Ce que j’en dis…

Crack de T. Jordis passé à la moulinette de la sociologie clinique
17 avril, 2012, 6:57
Classé dans : La Société en question(s)

Ah, mes années d’étudiant… Après avoir retapé ma 3e année de licence, je me lance à la rentrée 2008, mi-conquérant, mi-sceptique, dans une année de challenge. Triple activité : je prépare un concours d’enseignant (style CAPES) pour la 1ère fois ; j’attaque un master de sciences économiques et sociales (alors que j’ai toujours pensé être un élève laborieux qui devait s’arrêter tôt, avant de rencontrer encore des échecs) ; je suis contraint, après déjà deux ans, de continuer à bosser quotidiennement au McDonald’s pour payer mes études et mon loyer. Heureusement, mon amie entreprend à peu près la même chose et m’encourage beaucoup. Et puis, on se soutient ! Une année riche, donc. J’ai forcément raté quelque chose, cette année : le concours. Mais j’ai rencontré des professeurs formidables à Paris-Diderot qui ont contribué à me donner confiance en moi, en plus de dispenser des cours haut de gamme. Au 2e semestre, je suis un cours du sociologue Vincent de Gaulejac un peu étrange pour un étudiant en économie : « Changement social et psychique ». On a un devoir à rendre pour mai, une liberté importante mais une contrainte : une vingtaine de pages. Je choisis par hasard de confronter les thèses du sociologue avec un objet littéraire qui vient de sortir : Crack de Tristan Jordis[1].

Crack de T. Jordis passé à la moulinette de la sociologie clinique dans La Société en question(s) Tristan-Jordis-Copie

J’ai eu 15/20. Après avoir remanié un peu, je partage :

 Introduction

rgcaf47copie dans La Société en question(s)

Copyright Moulinsart SA 2012 

« Hergé, surmené, subit la pression psychologique et physique qu’exercent sur lui ses personnages », nous dit la légende du dessin[2]. Au sortir de la guerre, Hergé fut mis au repos forcé après qu’il eût commis le crime de continuer de travailler, « comme travaillait un mineur, un receveur de tram ou un boulanger ! »[3], afin de faire vivre ses personnages, pour un journal sous contrôle nazi. Hergé, on le sait[4], était un grand archiviste, un grand documentariste ; et il a mêlé, dans les aventures de Tintin, des moments de sa vie, des fantasmes, des souvenirs, des peurs, l’Histoire, en plus de son sens pour le récit et la découverte, sans oublier sa ligne claire. Il est passionnant de lire et relire les aventures de Tintin, depuis la tendre enfance, notamment en raison de ses nombreux niveaux de lecture ; j’ai moi-même appris à lire grâce à Tintin, et je reste passionné au point d’avoir dévoré les cinq premiers tomes de l’ouvrage de Goddin. Il est alors étonnant d’entrer dans la vie de son géniteur, Georges Rémi, et de découvrir les incessants allers et retours entre la vie de l’auteur, l’envie de l’auteur, et sa vision du monde.

Nous aurions pu nous intéresser à la vie d’Hergé à travers Tintin, mais ce travail aurait exigé un temps et une disponibilité que nous n’avions malheureusement pas. C’est pourquoi nous avons décidé, un peu par hasard, de nous arrêter sur le récit d’une aventure humaine hors du commun, qu’a vécue un jeune « journaliste », terme que l’intéressé récuse [2009], ayant une formation de sociologue, Tristan Jordis, dont c’est le premier livre. Crack plonge le lecteur au cœur d’une vie souterraine, dans les confins de Paris, porte de la Chapelle, la vie des usagers de cette drogue intense et extrêmement addictive qu’est ce dérivé de la cocaïne. L’enquête devient vraiment intéressante lorsque l’auteur s’immerge dans le quotidien des drogués, devenant un intime pour certains, n’ayant « aucun souci d’objectivité » [Jordis, 2008b], un peu à l’image du reportage gonzo.

Dans les sixties, un « nouveau journalisme » détonne dans le paysage intellectuel américain, avec des auteurs comme Tom Wolfe, Norman Mailer, Joan Didion, Talese Gay, Truman Capote, Grover Lewis : critique de la société, plus subjectif, plus littéraire. Hunter Stockton Thompson[5] va beaucoup plus loin dans la critique, la subjectivité, et la prise de stupéfiants : le journalisme gonzo est né. Thompson se place « physiquement et psychologiquement au centre du récit »[6] : « Mon idée initiale était d’acheter un gros carnet et d’enregistrer toute l’histoire comme elle se produisait, puis de faire publier les notes, sans les réécrire […]. De cette manière, me disais-je, l’œil et la tête du journaliste fonctionneraient comme une caméra. »[7] Néanmoins, faire du journalisme gonzo (sous toutes ces formes — presse, livres, télévision, blogs) aujourd’hui demande de revoir les méthodes d’analyse mises en place par Thompson, notamment en raison de l’individualisme grandissant, de la « liquidité » de la société, et de l’impression paradoxale d’être individuellement unique alors que la population mondiale ne cesse de grimper ; Mouloud Achour : « Le mieux qu’on puisse faire, c’est partager nos interrogations avec nos spectateurs ou nos lecteurs, sans forcément donner des réponses simplistes »[8]. Dans le même article, Raphaël Meltz, fondateur du Tigre, le « curieux magazine curieux », explique qu’ « il ne s’agit pas de parler de soi, mais que ce ″soi″ parle de quelque chose, ce qui est très différent »[9].

Après les fulgurances de la cocaïne, l’héroïne s’était installée à Paris ; mais, à la fin des eighties, sa très mauvaise qualité conjuguée au fléau du sida signa une « véritable hécatombe » [Jordis, 2008a, p. 14]. C’est alors que la cocaïne fit son retour sous une forme beaucoup plus puissante, le crack, pour les initiés, la galette ou le caillou. Il se répandit au début des nineties à la Rotonde de Stalingrad, réunissant chaque soir plusieurs centaines d’usagers, devenant ainsi le plus grand lieu de réunion d’Europe [Ibid]. Puis les autorités, en fermant les différents squats, comme à Romainville, en s’attaquant à ces immenses scènes de deal, ont disséminé les usagers ; aujourd’hui, le « triangle qui s’étend de Château-Rouge à Stalingrad jusqu’à la porte de la Chapelle » [Bernière, 2005, p. 48], bien connu des parisiens, notamment des riverains exaspérés, représente le gros du trafic, un trafic et une consommation éclatés, où les caves, les halls d’immeubles, les petits squats, la rue, et parfois les associations sont le quotidien géographique des crackers à Paris. Au fait, qu’est-ce que le crack ? C’est un « mélange de cocaïne, de bicarbonate de soude et/ou d’ammoniaque, [se présentant] sous la forme de petits cailloux. L’usager inhale la fumée après les avoir chauffés. […] Le prix d’une galette varie entre vingt et cinquante euros. […] Le crack se fume en général avec un doseur […]. Les effets sont plus intenses, plus addictifs et plus brefs que la cocaïne et l’état dépressif qui leur succède est encore plus marqué. La consommation régulière de crack peut provoquer des hallucinations et entraîner des comportements violents, paranoïaques ou suicidaires. » [Jordis, 2008a, p. 9]

La subjectivité affichée par Tristan Jordis, l’emploi de la première personne sont le premier facteur nous ayant intéressé à sa démarche. Le sujet (le crack dans le 18ème arrondissement) est le second. Au départ, il souhaitait réaliser un documentaire ; d’ailleurs, tout au long du livre, il réfléchit à la manière d’organiser son documentaire, aux difficultés de filmer ce milieu, à l’instrumentalisation qu’on pourrait faire de ce genre d’images. Dans les entretiens qu’il accorde, il parle notamment de ce qu’il a vécu en tant que sujet, ce qu’il n’aurait pu faire sans son immersion quasi-totale dans ce monde. L’auteur, même si ce n’est pas sa vie de tous les jours, a tout de même partagé la vie de Souleymane, Bouba, Saga, Serge, Ouna pendant un an, a noué des liens très forts avec les protagonistes, et gardé contact avec certains : « Le livre est venu finir un travail mais il n’a pas brisé le lien. » [Jordis, 2008b] Il s’est intégré, immergé dans ce monde, il a vécu des expériences fortes, parfois dangereuses, il s’est affirmé en tant que personnage dans le clan des crackers ; cette volonté d’intervenir subjectivement dans ce monde souterrain, effrayant « est le fruit d’une vieille névrose familiale, celle d’une condition bourgeoise pas forcément acceptée » [Ibid]. Il y a donc une relation entre le cheminement psychologique de l’auteur et son chemin social, du moins lors de cette expérience. C’est ce lien entre ce qu’il pense, ce qu’il voit et ce qu’il ressent qui fera l’objet de notre étude.

Pourquoi Tristan Jordis s’est-il personnellement investi dans cette aventure ? Comment mobilise-t-il sa personnalité subjective au cœur de l’action, lorsqu’il « vit » cette expérience ? Quelle est la part de « je » dans son récit ? A-t-il un recul nécessaire pour analyser de manière pertinente son vécu, son récit, son ressenti ?

Nous étudierons dans un premier temps son discours au cœur même de son récit, lorsqu’il parle à la première personne et qu’il fait partager ses sentiments ; nous nous attacherons dans un second temps à analyser son discours à posteriori, dans les entretiens auxquels il répond avec un souci de sincérité et de subjectivité. Nous rappelons que ce plan, aussi imparfait qu’imprécis, reste largement un prétexte, un alibi pour étudier le rapport existant entre les dimensions psychique, subjective et sociale de l’auteur à travers cette expérience. Les notions et concepts qui seront évoqués tout au long de cette étude ne seront pas tous explicités.

 

I          Les moments de vérité : les emplois de « je » dans le récit

 

Etre sujet

 

Entendons-nous : les « moments de vérité » qui donnent leur nom au titre de cette première partie est à prendre au sens de l’action vécue par l’auteur, non d’une vérité absolue ; vérité de l’instant dans ce qu’il a de subjectif. Car l’auteur, dans cette expérience, est à la fois et de manière complexe observateur (dans le sens où il s’immisce dans le milieu, observant apparemment objectivement), acteur (dans le sens où sa présence altère parfois les situations, lorsqu’il est interpellé comme « le journaliste ») et sujet. Pour Vincent de Gaulejac, « Etre sujet, c’est reconsidérer son surmoi, redéfinir son propre système de sens, de croyances, de valeurs, afin d’être moins soumis aux exigences de l’idéal du moi, aux normes de son milieu, de son entourage, de sa culture. » [2009, p. 19] Etre sujet, c’est être réflexif et autonome, en mêlant altérité, récursivité et contraintes. Néanmoins, ces « moments de vérité » ne sont pas la vérité de l’action telle que l’a vécue Tristan Jordis ; ils ne sont qu’une retranscription écrite, littéraire et postérieure de l’action, comme il le dit et l’écrit à plusieurs reprises. L’ouvrage se lit d’une manière chronologique : c’est ainsi que nous suivons l’auteur, de l’association Espoir Goûte d’Or (EGO) qui lui a mis le pied dans le milieu à travers les toxicomanes qui la fréquentent, jusqu’au squat rue Pajol, en passant par le périphérique nord à quatre heures du matin.

 

Première confrontation

 

Il est intéressant de noter que, dès la première phrase, l’auteur emploie la première personne, avec des mots faisant clairement référence au ressenti, touchant au personnel : « impatient », « éprouver », « je décide », « sensations risquées » [Jordis, 2008a, p. 11]. Tout de suite, le subjectif prend une place importante. Une phrase ressort : « Cette histoire [de drogue, de perte de soi, de vertige, de chute] résonne comme un écho lointain et mystérieux. » [Ibid] Que veut-il dire par cette curieuse expression ? Un « écho lointain et mystérieux » dans son histoire personnelle ? Psychique ? Sociale ? Apparemment, cette expérience est « le fruit d’une vieille névrose familiale, celle d’une condition bourgeoise pas forcément acceptée » [Jordis, 2008b], mais nous y reviendrons. Très vite, il sympathise avec des habitués de l’association, qui le convainquent de tourner son documentaire en dehors des locaux d’EGO, aux alentours du périphérique, la nuit, dans le cadre spatio-temporel des crackers, au risque de tourner en rond et de manquer l’essentiel.

 

Etape fondatrice : la première nuit

 

La première nuit qu’il raconte est essentielle et, en s’immisçant peu à peu dans le milieu, il se rend bien compte du délicat passage dans ce monde-là : « J’ai l’impression de me rapprocher des figures du monde obscur qui, à chaque minute, s’approprient un peu plus le bitume […]. Pas une impression du type « oui, j’y suis arrivé, je suis accepté », mais le sentiment voluptueux de glisser tranquillement de l’autre côté du miroir. » [Jordis, 2008a, p. 33] Pendant près d’une trentaine de pages, il raconte sa première nuit, plutôt harassante, tant sur le plan physique que sur le plan psychique. Plus tard dans la nuit : « Je suis là, en état d’apesanteur, loin de tout, à observer sans trop comprendre et mon impression d’être un étranger en territoire barbare s’estompe lentement. » [Ibid, p. 36] Il va rencontrer durant cette nuit les principaux personnages de son livre, et de ce milieu ; il sera franchement apeuré (notamment par le fait d’avoir gardé sa caméra au milieu de « vampires »), souvent interloqué, parfois naïf, tentant sans cesse de s’intégrer, contemplant sans cesse les adeptes cafardeux du caillou. « Leur humanité s’est retirée, seul fonctionne encore un réflexe aveugle tendu vers le produit [et cette manifestation est frappante] » [Ibid, p. 42]. Cette première nuit au contact est éprouvante, et l’idée de « [s’] envoyer une petite galette pour [se] revigorer et [se] mettre en phase [l’] illumine » [Ibid, p. 45], ce qui laisse augurer de son état mental. Il ne cesse de réfléchir à sa condition de documentariste, toubab (blanc), et non consommateur ; la vie n’existe plus : « […] il n’y a plus rien de crédible. » [Ibid, pp. 45-46] L’extrême dangerosité des lieux est oppressante, et il fait l’expérience d’un début d’altercation avec un toxicomane [Ibid, p. 49]. Néanmoins, malgré une apparente infiltration, son pote Saga lui ferme les portes imaginaires du crack en lui disant qu’il ne comprendra jamais ce qu’il y a au fond des toxicos, tout en le faisant pénétrer dans tous les endroits possibles grâce à sa protection. Paradoxale et définitive incompréhension d’un paradis artificiel ; d’autant plus que, si l’auteur se mettait à consommer pour comprendre, ce qu’il pourrait tenter, à l’instar de Hunter S. Thompson, de Tom Wolfe, ou même de William Burroughs, il serait happé par ce milieu et n’aurait plus de crédibilité pour son documentaire auprès des toxicos et des maudous (les dealers). Puis arrive la fatale interrogation, après avoir vu deux jeunes femmes, occasionnellement prostituées, acquises corps et âmes au crack : « Et moi, est-ce que je vais avoir le courage de continuer ? Est-ce que je pourrai supporter ? Et si je suis là, n’est-ce pas aussi pour fuir le monde de la surface ? Maintenant je ne suis bien nulle part, c’est atroce partout. Mais franchement, est-ce que je pensais que c’était l’amour et la compassion, en bas ? Faut être débile ! Je suis débile ! » [Ibid, pp. 54-55]. Il termine cette nuit initiatique en rencontrant une prostituée blanche qui leur fait partager, à lui et à Saga, ses tendres souvenirs. Il conclut ce premier chapitre par : « J’ai envie de pleurer. » [Ibid, p. 57]

 

Identité, perte de repères et altérité

 

Que pouvons-nous traduire de cette première nuit à la première personne ? La progression du ressenti de l’auteur est primordiale. L’affirmation de son identité aussi. Selon Vincent de Gaulejac, l’identité est une notion plurielle : « Elle désigne à la fois l’ensemble des assignations identitaires « objectives » — biologiques, juridiques et sociologiques — et l’ensemble des sentiments subjectifs qui s’expriment dans la formule « être soi-même ». […] l’identité évoque la similitude […], l’unité […], la permanence […], la reconnaissance et l’individualisation […]. » [2009, p. 57] L’identité de Tristan Jordis évolue de manière intéressante pendant l’aventure, et durant cette nuit en particulier : il passe d’une relative assurance d’être un documentariste réalisant un travail sociologique au sentiment de faire peu à peu partie du milieu, son identité de documentariste blanc s’affirme parfois au contact des crackers, mais elle est niée aussi. La peur, l’excitation, la découverte, le risque, l’envie de comprendre sont des sentiments ressentis, de manière diffuse et complexe. Ainsi, il se retrouve dans cette position paradoxale d’être introduit par son pote Saga et parfois écarté par ce même personnage. Comment affirmer pleinement son identité dans cet univers ambivalent, obscur, illégal, souterrain, où son intégration est sans cesse approfondie mais ne sera finalement jamais atteinte ? Comment peut-il « construire sa cohérence dans [ce] monde éclaté », comment peut-il « donner un sens à son existence », existence — temporaire — dont il a choisi de « fuir le monde de la surface » ? Le fait qu’il réalise son souhait de descendre dans un monde souterrain, à l’instar des « cataphiles » (les individus qui squattent les catacombes) révèle son désir d’être ; celui-ci « ne se réalise que comme désir de manière d’être, et ce désir de manière d’être s’exprime à son tour à travers des milliers de désirs concrets qui constituent la trame de notre existence. » [Gaulejac, 2009, p. 35] La réflexion sociologique distingue trois perspectives[10], dont celles des processus de subjectivation individuels et collectifs : « La subjectivation s’exprime dans une quête de l’individu pour affirmer son autonomie face à l’emprise de la société. » [Ibid, p. 44] Tristan Jordis semble ainsi complètement dans cette perspective de subjectivation lorsqu’il déclare vouloir fuir la société. Nous y reviendrons.

Une notion très importante éclot alors à la lecture de Crack : l’altérité. Cette notion est difficile à appréhender, mais relativement simple dans sa définition. Selon le Dictionnaire Historique de la Langue Française, le mot est un emprunt philosophique (1270) au bas latin alteritas, dérivé de alter (autre, autrui ; altruisme). Le sens d’emprunt correspond à la notion philosophique de « différence par changement », à la fois « diversité » et « altération ». Le mot réapparaît (1697) au sens moderne de « caractère de ce qui est autre », puis est devenu usuel en philosophie à partir du début du XIXe siècle, se spécialisant à propos des rapports humains, d’après les emplois didactiques de autre. Pour Vincent de Gaulejac, « Le goût de l’altérité est au fondement de l’hétérogénéité identitaire, de l’exogamie, de l’aspiration à rencontrer et à aimer ceux qui sont différents, qui viennent d’un autre monde. » [2009, p. 80] L’altérité est alors au fondement du travail entrepris par Tristan Jordis ; son attrait, son envie d’aller vers ceux d’en bas, là où « la vie n’existe plus », vient de ce goût de l’altérité. Il souhaite se confronter à l’autre, au cracker, à ceux qu’on ne veut même plus voir. Il est même persuadé que les usagers (ceux qu’il a côtoyés), géographiquement, socialement et, à première vue intellectuellement en dessous, sont en fait au-dessus de l’hypocrisie du monde, à l’image du monde, quand bien même ils seraient « au fond de la merde ». Il pense ainsi que le fait de vivre le crack, c’est-à-dire, de survivre dans des squats, de marcher à la recherche de cash pour quelques galettes, de se prostituer, de voler, de vagabonder pour ça, de garder son honneur, de manger et dormir tous les trois jours, il pense donc que cette vie, cette existence socialement et économiquement à l’écart portent en elles une plus grande part de vérité, de liberté, d’enchantement que la banalité des vies normales. « Et la défonce, le radicalisme, ça ment pas. » [Jordis, 2008a, p. 118] Nous observons donc à quel point son goût de l’altérité est poussé ; c’est ici aussi que les limites de cette immersion sont prégnantes : le soir, il rentre chez lui, dans son « petit lit douillet » [Ibid, p. 36].

 

Réciprocité, éthique et argent

 

Un des leitmotive de l’aventure de Jordis est la réciprocité : les nombreux témoignages, à la fois ceux des crackers, mais aussi des personnages à côté et surtout ceux de Jordis sur sa vie, qu’il livre, sont un des facteurs de sa bonne intégration. Les paroles échangées sont très importantes, elles fondent les liens entre les protagonistes, et permettent l’acceptation de l’altérité. « C’est pourquoi la réalité ne peut être appréhendée sans tenir compte du « vécu », c’est-à-dire l’expérience concrète, singulière, individuelle et collective de l’histoire. Le vécu ne peut être saisi que dans la parole d’un sujet qui en ouvre l’accès à autrui. Le passage par la subjectivité est nécessaire pour accéder à l’objectivité, cette dernière n’étant après tout qu’un moyen de cerner l’irréductible psychique, c’est-à-dire la place qu’il reste au sujet pour se constituer comme être désirant. » [Gaulejac, 2009, pp. 112-113] Tristan Jordis ajoute que la méthode pour instaurer des liens est de « prendre et donner des nouvelles, inclure l’autre dans la recherche de sens, avec l’air grave et confidentiel de ceux qui partagent une appartenance commune » [2008a, pp. 170-171] Les relations qu’il entretient avec Saga vont se révéler ambigües. En effet, Saga, pour un plan filmique légèrement risqué et pointu demandé par le documentariste, ruine le beau tableau que s’était fait Tristan Jordis. Pour des raisons éthiques et pour ôter tout rapport biaisé, tant sur le plan émotionnel et subjectif que sur le plan filmique, il s’était refusé de monnayer les services de ses potes ou de personnes ayant pu l’aider pour son document. Saga lui demande alors cinquante euros ; l’élan de l’auteur se brise alors dans un dilemme vite résolu. Comment continuer un tel travail ? Accepter la proposition de Saga, renonçant ainsi à son éthique et biaisant les rapports, ou continuer sans Saga, c’est-à-dire sans protection, sans caution, sans connaisseur intime du milieu ? Tristan Jordis accepte : « La dépendance est inévitable. » [2008a, p. 91] Malgré le « lien d’intérêt », la manipulation, malgré le fait qu’il se sente « terrifié par son consentement », il reste lucide sur cette condition : « Comment ai-je pu être aussi naïf, croire en l’amitié avec un tox ? Mais mon ambition a grimpé trop loin, et puis, j’ai donné ma parole. Je dois continuer dans un nouveau paysage vide de confiance, brouillé par l’apparition de l’élément marchand. » [Ibid, p. 92] Un curieux mélange de sincérité et d’honneur. Il ne va cesser de s’interroger sur cette inédite relation qu’il va maintenant partager avec Saga, biaisée par l’argent, le rapport marchand. « Et si je paye Saga une seule fois, tout risque de dégénérer dans un marchandage sans fin. » [Ibid, p. 93] Le soir du deal, Tristan Jordis se prend en main : il ne boit pas d’alcool, ne fume pas de shit, il prépare méticuleusement son matériel, il y va seul. Très vite, il rencontre des connaissances. Chérif, Bouba, Serge, Ouna. Enfoncé sous le périphérique, il rencontre enfin Saga, mais l’angoisse est palpable du côté du documentariste. « Il faut impérativement que je me reprenne. Compassion, sentiments sont des signes de faiblesse et ça se paye cher. Rien n’est plus exploitable que la détresse. Cet engrenage règne comme une loi maîtresse. Question de pouvoir et d’argent. Pas d’échappatoire, le dispositif est inaltérable. Encore une fois, quelle analogie avec la logique générale de notre système ! La seule différence c’est qu’il n’y pas de bureaux, pas d’institutions pour convertir et masquer. C’est du relationnel direct dans la gueule. » [Ibid, p. 101] Notons qu’il dit « notre système » et pas « leur » : malgré l’altérité, il ne se prend pas pour quelqu’un d’autre, il ne bascule dans ce monde. Peut-être parce que l’élément marchand existe à présent. Dans la cave de Saga, la peur est à son maximum ; pour la « déverrouiller », il prendra le joint qu’on lui propose. Malheureusement, l’argent a corrompu le lien entre lui et Saga, et ça se voit à l’écran : « J’ai un sentiment de répulsion devant son exhibitionnisme. Ca n’a pas de sens, c’est autre chose que je veux. Je sens l’influence de l’argent et coupe la caméra. » [Ibid, p. 104]

Il sort ainsi de « l’empathie fusionnelle », et parle d’une « double fonction trop destructrice » pour caractériser la fraternisation et l’analyse [Ibid, p. 107]. Entre un état de peur et de résignation, et un état de révolte et d’action, il confesse, qu’ « acculé de partout, […] en fait la réalité n’existe que dans l’instant. » [Ibid, p. 109] Toujours cette confrontation à l’altérité : une discussion avec Youssouf, « gaillard d’origine sénégalaise, ancienne mascotte des Requins Vicieux [gang de jeunes franco-africains sévissant à Paris et dans sa région dans les années 80 et 90 ; vols, agressions, rivalité avec d’autres bandes], ancien dealer de crack, trente-sept ans, père de deux filles » lui fait rejoindre l’humilité. « […] la réalité est ici trop rapide, trop versatile et incontrôlable pour que je puisse espérer diriger les manœuvres et les filmer. » [Jordis, 2008a, p. 121] Nous nous rendons compte que Tristan Jordis, malgré les nombreuses remises en cause dont il est l’objet dans son travail, dans ses recherches, dans son psychisme, dans ses relations, du fait de l’environnement, des crackers dont il est proche, des évènements, de lui-même, de l’attitude de Saga, montre une grande force de caractère, une grande sincérité et une grande lucidité sur sa condition. Le sujet advient face aux multiples conflits et contradictions dont il est l’objet, il donne ainsi « du sens à ces discordances » [Gaulejac, 2009, p. 71]. Cet « advènement du sujet » sera encore plus présent dans la deuxième partie de son document. Notons que l’auteur, dans ses moments de réflexion, laisse une place importante à son « horloge sensorielle » ; c’est exactement cette activité de régulation faite par le couple intellect/émotions que Vincent de Gaulejac met à jour comme une phase nécessaire de l’émergence du sujet [1999, pp. 58-60].

 

Nous pourrions parler des rapports plus qu’ambigus que Tristan Jordis entretient avec Ouna, une consommatrice de crack, trente ans, jolie, impertinente, elle se prostitue pour acheter sa dose de galette ; la curiosité du documentariste pour cette âme perdue est sincère et ranime Ouna, il souhaite l’aider à s’en sortir, mais, le crack étant plus fort que le reste, Ouna le piège avec sa bonté naïve de l’aider, et il devra lui donner de l’argent pour s’en débarrasser. Il conclut : « Maintenant, il me faut doser le terrain en sociologue averti, en me méfiant du surcroît d’émotions. Pas facile, c’est de la galette qu’il s’agit, vingt-deux stations de métro de chez moi, cinquante minutes de métro. […] Le vertige de la chute s’empare de mon petit quotidien bourgeois, et, à l’atterrissage, l’impression d’aventure est tellement étrange, vivifiante, que le mimétisme des états toxiques m’envahit toujours davantage. « Libre. J’ai rien devant, ni derrière, que ma carcasse », m’avait sorti Saga un jour sur un ton de plaisanterie usée. » [2008a, p. 187]

Cependant, par manque de temps, nous nous arrêterons là pour l’étude du livre, bien qu’il recèle de beaucoup d’autres indications et de pistes autour de notre sujet ; le parti pris de l’auteur en faveur de la subjectivité, ses études diverses, sa volonté de voir la communauté des crackers, le risque qu’il prend et la vérité qu’il en tire, font de son document une expérience qui l’a transformé, autant dans les sphères sociale que psychique.

 

II         Le discours à posteriori : une prise de recul nécessaire

 

A la lecture de Crack, nous sommes à plus d’un titre stupéfaits ; la dureté du milieu des crackers est décrite d’une manière magistrale, en dehors du pathos des médias ; la subjectivité assumée par l’auteur révèle la polymorphie de la question, évitant par la même un discours moralisateur et une position de juge ; le rythme et la structure narrative en font presque une œuvre littéraire, au-delà de l’immersion sociologique, le livre est d’ailleurs classé dans les romans français dans les librairies, non en sociologie ! A la lecture et à l’écoute des entretiens qu’a accordés Tristan Jordis, nous sommes interloqués par les mots employés, les hésitations et les silences (lors de l’entretien radiophonique), lourds de sens, la lucidité de l’auteur, et ce qu’il dit des rapports à sa caméra, des rapports à son ressenti, des rapports avec le milieu. Le livre parle de la communauté des crackers, les entretiens montrent la personnalité psychique et sociale de l’auteur ; le livre est vif et immédiat, les entretiens montrent le recul nécessaire à l’analyse de l’auteur à son travail.

 

Parcours personnel et émergence du sujet

 

Pour commencer, intéressons-nous brièvement à son parcours universitaire et professionnel. Nous l’avons évoqué, mais la question lui est posée directement [Jordis, 2008c], son parcours est singulier : études de sociologie, intérêt pour l’architecture et l’urbanisme, études de journalisme, travaux d’investigation dans des radios associatives, avec notamment une somme d’entretiens. Comment s’est-il intéressé au sujet de son livre, la communauté des crackers ? Il y a incontestablement l’envie de frapper fort, de se « confronter au terrain » [Ibid], il est « paré pour l’action » [Jordis, 2008a, p. 11] pour son premier vrai travail d’investigation. C’est aussi, comme nous l’avons déjà montré, « le fruit d’une vieille névrose familiale, celle d’une condition bourgeoise pas forcément acceptée » ; il a longtemps été « un enfant gâté qui s’emmerdait un peu et préférait se tourner vers les marges. » [Jordis, 2008b] En outre, il ajoute que « la peur d’échouer, d’être considéré comme une merde, te colle à la peau [c’est la raison pour laquelle il a] choisi d’aller vers ce qui était considéré comme le plus pourri de notre société. » [Ibid] L’analyse de ce qu’il dit est intéressante : c’est à la fois pour fuir l’hypocrisie bourgeoise qu’il connaît, et en même temps pour se confronter aux à priori de la vision bourgeoise, sur ce que la société produit de pire, qu’il s’intéresse aux crackers. Pour Vincent de Gaulejac, « Le sujet ne maîtrise pas son existence. Il est d’abord assujetti au désir de l’autre. Il est un héritier, possédé par son héritage, illusionné par l’idée que c’est lui qui le possède. » [2009, p. 23] L’émergence du sujet ne peut alors se faire qu’ « à partir de ce qui l’assujettit » [Ibid, p. 24], d’où cette confrontation. Il rejette sa position de journaliste : « je n’ai jamais vraiment été journaliste, j’ai essayé, mais ils n’ont pas vraiment voulu de moi, je n’ai jamais réussi à me faire une place dans ce milieu » [Jordis, 2009] ; mais il affirme sa singularité de sociologue : il voit tout de suite dans son travail l’intérêt de la méthode sociologique [2008c] alors qu’il trouve « le côté scientifique et la théorie [emmerdants et chiants] » [2009]. Il relève ainsi l’importance de la méthode dans ce qu’elle dévoile de la réalité sociale, dans l’approche dualiste de cette réalité. Notons deux choses importantes : d’une part, il relativise sa position de bourgeois qu’il entretient dans le livre en insistant sur le fait qu’à côté d’un individu qui ne possède que ce qu’il a sur lui et qui vit dans un présent perpétuel (à cause de la drogue), le simple fait d’avoir un abonnement téléphonique et de se projeter un tant soit peu dans l’avenir fait de vous un bourgeois [2008d]. D’autre part, il se réfère à Emile Durkheim en insistant sur le fait que ce monde souterrain, la marge, n’a de sens qu’avec l’à côté que représente la société : « les marges prennent un sens par rapport à la manière dont elles sont rattachées à la société, par la manière dont elles sont produites par elle et évoluent en elle » [Ibid]. Il semble donc, par la façon dont parle Tristan Jordis et par la façon dont il se place par rapport à la sociologie, les crackers, la société, sa position sociale, qu’il est dans une  « quête […] pour affirmer son autonomie face à l’emprise de la société » [Gaulejac, 2009, p. 44]. Ailleurs, il dit aussi que la « vérité de soi-même s’élabore dans la confrontation à l’altérité, ce qui signifie qu’il est toujours vain de rechercher la « vérité propre » du sujet en dehors du processus historique par lequel il tente de devenir autonome. » [1999, p. 83]

 

Question de vie ou de mort

 

Pour caractériser l’émergence du sujet chez Tristan Jordis, où, d’une position sociale plutôt confortable, il se retrouve, malgré sa posture « bourgeoise », dans des vies extrêmement marginales, nous pouvons invoquer les conflits entre Eros et Thanatos qui traversent l’appareil psychique ; en effet, sa volonté d’aller vers les marges peut se lire comme un désir de se confronter à la mort alors qu’il se dit gâté et lassé, quand il était enfant. « Il y a au cœur de l’homme une volonté de vivre [mais aussi] une force de mort » [Gaulejac, 2009, p. 92]. Revenons sur ce qu’il laissait entendre au sujet de la part de vérité que seuls détiendraient les usagers. Il insiste ainsi sur la plus grande authenticité qui existe chez eux : il y a une « authenticité qu’on ne trouve pas ailleurs justement parce qu’il y a de la manipulation, de la violence, de la maladie (la toxicomanie) » car cette vie se fait en rejet d’une société. C’est parce qu’ils savent qu’ils sont « des chacals, des loups les uns pour les autres […] que les petits moments de grâce ont une vraie valeur car ils sont au cœur d’un quotidien implacable » ; la vérité s’impose ainsi dans la souffrance et il y a de fait « une noblesse par la souffrance, par la survivance » [Jordis, 2009]. Car « la toxicomanie est un truc qui rend extrêmement individualiste, et avec la violence, la dépendance, la paranoïa, la recherche égoïste de la jouissance, chacun s’affirme et défend ses particularités ; le toxicomane est lui-même avec beaucoup de puissance » [Ibid]. Il dit aussi qu’ « il faut bien comprendre que l’exaltation psychique, la mobilisation intellectuelle et physique pour gagner ses kifs, cette existence dans son ensemble développe une force peu commune et une connaissance effrayante des extrémités de la nature humaine par l’expérience permanente d’un paroxysme de vie ou de mort. » [2008d] La distance/proximité qu’il établit, en coproduction avec tous les protagonistes et avec le milieu, est primordiale pour comprendre cette volonté de se confronter, si ce n’est à la mort, au moins à son souffle, par le biais de la peur : « habitué à ton petit confort, tu reçois cette violence permanente en pleine gueule car elle réveille en toi tes pires angoisses. Chaque jour, je rentrais chez moi en tremblant comme un con, obligé de me foutre un coup de pied au cul le lendemain pour y retourner. L’idée, c’était de réussir à se convaincre qu’il fallait suivre cette peur, car c’était là que les choses se passaient. » [2008b] Néanmoins, « la distance sociale n’exclut pas pour autant la possibilité d’une relation authentique, dans laquelle [l’autre] puisse être [reconnu, écouté, compris et accepté] sans avoir à se dissimuler derrière une image […] » [Gaulejac, 1999, p. 25]. Il fait l’expérience de la peur à travers de multiples moments de vie : les instants chauds, les risques quand l’intégrité physique est en jeu, la mort d’un quidam [2008a, pp. 137-138], les convulsions d’une toxicomane [Ibid, p. 81], l’accident d’un proche, Serge [Ibid, p. 274], etc. La peur comme guide. Et cette expérience l’a transformé, l’a aidé à advenir comme sujet : « je dois beaucoup aux bonhommes de La Chapelle, leur exigence et leur perspicacité m’ont obligé […] à me définir et à me situer par rapport à eux » [2008d].

 

Jusqu’où aller ?

 

Revenons à l’idée de Tristan Jordis d’essayer la galette. Nous l’avons évoqué, il pense un moment prendre du crack pour supporter [2008a, p. 45], mais se ravise rapidement. Plus tard, lorsqu’il pose la question de savoir ce que produit la prise de caillou, Saga, mais aussi Lamine, lui déconseillent fortement de céder à cette drogue. Il évoque même la dépendance que le milieu fait peser sur lui : « Il faut que je décroche de La Chapelle, sinon je vais finir par devenir noir et fumer du caillou. » [Ibid, p. 218] Mais ce qu’on apprend en lisant et en écoutant les interviews, c’est qu’il a effectivement essayé le crack. Comment ? Quand ? Pourquoi ? Dans quelles circonstances ? Il prétend en avoir pris à un moment où tout allait mal durant cette expérience, mais il insiste sur le fait qu’il n’en ait pas pris avec « les gars de La Chapelle mais avec des mecs de Stalingrad », au risque d’un « changement de statut radical, une rupture de l’équilibre des rapports » qu’il entretenait avec ces personnages [Jordis, 2009]. « Je [deviendrais] à la fois proie et prédateur. » [Jordis, 2008d]. Très pudique, humble, mais surtout plus attaché à son sujet qu’à sa personne, il s’énerve quand la journaliste lui demande s’il a pris du crack : « ce n’est pas intéressant, on s’en fout de ma vie, je ne suis qu’un vecteur », un médium [Jordis, 2009]. Il en a également pris, avec ses potes de La Chapelle cette fois, mais son travail était terminé et le rapport entre les usagers et lui, documentariste blanc neutre et non consommateur, n’existait plus ; c’était une fête entre amis, pour célébrer la fin du livre, pour boucler la boucle. Nous constatons que cette volonté de taire cette anecdotique prise de crack semble montrer l’effacement de sa subjectivité dans le but de laisser éclore celles des usagers. Malgré cela, cette prise de stupéfiant montre aussi la fragilité dont il est l’objet, et l’exacerbation des conflits entre Eros et Thanatos dans l’appareil psychique. Il évoque également le fait qu’il s’est « cogné le caniveau », qu’il s’est totalement investi, qu’il ne triche pas, qu’il a, dans un certain sens, payé son tribut en mettant en jeu sa vie, son intégrité, sa subjectivité et sa sincérité. Il ne voit quasiment personne d’autre que les bonhommes de La Chapelle pendant un an, ce qui montre son implication. « Tout n’était plus concentré que sur le ″j’y retourne″ » [Jordis, 2008d]. Mais cette implication, ce « parti pris d’être à l’intérieur sans juger provoque [fatalement un mécanisme] de fascination/répulsion » [Jordis, 2009]. Il révèle un étrange processus : les crackers lui ont tendu la main pour l’introduire dans la communauté, mais l’ont lâché ensuite pour « éprouver sa détermination en les poursuivant jusqu’au bout » [Ibid]. Enfin, la confrontation avec l’altérité est intéressante dans la bouche de l’auteur : « il y a une position d’altérité parce qu’on est dans un espace de communication, entre les deux subjectivités » [Ibid].

 

Et pourquoi pas un documentaire ?

 

Nous le savons, le projet de départ de l’auteur était un film documentaire, « d’observation, [pour] filmer des scènes collectives » [2008d] ; par ce support, il voulait rendre la subjectivité en filmant le milieu de manière artistique. Mais les scènes collectives n’étaient pas filmables, car « la caméra devenait un prétexte pour régler des embrouilles […] et je me transformais en exutoire pour toute l’agressivité et la paranoïa latentes » [Ibid]. C’est pourquoi il s’est rabattu sur des scènes individuelles, des lieux, le rapport à la mort, à la jouissance, à l’équilibre, notamment avec Saga [Ibid], mais il n’était pas satisfait. Beaucoup d’autres facteurs entrent en compte. Tout d’abord, le cadre spatiotemporel, inhérent au milieu du crack, où tout se passe la nuit, au bord du périphérique, dans des squats, en mouvement. Puis il y a un côté « superstition de l’image » à travers le facteur culturel, car beaucoup de crackers sont des Africains de l’Ouest, et prendre l’image de quelqu’un, c’est un peu lui voler son âme. Vient ensuite le côté légal, qui se comprend aisément (la plupart des choses qu’il voit, qu’il vit, qu’il entend sont illégales), notamment dans le cadre des familles des usagers. Enfin, le facteur exploitation est très important et fait s’interroger Tristan Jordis, pour qui « un mec qui filme, c’est forcément un mec qui exploite la misère » [2009]. L’obscénité qui se dégage de l’acte de filmer lui fait se poser des questions : « La posture que vous impose le fait de tenir une caméra face à des vies d’une telle dureté soulève beaucoup de questions éthiques. Pourquoi fait-on cela ? Quel personnage devient-on quand on tient une caméra face à des gens qui jouent leur vie ? Peut-on obtenir une vérité par ce processus ? Ne devient-on pas nécessairement un salaud quand on achète une matière existentielle pareille, peu cher, pour la revendre au plus offrant ? » [2008d] Nous observons que, derrière ce genre de question éthique, les doutes qu’il émet touchent aussi largement à l’identité, son identité : « qui devient-on lorsqu’on est derrière la caméra ? » [2009] Cette position de vouloir filmer sans pouvoir le faire (en raison de tous les facteurs cités plus haut) le met dans un état de frustration, et même de schizophrénie : « J’étais en surcharge. Je dormais quatre heures par nuit, j’enchainais trois nuits blanches par semaine à La Chapelle. Tous les matins, je me tapais les rushes de mes bandes vidéo devant lesquelles je déprimais. » [2008d] Il parle également de l’acte « mécanique » que représente la position derrière la caméra : la « caméra annule tous les rapports, toutes les relations [qu’on avait pu établir] » [2009].

Puis est venue petit à petit l’idée du livre : comme l’acte de filmer était rendu presque impossible – il évoque d’ailleurs avec ironie le fait qu’il ne filmait jamais, alors que les usagers qui commençaient à le croiser parlaient de lui comme du « mec qui fait un film, mais sans jamais filmer ! » [Ibid] –, et ne souhaitant surtout pas abandonner, notamment en raison de son investissement émotionnel et personnel, de son ambition, « l’écriture s’est mise en place naturellement. » [2008b] Il ajoute à propos de l’acte d’écrire qu’il agissait « comme une démarche thérapeutique » [2008c], et qui lui permettait de prendre une certaine distance avec ce qu’il vivait. « Exprimer ainsi la réalité me permettait d’acquérir de la distance pour moins la subir, et mieux définir ma place. » [Ibid]  Là encore, nous voyons bien l’idée de se positionner dans la société, dans ce milieu. Rétrospectivement, il emploie une double image par rapport à cet acte d’écrire : face à Bénédicte Heim, il affirme d’abord qu’ « écrire, c’est un acte un peu dégueulasse » mais il dit ensuite que « le livre, c’est un bel objet » [2009]. Nous sentons ainsi la double confrontation intérieure dont il est le nœud : malgré la peur de « tomber dans l’exploitation » [2008b], malgré le devoir de « ne pas trahir la parole des intervenants, de ne pas édulcorer non plus, d’être honnête et juste dans le propos » [2008c], il se sent fier et digne de son travail littéraire : « La littérature est toujours ce que j’ai le plus estimé dans ma vie » [Ibid]. Par ailleurs, il revient sur les divergences entre filmer et écrire : « L’image ne marque pas de la même manière que les mots », des atmosphères peuvent ne pas être palpables par la caméra mais retranscriptibles par des mots [2009]. L’image a ainsi du mal à « retranscrire le psychisme exalté » de la communauté des crackers [Ibid].

 

Conclusion

 

Avant tout, l’aventure vécue par Tristan Jordis est intéressante sur plusieurs points : la connaissance du monde des usagers du crack, la meilleure connaissance de soi-même (pour l’auteur), le livre en tant qu’objet, dans le sens où les critiques se sont cristallisés sur l’étiquette que l’on pouvait donner à son œuvre (récit journalistique, reportage gonzo, enquête ethnographique, roman, catégorie dans laquelle il est classé dans les librairies), le style littéraire de l’auteur (où une bonne partie de l’ouvrage n’est que du dialogue). Cette aventure, à l’instar des aventures de Tintin, revêt différents niveaux de lecture, en particulier comme une quête pour se définir en tant que sujet, pour se chercher, pour tenter de réfléchir sur la société, sur le milieu dans lequel il s’est investi. Plusieurs pistes sociologiques ont été ouvertes lors de notre étude, dont la plupart sont traitées dans les ouvrages de Vincent de Gaulejac. A propos de la société, le chercheur a une forte conviction personnelle, dans laquelle il énonce la nécessité de faire le deuil de la société unifiée en tant que système : « Il faut faire le deuil d’une volonté capable de changer l’histoire. Reste aux individus, seuls ou en groupe, à résister à la consommation de masse, à la société de marché, à la rationalité instrumentale, au productivisme économique et aux éclatements de la vie sociale. » [2009, p. 132] A travers cette aventure, Tristan Jordis s’est rendu compte de plusieurs choses qui l’ont fait évoluer dans sa perception de la société, dans sa manière de vivre dans cette société, dans sa place au sein de celle-ci, du rapport à la mort, du symbolique comme « instance de référence [qui] instaure les mots et les signes nécessaires à la définition de soi-même » [Ibid, p. 63], des ressorts physiques et psychiques des usagers du crack pour vivre et survivre dans leur vie, où le crack agit dans un double mouvement récursif (on en a besoin pour supporter la vie, mais on supporte cette vie pour en jouir). Notre conviction que l’écriture est un moyen pour mieux se connaître, pour se définir, est sortie renforcée après cette étude. Et l’embarras dans lequel sont mis les critiques-étiqueteurs montre, comme le dit Philippe Lejeune, « un des travers de notre époque de croire qu’il ne peut y avoir d’art que dans le domaine de la fiction, et que toute forme d’art est une fiction. »

 

 

Bibliographie

 

- BERNIERE Vincent (2005), « Paris cracke-t-il ? », Technikart, n° 93, juin.

- BERTAUX D. (1997), Le récit de vie, Paris, Armand Colin, « sociologie 128 », 2ème édition, 2005.

- GAULEJAC (de) Vincent (1999), L’histoire en héritage, Roman familial et trajectoire sociale, Paris, Desclée de Brouwier, « Sociologie clinique ».

- GAULEJAC (de) V. (2009), Qui est « je » ?, Paris, Seuil.

- JORDIS Tristan (2008a), Crack, Paris, Seuil.

- JORDIS T. (2008b), « Entretien avec Vincent Cocquebert », Technikart, n° 124, Juillet-Août.

- JORDIS T. (2008c), « Entretien avec Thomas Flamerion », Evene.fr, Août 2008, sur http://www.evene.fr/livres/actualite/interview-tristan-jordis-crack-rentree-litteraire-2008-1522.php.

- JORDIS T. (2008d), « Entretien avec Benjamin Berton », Fluctuat.net, 3 Septembre 2008, sur http://livres.fluctuat.net/tristan-jordis/interviews/4688-entretien-avec-tristan-jordis.html.

- JORDIS T. (2009), « Entretien radiophonique avec Bénédicte Heim », Les contrebandiers éditeurs, 15 février, sur http://www.touslespodcasts.com/annuaire/culture/litterature/17.html.

- « Les écritures du Moi : autobiographie, journal intime, autofiction » (2007), Les collections du Magazine Littéraire, Hors-série n° 11, Mars-Avril.

 

P. S. : A lire un dialogue entre Jordis et le génial Tristan Garcia, jeune écrivain et métaphysicien, sur le site StandardMagazine, que, à l’époque, j’avais involontairement ignoré : http://www.standardmagazine.com/tristan-jordis-tristan-garcia-bricoler-la-realite/.


[1] Tristan Jordis a récemment publié un nouveau récit retranscrivant les récents évènements de la révolution égyptienne : Le courageux mourra dans la bataille, Paris, Seuil, 2012.

[2] Michaël FARR (2001), Tintin, le rêve et la réalité. L’histoire de la création des aventures de Tintin, Moulinsart, p. 118.

[3] Numa SADOUL (1989), Entretiens avec Hergé, Tournai, Casterman, « La bibliothèque de Moulinsart », p. 130.

[4] Voir à ce sujet l’indispensable ouvrage de Philippe Goddin, Hergé, chronologie d’une œuvre, en six tomes.

[5] Ses deux œuvres les plus connues sont une immersion dans la bande de motards célèbres (Hell’s Angels, 1966) et la recherche du rêve américain à travers une orgie de drogues (Fear and Loathing in Las Vegas, 1972).

[6] Laurence REMILA (2008), « Où sont les nouveaux gonzo ? », Technikart, n° 124, Juillet-Août, pp. 65-66.

[7] H. S. THOMPSON (1979), La Grande Chasse aux requins, in L. REMILA (2008), Ibid.

[8] L. REMILA (2008), op. cit., p. 66.

[9] Ibid.

[10] Danilo MARTUCCELLI (2005), « L’individu comme ressort théorique dans les sciences sociales. Les trois voies de l’individu sociologique », < www.espacestemps.net >, in GAULEJAC V. de (2009), pp. 42-45.


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