ailleurs. Plus fortuné, moins heureux, avec cinq enfants, fonctionnaire (!), mainstream, etc. On ne sait pas, mais il aurait eu une autre vie, un autre parcours.

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Les moutons d’une France archaïque

 

Cette manière de pensée, forgée au gré de ses expériences, débouche sur une vision du monde bien particulière. « Evidemment, nous ne sommes pas syndiqués chez Grems Industry. » Et d’éclater d’un rire nerveux. « Excusez-moi, je déteste les syndicats. Je suis désolé, je déteste les mecs qui ne taffent pas. Je déteste la France. […] J’ai l’impression que c’est un pays qui construit des flemmards. » Souvent, il expose son désir de quitter la France (ce qu’il fera par la suite, même s’il y revient) : « Ici, c’est vraiment n’importe quoi… Une femme peut enlever un enfant à son père qui n’a aucun droit… on jette des Roms à la frontière… tout le monde s’en fout. Ce pays est formidable mais tout le monde dit que c’est de la merde… […] Ici, tu réussis on te crache dessus…, ici, les gens parlent mais ne font pas grand-chose. […] En France, il y a toujours eu un niveau monstrueux de créativité […]… mais comme personne ne se serre les coudes, bah c’est mal barré et ça fait des gens comme moi, qui se barrent pour aller voir ailleurs. » « Regarde, lorsque tu réussis, te payes une belle voiture, le Français te dira que t’as sucé des bites pour y arriver tandis qu’aux States les mecs te feront « putain frais ma gueule, je suis content pour toi ! » » Bien sûr, cette critique virulente de l’état d’esprit français se porte aussi sur les fonctionnaires.

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Ça tape sec ! « Tu m’étonnes qu’il y a un trou dans la Sécu/Un trou où tout le monde a mis son putain de prépuce » « Pas les manifestants et leurs porte-voix/Qui bloquent tout le monde tout le temps n’importe quoi » « Ok, je ne fais pas de généralité, je parle bien d’une majorité incompétente/J’suis pas un hater ; j’suis juste un putain de citoyen en redescente » ! Souvent, Grems parle mal des Français, parce qu’ils ne se comportent pas comme lui ; d’ailleurs, ses critiques ne sont pas toutes infondées. Florilèges : « Dans ce pays, lorsque tu arrives à faire cinquante trucs à la fois, ça effraie les gens, ils ne comprennent pas et te disent soit que tu les fais mal, parce que le Français n’aime pas te féliciter quand c’est bien, soit qu’on n’arrive pas à te cerner. […] Bien sûr, ce n’est pas nouveau mais ce pays me fatigue, ces gens me fatiguent, les Français sont des perdants. Je suis allé dans toutes les villes, j’ai appris des trucs, et quand je reviens rien n’a bougé, c’est toujours les mêmes personnes avec les mêmes optiques […]. » « [C’est] typiquement français d’être comme ça, et c’est pourquoi je me casse d’ici ! Le reste du monde […] est curieux tandis que le Français, lui, n’est qu’un suiveur, un mouton, un bouffon, un peuple d’assistés. Des gens avec comme seul objectif dans la vie d’avoir un appartement, un CDI, et de suivre la masse sans se poser de questions. » « [On] est juste révolté par le laxisme, la lâcheté et le déni permanent du Français… » Toujours ambigu, car ses propos sont à la fois très caricaturaux (« peuple d’assistés ») et en même temps, une pointe de vérité existe (le côté matérialiste). Sur See, Sex & Grems, il en rajoute sur l’aspect Panurge : « Le mouton s’expose au loup bêtement quand il fait la pute/Pour ça que le berger est relou oublier la ruse/C’est un pedo chelou qui veut vous briser l’anus/Les moutons ont les mêmes bottes, les mêmes têtes/Et les mêmes potes, les mêmes sexes, les mêmes/Ex et les mêmes zobes les mêmes phones/Et les mêmes fesses molles, les mêmes excès de zèle/Et les mêmes modes, les mêmes fêtes, mec, c’est l’exode »

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Grems VS TTC

 

Pour toutes ces raisons, Grems adopte de plus en plus un comportement élitiste dans sa musique à l’égard du public : « Plus ça va, plus je code tout ce que je fais, en musique ça veut dire que je pars de plus en plus loin pour n’être abordable que par les techniciens, qu’ils reconnaissent la qualité et que les autres disent c’est fou, je ne comprends pas, c’est quoi cette musique ou je ne m’y intéresse pas. » Il faut le comprendre, on l’a très tôt assimilé à une certaine scène hip hop qu’il exècre, puis à une scène électro qu’il abhorre tout autant, il a été contraint de prouver à plusieurs reprises, et parfois violemment, sa légitimité, son inventivité, sa créativité… et son avance.

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En effet, quand il commence à sortir des tracks, il est très confidentiel au début, puis se fait connaître, discute avec les internautes sur des forums, etc. Comme la majorité du public n’a pas une culture musicale aussi pointue concernant la house de Détroit ou le broken beat londonien, et comme ses premières chansons sont sorties sur les mêmes mixtapes que celles de Delleck, Kronikers, TTC, La Caution, Klub des Loosers, Sept, Iris, etc., on l’apparente au même mouvement. Considérant sa musique plus pointue, plus « cultivée », plus innovante, et plus ancienne, il se prend dans la gueule les premiers succès énervants de TTC ou du Klub en même temps que l’incompréhension des gens : « Regarde « Merdeuse » et regarde « Girlfriend »… « Merdeuse » est sortie sur Debrazza bien avant l’album de TTC [respectivement en mai 2004 et en octobre 2004, ndlr]. Un jour, j’arrive dans un magasin avec mon vinyle et je vois le vendeur (genre p’tit blanc fashion), je lui propose mon disque et cet inculte me sort « ça fait TTC ! » » Très vite, il est remonté contre TTC, même s’il assure que son public sait faire la différence : « Je suis un problème pour eux, et particulièrement pour Monsieur Gros Porc qui a voulu me bloquer pendant deux-trois ans parce qu’avec mon flow, mon extravagance et ma désinvolture, involontairement, je prouve au public que ce groupe n’est que la récupération de styles déjà existants, TTC n’a rien de novateur. Le succès de TTC est dû à l’intelligence marketing de Tekila. […] Il paraît que Tekila va sortir un album disco ! [Rires] [En juin 2007 sort effectivement Party de Plaisir, un album pop et sucré qui fait un four, ndlr] Faudrait se rappeler qu’il y a un an [en 2005] le premier projet rap et disco-house c’est moi qui l’ait sorti : Rouge à Lèvres. » Encore une pique sur Tekilatex : « On dirait Jean-Marie Le Pen avec un béret Kangol. » Il répétera à qui veut l’entendre que ni lui, ni sa musique, ni son art en général n’a à voir avec du TTC, même s’il ajoute que les embrouilles sont terminées, chacun chez soi. Son analyse est cohérente avec ce qu’il dit plus généralement des Français : ce sont des moutons (qui suivent le marketing intelligent de Tékilatex). « Cette génération ne cherche pas à connaître, à s’instruire. Tous ces p’tits fluos, pour moi, c’est nazi. […] Ils n’ont pas de culture. » Il ne dit pas autre chose sur son titre « Baltringue » : « Les fluokids c’est des baltringues/Comparer ma musique à leur musique de baltringue/J’t’ai dit ton public c’est des aryens/Le pouvoir d’achat les enfants les bébés baltringues/Les TTC c’est des baltringues/Du bla bla du plagiat et de la fringue ».

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Autres fight musicaux

 

TTC n’est pas le seul à s’en prendre plein la gueule, le Klub des Loosers aussi : « [Ça] m’a dérangé d’être assimilé à du rap de blancs du 16e, ou à du rap de petit bourgeois qui aiment bien rigoler des noirs et du sida. MOI, ça ne me fait pas gol-ri du tout. » Tout en rassurant son public sur sa street cred’ : « [Depuis Airmax] La presse, le milieu, le public, tout le monde a compris que chacun avait son entité et que la mienne était toujours la même depuis le début, que je ne mélangeais pas, que je gardais toujours la même équipe et que je ne m’affichais pas comme un bouffon partout dans Paris… Je passe mes soirées avec mes potes dans des endroits de punks, de schlags, [avec des arabes, des noirs, et des gitans] avec des gens improbables en mélangeant les cultures alors que tout le monde attend du fashion. » Il revendique farouchement son identité punk, street, et gerbe sur la hype. Comme le dit Frédéric Beigbéder, « fashion » et « fasciste » sont très proches. Pourtant, même moi, je l’ai un temps assimilé, non pas à TTC & Co (je sais encore faire la différence), mais à la hype ; néanmoins, justement, à l’époque, je suis à fond dans cette recherche historique de la musique, et je vais systématiquement fouiné, cherché ce qui se cache derrière un son, un artiste, un mouvement. Et c’est grâce à Benoit Sabatier (pour l’histoire) et à Grems (pour le son) que j’ai pleinement découvert la musique de Detroit et de Chicago.

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Dans les interviews, dès qu’on l’interroge sur le rapgame, il dégaine : « Je ne m’intéresse pas à des gens qui ne s’intéressent à rien. […] Mais moi, le hip hop français je n’en ai absolument rien à foutre. […] Finalement, je ne me sens pas du tout concerné par le rap français. » « [Le deepkho, c’est notre volonté de créer un rap propre à la France]. Ici, tout le monde fait du crunk français, du dirty français ou du grime français, mais personne ne fait quelque chose de… français. On est fier de notre culture, la french touch et le rap de « kho »… le rap rapide, caillera ou funky. On prend donc ces influences [dans nos projets]. » « Nous on maîtrise le rap comme, et même beaucoup mieux, que la plupart des MC, parce qu’un rappeur ça doit être un rappeur de studio, un rappeur de scène, un rappeur concept, ça doit être un bon improvisateur… Moi je sais faire tout ça mais la plupart ne savent pas […]. »

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L’électro française aussi s’en prend dans les dents. « Rouge à Lèvres n’a rien de hype, c’est de la house et la mode en ce moment en France, c’est l’électro saturée façon Ed Banger… C’est chanmé, mais moi je n’aime pas, c’est froid pour moi. Nous, c’est Detroit […], quelque chose de rond et chaud. […] Le problème, c’est qu’on se retrouve face à une génération qui n’est pas chercheuse. Ils ne vont pas différencier l’électro de la house. » « Alors, ça me gave que maintenant un groupement d’ignares accapare cette culture, parce que c’est dans la tendance. Les mêmes qui écoutent Justice, qui font les mêmes accords, qui ont tous une pochette noire avec des lettrages à la 2001 L’Odyssée de l’espace et des effets brillants à la DATA… […] Mr. Oizo ça me fait bouger, je te rassure, mais le reste… C’est de la musique froide. » « […] Maintenant, à cause de leur électro de con, il y a une jeunesse qu’on pourrait décrire comme […] les fils de la techtonik et des fashions avec une éducation musicale « rap » qui commence dans le crunk et « musique électronique » à Daft Punk. Ils ne connaissent pas la musique et sont capables de te dire que Tribe Called Quest et Dj Premier c’est nul. »C’est un peu pareil pour le graphisme, car il est concurrencé par Parra (graphiste qui a notamment dessiné les pochettes des disques de Teenage Bad Girl) et par SoMe (graphiste attitré de chez Ed Banger, qui a notamment conçu l’excellent clip de Justice « D.A.N.C.E. » avec les t-shirts) : « [Les gens] ne savent pas qu’on est trois à être arrivés en même temps. La différence avec les deux autres, c’est que moi, je peins aussi sur mur. […] Tu dois toujours te justifier. Non je ne fais pas du TTC… Non je ne fais pas du Parra. »

 

Complexité des liens avec le genre féminin

 

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Dès « Merdeuse », on sent chez Grems une irrésistible envie de ne pas se prendre au sérieux concernant le sexe cru et son rapport aux femmes. Avec ses gros sabots, il va plus loin. Plus profond. Si on peut dire. Sur Airmax, une chanson en particulier a un peu choqué les gens, et surtout les féministes (qui avaient du boulot avec le « Girlfriend » de TTC, le « Sale pute » de TTC & Fuzati, les histoires de tournantes, etc.), au titre explicite : « Casse ton boule ». Et juste après cette piste, une autre s’intitulait « Pamizo », juste histoire de rappeler que Grems sait ce qu’il fait ; d’ailleurs, les paroles sont claires : « Je suis une pute en mec ! » « Ce n’est qu’un trip d’artiste ».

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« Pour […] moi, il n’a jamais été question de différences entre l’homme et la femme, aucune distinction, l’un étant plus fort que l’autre dans certains domaines et inversement. » Bien qu’il occulte inconsciemment la construction genrée des rôles sociaux, il se positionne plutôt dans une perspective égalitaire : biatchs contre macho, même connerie. En vain, personne ne capte : « [Je] ne pense pas qu’elles aient compris, et c’est le problème d’un morceau où tu rappes aussi rapidement. Une meuf ne retiendra que « pute, salope, chienne » et me traitera de macho […]. » A l’époque de sa séparation et du « vol de [s]a fille », en revanche, Michaël n’a plus du tout envie de rire. Il déblatère beaucoup sur ces femmes qui prennent le pouvoir, dont celui de mentir, de voler, de trahir ; il fait dans la surenchère, insultant les Ni putes Ni soumises. Réactions à chaud ? En tout cas, ces derniers titres un peu sexe sont plutôt « égalitaires », dans le sens où il prône le délire conjugal cradingue mais respectueux : « [Question sexe] je suis un peu perdu en ce moment [début 2009], mais je profite, j’expérimente, je découvre, j’apprends dans le respect le plus total ! […] J’aime bien baiser comme un porc […]. Par contre je parle beaucoup, mais si je tombe […] amoureux, je me transforme en canard. Je vais te dire la vérité sur Supermicro Grems. Son point faible et son Talon d’Achille c’est que je suis SUPER ROMANTIQUE. Mais je crois que c’est en train de changer… »

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Dans « Rencontre avec un ballon », l’histoire est ultra basique (rendez-vous sexuel avec une fille). Le plus intéressant, c’est la musicalité du truc, distords, paroles crues, flow hyper rapide, lyrics qualité, répétition bpm maladive ; et le clip, complètement barré, épileptique, images subliminales dégueulasses, un bijou !

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La suite ici.

 

 

[1] Ce passage ressemble au premier voyage de Roberto Saviano en Amérique. A son arrivée à l’aéroport, à cause d’un papier non envoyé de la part des autorités italiennes concernant sa protection, les agents l’embarquent. Italien du Sud, jeune, chauve, mal rasé, il raconte : « J’essaye de sourire, comme toujours quand je n’ai pas de réponse, et je précise que je ne suis pas un indic, que je ne suis pas un repenti. J’explique simplement que je suis écrivain. J’ai écrit en 2006 un livre […] qui m’a valu des menaces et j’ai fini sous escorte. L’agent me regarde, amusé par mes tentatives de me soustraire à un rapatriement qui semble inévitable. « Ecrivain ?, rétorque-t-il. Avec cette tête-là ? » » (R. Saviano, « La liberté est une ampoule aux pieds », GQ n° 54, août 2012, p. 121)


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