Ce que j’en dis…

Mais putain, c’est quoi la dette ? (Episode 3)
1 mars, 2012, 14:12
Classé dans : Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

Etat des lieux : la dette dans l’histoire[1]

En Europe, les souverains ont commencé à s’endetter à partir du XIVe siècle, principalement pour financer des campagnes militaires ; l’activité bancaire s’épanouit, le banquier est courtisé par le prince, qui lui offre certains privilèges. Mais gare au banquier si le prince ne peut plus rembourser : confiscations, rançonnages, persécutions, assassinats. « L’arbitraire princier est d’autant plus libre de s’exercer que la dette royale n’a pas le statut de dette publique. Contractée à titre personnel, la dette des monarques n’engage ni leurs descendants ni [le territoire] qu’ils dirigent. »[2] Très vite, la dette devient publique, pérenne, transmissible. « Elle devient ainsi plus attractive pour les créanciers »[3]. Cependant, la pratique des monarques n’évoluent guère : expropriation violente et défaut de paiement restent légion. La dette publique est régulièrement extérieure ; des banques font faillite. La Révolution industrielle change la donne. En effet, les conflits s’estompent, la productivité augmente, les revenus avec, la dette se dégonfle et les « énormes capacités de financement […] ainsi dégagées […] vont trouver leur chemin vers l’investissement privé, […] l’investissement immobilier et la spéculation financière. »[4] Les emprunts publics viennent (enfin) financer les infrastructures ; les banques se modernisent, les marchés financiers se développent… Et les crises bancaires jalonnent dorénavant le capitalisme. Les « capitaux en excès des nations centrales [se dirigent vers les nations périphériques en quête de modernisation]. »[5] Seulement, en raison des inégalités, les défauts de paiement de ces nations se multiplient, comme lors de la Grande Dépression de 1873, et les nations centrales en profitent pour étendre leur empire colonial ; ce faisant, les conflits ressurgissent. Tout s’enchaîne. La Première Guerre mondiale fait exploser l’endettement public, alors que les Etats-Unis voient leur position géopolitique s’améliorer et leur endettement privé… exploser. Quant aux pays périphériques, leur dette explose, elle aussi. Dans ce contexte, il suffit d’un retournement pour que le système pète ! Il interviendra en octobre 1929. La Grande Dépression se conclue de la plus noire des manières, en 1945. Bretton Woods instaure un nouvel ordre économique mondial, pour éviter à l’histoire qu’elle se répète. La finance est muselée, l’Etat intervient, les créanciers privés se font rares. Les seventies font évoluer le monde. Les créanciers privés reviennent financer les Etats, d’autant plus que les pays nouvellement indépendants souhaitent se moderniser. Et « la guerre froide […] incite les pays du Nord à prêter, pour des raisons politiques, aux pays en développement »[6]. En France, l’activité ralentit, ce qui fait automatiquement croître les dépenses publiques (voir encadré). La contre-révolution néolibérale opérée au début des années 1980 fait changer l’objectif des politiques publiques. Le mal absolu, maintenant, c’est l’inflation. Les taux d’intérêt augmentent. La récession contracte les échanges. Résultat : la dette extérieure des pays du Sud s’envole, la dette publique des pays du Nord aussi. « C’est l’époque où le FMI impose aux débiteurs en difficultés des programmes d’ajustement structurel, fondés notamment sur des dévaluations, des coupes dans les dépenses publiques et des privatisations. Cela se traduira par une « décennie perdue » pour le développement. »[7] Entre parenthèses, c’est exactement le chemin que prennent, de gré ou de force, les pays de la zone euro aujourd’hui. Cool. En France, depuis la fin des Trente Glorieuses, la croissance est faible, et, les dépenses publiques augmentant en même temps que les taux d’intérêt (lui-même augmentant plus vite que la croissance), la dette explose. Les marchés financiers reprennent le pouvoir, l’endettement privé et public augmente. Le problème de la dérèglementation financière, c’est que la relation entre débiteurs et créanciers n’est plus basée sur le long terme, mais sur une logique de rendement rapide, ce qui accroît considérablement la volatilité des titres. En réaction, certains pays préfèrent « fonder leur croissance sur l’exportation et […] enregistrer des excédents courants, [ce qui se traduit] par un empilement des réserves de change [et] constitue l’un des déséquilibres macroéconomiques majeurs. »[8] Permis par une politique monétaire laxiste, par une série d’innovations financières, par le fonctionnement du capitalisme financiarisé, et par des inégalités grandissantes, l’endettement des Etats, des ménages, des entreprises peut s’épanouir durant les années 2000. Mais, comme dans les « roaring twenties », il suffit d’un retournement : ce sera l’éclatement de la bulle immobilière aux Etats-Unis en 2007.

Mais putain, c'est quoi la dette ? (Episode 3) dans Economie Politique ou Politique de l'Economie ? A690012C

La crise… quelle crise ?

La crise, « partie, début 2007, d’un segment du marché du crédit immobilier américain [...] s’est d’abord transformée en une crise bancaire dont le paroxysme correspond à la faillite de […] Lehman Brothers en septembre 2008. Elle débouche alors sur une crise économique majeure […], combattue à grand renfort d’interventions publiques. Alors que le bout du tunnel semblait proche, la crise est entrée depuis deux ans dans une quatrième phase : l’œil du cyclone s’est déplacé des Etats-Unis vers l’Europe, des dettes privées vers les dettes publiques. »[9] La crise. Pas « les » crises. Explications : « Et nous voilà en 2007. 2007, n’est-ce pas, et pas 2010. Car le discours libéral n’a rien de plus pressé que de nous faire avaler l’idée d’une crise des dettes publiques tout à fait autonome, européenne dans son principe, et imputable à une fatalité d’essence de l’Etat impécunieux. Or le fait générateur est bien la crise de la finance privée […] »[10]. Face à la crise, les Etats ont d’abord décidé de sauver le système bancaire en soulageant financièrement les banques – ce qui était indispensable –, mais en laissant le système financier en l’état… celui-là même qui a conduit le monde à la plus grave crise depuis 1929. La crise fait très mal aux finances publiques : « effondrement des recettes fiscales, […] envol mécanique des dépenses sociales, […] creusement des déficits, […] explosion des dettes »[11]. En fait, que ce soit pour soutenir les ménages, les banques, ou les entreprises, l’Etat est intervenu et a mécaniquement augmenté sa dette publique [voir schéma ci-dessous].

A690046C dans Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

Le problème, c’est que « l’Etat se finance dorénavant comme une entreprise »[12]. Et c’est maintenant l’Etat qui est attaqué par les marchés financiers. Mais pourquoi sont-ils aussi méchants ?

La suite ici.


[1] Paragraphe inspiré par les très bons articles suivants : J. ADDA (2012), art. cit. ; Olivier LACOSTE (2012), « 1945-2000 : la mutation des dettes et des crises », Alternatives Economiques hors-série n° 91, 1er trimestre ; S. MOATTI (2012a), « 2000-2012 : le mistigri de la dette », Alternatives Economiques hors-série n° 91, 1er trimestre.

[2] J. ADDA (2012), art. cit., p. 15.

[3] Ibid.

[4] Ibid, p. 16.

[5] Ibid, p. 17.

[6] O. LACOSTE (2012), art. cit., p. 21.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9]S. MOATTI (2012a), art. cit., p. 22.

[10] Frédéric LORDON (2012), « Entretien », La Revue des Livres n° 3, janvier-février, p. 2. Le site de la revue propose un extrait de l’entretien, d’une quinzaine de page à l’origine : http://www.revuedeslivres.fr/%c2%ab-nous-assistons-a-1%e2%80%99ecroulement-d%e2%80%99un-monde-des-forces-immenses-sont-sur-le-point-d%e2%80%99etre-dechainees-%c2%bb-entretien-avec-frederic-lordon/, consulté le 19février 2012.

[11] Ibid, p. 3.

[12] Léopold JOUVEN (2012), « Un état des lieux de la dette publique française », Alternatives Economiques hors-série n° 91, 1er trimestre, p. 35.


Pas de commentaire
Laisser un commentaire



Laisser un commentaire

Environnement TCHAD |
adminactu |
carsplus production |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | RADIO JUSTICE
| JCM
| LEMOVICE