Ce que j’en dis…

Claude Guéant, thuriféraire des idées frontistes
5 février, 2012, 14:03
Classé dans : La Société en question(s)

Et une polémique de plus, une ! A croire que les provocations et les propos polémiques sont entrés dans le fonctionnement normal de la démocratie, au même titre que la communication[1], davantage que le débat public ou les réflexions de fond. Ce 4 février, lors d’un colloque avec le syndicat étudiant de droite UNI, le Ministre de l’Intérieur et de l’Immigration a encore fait parler de lui en ressortant une vieille antienne de la droite, celle de la guerre de civilisation : « Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité, la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique… En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation. »[2] Cette saillie appelle plusieurs remarques.

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Tout d’abord, il apparaît que Claude Guéant méconnaît ce que les élèves de première ES apprenaient encore l’an dernier (le programme a changé, on se demande pourquoi), à savoir, en premier lieu, que l’anthropologie n’est pas une « idéologie », mais une science, une science humaine, celle portant sur l’homme et les cultures. Notre Ministre utilise très intelligemment la notion d’ « idéologie », qui aujourd’hui signifie un système d’idées, une philosophie du monde et de la vie qui « offre un prisme à travers lequel voir le monde, un ensemble de croyances auxquelles on tient si fermement qu’on n’en cherche pas de confirmation empirique »[3]. Mais si on lui demande pourquoi il a usé de cette notion, il expliquera sûrement qu’il faisait référence à sa définition initiale, à savoir : système philosophique ayant pour objet l’étude des idées, de leurs lois, de leur origine. Sauf que ce dernier sens est largement oublié par nos concitoyens actuellement, et que, parler d’ « idéologie » renvoie insidieusement au sens actuel. Excellente rhétorique !

 

Qu’apprenaient nos élèves de première ES ? D’abord, que la culture a été définie par l’anthropologue britannique Edward Burnett Tylor comme la « totalité complexe qui comprend les connaissances, les croyances, les arts, les lois, la morale, la coutume et toutes autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société »[4]. On peut actualiser cette définition : la culture est l’ensemble des faits de civilisation par lesquels un groupe pense, agit, ressent ses rapports avec la nature, les hommes et l’absolu. La culture se manifeste notamment dans la religion, les structures politiques, l’organisation familiale, l’éducation, le développement matériel et technique. Il y aurait donc des cultures, ou civilisations chez M. Guéant, inférieures à d’autres. C’est ce que pensaient les occidentaux il y a quelques siècles : les sociétés humaines évoluent d’un état naturel, d’un stade sauvage (promiscuité sexuelle, absence de lois) au stade de civilisation, en passant par une époque intermédiaire qualifiée de barbare. Par ailleurs, l’homme civilisé, c’est moi, pas eux. L’ethnocentrisme est alors répandu. Selon les anthropologues du XIXe siècle, qui ont mal lu Rousseau et Darwin, les hommes sont tous les mêmes, une page blanche, qui évoluent selon l’environnement, le milieu. D’ailleurs, Tylor est l’un des chefs de file de cette école évolutionniste. C’est l’époque des conquêtes coloniales, des exhibitions au Jardin d’acclimatation, de l’exploitation de la Vénus hottentote. On se passionne pour l’anthropométrie, cette pseudo-science qui entend qualifier l’infériorité d’un homme, d’une race par l’étude du squelette, la forme et la taille des membres et du crâne. C’est justement là où se niche l’idéologie. Parce qu’on considère certaines civilisations inférieures, on peut, on se doit de les éduquer, de les civiliser, de les cultiver, plus ou moins contre leur gré. Cette « science », reflet d’une époque, justifie alors toutes les atrocités, jusqu’au racisme. « Entre 1853 et 1855, le comte de Gobineau publie son Essai sur l’inégalité des races humaines en quatre volumes. […] Les races sont inégales ; certaines supérieures et vouées au progrès, les autres, inférieures et condamnées à l’immobilité ; peu sont perfectibles. »[5] Le comte, pessimiste, écrit : « L’espèce blanche a désormais disparu de la face du monde. Après avoir passé l’âge des dieux où elle était absolument pure, l’âge des héros où les mélanges étaient modérés de force et de nombre, l’âge des noblesses où les facultés grandes encore n’étaient plus renouvelées par des sources taries […], la part de sang aryen […] qui soutient seule l’édifice de notre société s’achemine chaque jour vers les termes extrêmes de son absorption. »[6] Cela fait froid dans le dos. Où l’on comprend qu’Hitler n’a rien d’un original, si ce n’est dans l’ampleur de ses crimes !

 

Mais, avant même qu’Adolf fasse ce qu’il a fait, des anthropologues nouveaux[7] balaient d’un revers de manche les thèses évolutionnistes en s’intéressant d’un peu plus près que leurs prédécesseurs aux autres cultures. Ces chercheurs montrent que les sociétés qualifiées de « primitives » sont très structurées, avec des règles (orales), une transmission, des valeurs, un langage aussi complexes que « notre » culture. Les cultures apparaissent dès lors non hiérarchisées, car chacune se distinguant des autres par une multiplicité de traits, les inscrire dans une hiérarchie revient à émettre des jugements de valeur ; le risque d’ethnocentrisme est très proche. Chez les culturalistes, par exemple, les cultures sont considérées comme faisant système, ayant un sens, dont les normes et pratiques ne peuvent se comprendre en dehors de la signification que leur confèrent les acteurs. Il existe aussi un risque : comme l’autre culture n’est compréhensible que selon une logique interne, on peut s’en désintéresser, et rester indifférent aux malheurs des autres (par exemple, le génocide rwandais). Notre Ministre aurait donc balayé un siècle d’anthropologie pour revenir à une vision partielle, partiale, et surtout très dangereuse, racialiste presque, des civilisations. Et on ne peut offrir le bénéfice du doute à M. Guéant, qui a tant fait parler de lui avec des sorties plus qu’hasardeuses sur les Roms, par exemple, ou sur l’échec scolaire des enfants d’immigrés, fausses statistiquement, et condamnables moralement.

 

Enfin, certains hommes politiques (Henri Guaino, François Baroin), interrogés sur les propos de leur pote, indiquent que la polémique n’a pas lieu d’être, car ce que voulait dire Claude Guéant, selon eux, c’est une condamnation des négations de l’humanité, des droits de l’homme, des femmes, des minorités ethniques, etc. Ah ? Mais alors, tout le monde est d’accord là-dessus ! Sauf que, d’une part, parler de civilisation est ambigu, d’autre part : protéger les femmes revient-il à nier leur liberté vestimentaire et religieuse ? protéger les minorités revient-il à les renvoyer chez eux (où ???) ? protéger les enfants revient-il à les ficher et à les stigmatiser comme « potentiellement dangereux » dès la naissance ? J’ai un doute, là. Alors, qu’a voulu dire ce grand admirateur des droits des enfants sans-papier ? Je rappelle sa dernière phrase, celle-ci sans aucune ambiguïté, et qui rappelle les pires heures antisémites française de la fin du XIXe et début du XXe siècle : « Nous devons protéger notre civilisation »… Contre l’envahisseur ?

 


[1] Voir la polémique sur l’utilisation de figurants lors d’une visite de notre Président : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/02/03/des-figurants-pour-accueillir-nicolas-sarkozy_1638331_1471069.html.

[2] Ces propos sont rapportés par toute la presse Internet. Par exemple : http://www.slate.fr/france/49529/gueant-civilisation.

[3] Joseph STIGLITZ (2002), La Grande Désillusion, Paris, Fayard, « Le Livre de Poche ».

[4] Edward B. TYLOR (1871), Primitive Culture. Researches into the Development of Mythology, Philosophy, Religion, Language, Art and Custom,Murray.

[5] David LE BRETON (2011), « La redoutable leçon du XIXe siècle », Le Point Références n°33, « Comprendre l’autre », p. 37.  

[6] Arthur DE GOBINEAU (1853), Essai sur l’inégalité des races humaines, tome II, cité par Elise LEPINE (2011), « La mystification de la race », Le Point Références n° 33, op. cit., p. 67.

[7] Franz BOAS (1911), L’esprit de l’homme primitif ; Bronislaw MALINOWSKI (1922), Les argonautes du Pacifique occidental ; Margaret MEAD (1935), Trois Sociétés primitives de Nouvelle-Guinée.


5 commentaires
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  1. Gozlan Pierre

    Lévi-Strauss et son Race et Histoire m’est revenu à l’esprit à la vue de cet énième dérapage verbal de Mr Guéant : « L’humanité en progrès ne ressemble guère à un personnage gravissant un escalier, ajoutant par chacun de ses mouvements une marche nouvelle à toutes celles dont la conquête lui est acquise ; elle évoque plutôt le joueur dont la chance est répartie sur plusieurs dés et qui, à chaque fois qu’il les jette, les voit s’éparpiller sur le tapis, amenant autant de comptes différents. Ce que l’on gagne sur un, on est toujours exposé à le perdre sur l’autre[...] » Chapitre 5 L’idée de progrès

  2. juju

    Ca s’appelle de la provoc mon Ludo, ca sert à faire parler et apparemment ca

  3. juju

    (suite) : marche !!!! Ce qu’il dit n’apporte rien à un quelconque débat de toute façon, ca fait juste parler les journalistes et ca fait de l’oeil à certaines voix pour mai 2012, j’suis même pas sûr qu’il le pense, ca ressemble à un « sacrifice » !!!! mdr

  4. reflexionsdactualite

    @ Pierrot : Exactement ! La convocation de cette figure du structuralisme français est incontournable pour clouer le bec à M. Guéant, merci Pierrot ! (D’ailleurs, va vraiment falloir que je m’y mette, à Lévi Strauss : « inculte » !)
    @ Juju : C’est sûr que cette activité est davantage faite pour être commentée plutôt que pour être vraiment réfléchie, quoique… Si on peut rappeler l’histoire de la pensée anthropologique pour démonter ces propos, je suis preneur ! Et puis, l’activisme de M. Guéant sur ces sujets sensibles relèvent, à mon avis, autant du calcul politique que de convictions profondes qui le traversent. Malheureusement…

  5. reflexionsdactualite

    Retour sur l’article. Je me souviens que Martin Legros avait écrit dans Philo Mag n° 49, mai 2011 : « « L’accroissement du nombre de musulmans en France et un certain nombre de leurs comportements posent problème. » Après l’usage du mot « croisade » à propos de l’intervention en Lybie, Claude Guéant a cru utile de justifier ainsi le débat sur l’islam et la laïcité lancé par l’UMP. « Il n’y a aucune raison pour que la République accorde à une religion particulière plus de droits qu’elle n’en a accordé en 1905 à des religions qui étaient anciennement ancrées dans notre pays », ajoute-t-il. Etrange constat qui a suscité une vaste polémique. La gauche accuse le ministre de singer Marine Le Pen, la droite estime que Guéant répond, maladroitement, à une vraie question. En réalité, l’enjeu est européen et dépasse les clivages politiques. En Allemagne, le social-démocrate Thilo Sarrazin s’inquiète dans un best-seller de l’abêtissement du pays en raison d’une immigration musulmane galopante. Aux Pays-Bas, le député d’extrême-droite Geert Wilders réclame l’interdiction du Coran et l’arrêt de l’immigration en provenance des pays musulmans. En Suisse, la droite populiste obtient l’interdiction de la construction de minarets. « Attiser le sentiment d’une culture nationale en danger, tenue de s’affirmer comme « culture de référence » à laquelle doit se plier tout nouvel arrivant » n’est pas nouveau en Europe, remarque Jürgen Habermas. Ce qui est inédit, c’est de définir la « culture de référence » à partir de la religion. Tout se passe en effet comme si, pour certains, l’islam menaçait la culture judéo-chrétienne censée nous distinguer des étrangers. Au fondement de la xénophobie, la religion a pris la place de la race, ouvrant une nouvelle carrière à la haine de l’autre, mais révélant surtout une angoisse spirituelle latente dans le corps social. La vigueur de l’islam dérange tous ceux qui ne supportent plus la culture du doute propre aux démocraties. En somme, elle renvoie à tous ceux qui ne sont plus croyants l’image de leur propre faiblesse. » C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui : la religion au début du XXIe siècle a remplacé la race à la fin du XIXe siècle, mais les propos, l’idéologie sont les mêmes…



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