Ce que j’en dis…

Mais putain, c’est quoi la dette ? (Episode 6)
11 mars, 2012, 18:31
Classé dans : Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

Demain, la faillite… de la France ou de l’Europe ?

On en est là. La France peut-elle faire faillite ? « Juridiquement, ce n’est tout simplement pas possible. Un Etat peut se trouver en cessation de paiements, en incapacité de rembourser sa dette et décider unilatéralement de ne pas honorer ses engagements et de ne plus payer ses fonctionnaires et ses créanciers, mais il ne peut pas être mis en liquidation et disparaître comme une entreprise. »[1] Il existe plusieurs moyens de régler le problème. Envahir militairement le pays endetté et « se servir sur la bête », mettre les créanciers autour d’une table pour renégocier ou restructurer toute ou partie des termes de la dette. Comme l’explique Anne-Charlotte Leyolle, analyste financière en salle de gym : « On va pas tourner autour du pot : 1. on dévalue la monnaie, quand on a de la monnaie, mais ça on peut pas le faire dans la zone euro, 2. on renégocie à la baisse sa dette avec ses créanciers en colère, 3. on ne demande plus d’aide extérieure, genre FMI, Europe, tout ça [...]. Sinon, on mélange les trois, on fait une cure d’austérité d’amaigrissement [...]. » Cette phrase est extraite d’un programme court très bien fait. Profitez-en :

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Dans l’histoire, les Etats pris en défaut sont nombreux, si l’on en croit la formidable mise en perspective historique de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff : « En fait, au vu des constats historiques, nous considérons que les défauts patents de jure sur la dette publique intérieure, tout en étant moins courants que les défauts externes, n’ont rien de rare. Nos données en comprennent plus de soixante-dix cas (contre 250 sur la dette externe) depuis 1800. »[2] Les Etats pris en défaut peuvent faire appel au FMI. « Mais il se transforme vite en gendarme implacable qui administre la rigueur au profit des créanciers »[3], comme en Amérique du Sud ou en Asie du sud-est, ou actuellement en Grèce. En France, malgré la dégradation de la note sur la capacité à rembourser, l’Etat continue à emprunter à des taux bas : « Moins d’une semaine après la décision, l’Agence France Trésor a réussi à placer la dette française à des taux inférieurs à ceux d’avant la perte de son triple A. »[4]

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En fait, on a beaucoup plus à craindre des décisions politiques prises ces derniers mois, sous le prétexte de rassurer les marchés financiers, ajoutant à l’austérité que subissaient déjà de facto une majorité de Français. L’idée de TVA sociale va dans le même sens, le mauvais : d’une part, offrir des exonérations de cotisations sociales aux entreprises, ce qui pèse encore davantage sur le budget de l’Etat, sans certitude de création d’emplois, d’autre part, augmenter le taux de TVA sur un certain nombre de produits, ce qui pèse sur la consommation… et donc sur les recettes publiques ! « Comment faire dès lors pour continuer à réduire le déficit sans léser l’activité ? Mettre l’accent sur la baisse des dépenses publiques ne serait certainement pas une solution […] : lorsque les acteurs privés sont moins disposés à investir et que la demande intérieure fléchit, toute coupe significative dans les dépenses publiques risque en effet d’accroître le marasme. [Une augmentation d’impôt, même si elle comporte des risques, peut être concentrée] sur certaines catégories de revenus et de capitaux de manière à minimiser leur impact sur l’activité économique. C’est le cas par exemple des très hauts revenus […] des revenus du capital ou encore du patrimoine [ou] de l’épargne »[5], dans un double but d’augmenter les recettes et de favoriser la demande effective (consommation et investissement). Il faut aussi absolument réduire la pauvreté, le chômage et le sous-emploi (tous trois très liés) à la fois en termes de dignité humaine, mais aussi dans un souci d’efficacité économique : il faut soutenir la consommation de ces franges de la population ! Enfin, la question du soutien à l’industrie reste essentielle, pour au moins trois raisons : 1. elle « pèse pour 85 % de la recherche & développement des entreprises et pour les trois quarts des exportations de l’Hexagone »[6] ; 2. elle crée des « emplois plus qualifiés et mieux rémunérés que la moyenne »[7] ; 3. c’est enfin le moment de convertir notre système productif aux énergies renouvelables. Une controverse fait rage chez les économistes concernant la corrélation statistique entre le niveau de la dette et le niveau de la croissance.

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Instinctivement, on pense qu’une dette élevée, qui engendre forcément un service de la dette de plus en plus important (c’est le premier poste budgétaire de l’Etat), pèse négativement sur la croissance. Traduction : réduisons la dette, on s’occupera de la croissance après. On oublie qu’une croissance faible fait mécaniquement augmenter le ratio dette/PIB. Traduction : il faut stimuler la croissance pour réduire la dette ![8] Si la situation est gérable en France, encore faut-il bien la gérer, certains économistes craignent une désagrégation de l’Europe. Et pas seulement de l’idée de l’Europe. Déjà, le Fonds européen de stabilité financière (FESF), le système d’aides mis en place par l’Union Européenne, est en difficulté, car financièrement incapable d’aider des grands pays européens. Le FMI est venu à la rescousse, et risque d’être contraint de soutenir l’ensemble de la zone euro si les choses se compliquent ; les pays émergents peuvent être mis à contribution, avec le risque d’obtenir « un droit de regard accru dans la gestion des affaires européennes. »[9] Sandra Moatti explique ensuite pourquoi le nouveau traité européen décidé le 9 décembre 2011 est inutile, inadapté et risqué. « Inutile parce que ce projet n’apporte pas grand-chose de plus [sinon de réaffirmer l’hégémonie du Pacte de stabilité]. Inadapté ensuite parce que cette obsession de l’équilibre budgétaire passe à côté des véritables problèmes de la zone euro et prive les gouvernements d’un précieux outil de politique économique. Risqué, enfin, parce que l’adoption de ce texte est un processus semé d’embûches dans lequel l’Union risque de compromettre encore un peu plus sa crédibilité. »[10] Plus loin, elle pointe les conclusions troublantes de Standard & Poor’s, qui sont, il me semble, ce que l’Europe doit craindre le plus : « Si le problème est collectif, si l’avenir de la zone euro est jugé très sombre, pourquoi préserver le triple A de l’Allemagne […] ? Tout en mettant en cause l’analyse et les remèdes « allemands » de la crise dans son argumentaire, l’agence renforce, par sa notation, le poids politique de l’Allemagne au sein de la zone. Elle suggère ainsi que ce pays pourrait s’en sortir seul, fût-ce au milieu de la débâcle générale. Un message subliminal délétère. »[11] Perspectives très inquiétantes, que Frédéric Lordon raconte si bien : « Mais peut-être la vraie leçon de choses commence-t-elle maintenant seulement car des forces énormes sont sur le point d’être déchaînées. Si […] l’échec macroéconomique annoncé conduit à une vague de défauts souverains, l’effondrement bancaire qui s’ensuivra immédiatement […] sera, à l’inverse de celui de 2008, irrattrapable, en tout cas par les Etats puisque les voilà financièrement sur le flanc ; il ne restera plus que l’alternative de l’émission monétaire massive, ou de l’éclatement de la zone euro sir la BCE (et l’Allemagne) se refuse à cette première solution. En un week-end, nous changerons littéralement de monde et des choses inouïes pourraient se produire : réinstauration de contrôles des capitaux, nationalisations flash, voire réquisition des banques, réarmement des banques centrales nationales […], le départ de l’Allemagne, la constitution d’un éventuel bloc euro-sud, ou bien le retour à des monnaies nationales. [Lorsque] s’imposera, d’ici six à douze mois, le constat de la récession généralisée, elle-même résultat de l’austérité généralisée, et que les investisseurs verront monter irrésistiblement le flot des dettes publiques […], la conscience de l’impasse totale qui se fera à ce moment entraînera les opérateurs à nommer eux-mêmes une « capitulation », c’est-à-dire une ruée massive hors des compartiments obligataires et […] une dislocation totale des marchés de capitaux tous segments confondus. Et pendant ce temps les tensions politiques s’accumulent – jusqu’au point de rupture ? […] La seule chose qui soit certaine est que la dépossession généralisée de la souveraineté […] travaille en profondeur les corps sociaux et qu’il s’en suivra nécessairement quelque chose […]. Le meilleur ou le pire. [Cette violence réactionnelle viendrait cette fois de] l’insulte répétée faite au principe de souveraineté comme l’élément fondamental de la grammaire politique moderne. On ne peut pas laisser les peuples durablement sans solution de souveraineté […], faute de quoi ils la récupéreront à toute force et sous une forme qui éventuellement ne sera pas belle à voir. »[12] Ouf…

La suite ici.


[1] Hubert de VAUPLANE (2012), « Qui peut faire faillite ? », Alternatives Economiques hors-série n° 91, 1er trimestre, p. 45.

[2] C. M. REINHART, K. S. ROGOFF (2009), op. cit., p. 133.

[3] S. MOATTI (2011), « Quand les Etats s’endettent », Alternatives Economiques hors-série n° 87, 1er trimestre, p. 39.

[4] S. MOATTI (2012b), art. cit., p. 32.

[5] Thierry PECH (2012), « Le péril de l’austérité », Alternatives Economiques n° 310, février, p. 9.

[6] Marc CHEVALLIER (2012), « Industrie : état d’urgence », Alternatives Economiques n° 310, février, p. 11.

[7] Ibid.

[8] Passage inspiré par Christian CHAVAGNEUX (2012b), « Quand un Etat est-il trop endetté ? », Alternatives Economiques hors-série n° 31, 1er trimestre, p. 37.

[9] S. MOATTI (2012b), art. cit., p. 34

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] F. LORDON (2012), art. cit., pp. 3-4.


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