Ce que j’en dis…

Mais putain, c’est quoi la dette ? (Episode 5)
7 mars, 2012, 23:30
Classé dans : Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

Dette et créance, investissement, dépenses et recettes publiques…

Comment le ratio dette/PIB peut-il augmenter ? Par « une augmentation des dépenses, une baisse des recettes [voir schémas 1 et 1bis], ou via le mécanisme de l’effet « boule de neige » – lorsque le taux d’intérêt de la dette est supérieur au taux de croissance de l’économie [voir schéma 2] »[1].

Schéma 1

Mais putain, c'est quoi la dette ? (Episode 5) dans Economie Politique ou Politique de l'Economie ? A690013C

Schéma 1bis

A688031A dans Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

Schéma 2

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Les trois peuvent évidemment se cumuler. On entend souvent, encore plus aujourd’hui qu’hier, les dirigeants politiques, les éditorialistes, voire certains experts mettre le doigt sur le problème : la faute en revient à la gabegie des dépenses publiques, l’Etat vivrait à crédit, au-dessus de ses moyens. Si l’on tend l’oreille, on entend encore notre Président fustiger les mesures prises depuis Mitterrand (retraite à 60 ans, 39 heures, 5e semaine de congés payés) jusqu’à Jospin (35 heures) : l’Etat n’en avait pas les moyens, nous dit-il[2]. Les Guignols ont moqué ces ficelles aussi grosses que celles sur l’immigration : on y voit la marionnette de Jean-François Copé ou François Fillon déclamer la raison du niveau immoral de la dette actuelle : « C’est à cause du Front Populaire ! » La solution ? Il faut couper dans les dépenses. La cécité sur les causes de la croissance de la dette le conjugue à la haine idéologique de l’Etat-Providence. Nos gouvernants sont aveugles ou feignent le handicap ! D’une part, la part des dépenses publiques dans le PIB est fluctuante : après avoir fortement augmenté entre 1988 et 1994 (crise oblige), elle a baissé jusqu’en 2001, où elle a remonté… année de crise économique ! Elle représente aujourd’hui 56 % du PIB, alors qu’elle était de 40 % en 1970. Plusieurs raisons à cela : croissance en berne permanente, chômage important, sous-emploi, misère croissante. Pour le dire autrement, c’est le régime salarial mis en place durant les Trente Glorieuses qui a été désintégré au cours des crises des années 1970 : ce régime « avait permis, dans le cadre des institutions de l’après-guerre et de l’industrie fordiste, un fort compromis social, équilibrant en particulier la répartition des fruits de la croissance et permettant ainsi, en soutenant de manière continue le revenu des ménages, la consolidation d’un salariat intégrateur »[3]. D’autre part, la part des recettes publiques dans le PIB a décliné à partir de 1997-1998. Les raisons ? Depuis quinze ans, les différents gouvernements ont mis en place des exonérations de cotisations sociales et des baisses d’impôt pour les plus riches (impôts sur les bénéfices, sur les hauts revenus, sur les patrimoines), privant l’Etat de ressources non négligeables, obérant ainsi les recettes publiques, le tout dans un contexte de croissance faible. Entre parenthèses, l’efficacité économique de ce moins-disant fiscal n’a jamais été réellement démontrée. Avec la crise, les Etats ont laissé filer le déficit pour faire jouer les « stabilisateurs automatiques » et amortir les effets du choc. Ces deux effets se conjuguant, la dette explose ! Couper dans les dépenses est donc un non-sens pour plusieurs raisons : 1. le manque à gagner pour l’Etat lui retire des marges de manœuvres  pour agir (ce qui conduit à des prestations sociales non fournies concernant retraite, chômage, famille, santé – c’est le salaire indirect) ; 2. la croissance n’est pas donnée, elle est influencée positivement par les dépenses publiques (par exemple, l’investissement dans les énergies alternatives permettrait de consolider une croissance soutenable). « Finalement, la mal-mesure de la dette vient au service d’une politique de rigueur… »[4] Le plus pernicieux, c’est maintenant. Ce genre de politique oblige donc l’Etat à financer les déficits par l’émission d’obligations nouvelles, auprès des ménages aisés et des marchés financiers. On oublie trop souvent que derrière une dette, il y a toujours une créance : « avec l’argent économisé sur leurs impôts, les riches ont pu acquérir les titres (porteurs d’intérêts) de la dette publique émise pour financer les déficits publics provoqués par les réductions d’impôts… »[5] Je vous laisse tranquillement relire cette phrase ! Vous avez saisi ? Relisez… Disons-le autrement : l’Etat offre les moyens à certains agents économiques de devenir créanciers de l’Etat, ce qui engendre à la fois un manque à gagner pour l’Etat, mais aussi une dette que l’ensemble des contribuables devront rembourser. Les riches sont donc gagnants deux fois. Derrière un déficit public se trouve en fait un excédent privé ! « L’accroissement de la dette publique […] n’est donc pas le résultat de politiques keynésiennes expansionnistes ou de politiques sociales dispendieuses mais bien plutôt d’une politique en faveur des couches privilégiées […]. »[6] L’économiste Jean-Marie Harribey, membre de l’association ATTAC, est plus direct : « Les raisons principales de l’illégitimité d’une grande partie de la dette publique résident dans les cadeaux fiscaux faits aux riches bénéficiaires ensuite de la rente financière et dans la crise que ces rentiers et les institutions financières qui les servent ont provoquée. »[7] Les réductions d’impôts concernent donc les plus riches ; sachant qu’en 2010 les 10 % des ménages les plus riches détiennent 48 % de la masse des patrimoines, et que les 50 % des ménages les plus riches détiennent 93 % de la masse des patrimoines (ce qui veut dire que les 50 % des ménages les plus pauvres en détiennent 7 %)[8], vous voyez l’inégalité ?

A309016E

Ce genre de politique est donc injuste socialement et inefficace économiquement. Pourquoi ? Parce que les plus riches sont les agents qui ont la propension à consommer la plus faible (les pauvres consomment tout leur revenu) ; un surcroît de revenus pour les plus riches ne les incitera pas à consommer davantage, mais augmentera leur taux d’épargne… qui se placera dans les obligations d’Etat ! Pour augmenter la consommation et l’investissement (les deux composantes de la demande effective selon Keynes), il faut se concentrer sur les pauvres ! Une autre idée reçue peut à présent être démontée, celle du report intergénérationnel de la dette. Nous serions donc d’incorrigibles égoïstes dont le train de vie sera supporté par nos enfants. « Cette dramaturgie, caricaturalement moralisatrice, est toutefois construite sur des raisonnements dont la logique ne résiste pas longtemps à l’analyse critique. »[9] Nous venons de montrer qu’en fait, le transfert de richesses n’est pas intergénérationnel, mais intragénérationnel, des plus pauvres vers les plus riches ; c’est le retour des luttes de classes[10]. Car, en léguant une dette à nos enfants, nous leur léguons aussi une créance, mais également tous les services publics et les infrastructures que cette dette a permis d’acquérir. La dette est un investissement ! Par contre, l’austérité laissera des traces profondes pour nos enfants dans le sens où nous n’effectuerons pas un nombre important de dépenses nécessaires – en termes d’éducation, de santé, de justice, de police, d’infrastructures… Nous « laiss[erions] à charge de nos enfants toute une couche sociale élevée dans le désespoir, la marginalité […] la délinquance »[11], en déficit de santé, d’emploi stable, d’éducation, de protection sociale. Où l’on se rend compte qu’assimiler la dette d’un Etat à celle d’un ménage est rigoureusement faux, socialement dangereux, et mortifère pour l’avenir de la nation. Finalement, le volume de la dette intérieure n’est pas un handicap en soi, comme en témoigne l’expérience des Trente Glorieuses, « qui fut la période de croissance la plus rapide de l’histoire de l’humanité [et qui a commencé] avec un niveau de dettes des APU sans précédent entre 150 et 300 % du PIB dans la plupart des pays développés [alors qu’] aucun gouvernement sain d’esprit n’ [avait] songé à recourir à l’austérité. »[12] C’est vrai que l’époque voit les idées de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de Keynes devenir hégémoniques. Finalement, tout ce qui a trait à la dette et aux déficits doit pouvoir être débattu de manière pluraliste et citoyenne, non vu comme un monolithe naturel (c’est comme ça, pas autrement), ni appréhendé sous l’aspect des affects (bandes d’irresponsables, pensez à vos enfants !). Brandir le fardeau du conflit de générations, « c’est donner à la dette un aspect définitivement funeste, puisque éternel. La dette, objet et outil de la politique économique, devient une fois de plus un sujet de politique économique, à proscrire et à condamner à grands coups de scientificité. »[13] On retrouve ici l’aspect religieux de la dette, impossible à combler, donc funeste.

La seule dette qui risque de peser sur les générations futures, c’est la dette extérieure, c’est-à-dire celle contractée à l’égard du reste du monde. « Par exemple, lorsqu’une génération donnée importe plus de biens et services qu’elle n’en exporte »[14]. Mais elle a peu à voir avec la dette des APU, puisque la dette extérieure est celle contractée par tous les agents économiques, et bien plus par les entreprises et les ménages que les APU, c’est-à-dire plutôt une dette privée.

La suite ici.


[1] M. BOUSSEYROL (2009), op. cit., p. 61.

[2] Le 25 janvier dernier sur TF1, dans l’émission Parole de Français. Et d’ajouter que si on n’a pas les moyens de dépenser pour l’éducation, la santé, la police, la justice, on ne dépense pas. Et tant pis pour la nation !

[3] Marc-Olivier PADIS (2012), « Sous la dette, une crise historique », Esprit n° 1202, février, p. 82.

[4] M. BOUSSEYROL (2009), op. cit., p. 71.

[5] Manifeste d’économistes atterrés, op. cit., p. 34.

[6] Ibid.

[7] Jean-Marie HARRIBEY (2012), « Crise : que la neige tombe ! », 6 février, sur son blog : http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/2012/02/06/crise-que-la-neige-tombe/, consulté le 20 février 2012.

[8] Hélène CHAPUT, Kim-Hoa LUU KIM, Laurianne SALEMBIER, Julie SOLARD (2011), « Les inégalités de patrimoine s’accroissent entre 2004 et 2010 », Insee Première n° 1380, novembre, sur le site de l’Insee : http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1380.pdf, consulté le 22 février 2012.

[9] M. BOUSSEYROL (2009), op. cit., p. 79.

[10] Warren Buffet, controversé financier et philanthrope milliardaire américain, a eu cette phrase géniale, le 25 mai (ou 19 juin) 2005 dans une interview de CNN (http://edition.cnn.com/2005/US/05/10/buffet/index.html), puis le 26 novembre 2006 dans une interview du New York Times (http://www.nytimes.com/2006/11/26/business/yourmoney/26every.html?_r=1&ex=1165554000&en=02ed48ae1473efe0&ei=5070) : « There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning. » On peut traduire par : « Il y a une la lutte des classes aux Etats-Unis, bien sûr, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous gagnons. »

[11] B. GUERRIEN, F. VERGARA (1997), art. cit.

[12] Ibid.

[13] M. BOUSSEYROL (2009), op. cit., p. 108.

[14] B. GUERRIEN, F. VERGARA (1997), art. cit.


Un commentaire
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  1. reflexionsdactualite

    J’ai rectifié l’article. Le milliardaire qui dit que la lutte des classes a eu lieu et que les riches l’ont gagné n’est pas George Soros, mais Warren Buffet. Mea Culpa.



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