Ce que j’en dis…

Portrait de Roberto Saviano, résistant moderne
5 juillet, 2012, 17:19
Classé dans : Ils font avancer le monde

* Ce texte a été commencé avant la fin de la campagne présidentielle française.

 

« Voilà ce qu’est la France, aujourd’hui : un carrefour, un lieu de négociations, de réinvestissement et d’alliances entre cartels criminels. D’alliances entre des cartels criminels et des entrepreneurs qui tirent profit du trafic de stupéfiants, qui fraudent et qui recyclent, grâce aux organisations criminelles. » [2012a, p. 16]. La sentence glace le sang, fait froid dans le dos, analyse clinique de la situation du crime organisé dans l’Hexagone. Pendant que la campagne présidentielle française* est dans le « déni »[1], repliée sur elle-même comme un adolescent immature dans sa bulle ; pendant que nos candidats semblent hermétiques à ce qui se passe ailleurs, francocentristes comme jamais ; pendant que, après la bienvenue affaire Merah, le petit monde politico-médiatique, opportuniste, fait monter dans les chaumières la peur de l’Arabe, du Musulman, qu’il soit « d’apparence »[2] ou non, du bronzé, présumé coupable de terrorisme islamiste – ou islamique, on ne sait plus trop, tandis que les plumitifs arrivent avant les keufs au domicile des extrémistes qu’on arrête subitement par wagon, mais qu’on ne renvoie pas encore par bateau… La citation est de Roberto Saviano. 

Portrait de Roberto Saviano, résistant moderne dans Ils font avancer le monde Roberto-Saviano-5

Citation extraite de la préface de son nouveau bouquin traduit en France, qu’il consacre en partie à démythifier la vision du crime organisé qu’on a chez nous, en France, et rappeler, tel un médecin qui fixe un diagnostic à un malade qui s’ignore, que les cartels criminels sont bien implantés, qu’ils y réalisent des profits énormes, que des pans entiers de l’économie en dépendent. Pas autant qu’en Italie, bien sûr, mais suffisamment pour qu’on s’en soucie. « La France n’est pas épargnée. Des camorristes ont déjà investi dans des magasins à Paris, dans l’hôtellerie et le tourisme à Nice et à Cannes. Sans parler de la drogue… Le problème de la France est que tout le monde, chez vous, se moque de ces organisations tant qu’elles ne tuent pas ! Votre gouvernement […] considère ce phénomène comme italien, et ne se sent donc pas concerné. » [2008, p. 30] Au lieu de cela ? On s’intéresse à la viande hallal. Le cartel de la viande hallal plus dangereux que les cartels criminels ?

 

A la recherche d’une vérité

 

« Une expression catalane résume parfaitement à quel point il est difficile de trouver la vérité : « Après une inondation, la première chose qui manque, c’est l’eau potable. » Dans le flot des informations, comment comprendre ce qui se passe ? Celui qui cherche de l’eau potable est bien obligé de se demander ce que vaut l’eau qu’il a trouvée. Que vaut la vérité dans ce pays [l’Italie] ? Où la trouver ? L’attention est déterminante, c’est elle qui permet de ne pas recouvrir d’oubli toutes ces histoires. Mais quand je parle d’attention, je parle de celle du récit. » [2009a, p. 68] La vérité, c’est ce qu’a toujours cherché ce Napolitain dans sa jeune vie. « Je sais et j’ai les preuves. Je sais comment naissent les affaires et d’où vient leur odeur. L’odeur du succès et de la victoire. Je sais à travers quoi transpire le profit. Je le sais. Et la vérité de la parole ne fait pas de prisonniers, elle dévore tout et tout lui sert de preuve. Elle n’a pas à s’embarrasser de preuves à décharge ni d’instruction. Elle observe, soupèse, examine et écoute. Elle sait. Elle ne condamne pas à la prison, n’interroge aucun témoin. Il n’y a pas de repentis. Je sais et j’ai les preuves. Je sais à quel moment les pages des manuels d’économie s’effacent, je connais l’endroit où leurs chiffres se transforment en biens : matière, temps et contrats. Je sais. Les preuves ne sont cachées dans aucune clé USB enfouie dans le sol, je n’ai pas de vidéos compromettantes dissimulées dans le garage d’un inaccessible village de montagne, je ne possède pas de documents photocopiés des services secrets. Les preuves sont irréfutables parce qu’elles sont partiales, filmées avec les yeux, dites avec les mots et habitées par les émotions qui ont rebondi sur le métal et le bois des constructions. Je vois, j’entends, j’observe, je parle et de cette façon je témoigne, un vilain mot mais qui a encore un sens quand il murmure « C’est faux » à l’oreille de ceux qui se laissent bercer par la ritournelle du pouvoir. La vérité est partiale, si elle se laissait réduire à une formule indiscutable ce serait de la chimie. Je sais et j’ai les preuves. Et donc je raconte. Cette vérité. » [2006, p. 255]

 

Comme un début de biographie

 

Né le 22 septembre 1979 à Naples, ses parents sont des bourgeois, le père Luigi Saviano est médecin, la mère Miriam Haftar, qui vient du Nord, est institutrice. Dans une Italie en plein changement social, en pleines années de plomb, Roberto se lance dans des études de philosophie, discipline dans laquelle il obtient une maîtrise à l’Université de Naples Federico II, puis il commence en 2002 une carrière de journaliste en écrivant pour plusieurs journaux italiens (Pulp, Diario, Sud, Il Manifesto, Il Corriere del Mezzorgiorno) et pour le site Internet Nazione Indiana. Mais il tient beaucoup à l’adjectif « écrivain » : pour lui, l’écriture est plus qu’un médium, lui est un raconteur d’histoires, la forme est aussi importante que le fond. « Je suis un écrivain qui s’inspire des techniques journalistiques. Mais ce qui me fait plaisir, c’est que les écrivains me considèrent comme un journaliste, et les journalistes comme un écrivain. J’aime être un animal sans pedigree, une sorte de bâtard. » [2009c] Profondément attaché à sa terre, il déclare qu’enfant, il « adorai[t] aller à la mer en traversant une pinède » [2009b] ; il remercie ses parents : « Grâce à mes parents, j’ai eu la chance, jeune, de ne pas tomber dans les griffes de la Mafia. Au fond, c’était assez facile de se laisser prendre au piège. » [Ibid] Tellement attaché à sa terre, aussi, qu’il craint avoir une « vision de la réalité et de ses violences forcément déformée. » [Ibid] A 13 ans, la Camorra « est comme une camarade de jeunesse qui [lui] colle à la peau et [qu’il fréquente] presque par habitude. « J’arrivais sur les lieux des crimes […]. J’étais tétanisé, les pores bouchés, l’estomac contracté, la respiration bloquée par la férocité des assassinats que je voyais. » » [Padovani, 2006] Sa terre, la Campanie, Naples, encore : « C’est très difficile pour moi d’écrire sur autre chose que ma terre, la corruption qui la mine. Mais mon ambition, c’est de raconter le monde vu de ma terre. » [2009c] La Campanie est une région du Sud, du Mezzorgiorno, autrement dit, une région pauvre de l’Italie : le taux de chômage est le double de la moyenne italienne (entre 20 et 25 %), des écarts sensibles existent par rapport aux régions du Nord en termes de performances économiques, en termes de taux de natalité, en termes de réussite scolaire, en termes sanitaires, en termes architecturaux, etc. La crise de 2007-2008 a évidemment aggravé la situation. Comme d’autres régions du Sud (la Sicile, la Calabre, les Pouilles), la Campanie est historiquement une terre de crime organisé. « L’existence de la Camorra comme entité organisée date de 1820, à Naples [et, dès] 1860, il est établi que la Camorra […] s’est lancée dans la contrebande […] » [Gayraud, 2005, p. 77]. Depuis, elle s’est profondément modernisée, et c’est ce que montre Saviano dans son premier ouvrage difficilement publié en 2006, Gomorra. Pendant de longues années, en plus de sa connaissance natale, il enquête sur les ressorts de la Camorra dans la Campanie actuelle, ses ramifications dans l’économie légale, ses pratiques, ses meurtres de sang et ses crimes d’environnement, les contradictions et les contraintes qui tourmentent les êtres qui sont confrontés au monstre.

Gomorra-Livre dans Ils font avancer le monde

 

La Camorra comme Gomorrhe [Marmo, 2007]

 

« Ecrire pour moi, c’est résister. Ce qui m’a différencié des autres de mon âge, c’est ma volonté de connaître. Connaître, c’est aussi résister. » [2009b] Un certain goût pour Albert Camus. Ou le Ministère Ämer (« Le savoir est une arme, maintenant je sais »[3]). Saviano a donc choisi l’écriture pour résister à la Camorra. Il la dénonce dans toute sa quotidienneté, dans toute sa globalité, dans toute sa cruauté, dans toute sa philosophie. La philosophie du business. Rien d’autre. Contrairement à ce que montre la saga du Parrain, de Coppola, le crime organisé n’est pas une histoire de famille. Ce sont plutôt des œuvres comme Les Affranchis ou Les Soprano, plus réalistes, qui montrent que le crime organisé est d’abord une histoire de business. Je me souviens de Tony Soprano assénant violemment à l’un de ses hommes, Paulie, prêt à se venger pour une histoire de blague à une mère : « C’est du business ! » D’ailleurs, la série l’inspire : « je lui dois mon succès mondial. […] Les Soprano ont apporté beaucoup de modernité à cet univers. Du coup, le monde entier considère que j’ai écrit la version « réelle » des Soprano, qui sont d’ailleurs originaires de Naples. » [2009c] Sur le quatrième de couverture de l’édition française de Gomorra, il est écrit : « Ce ne sont pas les camorristes qui choisissent les affaires, mais les affaires qui choisissent les camorristes. La logique de l’entreprenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d’un ultralibéralisme radical. Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l’obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence. Le reste ne compte pas. Le reste n’existe pas. Le pouvoir absolu de vie ou de mort, lancer un produit, conquérir des parts de marché, investir dans des secteurs de pointe : tout a un prix, finir en prison ou mourir. Détenir le pouvoir, dix ans, un an, une heure, peu importe la durée : mais vivre, commander pour de bon, voilà ce qui compte. Vaincre dans l’arène du marché et pouvoir fixer le soleil. » [2006] L’économique a pris le pas sur le politique, le pouvoir se prend par l’économique, même si le politique est toujours présent, comme en témoignent les nombreuses affaires. « Le livre de Saviano, à la fois enragé et meurtri, parle peu de politique et juge d’ailleurs que la primauté de l’économie s’est accompagnée d’une réelle capacité des clans à se rendre autonomes par rapport aux politiciens, bien plus que dans le cas de la Mafia classique. » [Marmo, 2007] La violence de la Camorra est magnifiquement explicitée par la formule du film Gomorra : « On ne partage pas un empire d’une poignée de main, on le découpe au couteau. » La force de l’ouvrage réside non pas tant dans sa capacité, énorme, à dénoncer la Camorra, mais plutôt à la manière dont il la dénonce. C’est un récit à la première personne, une enquête, subjective mais rigoureuse, parfois confondu à une fiction, les détails partiels, parfois partiaux, sont l’ossature du pamphlet, qui s’attaque autant aux ramifications de la Camorra elles-mêmes qu’à « cette indifférence coupable qui assure la pérennité de la domination de la Camorra. » [2009b] Cette indifférence, contrainte par l’Omerta ou choisie parce qu’accommodante, enracine les clans dans la vie sociale des habitants, clans qui accaparent davantage de pans économiques, géographiques, politiques, culturels[4] du territoire. « Du mélange original entre une expérience personnelle […] et une recherche documentaire approfondie […], naît en effet un récit d’une richesse exceptionnelle, transcendant les genres et […] capable de toucher un grand nombre de lecteurs. Le livre est un roman non-fictionnel […]. Sa capacité à capturer les voix directes confère au livre son caractère saisissant en même temps qu’elle complexifie son discours. » [Marmo, 2007] Le succès est immédiat, et les problèmes commencent alors.

 

Gomorra, un pharmakon ?

 

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A Forcella, un quartier populaire de Naples, Annalisa était une jolie jeune fille, employée au noir pour fabriquer des sacs à main. Un soir, parce qu’elle se trouvait à côté d’une cible de la Camorra, elle fut assassinée, alors qu’elle écoutait de la musique avec ses amies. Saviano raconte : « Mais ici, il n’est pas une seconde où le métier de vivre ne ressemble à la prison à perpétuité, une peine qu’on accomplit en menant une existence sauvage, immuable, rapide et violente. Annalisa était coupable d’être née à Naples. Ni plus ni moins. » [2006, p. 189] Coupable d’être né à Naples, Saviano va le devenir aussi. Publié au printemps 2006, Gomorra « remporte un prix littéraire national […], puis il est immédiatement lancé comme livre-révélation […]. S’ensuivront des présentations à travers l’Italie, puis de nombreux articles de presse, et Saviano finira par occuper les « unes » des quotidiens à l’automne […]. [Puis] au cours d’une manifestation contre la Camorra près de Caserte [à Casal di Principe, le 17 septembre 2007], le jeune écrivain se lance dans une invective contre les clans, [en citant] des noms. » [Marmo, 2007] « En réaction à cette venue, les commerçants avaient baissé leur rideau, les balcons et les fenêtres des immeubles étaient clos. […] La Camorra faisait ainsi sentir sa présence. « Nous avons, vous avez, droit au bonheur. La force pour s’opposer au pouvoir des clans sur ce sol vient du talent de ses propres habitants : vous devez choisir de quel côté vous êtes », déclarait, ému, R. Saviano […]. » [Aubert, 2008] « Saviano y a égréné une liste de patronymes imprononçables : Iovine, Schiavone, Zagaria. Dans la salle, un camorriste prenait des notes. Aujourd’hui, Roberto Saviano sait qu’un chef a dit qu’il attendait patiemment que le succès retombe, que les protections s’émoussent, pour l’exécuter. » [Le Nouvel Observateur, « La vie ratée de R. Saviano », 2009]

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Dès lors, sa tête est mise à mort en même temps qu’elle est mise à prix. Il avait déjà reçu des menaces de mort à la parution du livre, de la part du clan des Casalesi mais là, il doit s’entourer d’une garde rapprochée de carabiniers, vivre dans la clandestinité et mettre en place une organisation complexe pour ses déplacements comme pour ses installations. Et c’est là tout le paradoxe de l’œuvre Gomorra : elle a révélé au monde entier[5] les agissements de la Camorra, sans glamour et avec férocité, mais elle a condamné son auteur à vivre reclus, en cavale, comme un criminel. Comme les criminels qu’il dénonce avec honneur et droiture, « réfugié permanent, protégé, et c’est un comble, comme un repenti sous escorte » [2009b]. Gomorra peut ainsi s’apparenter à ce que les philosophes nomment un pharmakon : « En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne à la fois le remède, le poison, et le bouc-émissaire. [C’est donc un danger et ce qui sauve à la fois], un instrument d’émancipation [et] d’aliénation »[6]. C’est un remède contre le silence, contre la peur, contre l’intimidation des clans. Mais c’est un remède qui a empoisonné son auteur, qui a ruiné sa vie, et l’a condamné à la cavale. Avant le pire. Depuis, Roberto Saviano ressent son premier livre de manière ambigüe. En vrac, il parle d’un « sentiment d’amère victoire » [Ibid], il se dit « victime et prisonnier de [son] succès » [Ibid], « [perdant sa] liberté » [Le Monde.fr, AFP, Reuters, 2008], il « lui arrive [même] de « détester » ce qu’il a écrit » [2010b], et dans une interview du Times d’août 2009, il affirme : « Je hais Gomorra. Je l’abhorre. Quand je le vois à la vitrine d’une librairie, je regarde ailleurs. » [Le Nouvel Observateur, « La vie ratée de R. Saviano », 2009] Et ça peut se comprendre.

 

La clandestinité comme mode de vie

 

« J’ai écrit dans plus d’une dizaine d’habitations différentes, où je ne suis jamais resté plus de quelques mois. Toutes étaient petites ou minuscules, toutes, sans exception, terriblement sombres. […] Je ne pouvais pas choisir, arpenter la ville pour me chercher un lieu, je ne pouvais même pas décider seul de l’endroit où j’habiterais. Et si le bruit se répandait que je logeais dans telle rue, dans telle maison, j’étais aussitôt obligé de la quitter. […] Bon nombre de pages réunies dans ce livre ont en fait été rédigées dans des chambres d’hôtel. Des hôtels qui se ressemblent tous, où j’ai passé ces dernières années, et que j’ai toujours détestés. Des chambres sombres, sans fenêtre et sans air. La nuit, on transpire. Quand on met l’air conditionné parce qu’on se sent étouffer, la sueur sèche, et le lendemain on a la gorge irritée. A l’étranger, il m’est arrivé de ne rien voir d’autre, d’un lieu que j’avais peut-être rêvé de visiter autrefois, que ces chambres, et la silhouette de la ville derrière les vitres teintées d’une voiture blindée. […] Et moi, je ne sais plus si je suis un paquet-cadeau ou un colis piégé. Plus fréquemment encore, j’ai vécu dans des casernes de carabiniers. Dans les narines, l’odeur de la graisse qu’utilisaient mes voisins pour leurs chaussures ; dans les oreilles, le bruit de fond de la télévision qui retransmettait des matchs de foot […]. Pendant ce temps, à l’extérieur, tu devines le va-et-vient, tu entends des cris, le soleil brille, c’est déjà l’été. Et même si tu sais où tu te trouves, en deux minutes, si tu pouvais sortir, tu serais devant ton ancienne maison, la première où quelqu’un t’a lâché : « Enfin, tu t’en vas », et, de là, en cinq ou dix minutes, tu serais au bord de la mer. Mais tu ne peux pas sortir. » [2009a, pp. 9-11] Un peu plus tard, dans un entretien, il dira : « depuis trois ans, je suis privé et sevré de réalité et obligé de vivre dans une sorte de caisson de décompression, déplacé sans cesse d’un lieu à un autre par les carabiniers comme un paquet. Mon combat quotidien est de tenter de maintenir des liens et des relations avec l’extérieur pour ne pas m’asphyxier. […] Putain ! Je n’ai que 29 ans ! Je n’ai pas peur de mourir, mais de continuer à avoir cette « vita blindata », cette vie blindée, oui. » [2009b] Depuis, la menace n’a fait que s’accentuer. En effet, un an après sa parution, Gomorra est adapté au théâtre, mis en scène par Mario Gelardi, scénarisé par Gelardi et Saviano ; la première a lieu le 29 octobre 2007 au théâtre Ridotto, à Naples. Un an plus tard, le livre est adapté au cinéma.

 

Les planches, puis le grand écran

 

La pièce, à laquelle l’auteur de ces lignes a eu la chance d’assister[7], a été jouée à guichets fermés ! L’adaptation suit seulement « cinq personnages du livre, en ajoutant à ceux-ci le personnage de Saviano […] qui est le lien des évènements. La pièce part en tournée dans toute l’Italie et gagne le prix E.T.I. Olimpici del Teatro 2008 […]. » [Gaia Guarasci, 2009] Le bouquin était sans concession, mais dense, polyphonique. La pièce est aride, sèche et glaçante comme une lame qui brûle de servir. Le metteur en scène s’explique : « Le pari était celui de donner un caractère mais aussi une figure aux protagonistes du livre. Gomorra au théâtre se révèle de manière métaphorique comme une « Kalashnikov » rapide, violente, une sorte de fusil d’assaut dont les impacts de balles se découperaient sur un verre blindé en faisant des trous plus grands et des trous plus petits. Mais c’est aussi le récit d’une ville, d’un pays, toujours en équilibre instable comme le chantier presque abandonné sur lequel repose le sujet de la pièce. [Notre but] a été d’aller au-delà du livre, de créer un spectacle indépendant, avec ses propres caractéristiques mais sans trahir les atmosphères […]. » [Institut Culturel Italien de Paris] A la lecture du livre, on sortait bouleversé, révolté par tant d’impunités, tant d’arrogance, tant de corruption ; après la pièce, ce sentiment est exacerbé par l’art particulier du spectacle vivant. A la lecture du livre, on reconnaissait le style si beau et pourtant clinique, de Roberto Saviano ; après la pièce, on pense au formidable jeu des comédiens, qui donnent chair aux personnages, leur donnent des courbes, des gueules, une voix, mais aussi une humanité. Et c’est cette proximité qui rend paroxystique le sentiment de révolte qui submerge le spectateur.

Gomorra-Théatre

Peu de temps après, un projet d’adaptation du livre au cinéma est mis sur pied, réalisé par Matteo Garrone, scénarisé entre autre par Saviano. Le film sort en 2008, et fait l’effet d’une bombe. Encore. Ça commence à devenir une habitude. Le film se concentre sur quelques personnages, Matteo Garrone pense le film, à l’instar de la pièce, comme un complément au livre. Il raconte que, contrairement au livre, il n’envisageait pas son film comme une dénonciation, avec des noms ; autrement dit, ce n’est pas un documentaire. Ce sera une fiction ; mais une fiction particulière. S’entretenant avec l’auteur du livre, ils tombent d’accord « sur le principe de base, raconter l’histoire à partir du point de vue du bas et montrer du point de vue humain, toutes les contradictions que vivent les gens de ce système. Et puis montrer cette zone grise, cette confusion entre le Bien et le Mal, toutes ces inégalités et comment il est facile de se laisser prendre par certains engrenages […] raconter [la Camorra] de l’intérieur. » [Garrone, 2008] Cette réflexion est intéressante, car elle rend les personnages, là encore, humains. Le cul entre deux chaises ; ce qui les fait souvent basculer, c’est l’emprise sociopsychique qu’a le Système sur les habitants. Le film est tourné sur place, beaucoup des acteurs sont non professionnels et viennent de ces quartiers. Mais il n’est pas une pièce mosaïque, car les différentes histoires (Don Ciro, l’intermédiaire financier ; Totò, le jeune adolescent : Roberto, salarié dans le recyclage ; Pasquale, le couturier, etc.) sont reliées par des ponts, des hyperliens qui rendent le tout cohérent, qui rendent compte de la complexité (du latin complexus « ce qui est tissé ensemble ») du Système camorriste. On repense à cette idée de Saviano, déjà citée, qui résume bien l’état de chacun des personnages, pour qui vivre ressemble « à la prison à perpétuité, une peine qu’on accomplit en menant une existence sauvage, immuable, rapide et violence. » [2006, p. 189] L’image est brute, crue, sale parfois, toujours porteuse d’émotion, la violence n’est jamais gratuite, aucun effet de style si ce n’est cette envie de retranscrire la réalité : « Etant donné l’impact émotif particulier que l’on voulait donner au spectateur, il fallait le faire entrer dans chaque scène, presque lui faire ressentir les odeurs. Donc il fallait que cela soit presque comme un reportage de guerre. » [Garrone, 2008] La chanson du générique de fin, offerte par Massive Attack à Saviano, conclue à merveille cette œuvre puissante : oppressante à souhait, elle accompagne les statistiques de fin qui pèsent de tout leur poids sur le monde, et rappelle que, si c’était une fiction, elle a montré la vérité. Le film remporte le Grand Prix du festival de Cannes en 2008.

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Finalement, on en revient à l’idée de pharmakon : les immenses succès qu’ont rencontrés ses deux adaptations ont à la fois fait prendre conscience à un nombre croissant d’individus de l’influence immense que détiennent les clans sur leur vie économique et sociale, de l’extraterritorialité de leurs activités, mais elles ont aussi considérablement accru la pression qu’exercent les clans sur Roberto Saviano.

 

« Ecrire, ces dernières années, m’a permis d’exister » [2009a, p. 9]

 

« Que devrais-je faire ? Continuer comme avant. Je n’ai pas d’autre choix que résister, résister, résister. » [propos rapportés par Le Monde.fr, AFP, Reuters, 2008] Et résister, c’est écrire. Roberto Saviano est lucide : s’il cesse d’écrire, il se condamne. Souvenons-nous de la sentence d’un chef : quand l’attention des médias retombera, l’acte sera consommé. « La Mafia attend que l’on m’oublie. Après… » [2009b] Les phrases d’un journaliste du Nouvel Obs résonnent gravement : « Le monde regarde […] cet écrivain mal rasé de 30 ans, aux allures de voyou, comme un mort qui marche encore. […] Ces engagements sont les divertissements d’un homme amer. Il sait qu’il a raté sa vie, qu’il l’a donnée à son art. Il ne s’en est aperçu qu’après-coup, mais il a préféré écrire que vivre. » [Le Nouvel Observateur, « La vie ratée de R. Saviano », 2009] Il serait plus juste d’écrire qu’il écrit pour (sur)vivre, non qu’il a préféré l’un à l’autre. La lucidité de Saviano fait parfois froid dans le dos : « Je n’ai pas peur de mourir. Je sais qu’ils me feront payer, peut-être dans dix ans, mais je sais que cela arrivera. » [2008, p. 29] D’ailleurs, ce n’est pas pour rien s’il s’est intéressé avec tant de passion à tous ces anonymes et ces personnalités qui ont été tués par le crime organisé, au premier rang desquels le juge anti-mafia Giovanni Falcone, assassiné dans un attentat en 1992. Celui-ci n’a cessé d’essuyer basses critiques et diffamations durant son activité, parce qu’il avait dénoncé la Mafia. Comme Roberto Saviano. « La mort de Falcone fait taire toutes les polémiques. Il devient un héros. Comme si la mort était la dernière preuve possible de l’authenticité de son combat contre la mafia. Mais nous, nous ne devons pas oublier. Nous ne devons pas oublier qu’il a été calomnié, délégitimé. » [2011a, p. 64] Comme pour prévenir le monde que son combat est authentique, que son travail dit la vérité, un peu aussi peut-être pour conjurer le sort. Et puis, c’est une autre manière d’écrire. De garder la tête hors de l’eau, visible, alerte. Ce qui le fait tenir ? « La discipline. S’habiller, même si je reste cloitré dans une chambre. Respecter les horaires. Etudier, beaucoup. Ne pas céder à la paresse. Faire des pompes. [Mon point d’équilibre, c’est le] travail. Le désir d’entrer en contact avec les personnes. Une nervosité qui ne cesse jamais, un désir de dire, d’écrire, de chercher. » [2012b] Dans Le Contraire de la Mort, il décrit en deux nouvelles des scènes de la vie quotidienne à Naples, dures et sèches, parfois empreintes d’optimisme, d’espoir.

Roberto-Saviano-2

Il publie ensuite un recueil de textes, La Beauté et l’Enfer, dans lequel il écrit : « je sais […] à qui ce livre n’est pas destiné. A tous ces gens avec qui j’ai grandi, qui se sont contentés de surnager, de jurer coude au bar, d’aligner des jours identiques. Aux résignés, aux cyniques indolents. A ceux que comble un jour de fête ou une soirée dans une pizzeria. A ceux qui en sont restés à s’échanger entre eux leurs fiancées, comme de vieilles chaussures dépareillées dans des boîtes poussiéreuses oubliées au fond de l’armoire. A ceux qui croient que, pour devenir adulte, il suffit d’endosser les échecs d’un autre au lieu de relever des défis communs. Mon livre n’est pas fait pour ces gens-là. […] Ce livre s’adresse à mes lecteurs. A ceux qui ont permis que Gomorra devienne un texte dangereux pour les pouvoirs qui ont besoin  d’ombre et de silence ; à ceux qui en ont assimilé les mots, qui l’ont passé à leurs amis, à leur famille, qui l’ont fait entrer dans les écoles ; à ceux qui se sont retrouvés sur les places publiques pour en lire certains passages, témoignant par là que mon histoire était devenue celle de tous, parce que mes mots appartenaient désormais à tous. C’est à ceux-là que mon livre s’adresse, parce que j’ignore si j’aurais pu continuer sans eux. J’ignore si j’aurais continué à écrire et donc, à résister, et donc, à exister en envisageant un avenir. » [2009a, pp. 16-17] Plus loin, il en rajoute une couche en fustigeant toutes ces « journées passées dans une pièce, les coups de poing contre les murs, la méfiance à l’égard de tous, la sensation que tout le monde ment et trahit. Les insultes, les accusations : trop exposé, pas assez exposé, peu exposé, tout est bidon, tout est fabriqué, ceux qui, sans vergogne, disent que j’aurais mieux fait de me taire, que je l’ai bien cherché, que je suis un petit malin, que beaucoup de gens vivent comme moi, que je ne me plaigne pas, que c’est de ma faute, je suis une star, je suis une merde, une canaille, un plagiaire. Les inscriptions sur les murs, les crachats dans la rue, et tous les gens qui ont disparu à la première difficulté, les amis prompts à juger mes absences alors qu’ils jouent à la Playstation, leurs paresses justifiées par la difficulté à trouver un travail. » [Ibid, pp. 244-245]

 

Ses influences, ses soutiens… et Camus

 

Son travail de mémoire, de mise en lumière des corruptions est considérable. Qu’il parle du scandale du tremblement de terre de l’Aquila ou de la cocaïne, la marchandise la plus désirée et la plus désirable [2009a, p. 161], du BTP ou de la pollution, tout touche à la Camorra. Ou plutôt, tout est touché, tout est vicié, tout est pourri, tout est vampirisé par la Camorra. Une sorte de Midas moderne : tout ce que touche le crime organisé se transforme à la fois en or (pour eux), mais aussi en destruction (pour la société, pour les hommes). « A Naples, même ceux qui sont innocents sont d’une façon ou d’une autre coupables. Bien sûr, la majorité des gens n’appartiennent pas à la Camorra. Mais ils s’abstiennent d’en reconnaître la réalité. C’est cette indifférence coupable qui assure la pérennité de la domination de la Camorra. Du coup, le pouvoir des clans paraît presque normal, naturel et… éternel. Mon père me disait souvent : « Cela a toujours été comme ça et il en sera toujours ainsi. » C’est la clé du problème. » [2009b] Pour lutter contre cette indifférence, Roberto Saviano écrit. Comme d’autres avant lui. Il évoque avec autant de passion ses influences, ces femmes et ces hommes qu’il admire pour leur talent, leur courage, leur humanité, leur génie : Falcone, bien sûr, mais aussi Joe Pistone[8], Lionel Messi, Primo Levi et Varlam Chalamov, Michel Petrucciani, Anna Politkovskaïa[9], le journaliste Giancarlo Siani assassiné en 1985, le religieux Don Peppino Diana assassiné en 1994, le travail de Naomi Klein et Denis Robert, etc. Il reçoit le soutien de nombreuses personnalités, en particulier les écrivains Orhan Pamuk, Salman Rushdie, et Umberto Eco. Pour Roberto Saviano, ils servent de « boussole » [2010b], ils servent à « s’orienter dans le quotidien » [Ibid]. A l’automne 2008, il est invité à la prestigieuse Svenska Akademien, l’académie de Stockholm qui décerne le prix Nobel depuis 1901, pour y faire une lecture sur le thème « Liberté d’expression et violence illégale », dans un dialogue avec son ami Salman Rushdie. Il le raconte, humblement, dans La Beauté et l’Enfer. A la fin, dans le noir, il repense au discours qu’avait prononcé Albert Camus à l’hôtel de ville de Stockholm, à la fin du banquet qui clôturait les cérémonies pour l’attribution des prix Nobel, en 1957 : « Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. […] Aucun de nous n’est assez grand pour une telle vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou momentanément libre de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. »[10] Un texte que Saviano aurait adoré d’écrire, tellement cette description le correspond en tout point. Contrairement à l’écrivain italien, l’artiste chinois Ai Weiwei a peur, lui : il est considéré comme un criminel dans son pays, a été arrêté, battu, mis à l’amende, le gouvernement a détruit son atelier de Shanghai. Il a récemment donné un entretien au magazine Polka[11], où il explique : « J’ai peur, comme tout être humain. […] Mais la peur est l’ennemi du genre humain. Comme être vivant, il faut s’accrocher à son humanité pour maîtriser sa peur. » On peut dire que Saviano s’accroche à son humanité, en écrivant ; c’est pour cela qu’il dit n’avoir pas peur. En fait, il la maîtrise. Tout au long de l’entretien, les mots de Weiwei font largement écho à la vie de Saviano. « Si nous hésitons à parler, alors, quel genre de personnes sommes-nous ? Pour un artiste, prétendre ne pas voir les problèmes là où ils sont, c’est ne pas prendre ses responsabilités. »

 

La littérature en engagement

 

Combattre le mal par l’art, c’est exactement ce qu’il tente de faire, à son niveau. Et c’est cela qui se révèle efficace contre le pouvoir des clans : « Je n’ai rien découvert. Je me suis contenté de raconter ce que savaient quelques journalistes et quelques juges. Mais je l’ai amené sur la scène internationale. C’est cela que je paye. Mais c’est cela aussi, la magie de la littérature. En me lisant, le lecteur se dit : « c’est moi ». Et ça donne une portée universelle à ce qui semblait un problème très limité. Voilà comment la littérature devient la grande ennemie de la mafia. Parce qu’elle dit à chaque lecteur : « Ça, c’est ton histoire ». Alors que les mafias disent : « Non, non, non ce […] sont cosa nostre… » » [2010b] La littérature est une arme ancienne, mais de nouveau opérante : comme Saviano le rappelle souvent, les pouvoirs autoritaires ont toujours eu peur de la littérature, et l’ombre de Salman Rushdie plane aussi au-dessus de ces paroles. « La littérature est redevenue explosive sur le plan civil. Dans une société où on peut tout dire, diffuser une idée en ligne en quelques secondes, la littérature arrête ce flux. Comme si elle bloquait le tapis roulant de l’information. Et elle oblige ainsi tout le monde à fixer leur regard, à travailler la mémoire, à approfondir, à comprendre. A peser les choses. » [2012b] Arrêter le flux, arrêter le flot de l’information, encore un de ses mantra.

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Dans La Beauté et l’Enfer, il a cette très belle phase : « Un jour sont apparues des inscriptions contre moi, dans ma ville. La chose ne m’a pas fait souffrir, dans la mesure où je sais qu’il arrive aux personnalités publiques de subir de telles attaques. Mais ce qui était incroyable, c’est qu’il n’y avait jamais eu d’inscriptions contre ceux qui avaient été responsables de l’augmentation des cancers sur cette terre, contre ceux qui avaient massacré cette terre, et je me suis alors demandé : comment est-il possible qu’un écrivain soit considéré comme responsable, coupable d’avoir raconté des choses, et que l’on n’accuse pas ceux qui les ont commises ? Dans ce sens, l’écrivain a une immense responsabilité : celle de faire ressentir ce qu’il raconte, les histoires qu’il choisit de raconter, comme des histoires éloignées sans être lointaines. […] La tâche de l’écrivain est de rendre sensibles ces personnes, ce sang, ces morts innocents comme quelque chose qui appartient au lecteur suédois, russe, chinois, et qui se produit en ce moment, au moment même où il lit ces pages. » [2009a, pp. 250-251] On peut dire que Saviano s’acquitte de sa tâche d’écrivain avec superbe, et le résultat est au-delà de ses espérances, comme en témoignent les succès de la pièce de théâtre et du film.

 

La télévision : une munition de plus

 

A l’automne 2010, le grand animateur tv Fabio Fazio, qui a commencé au début des eighties, vient trouver Roberto Saviano et lui proposer du nouveau : « parler à la télévision d’histoires qui concernaient [l’Italie], des histoires sur lesquelles [il] travaillai[t] depuis longtemps, de dénonciation et d’amour » [2012a, p. 18]. Dans son dernier livre traduit, Le Combat continue, il raconte ce travail qu’il a fait pour la télévision, et dans la préface, les difficultés auxquelles il a été confronté. D’abord, l’émission, intitulée Vieni via con me, diffusée en 4 éditions entre les 8 et 29 novembre 2010 sur RAItre. Une émission culturelle, une émission « populaire » [Ibid, p. 20] et « élitiste » [2010b], et une émission de service public : « Elle est publique en ce sens [qu’elle] s’adresse à la totalité du pays, qui traite des sujets d’un intérêt universel, destinés au plus grand nombre. Le service public représente une sorte de forum démocratique qui permet de partager des évènements et des valeurs de portée universelle. […] Dans une période où les certitudes s’écroulent, où l’Italie se trouve en situation d’échec civil et moral, il est nécessaire de s’arrêter pour faire l’inventaire de ce qui peut être encore sauvé et de ce qu’il faut encore combattre. Cette émission est un évènement parce qu’elle met en œuvre une exigence du pays. » [Feccero, 2010] Le décor est planté. L’émission est construite ainsi : « Un décor nu. Pas de starlettes plus ou moins dénudées, d’acteurs en tournée de promotion, de chateurs d’une saison. Quelques notes de la chanson de Paolo Conte, « Vieni via con me ». […] Chaque invité est appelé à lire une liste. […] L’idée est empruntée à Umberto Eco et à son livre Vertige de la liste. »[12] L’invité prend le micro et se lance dans l’énumération de faits, de vies, de poèmes, de mécanismes sociaux, etc. Le souhait de Saviano était celui « d’une émission ambitieuse, de qualité, avec des invités de marque ; une émission qui puisse raconter une Italie rarement montrée à la télévision. Nous voulions parler de la machine à salir, de mafia et de politique, de la manière dont on achète les votes, nous voulions parler des mensonges concernant le tremblement de terre de L’Aquila en 2009, du business des ordures. » [2012a, p. 23] Une émission comme un référendum sur l’Italie, en fait [Foccero, 2010] ; Saviano est d’accord : « Ce n’est pas de la politique partisane, pas une politique obéissant aux mécanismes parlementaires. C’est une politique idéale […]. » [2010b] Ce fut une réussite mémorable, battant des records d’audience que même Fazio et Saviano n’imaginaient pas. L’émission bat l’audience du grand show Grande Fratello[13], celle de la demi-finale de Champion’s League Inter Milan-Barcelone. Saviano parle de « miracle » [2010b], de « chose imprévisible, inédite » [2012a, p. 34]. L’émission a touché onze millions de téléspectateurs, cinq millions d’auditeurs web [Ibid]. « Une émission n’atteint pas les 30,21 % d’audience simplement parce que c’est une belle émission. Si un programme est bon, bien construit du point de vue professionnel, il est certain que l’audience sera un peu au-dessus de la moyenne. Mais pour faire 30 %, il faut un évènement. Cet évènement, on l’obtient quand une émission capte l’esprit et répond aux exigences du pays. » [Feccero, 2010] Saviano est plus disert sur le succès de l’entreprise : « A chaque nouveau récit, nous avions l’impression que le public cessait d’être tel et se faisait citoyen. Les gens n’étaient plus de simples spectateurs […]. Ils ne portaient plus, seuls, le découragement d’une histoire triste ou l’énergie vitale d’une belle histoire. Nous avions l’impression que quelque chose bougeait, que les gens avaient envie de comprendre et d’agir, d’être au cœur des choses. Nous ne voulions pas construire une réalité parallèle mais raconter comme dans un théâtre grec, où tout concerne la vie de la polis, où il y a participation, identification. […] Le récit n’a pas le pouvoir d’empêcher ce qui est advenu, mais il peut transformer ce qui adviendra. » [2012a, p. 32] Un projet politique au sens noble du terme. Un projet d’une noblesse éclatante de sincérité, d’intégrité, de volonté. Pourtant, un projet qui a multiplié les difficultés, comme le raconte Saviano : rumeurs destructrices, faux soutiens et vrais coups de couteau dans le dos de la part de la RAI, boycotts (réduction de la taille du studio, du nombre d’acteurs et des invités), mise en concurrence déloyale, etc. [Ibid, pp. 20-25]. Nous en reparlerons. Mais cette entreprise insidieuse a échoué. Saviano raconte par ailleurs la particularité du medium qu’est la télévision : « travailler à une émission de télévision, la concevoir de la première à la dernière minute, a quelque chose d’irréel pour un écrivain. Sur la page, tout ce qu’on écrit se situe dans l’espace de l’imaginaire, tout ce qu’on raconte peut être vécu, pensé et élaboré dans la tête et dans l’âme du lecteur. A la télévision, c’est différent, les mots ne sont pas écrits, ils doivent être visibles. La narration est beaucoup plus efficace quand on n’essaie pas de reproduire fidèlement la vie, mais quand, avec honnêteté, on la transforme en récit. Dans le récit télévisé, les lumières du studio tiennent lieu d’articles, les reportages filmés remplacent les adjectifs, les mouvements de caméra les verbes, les cadrages, les phrases, les invités, la ponctuation. Tout doit tenir dans une durée limitée : la volonté de raconter une tranche de vie significative, l’honnêteté de le faire selon un point de vue particulier, et non comme s’il s’agissait d’une vérité absolue. On comprend alors qu’on est un clandestin de la télévision, comme je l’avais été précédemment au théâtre. Au fond, si on est un écrivain, on se sent étranger partout, sauf sur la page. Pour qui travaille avec les mots, la magie tient sans doute à cela : il faut reconquérir sur le terrain, chaque fois, la légitimité nécessaire pour les prononcer. » [Ibid, p. 19] Et son dessein se révèle alors : « C’est cela, le pouvoir de la narration : lorsqu’elle est écoutée, chacun se l’approprie, et elle agira sur ce qui n’est pas encore arrivé. Tout récit possède cette marge d’indétermination, qui réside dans la conscience de celui qui l’écoute. Ecouter un récit et le sentir sien, c’est recevoir une formule magique pour réparer le monde. » [Ibid, pp. 32-33]

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La télé, une munition de plus pour dénoncer les injustices, pour révéler des vérités, pour mettre sur la table l’avenir du vivre ensemble, du lien social en Italie. Une munition de plus, aussi, pour Saviano lui-même, pour rester visible, la tête hors de l’eau, dans la lumière, pour retarder la sentence mafieuse. Et pour combattre la « machine à salir ».

 

La machine à salir

 

Dans l’entretien qu’il a donné, Ai Weiwei explique pourquoi il a recensé les noms de tous les enfants morts durant le séisme du Sichuan en 2008, alors que le gouvernement voulait étouffer l’affaire : « En dévoilant les noms des enfants morts, je n’ai pas voulu les mettre en difficulté. J’ai seulement exigé de prononcer les noms, par respect de la vie, et pour prévenir d’autres tragédies. Beaucoup m’ont soupçonné d’avoir voulu faire parler de moi, mais je crois qu’en tant qu’artistes, nous avons le devoir de réclamer la vérité. Et je n’accepte pas l’idée que j’aurais cherché à jouer les héros… » Cet exemple fait, là encore, écho à ce que subit Roberto Saviano depuis Gomorra, ses rumeurs, ses soupçons que lancent à foison la machine à salir, le manège médiatico-politique, manipulés ou pas par la Mafia. « Plus que les balles, je crains les diffamations qui visent à décrédibiliser mon propos et m’accusent d’avoir tout inventé pour me faire de la publicité ou me garantir une carrière politique » [propos rapportés par Le Monde.fr, AFP, Reuters, 2008]. Saviano a bien étudié la censure dans les régimes totalitaires, et démontre que la démocratie, comme elle ne peut censurer aussi parfaitement et aussi directement qu’une dictature, développe des moyens cachés pour relativiser, décrédibiliser les propos de ceux qui, comme Saviano, révèlent des vérités qui dérangent, qui soulèvent douloureusement le tas de certitudes et de tranquillité sur lequel la grande masse des citoyens est assise. Dans la préface à son dernier livre, il explique patiemment les manières de détruire son émission. En Italie, « le mécanisme de la censure est insidieux, car il n’apparaît pas à visage découvert. Au moment même où la direction générale de la RAI nous assurait publiquement que Vieni via con me serait diffusé sans problème, on alimentait la rumeur évoquant des rémunérations astronomiques, on diffusait des chiffres gonflés dans le seul but de jouer sur le découragement du pays. Le message que l’on voulait faire passer était le suivant : « Alors que les familles italiennes sont désespérées et n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois, une bande d’intellectuels crie à la censure et demande des rémunérations astronomiques que l’entreprise publique, financée par la redevance, ne peut pas se permettre de payer. » En réalité, toutes les personnes que nous avions invitées s’étaient dites prêtes à voir leur cachet réduit de moitié, voire à intervenir gratuitement […]. Par ailleurs, ce message cache un préjugé beaucoup plus insidieux, pour toute démocratie qui se dit évoluée : celui qui accepte la ligne gouvernementale peut recevoir en toute légitimité des cachets, et construire sa vie de manière autonome et indépendante, mais celui qui veut critiquer doit le faire en renonçant à toute compensation, car ce renoncement légitimerait sa critique. « Si tu y crois vraiment, tu dois le faire gratis » : une manière, hypocrite et rusée, de contraindre les opposants à agir en position de faiblesse, et à ne pas valoriser leur travail quand il s’agit d’un travail d’enquête, d’analyse et de critique des faits. [Les réductions de studio, du nombre de participants, la mise en concurrence avec des programmes forts, représentent un nouvel obstacle.] On a voulu instaurer une censure indirecte, nous ôter toute possibilité de faire du bon travail pour pouvoir déclarer, à l’arrivée, que le résultat était médiocre et l’audience écrasée par la concurrence. » [2012a, pp. 20-22] Déjà, pendant la manifestation anti-Camorra, le 17 septembre 2007 à Casal Di Principe, « une dizaine de personnes qui se définissaient comme de « jeunes entrepreneurs » applaudissaient ironiquement les discours qui se succédaient ce jour-là, répétant aux journalistes : « La Camorra n’existe pas. Saviano n’a jamais reçu de menaces. Il veut seulement être élu député ». Pour un reporter de La Repubblica témoin de la scène, cette présence signifiait surtout une mise au point : « Nous sommes là, nous serons toujours là ». » [Aubert, 2008] Des journalistes, des écrivains, des amis de Saviano l’ont trainé dans la boue, l’ont diffamé, l’ont discrédité, ont bafoué son image, ont attaqué lâchement ce symbole de la liberté et de la résistance. C’est ce qu’il appelle la machine à salir. Et, malgré l’effort constant pour rester en vie et intègre, la machine salit. On l’accuse de plagiat. Même Berlusconi s’en est pris à lui, en 2010, l’accusant « de promouvoir la mafia et de donner une image négative de l’Italie. […] Saviano réplique […] en lui faisant remarquer que rien ne serait pire que le silence, et pose cette question : « Le pouvoir mafieux est-il déterminé par celui qui raconte le crime ou par celui qui commet le crime ? » » [Pozzoli, 2010] Et bim ! Parfois, Saviano est plus pessimiste : « le vrai problème qui m’obsède, c’est de constater que vivre comme je suis obligé de vivre, sans vie privée normale, toujours sous escorte, ne m’a pas grandi. Depuis trois ans, j’ai changé, mais en pire. J’accumule les rancœurs. La bulle de solitude qui m’étouffe m’a rendu nerveux et soupçonneux. J’ai perdu confiance dans les autres. Tout cela est très difficile à vivre et à accepter. » [2010b]

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La démocratie menacée

 

Toute la vie de Saviano montre à quel point la démocratie est menacée : il a eu la liberté d’expression pour Gomorra ; il la paye tous les jours, et pourrait en mourir. On a compris à quel point et de quelle manière il était menacé. Et la machine à salir en rajoute une couche. « Je sens que la démocratie est réellement en danger. [Elle] est en danger à partir du moment où, si tu t’opposes au gouvernement, tu risques d’être la proie d’une machine qui te couvre de boue ; l’attaque part de la vie privée, de faits minuscules concernant ta vie privée, et on les utilise contre toi. Il y a une différence fondamentale entre diffamation et enquête. L’enquête rassemble une multitude d’éléments en vue de les présenter au lecteur. Les journalistes rêvent de réunir le plus d’informations possible pour pouvoir approfondir, découvrir des faits nouveaux qui démontrent, accusent, défendent. La diffamation, en revanche, isole un élément de son contexte, un fait privé qui n’a aucun rapport avec la chose publique, et elle l’utilise contre celui que l’on a décidé de diffamer. […] Lorsqu’une telle chose se produit, la liberté de la presse est menacée, la liberté d’expression est menacée. [La] confusion entre diffamation et enquête est une méthode. C’est le moyen de défense des diffamateurs. Le but est de pouvoir dire : « Nous sommes tous pareils. » Au fond, c’est ainsi que fonctionne la machine à salir : il faut pouvoir dire « Vous le faites aussi », « Tout le monde le fait ». […] Parce que si nous sommes tous pareils, personne n’a besoin de se sentir meilleur, de faire quoi que ce soit pour être meilleur. La machine à salir veut que l’on dise : « Nous avons tous les mains sales, nous sommes tous pareils. » La force de la démocratie réside dans sa diversité. […] Il faut savoir observer les différences. La différence, la machine à salir ne veut pas que le spectateur, le lecteur, le citoyen la perçoive. La faiblesse qui nous caractérise tous est une chose, le crime en est une autre. L’erreur est une chose, la malhonnêteté en est une autre. Les hommes politiques peuvent se tromper, c’est la preuve qu’ils agissent. Mais quelqu’un qui commet une erreur est très différent de quelqu’un de corrompu. […] Je donne souvent cet exemple pour illustrer le voyeurisme, le ragot qui devient moyen de pression : j’imagine ce que signifierait être photographié pendant que l’on est aux toilettes. Nous allons tous aux toilettes, nous nous asseyons tous sur la cuvette des waters, il n’y a aucun mal à cela. Mais si quelqu’un te photographie là et diffuse la photo de ce geste universel, tu perds toute crédibilité, car les personnes que tu rencontres […] se souviendront toujours de cette photo quand tu parleras. Et pourtant, tu n’as rien fait de mal. [En fait] l’objectif de la machine à salir est de pouvoir dire : « Tout se vaut. » Et surtout, baissez les yeux, ne critiquez pas, voici ce qui vous attend : toute votre vie privée deviendra publique. » [2010a, pp. 47-50] Où l’on se rend compte que la machine à salir agit tout le temps, dans toutes les démocraties actuelles ; le cas de Weiwei est exemplaire. On se souvient de tous ces faux scandales politiques, lorsqu’un camp attaque l’autre de cette manière. Plus loin, lorsqu’il évoque la Constitution italienne, il redouble d’éloquence : « L’indifférence à la politique, la non-participation, voilà ce que redoutait [l’un des pères de la Constitution] Calamandrei. Et, au fond, c’est exactement le but poursuivi par la machine à salir, par le mécanisme impitoyable du discrédit. Nous pousser à dire : « Ils sont tous pareils », « Nous sommes tous pareils ». Répondre à l’échec de la politique en généralisant, en disant : « Nous sommes tous pareils » est la meilleure manière de couler le bateau sur lequel nous sommes tous embarqués. La métaphore du bateau, du paquebot, c’est justement Calamandrei qui l’utilise […]. [Celui-ci] raconte l’histoire de deux émigrants, deux paysans, qui traversent l’océan à bord d’un paquebot brinquebalant. L’un de ces deux paysans dort dans la cale, l’autre voyage sur le pont, et il s’aperçoit que le paquebot tangue. Effrayé, il demande à un marin : « Nous sommes en danger ? » Le marin répond : « Si la mer reste aussi mauvaise, dans une demi-heure, le bateau coulera. » Alors, le paysan se précipite dans la cale pour réveiller son compagnon, et lui dit : « Beppe, Beppe, si la mer reste aussi mauvaise, le navire coulera dans une demi-heure ! » Et l’autre : « Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, il n’est pas à moi ! » Voilà ce qu’est l’indifférence, voilà ce que signifie ne pas participer. Mais ne pas participer, considérer que ce qui se passe autour de toi ne te regarde pas signifie confier le pouvoir à ceux qui savent organiser et gérer le consensus, et qui te dépouillent de tout. Considérer l’Etat comme étranger à soi conduit à se couper du droit. L’Etat n’est autre que nous, l’Etat c’est nous. Tu peux utiliser la politique pour obtenir ce que le droit ne te donne pas. Si tu n’as pas de travail, tu essaies de l’obtenir en votant pour tel homme politique ; si tu n’as pas un bon lit d’hôpital, tu voteras pour le conseiller municipal qui te fera la faveur de t’en procurer un. Voilà ce que risque de devenir la politique quand la participation de tous fait défaut : fini le respect des droits fondamentaux, tout se réduit à du clientélisme. En réalité, le politicien qui te promet des faveurs te donne une chose, mais t’enlève tout le reste. Il te donne le lit d’hôpital pour ta grand-mère, il te donne peut-être l’autorisation d’ouvrir un bureau de tabac, il te donne un semblant de travail, mais il te prend tout le reste. La possibilité de respirer de l’air de qualité, le travail que tu mérites […]. Il te confisque les écoles que tu devrais avoir, parce que c’est un droit. » [Ibid, pp. 149-151] Vous considérez qu’il y a beaucoup de citations ? Pourquoi ajouterais-je quelque chose à ces phrases si limpides, si tranchantes de vérité ?

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Et l’avenir ?

 

Nous avons montré quel était désormais le fil de la vie de Saviano : vita blindata et frénétique activité, entre espoir inébranlable et réalisme morbide, entre résignation temporaire et résistance farouche… Son avenir est par définition en pointillés. Signalons que le réalisateur Giuseppe Gagliardi a adapté au cinéma son texte « Tatanka », issu de La Beauté et l’enfer, en 2009. Pour ce qui est de Saviano, ses projets sont nombreux, et on le comprend : ils sont vitaux pour sa survie. « J’essaie de garder l’esprit libre, même si ça semble ridicule. Mais je pense que je vais bientôt quitter l’Italie pour essayer de réaliser mon véritable chef-d’œuvre : ce ne sera ni un livre ni un film, je veux reconstruire ma vie. […] J’aimerais voyager. Mais j’irais certainement aux Etats-Unis. C’est un endroit où, compte tenu de ma situation, il me serait possible de vivre de façon plus humaine. » [2010b] Bien souvent, il se montre plus terre-à-terre, jamais loin de sa responsabilité d’écrivain. « Si j’ai choisi les Etats-Unis, et surtout New York, c’est parce que je pense que c’est l’endroit où je peux finir le cycle que j’ai entamé inconsciemment avec Gomorra. J’ai envie de raconter la fin des familles mafieuses américaines […]. En montrant comment elles se vendent comme une brand, comme une marque, à des mafias plus jeunes, comme la géorgienne, la kosovarde ou la jamaïcaine, qui sont très puissantes à New York. » […] Par exemple, en ce moment, j’aimerais beaucoup montrer comment les grosses mafias mondiales sont en train d’infiltrer les grandes capitales européennes en pleine période de crise. Car les mafias ont un avantage sur toutes les autres structures : le cash. […] Je travaille actuellement sur un projet de site internet qui serait consacré à la grande criminalité mondiale, qui diffuserait des informations dans le monde entier, qui mettrait des enquêtes en relation. […] J’ai envie de réaliser un grand projet graphique aussi, qui traite de la Mafia. J’ai contacté plusieurs personnes mais rien n’est fait. J’ai pensé à Frank Miller, […] au Maltais Joe Sacco […]. J’ai envie de faire une série aussi, pourquoi pas avec Canal +, avec qui je suis en contact. [2009c] Dernièrement, il se fait plus sombre, plus pessimiste : « Avec la crise, la menace progresse, il suffit d’aller dans n’importe quel pays d’Europe de l’Est. La Grèce est rongée par les cartels russes, macédoniens, turcs. Comment fait-on pour continuer à ne pas voir ce processus, à ne rien dire ? Cela me paraît incroyable. » [2012b] D’ailleurs, il a aussi étudié la prostitution en Roumanie, et ses liens avec les mafias italiennes et celles d’Europe de l’Est et du Nord [2011b]. En 2009, il n’était pas trop confiant non plus : « La Camorra et les mafias italiennes ont été les avant-gardes de la mondialisation. Pensez qu’elles investissent dans le monde entier et contrôlent tout le trafic de drogue et de produits contrefaits. L’argent des narcotrafiquants est en train de dévorer le système financier européen. Tout près de Naples, il y a trois Etats quasi mafieux : l’Albanie, le Kosovo et le Monténégro. […] La Camorra est également très liée avec les mafias nigérianes […]. C’est évidemment assez décourageant. Aujourd’hui ce n’est pas la Mafia qui s’est capitalisée mais c’est le capital qui est devenu mafieux. » [2009b] Il envisage également d’étudier en profondeur les arcanes de narcotrafic mexicain. En fait, je pense que Saviano continuera à travailler à dénoncer la complexité des mafias, à dénouer les fils de la mondialisation criminelle, à démontrer les liens incestueux entre la politique et la grande criminalité. Finalement, nous nous trouvons face à un dilemme : on aimerait tant ne plus entendre parler de Saviano, parce que cela signifierait que le crime organisé est vaincu. Mais d’une part, il y a toujours eu des hommes et des organisations qui profitent des faiblesses des autres pour en faire commerce, d’autre part, cette situation voudrait aussi dire que la sentence de la Mafia a été mise à exécution. « Je resterai en vie aussi longtemps qu’on continuera à m’écouter et à me lire. La Mafia attend que l’on m’oublie. Après… » [Ibid] Nous, lecteurs, spectateurs, auditeurs, n’avons qu’une chose à faire pour que Saviano continue son combat en même temps que sa vie : le soutenir, le lire, le regarder, l’écouter. C’est un devoir.

Roberto-Saviano-8

« Mes pieds s’enfonçaient dans ce marécage. J’avais de l’eau jusqu’aux cuisses. Je sentais le sol céder sous mes talons. Devant moi flottait un énorme réfrigérateur. Je me suis jeté sur lui, je l’ai entouré de mes bras et je me suis laissé porter. J’ai pensé à la dernière scène de Papillon […]. Comme Papillon, je semblais moi aussi flotter, agrippé à un sac de noix de coco, tentant de fuir Cayenne grâce aux marées. C’était une idée ridicule, mais parfois il n’y a rien d’autre à faire que s’abandonner à ces divagations comme à une chose qu’on n’a pas choisie, qu’on subit, un point c’est tout. J’avais envie de hurler, je voulais crier, faire éclater mes poumons comme Papillon, avec toute la force de mon ventre et en me brisant la trachée, de la voix la plus forte que ma gorge pouvait encore émettre : « Fils de pute, je suis encore vivant ! » » [2006, pp. 356-357]

 

 

Bibliographie

 

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CHAMPEYRACHE Clotilde (2004), L’infiltration mafieuse dans l’économie légale, Paris, L’Harmattan.

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FECCERO Carlo (2010), « Roberto Saviano ressuscite la télé de qualité », L’Espresso, 26 novembre, http://www.presseurop.eu/fr/content/article/405671-roberto-saviano-ressuscite-la-tele-de-qualite.

GAIA GUARASCI Elisabetta (2009), « Biographie de Roberto Saviano », 23 avril, sur le site Biobble : http://fr.biobble.com/biobble.php?biobble_id=1247&decennie=2001-2010.

GARRONE Matteo (2008), « Entretien, par Jean-Baptiste Guégan », 11 août, sur le site Excessif : http://www.excessif.com/cinema/actu-cinema/news-dossier/gomorra-interview-de-matteo-garrone-page-1-4987812-760.html.

GAYRAUD Jean-François (2005), Le Monde des Mafias. Géopolitique du crime organisé, Paris, Odile Jacob.

MARMO Marcella (2007), « La Camorra comme Gomorrhe. Portrait de la criminalité organisée napolitaine », La Vie des idées, 1er mai, http://www.laviedesidees.fr/La-camorra-comme-Gomorrhe.html.

MASS Peter (1968), Mafiosi et Mafia. Les mémoires de Joseph Valachi, Paris, Stock/Le Club français du Livre, trad. Léo Dilé, 1969.

PADOVANI Marcelle (2006), « Roberto, Naples et les tueurs », Le Nouvel Observateur, 23 novembre, repris le 26 mai 2008, http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20080526.BIB1385/roberto-naples-et-les-heures.html.

POZZOLI Marguerite (2010), « Berlusconi s’en prend à Saviano », le 19 avril, sur son blog : http://blogs.mediapart.fr/blog/marguerite-pozzoli/190410/berlusconi-sen-prend-saviano.

OURY Antoine (2012), « Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, marche toujours à l’ombre », 9 mars, sur le site ActuaLitté : http://www.actualitte.com/actualite/monde-edition/international/roberto-saviano-l-auteur-de-gomorra-marche-toujours-a-l-ombre-32619.htm.

SAVIANO Roberto (2006), Gomorra. Dans l’empire de la camorra, Paris, Gallimard, « nrf », trad. Vincent Raynaud, 2007.

SAVIANO R. (2007), Le Contraire de la mort. Scènes de la vie napolitaine, Paris, Robert Laffont, trad. Vincent Raynaud, 2009.

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SAVIANO R. (2008), « Entretien, par Philippe Broussard », L’Express, 7 août, in Les Cahiers de L’Express n° 8 : Dans le secret des Mafias, juin-juillet 2011, pp. 29-32.

SAVIANO R. (2009a), La Beauté et l’Enfer. Ecrits 2004-2009, Paris, Robert Laffont, trad. Marguerite Pozzoli, 2010.

SAVIANO R. (2009b), « Entretien, par Gilles Anquetil », Le Nouvel Observateur, 30 avril, http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20090430.BIB3358/ma-solitude-si-protegee-par-roberto-saviano.html.

SAVIANO R. (2009c), « Entretien, par Pierre Siankowski », Les Inrockuptibles, 31 juillet, http://www.lesinrocks.com/2009/07/31/actualite/entretien-avec-roberto-saviano-lauteur-de-gomorra-1138569/.

SAVIANO R. (2010a), « Entretien, par Andrea Bottalico et Nicolas Arraitz », CQFD n° 77, avril, http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?article2216.

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SAVIANO R. (2011a), Le Combat continue. Résister à la Mafia et à la corruption, Paris, Robert Laffont, trad. Marguerite Pozzoli, 2012.

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SAVIANO R. (2012a), « Préface », Le Combat continue. Résister à la Mafia et à la corruption, Paris, Robert Laffont, trad. Marguerite Pozzoli.

SAVIANO R. (2012b), « Entretien », Ouest France, 11 mars, http://international.blogs.ouest-france.fr/archive/2012/03/11/saviano-mafia-italie-livre.html.

 

« Critique de l’adaptation théâtrale de Gomorra », Institut Culturel Italien de Paris : http://www.iicparigi.esteri.it/IIC_Parigi/webform/SchedaEventoAltrove.aspx?id=460&citta=Parigi.

« La vie ratée de Roberto Saviano », Le Nouvel Observateur, 21 décembre 2009, http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20091221.BIB3349/la-vie-ratee-de-roberto-saviano.html.

« Un clan mafieux voudrait tuer l’auteur de Gomorra », Le Monde.fr, AFP, Reuters, 14 octobre 2008, http://www.lemonde.fr/culture/article/2008/10/14/un-clan-mafieux-voudrait-tuer-l-auteur-de-gomorra_1106846_3246.html.

Note : Les références entre crochets à la bibliographie de Roberto Saviano font l’économie de son nom en ne référençant que l’année et, quand c’est possible, la page. Pour les autres références entre crochets sont spécifiés le nom, l’année et, quand c’est possible, la page.

 

Vidéographie

 

Matteo GARRONE (2008), Gomorra, d’après l’ouvrage de Roberto Saviano.

Toutes les vidéos qui figurent dans cet article.

Bonus : http://www.dailymotion.com/video/x7k665

 


[1] C’est la Une de The Economist du 29 mars 2012, qui titre sur le fait que les candidats n’ont pas pris la mesure des problèmes économiques de la France dans l’Europe…

[2] Selon la malheureuse expression du Président-candidat Nicolas Sarkozy le 26 mars 2012, sur France Info.

[3] En 1991 sort le maxi Traîtres, sur lequel on entend ce putain de slogan.

[4] Voir le succès de la musique à la gloire des clans ou des chefs camorristes, et les problèmes qu’elle suscite.

[5] L’œuvre a depuis été traduite dans 42 langues [Oury, 2012].

[6] Selon le philosophe Bernard Stiegler : http://arsindustrialis.org/pharmakon.

[7] En représentations exceptionnelles au Palace, à Paris, entre le 19 et le 30 avril 2011. La pièce était interprétée en napolitain, sur-titrée en français, et participait à une tournée, jugée triomphale par les critiques, dans toute l’Europe.

[8] Le célèbre agent du FBI qui s’est infiltré au cœur de la Famille Bonnano, à New York, sous le pseudonyme de Donnie Brasco, à la fin des années 1970 et début des années 1980. Le récit est disponible en français : Joseph D. PISTONE, Richard WOODLEY (1987), Donnie Brasco, Pocket, 1997. Il a été adapté au cinéma par Mike Newell en 1997, avec Al Pacino, et Johnny Depp dans le rôle de Pistone.

[9] Journaliste russe assassiné en 2006, probablement en raison de ses activités, enquêtant notamment sur les violations des droits de l’homme effectuées par les forces fédérales et la milice de Kadyrov en Tchétchénie.

[10] Albert CAMUS (1957), Discours du 10 décembre 1957, Gallimard, « La Pléiade », 1965, pp. 1072-1073, in Saviano, 2009a, pp. 245-246.

[11] Ai WEIWEI (2012), « Entretien, par Elisa Mignot », Polka n° 17, mars-avril, pp. 28-32. Les citations qui suivent sont extraites de l’entretien.

[12] Philippe RIDET, dans Le Monde, cité par Carlo Feccero, 2010.

[13] « Le plus célèbre des reality-shows italiens, diffusé depuis 2000 sur Canale 5, et dont le principe est semblable à celui de Loft Story. » [2012a, note de bas de page, p. 22]


2 commentaires
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  1. Benoit Demarche

    Waouh, super travail. Tu donnes grave envie de le lire et de voir le film.
    Tu m’as fais découvrir un sacré mec.
    Bon, ça fait un peu flippé aussi, mais je crois que je vais me plonger dans Gomorra.
    A bientôt.

  2. reflexionsdactualite

    Très cher Ben,
    Merci beaucoup pour tes encouragements ! Sur ce sujet, j’ai fait fi de la taille, rien à foutre. Pour plusieurs raisons : 1. le gars le mérite, c’est vraiment ce qu’on peut appeler un « juste » moderne ; 2. il a un putain de talent ; 3. enfin, je l’adore, c’est un écrivain droit, réaliste, humain, si haut dans l’intégrité. Je te laisse le découvrir dans le texte (lis Gomorra avant de voir Gomorra), à bientôt !



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