Ce que j’en dis…

Mais putain, c’est quoi la dette ? (post-scriptum grec)
14 avril, 2012, 19:09
Classé dans : Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

En 2007, la journaliste canadienne Naomi Klein, déjà étudiée sur ce blog ici, commet un opuscule dénonçant l’ultra-libéralisme qui, depuis presque 40 ans et l’épisode fameux du Chili de Pinochet conseillé par les Chicago boys de Milton Friedman, défait et refait le monde pour s’en accaparer les richesses. Dit comme cela, on pense à un pamphlet obscur et partial. Ça s’appelle La Stratégie du Choc. En 2010, l’ouvrage est adapté en documentaire, et fait un carton. Cette stratégie était appliquée jusque-là dans les pays en développement par le FMI, mais depuis la crise de 2007-2008, ce qu’on a appelé la troïka UE-BCE-FMI l’applique dans les pays développés plus exposés que les autres, comme en Irlande, en Espagne, en Grèce.

Mais putain, c'est quoi la dette ? (post-scriptum grec) dans Economie Politique ou Politique de l'Economie ? GRCE_21

Copyright Margulies 2011

Dans le dernier numéro de La Revue des Livres, le philosophe grec Stathis Kouvélakis est interviewé pour donner son point de vue sur la stratégie adoptée dans son pays. Je recommande chaudement la lecture de cet entretien accablant, et je propose l’extrait suivant, dans lequel il évoque l’effet dévastateur des politiques mises en place sur la société : « On peut parler d’un cataclysme social qui n’a aucun précédant en Europe occidentale depuis la dernière guerre […]. L’Athènes de 2008 était certainement plus semblable à une ville ouest-européenne quelconque de taille comparable qu’à la Moscou des années 1980 ou à la Buenos Aires de 2000. Ce désastre est le résultat d’un triple processus : la perte de revenu, la déliquescence des services publics et, plus généralement, de l’Etat, l’explosion du chômage. Les salariés du secteur public ont vu leur salaire nominal diminuer d’environ un tiers ; dans le privé, des baisses de salaire « sauvages » ont été effectuées, à la faveur de la remise en cause des conventions collectives ; les retraites, déjà très faibles (la moyenne était inférieure à mille euros) ont également été amputées dans des proportions similaires. Le seul garde-fou était le salaire minimum, mais le mémorandum imposé la troïka, qui vient d’être voté par le parlement grec, prévoit de le baisser de 22 %, le ramenant à 580 euros, avec une baisse supplémentaire de 10 % pour les salariés de moins de 25 ans, soit un niveau d’à peine plus de 500 euros, tout cela dans un pays dont le niveau de prix, qui n’a connu aucune baisse, est comparable à celui de la France […]. Il faut également ajouter que, dans près de la moitié des entreprises du secteur privé, on constate des retards de salaires d’environ trois mois. La déliquescence des services publics est frappante : hôpitaux dévastés, dépourvus de médicaments de base, de matériel pour les blocs opératoires, où les patients s’entassent, dont certains sont exclus car ils ne peuvent pas payer le ticket modérateur de cinq euros qui a été instauré. [Une étude] parle d’une catastrophe sanitaire inédite dans l’Europe de l’après-guerre. Les manuels scolaires, fournis à titre gratuit par le ministère, n’ont pas été distribués cette année, et des centaines d’établissements scolaires ont cessé d’exister, obligés de « fusionner » avec d’autres. Les services de base de l’administration ont cessé de fonctionner normalement. Même l’armée, qui continue à absorber une part monstrueuse du budget de l’Etat, est touchée. La population a complètement intériorisé l’idée qu’elle vit dans un pays où plus rien ne fonctionne vraiment. […] L’explosion du chômage constitue à présent le principal facteur de la paupérisation galopante. Selon les statistiques officielles, près de 30 % de la population a déjà basculé en-dessous du seuil de pauvreté [plus du double qu’en France : 13,5 % en 2010]. Dans un nombre croissant d’établissements scolaires, les enseignants demandent aux parents ou aux organisations caritatives de leur fournir de la nourriture parce que les enfants s’évanouissent en salle de classe. La population revit le cauchemar d’un passé encore gravé dans les mémoires. Je rappelle qu’en 1941, sous l’occupation italienne, environ un Athénien sur dix est mort de faim et de malnutrition, et on peut dire que pour les majorités des Grecs, dans les campagnes et les classes populaires des villes, l’expérience des privations a duré jusqu’à la fin des années 1960. Ce n’est pas le seul aspect insoutenable de ce passé qui ressurgit, fût-ce sous une forme différente : les jeunes, maintenant diplômés et, pour la plupart multilingues, ont repris en masse le chemin de l’émigration. […] D’une façon générale, je suis bouleversé, à chaque fois que je rentre à Athènes, ma ville natale, par la transformation qui s’opère, et par son rythme : plus d’un commerce sur trois a mis les clés sous la porte, quel que soit le quartier ; les rues sont sombres ; des zones naguère animées sont la plupart du temps vides ; les sans-abri, phénomène entièrement inconnu jusqu’à présent (si l’on excepte la partie la plus fragilisée des migrants), envahissent l’espace public ; le commerce de la drogue et la criminalité explosent, la prostitution s’étend dans des endroits insoupçonnés. Les zones où se concentrent les travailleurs immigrés tendent d’une part à se ghettoïser, de l’autre à se vider de leur population car les immigrés repartent en masse dans leur pays d’origine. C’est un paysage urbain qui se rapproche de plus en plus des villes sinistrées du grand Sud. La violence qui s’exprime de façon de plus en plus claire dans les actions collectives, mais aussi sous la forme de la criminalité et de la délinquance, n’est que la réaction à cette immense violence systémique que la population subit depuis près de deux ans. »[1] Le récit de ce qui se passe en Grèce fait franchement froid dans le dos. C’est ce que nous voulons en France ?


[1] Stathis KOUVELAKIS (2012), « Grèce : destruction programmée d’un pays. Entretien », La Revue des Livres n° 4, mars avril, pp. 5-7.


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