Ce que j’en dis…

Mais putain, c’est quoi la dette ? (Episode 4)
4 mars, 2012, 23:00
Classé dans : Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

Le capitalisme financier, dernière mue ?

Petit détour historique. Au carrefour des années 1970 et 1980, on assiste à l’internationalisation croissante de la finance, qui devient prépondérante dans le financement de l’économie. La globalisation financière désigne le processus de libéralisation quasi complète des échanges de capitaux, débouchant sur un marché mondial des capitaux très peu contrôlé, par le biais des « 3D » : déréglementation des mouvements de capitaux (pas ou peu de contrôle), décloisonnement des marchés (les marchés sont interconnectés, tous les acteurs peuvent intervenir sur chaque marché), désintermédiation (les acteurs ont un accès direct aux marchés de capitaux sans passer par les intermédiaires traditionnels que sont les banques), « marqués […] par la fin du système de changes fixes et contrôlés de Bretton Woods. A partir du moment où la mobilité des capitaux a été autorisée, ceux-ci ont permis de relâcher […] la nécessaire égalité entre épargne et investissement domestiques. »[1] Vous me direz, les banques n’ont pas disparu ? Non, mais, dorénavant, financer la PME du coin est mois rentable que de spéculer sur les marchés. Alors, elles spéculent, créent leur propre département de hedge fund, etc. La construction européenne accélère la perte de souveraineté des Etats et le recours aux marchés financiers. En 1993 est créée une Banque centrale européenne indépendante, dont l’objectif principal est la lutte contre l’inflation [voir infra], ce qui implique des taux d’intérêt soutenus, et une interdiction de monétiser les dettes des Etats, c’est-à-dire de créer de la monnaie pour rembourser[2] ou de racheter elle-même les dettes. La création d’une monnaie unique en 1999, associée au Pacte de stabilité (les critères de convergence), neutralise toutefois la hausse des taux d’intérêt en les faisant converger, et vient limiter le coût de la dette [voir schéma suivant et Infra].

Mais putain, c'est quoi la dette ? (Episode 4) dans Economie Politique ou Politique de l'Economie ? A295098B

Mais l’euro est aussi une monnaie sans capitaine, c’est-à-dire sans politique de change ; l’euro fort non seulement fragilise les exportations européennes, mais rien ne prévoit une possible dévaluation, autrefois abondamment utilisée en temps de crise. En effet, la dévaluation (baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres) permet d’améliorer le solde extérieur par une baisse des prix des exportations et un renchérissement du prix des produits importés. Enfin, l’euro est une monnaie unique, avec une politique unique de lutte contre l’inflation pour une multiplicité de pays et autant de situations économique, sociale, culturelle, politique différentes. Et les agences de notation, dans tout cela ? Comme on l’a dit, les Etats se financent désormais auprès des marchés financiers. Et les agences de notation sont là pour évaluer la solvabilité d’un emprunteur. Rappelons que Moody’s, Standard & Poors, Fitch Ratings sont des entreprises privées, dont le but est le profit. Pour des raisons historiques, au milieu des seventies, les investisseurs (entreprises, banques, puis Etats) se sont tournés vers ces agences pour leur « demander directement […] une note pour rassurer les investisseurs sur leur solidité financière. »[3] Ces agences font face à trois types de critiques : 1. le risque de conflits d’intérêt est grand (c’est comme si un élève payait un prof pour qu’il juge de ses capacités) ; 1bis. elles se sont plantées en beauté sur la santé financière d’Enron ou des prêts subprime ; 2. elles n’ont aucune responsabilité, certains disent aucune légitimité (« Les avis publics qu’elles émettent sont considérés juridiquement comme l’expression libre d’un simple commentaire »[4]) ; 3. elles suivent en général l’avis des marchés, qu’ils soient pris dans une bulle ou une panique : leurs avis ont donc régulièrement force de prophéties auto-réalisatrices[5] ! Tout cela va faire système, pour le pire.

Une Europe de plus en plus austère

Reprenons le fil de l’histoire : « effondrement des recettes fiscales, […] envol mécanique des dépenses sociales, […] creusement des déficits, […] explosion des dettes, […] plans d’austérité »[6]. C’est là que le bât blesse. « Il y a, d’un côté, l’extraordinaire position de pouvoir conquise par l’industrie financière qui peut forcer les puissances publiques à son secours, puis aussitôt se retourner contre elles dans la spéculation sur les dettes souveraines, et pour finir refuser toute [règlementation] sérieuse. Il y a, d’un autre, la force de l’agenda néolibéral qui, inflexible, poursuit sa route au milieu des ruines qu’il a lui-même créées : jamais le néolibéralisme n’a connu si prodigieuse avancée qu’à la faveur de… sa crise historique, l’explosion des endettements publics ayant créé une formidable opportunité pour une entreprise de démantèlement de l’Etat social sans précédent, avec plans d’austérité et « pacte pour l’euro » interposés.  Où que le regard se tourne, il ne trouve que régressions phénoménales. »[7] En effet, depuis le début de l’année 2010, les Etats ont prononcé, de gré ou de force (adieu, la souveraineté !), de manière généralisée ou ciblée, des plans d’austérité face à l’accroissement de l’endettement public dû… à la crise. En quoi consistent ces plans d’austérité ? Privatisations massives, baisse des salaires, du SMIC, des traitements et des pensions de retraite, nombreuses hausses des prélèvements obligatoires, hausse des prix… Les effets ne se sont pas fait attendre en Grèce : « la dette grecque est passée de 263 milliards en 2008 à 355 milliards en 2011. Le PIB est lui passé de 233 milliards à 218 milliards. Le chômage de 8 % à 18 %. »[8] Et ce ne sont que des chiffres. La pauvreté, la misère se développent inlassablement : 25 % des Grecs sont sous le seuil de pauvreté[9]. Des enfants sous-alimentés tombent dans les pommes dans des salles de classe peu chauffée. La colère des Grecs s’exprime dans la rue, bientôt dans les urnes. Pour le pire ? D’un point de vue économique, la rigueur peut s’avérer efficace si elle est le fruit d’un seul pays, si elle est ciblée, si elle ne dégénère pas en troubles sociaux, en dépit des restrictions internes. C’est exactement le contraire en Europe : tous les pays la mettent en œuvre (qui pour tirer les exportations des autres ?), de manière désordonnée, non coordonnée, dans un crescendo qui fait monter la révolte, partie de Grèce et d’Espagne, jusqu’à une possible contamination aux pays épargnés jusqu’ici. En plus, l’Union Européenne en rajoute sur la question du pacte de stabilité, comme en témoigne le débat sur l’inscription de la règle d’or dans la constitution. Pourquoi nos gouvernants se sont-ils transformés en père-la-rigueur ? Parce qu’ils pensent que les politiques mises en œuvre ou annoncée rassureront les marchés financiers. Car la confiance est au cœur des échanges. Erreur. Dans un contexte d’extrême volatilité, la moindre rumeur, le moindre mouvement moutonnier sur les marchés peut s’avérer dévastateur pour une économie, d’autant plus que la confiance fait défaut. Inquiétant.

La suite ici.


[1] Claude DEMMA (2011), « Des marchés en expansion », Alternatives Economiques hors-série n° 87 ; 1er trimestre, p. 19.

[2] En langage populaire, c’est « faire marcher la planche à billets », ce qui peut être source d’inflation. CQFD.

[3] Christian CHAVAGNEUX (2012a), « Le rôle ambigu des agences de notation », Alternatives Economiques hors-série n° 91, 1er trimestre, p. 46.

[4] Ibid, p. 47.

[5] Selon l’expression du sociologue Robert K. MERTON (1957), Eléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon. Une prophétie auto-réalisatrice est une définition fausse d’une situation qui suscite une de nouveaux comportements qui la rende vraie. Par exemple, Moody’s, pensant que la Grèce va avoir du mal à rembourser ses emprunts, abaisse sa note, ce qui fait augmenter les taux d’intérêt des emprunts grecs ; fatalement, l’Etat grec sera pris à la gorge et demande l’aide du FMI. Ce qui n’était au départ qu’une prophétie s’est réalisé.

[6] F. LORDON (2012), art. cit., p. 3.

[7] Ibid.

[8] Karine BERGER (2012), « La Peau de la Grèce », 12 février, sur son blog : http://alternatives-economiques.fr/blogs/berger/2012/02/12/la-peau-de-la-grece/, consulté le 20 février 2012.

[9] S. MOATTI (2012b), « Zone euro : la course d’obstacles continue », Alternatives Economiques n° 310, février, p. 34.


Pas de commentaire
Laisser un commentaire



Laisser un commentaire

Environnement TCHAD |
adminactu |
carsplus production |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | RADIO JUSTICE
| JCM
| LEMOVICE