Ce que j’en dis…

L’économie selon Marine Le Pen
5 février, 2012, 21:58
Classé dans : Economie Politique ou Politique de l'Economie ?

Ah, le projet économique de la Marine ! La fiction du numéro de ce soir de Capital sur M6 a montré (très partiellement) que le projet de revenir au franc est problématique, même si la Marine a tenté de montrer le contraire. L’an dernier, le père d’un de mes élèves de terminale ES m’avait envoyé un mail curieux, une question épineuse sur un ton ambigu : « Que pensez-vous de l’idée du FN de sortir de l’euro et de revenir au franc ? » Euh, je n’ai rien fait, moi ! Pourquoi cette question ? Surtout de la part d’un père censé être un chercheur universitaire spécialiste de géopolitique arabe. Il devrait connaître la réponse, non ? Il veut me piéger, ou quoi ? Je lui ai répondu, à peu près en ces termes, ce qui suit. En gros, les tenants et aboutissants du retour au franc selon la Marine.

 

L'économie selon Marine Le Pen dans Economie Politique ou Politique de l'Economie ? affiche-lepen

Avant tout, souvenons-nous qu’aucune procédure n’est prévue par l’UE pour qu’un pays puisse sortir de la zone euro ; cette sortie est donc théoriquement le fait unilatéral des Etats, sans concertation communautaire. Ainsi, une sortie de l’euro coïnciderait à une sortie de l’UE. Le FN portait déjà cette idée du temps de Jean-Marie Le Pen. Ce qui est nouveau, c’est que sa fille souhaite une concertation préalable avec les partenaires européens pour leur proposer d’en sortir ensemble, même si, à défaut d’accord, la France prendrait l’initiative seule.

Le FN étant un parti souverainiste, sortir de la monnaie unique et revenir au franc suit une logique complètement nationaliste. Marine Le Pen souhaite en effet restaurer la souveraineté de la nation en termes de politique économique, de politique monétaire, et sauver l’emploi national (contre le reste du monde). L’idée est séduisante ; d’ailleurs, elle séduit, comme en témoignent les derniers résultats du parti, tant en termes électifs qu’en termes d’opinions.

Quelle est l’idée ? On doit comprendre le projet frontiste dans sa globalité. L’idée est de revenir à la souveraineté monétaire, mesure accompagnée d’une préférence nationale (emploi et production) et d’un retour calculé au protectionnisme. En dévaluant le franc, on répond à la concurrence internationale en relançant les exportations, engendrant un retour à la croissance et à l’emploi. Théoriquement, c’est une démarche intéressante. Empiriquement, par contre, cela pose problème.

Tout d’abord, la France perdrait l’appui de ses partenaires européens, alors que, durant la crise, la Grèce, l’Irlande, l’Espagne ont bénéficié de la stabilité de l’euro et du soutien (relatif) de l’UE. Isolé, le franc risquerait d’être attaqué sur les marchés financiers, augmentant du même coup les taux d’intérêt sur la dette publique. La dévaluation de la monnaie ferait exploser le poids de la dette, qui reste, elle, libellée en euros (on ne peut dévaluer également la dette publique unilatéralement au risque d’un défaut de paiement). Par ailleurs, vue la dépendance du pays vis-à-vis des importations, une sortie de l’euro et une dévaluation du franc entraîneraient une forte inflation (en particulier en matière énergétique).

Ensuite, une instabilité monétaire et une dette qui s’envole risqueraient d’engendrer un mouvement de panique sur le marché bancaire domestique et une frilosité importante, tant en termes d’investissement que de consommation (les deux ressorts de la demande effective, déterminant essentiel de l’emploi selon Keynes).

Enfin, les mesures de rétorsion commerciale de la part des autres pays entraîneraient une chute des exportations et des importations ; la France seule ne pèse pas lourd dans le processus actuel de la mondialisation. Avec une telle récession, l’emploi ne serait pas la seule variable touchée. Un ajustement structurel serait inévitable et terrible sur toute l’économie – et au-delà (la cohésion sociale et la stabilité politique seraient touchées).

 

On le voit, le projet de Marine Le Pen est, en l’espèce, un fantasme économique, voire un risque pour la société. Toutefois, la position du FN (mais il n’est pas le seul critique) a le mérite de mettre le doigt sur un problème structurel de l’Europe : le flou réglementaire en matières de gouvernance économique. Certes, l’euro a permis de contrer les attaques spéculatives contre les taux de change et donc garanti la stabilité monétaire de la zone (contrairement à la livre sterling ou à la couronne suédoise). Mais l’UE a des marges de manœuvre très faibles en matière de politique économique. La politique budgétaire reste le fait des Etats, et peut donc avoir des effets pro-cycliques en cas de crise par le biais de politiques « chacun pour soi », qui n’ont d’ailleurs pas respecté les règles européennes (barrières douanières et déficits publics). La seule coordination reste justement le pacte de stabilité (déficit public inférieur à 3 % du PIB et dette publique inférieure à 60 % du PIB), qui se révèle très rigide et incomplet (il ne tient compte que de l’endettement public, pas de l’endettement privé, qui a fait très mal à l’Irlande et à l’Espagne). Les différentiels de croissance dans la zone sont aggravés par le fait que la politique monétaire est unique (BCE) pour des situations nationales très différentes. En effet, les Etats ne disposent plus des armes de la dévaluation (pour la compétitivité) et de la maîtrise de l’inflation (pour éponger la dette).

Il reste donc à inventer les outils de solidarité budgétaire pour permettre une gouvernance économique viable à long terme, en contrepartie desquels les Etats devront (encore) lâcher du lest quant à leur souveraineté nationale, ce qui suppose de faire preuve de pédagogie de la part des gouvernants et de s’en remettre au processus démocratique. Les règles de l’UE, en particulier en matière économique, ne peuvent rester en l’état ; seulement, tout reste à faire.


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