Ce que j’en dis…

Mais putain, c’est quoi la dette ? (Episode 1)
23 février, 2012, 17:31
Classé dans : Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

Tout le monde a une idée bien arrêtée sur la dette : les politiques, les journalistes, les stars, les citoyens, vous, toi, moi. Déjà, Antoine Pinay, futur ministre des Finances du Général en 1958, déclarait qu’ « un déficit public trop important est comparable à la situation d’un ménage qui vit au-dessus de ses moyens et par conséquent cette situation est condamnable. »[1] Cette idée n’est pas nouvelle, mais gravement persistante. Plus près de nous, le ministre des Finances d’Alain Juppé, Jean Arthuis, ne disait pas autre chose, dans sa lettre adressée à tous les contribuables : « Une nation, pas plus qu’un ménage, ne peut durablement vivre à crédit »[2]. Les journalistes et les chroniqueurs ne sont pas en reste, il n’y qu’à écouter Jean-Michel Apathie, Eric Zemmour ou Jean-Pierre Elkabbach. « L’Etat s’endettant comme un père de famille alcoolique qui boit au-dessus de ses moyens : telle est la vision ordinairement propagée par la plupart des éditorialistes. »[3] S’ils n’y connaissent rien, les politiques dirigent mal, les journalistes informent mal… ceux qui élisent les dirigeants ! L’adage populaire « Qui paie ses dettes s’enrichit », faussement de bon sens, a traversé les siècles, a infiltré le politique, et s’est attaché une certaine scientificité grâce aux économistes. Mais sait-on vraiment ce que veut dire « dette », d’où vient-elle, ce qu’elle implique ?

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Copyright Gérard Mathieu, 2012.

Origine de la dette et dette originelle

« Contrairement aux représentations courantes, la dette n’est pas un dérivé de la monnaie. »[4] En fait, dès l’origine, les échanges, la dette et la liberté sont intimement liés. L’anthropologue David Graeber explique que, depuis la Mésopotamie de 3200 avant J.-C., « les marchands, les administrateurs du temple et d’autres nantis ont développé les prêts à la consommation aux agriculteurs qui, en cas de mauvaise récolte, tombaient dans le piège de la dette [avec, d’abord,] la mise en gage de leurs troupeaux, de leurs champs [puis la mise en esclavage de] leurs épouses et [de] leurs enfants […]. Les gouvernants concluaient alors systématiquement que la seule façon d’éviter la rupture sociale complète [c’est-à-dire des révoltes, des révolutions] était de déclarer une table rase [c’est-à-dire une annulation pure et simple]. »[5] Vous remarquerez qu’actuellement, nos gouvernants ne veulent en aucun cas entendre parler d’annulation de dette, au prix de drames sociaux et de révoltes insoutenables. Ailleurs, l’anthropologue poursuit : « Le premier mot que nous ayons pour « liberté » dans n’importe quelle langue humaine est le amargi sumérien, qui signifie libéré de la dette et, par extension, la liberté en général, qui veut dire littéralement « retour à la mère » dans la mesure où, une fois les dettes annulées, tous les esclaves de la dette pouvaient rentrer chez eux. »[6] Ce qu’il dit est très intéressant, surtout si l’on se souvient que, selon la morale judéo-chrétien, « la première des dettes, la dette originelle, celle qui engendre toute notre culpabilité […], est la dette de vie, car, désormais, nous devons quelque chose à ce qui nous a mis au monde […]. »[7] « Ce » qui nous a mis au monde, autrement dit, Dieu, la Mère (Nature), et la mère. Pour Nietzsche, « la notion morale fondamentale de “faute” a tiré son origine de la notion très matérielle de “dette” ».[8] Et le lien entre dette et faute, loin d’être circonscrit à la morale judéo-chrétienne, trouve ces racines bien plus loin : « en sanskrit, en hébreu, en araméen, « dette », « culpabilité », et « péché » sont en réalité le même mot. »[9] En allemand également, le mot Schuld signifie dette et culpabilité, « si bien que le lien entre les dimensions économique et morale […] se fait spontanément »[10]. Selon Nietzsche, « c’est par la dette que l’humanité est sortie du règne animal et qu’elle a pu entrer dans le temps historique. »[11] Mais cette entrée a été douloureuse, car l’humanité a du se doter d’une mémoire, obtenue par le châtiment, par la douleur.[12] On remarque également que la dette est au cœur des relations sociales. La dette est alors synonyme d’entraide, sans contrepartie d’un revenu, l’intérêt, qui viendra plus tard. « Etre redevable pour un service rendu, une avance consentie ou une vie sauvée est un élément structurant de la vie sociale, qui n’a pas besoin d’un numéraire pour être reconnu, ni même mesuré. Avant d’envahir la sphère des échanges, la dette prend sa source dans l’obligation morale. Elle est reconnaissance, au double sens d’être reconnaissant et de reconnaître un dû. »[13] En fait, on est plus proche de l’idéologie du don/contre-don cher à Marcel Mauss, que du prêt à intérêt ou usuraire. Alexandre Lacroix explique que le judaïsme a lié le peuple élu et Dieu par une dette « immense et impossible à combler [ce qui a permis à Werner Sombart] de voir dans le judaïsme la source même de l’idée de compétition générée par l’échange. »[14] Quant au christianisme, il est vu comme le moment du rachat, et présente ainsi un aléa moral ; comme le dit si bien le jeune Calogero dans Il était une fois le Bronx[15] : « C’était bien d’être catholique et de se confesser ; chaque semaine, on était tout neuf ! » Une sorte de pré-capitalisme du risque. L’arrivée de la monnaie puis la laïcisation du temps permet aux hommes de contenir leur violence et de (tenter de) se libérer de la dette originelle par le travail. C’est l’éthique protestante de Max Weber : l’homme coupable cherche sans arrêt les signes de la grâce, de son élection dans l’après-vie, alors qu’il tente de se libérer de cette dette. Il va donc s’éloigner des plaisirs, travailler et accumuler du capital, alors que la monnaie a ce pouvoir incroyable, un pouvoir libératoire, c’est-à-dire celui de se libérer de la dette. Le capitalisme permet cela. « Le marché est donc un extraordinaire système d’abstraction, de transférabilité et de liquidation de la dette. »[16] Mais « on peut se demander si tout l’énorme mouvement de l’économie moderne […] n’est pas en définitive le dernier et le plus radical moyen d’en finir avec les dieux, d’en finir avec le don, d’en finir avec la dette. »[17] Le problème, c’est que l’homme est « condamné à accumuler de l’argent pour prix de sa culpabilité, pour racheter éternellement celle-ci. Mais comment racheter à Dieu, à l’Infini, sans racheter encore et encore ? »[18] C’est la raison d’être du capitalisme et de sa longévité, pris dans une sorte de dialectique, car la possibilité offerte aux hommes de se libérer de la dette originelle reste une chimère inatteignable, une illusion. Sigmund Freud explique, lui, que le surmoi « nous commande de renoncer à toutes les jouissances »[19] en même temps qu’il fait se multiplier la culpabilité chez les vertueux : il « veille sur notre système psychique comme le Fonds monétaire international surveille le budget des petits pays endettés »[20]. Gilles Dostaler et Bernard Maris, pessimistes, en concluent que l’accumulation, c’est-à-dire le moyen de contenir la violence des hommes, est, à certains moments de l’histoire, mise en défaut ; alors la violence s’exprime[21]. C’est la pulsion de mort de Freud. La prospérité a mené à la Première Guerre mondiale, qui a mené à la crise de 1929, qui a mené à la Seconde Guerre mondiale. Freud meurt en 1939. D’un point de vue économique, la dette est aussi la clé du capitalisme, parce qu’elle est un formidable levier de création de richesses : c’est « mettre à la disposition de ceux qui avaient des idées et peu d’argent les moyens de réaliser leurs projets. »[22] Où l’on voit que la dette, qui existait bien avant les échanges marchands et le capitalisme, est pour ce dernier à la fois l’origine de sa perpétuation, la base de son développement, mais aussi, justement parce qu’elle ne peut jamais être éteinte (ou alors dans la mort), un formidable ferment de destruction. Concluons sur le caractère religieux de la dette, en ce sens qu’elle est un pari sur l’avenir, « un acte de foi » dans le progrès : « la dette n’aurait jamais pu prendre une telle ampleur en Occident sans la vision religieuse du monde caractéristique de notre civilisation. »[23]

La suite ici.


[1] Déclaration de 1951, cité par Marc BOUSSEYROL (2009), Vive la dette !, Thierry Magnier, « Troisième culture », p. 27.

[2] Propos rapportés par Bernard GUERRIEN et Francisco VERGARA (1997), « Dette publique, fardeau des générations futures ? », Alternatives Economiques n° 153, novembre, sur le site du mensuel : http://www.alternatives-economiques.fr/la-dette-publique-2c-fardeau-des-ge_fr_art_108_10687.html.

[3] Manifeste d’économistes atterrés, Les Liens qui Libèrent, 2010, p. 25. Disponible en ligne : http://atterres.org/page/manifeste-d%C3%A9conomistes-atterr%C3%A9s, consulté le 19 février2012. A lire absolument.

[4] Jacques ADDA (2012), « Jalons pour une histoire de la dette », Alternatives Economiques hors-série n° 91, 1er trimestre, p. 14.

[5] David GRAEBER (2012), « Entretien, par Philip Pilkington », reproduit par Alternatives Economiques hors-série n° 91, 1er trimestre, p. 30.

[6] Ibid.

[7] Gilles DOSTALER, Bernard MARIS (2009), Capitalisme et pulsion de mort, Paris, Albin Michel, p. 96.

[8] Friedrich NIETZSCHE (1887), Généalogie de la morale, Paris Flammarion, 2002, p. 73, cité par G. DOSTALER, B. MARIS (2009), op. cit., p. 96.

[9] D. GRAEBER (2012), art. cit., p. 31.

[10] Alexandre LACROIX (2011), « Comment l’Occident a inventé la dette », Philosophie Magazine n° 54, novembre, p. 26.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] J. ADDA (2012), art. cit., p. 14.

[14] A. LACROIX (2011), art. cit., p. 26.

[15] Il était une fois le Bronx, Robert De Niro, 1993.

[16] G. DOSTALER, B. MARIS (2009), op. cit., p. 98.

[17] Marcel HENAFF (2002), Le Prix de la vérité : le don, l’argent et la philosophie, Paris, Seuil, p. 33, cité par G. DOSTALER, B. MARIS (2009), op. cit., p. 98.

[18] G. DOSTALER, B. MARIS (2009), op. cit., p. 101.

[19] A. LACROIX (2011), art. cit., p. 27.

[20] G. DOSTALER, B. MARIS (2009), op. cit., p. 101.

[21] Ibid, p. 96.

[22] Philippe FREMEAUX (2009), Petit dictionnaire des mots de la crise, Paris, Les Petits Matins, p. 44.

[23] A. LACROIX (2011), art. cit., p. 26.


2 commentaires
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  1. Cécilia

    Intéressant, intéressant… Histoire de l’origine de la dette…
    Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que ce terme de « dette » a gardé le même sens tout au long de l’histoire. Bien qu’elle ait d’abord une dimension religieuse, son origine n’a pas été détournée – ce mot venant étymologiquement du latin « debere », devoir. Souvent l’on se rend compte du détournement des mots dans l’histoire, mais pas celui-ci ! Preuve, peut-être, de son omniprésence depuis toujours. La conscience, propre de l’homme, a peut-être commencé avec la conscience de devoir sa vie à quelqu’un : la génitrice (avant de parler de mère) ou un dieu…

    • reflexionsdactualite

      Exactement ! Ce que je voulais mettre en avant dans cette partie, c’est la polysémie du terme (notamment dans les autres langues), et, en même temps, la constance du sens général à travers les siècles malgré que le terme se soit déplacé de champs (religieux, familial, lien social, économique, etc.).



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