Ce que j’en dis…

Le fabuleux destin de Jules Depaquit
4 février, 2012, 2:35
Classé dans : Un peu d'Histoire

« Place de Clichy, seules les lumières du tabac m’illuminent, y a plus qu’la froideur du béton gris quand le métro baisse ses grilles »« C’est entre trois et cinq plombes que j’aime Paris, le reflet des néons, Pigalle qui tombe sur mon cuir »… Ça, c’est l’ambiance urbaine de Paname, très justement décrite par nos désormais voisins d’Octobre Rouge, dans « Nuits Blanches », titre sorti sur leur 2ème album, Là où ça fait mal, en 2004. Paris est une ville infiniment plurielle. Mais avant d’aller plus avant en notre discussion, je ne peux m’empêcher de vous faire partager ce morceau.

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Paris ! Tombé amoureux de cette ville un peu par hasard, je me suis complètement approprié ce lieu indescriptible lorsque je suis venu y habiter, studieusement, laborieusement. J’y mourrai ! La déclaration d’amour, c’est à Paris qu’elle s’adresse. Alors, bien sûr, ce texte sera forcément partial, partiel, parbleu ! On appellerait ce texte un épisode, un chapitre d’un roman à jamais inachevé, toujours en mouvement, imprenable, impalpable, se dérobant toujours aux mots trop étroits pour le décrire. Jamais un temps d’avance, toujours un train de retard. Pas moyen de le graver sur feuille électronique d’un traitement de texte quelconque. Alors, tant pis. Prenons le temps, et tant pis pour l’horaire. Je suis le célèbre lapin blanc. Eternellement en retard. Alors, prenons le temps de raconter une histoire.

« Un soir que j’accompagnais chez lui un vieil ami qui avait fortement bu dans divers bars de la rue Blanche, nous fûmes arrêtés par un « guide » qui, nous prenant pour des étrangers, nous proposa un petit stage dans des endroits « parisiens », et il insistait sur le mot. Nous lui fîmes comprendre que nous étions plus parisiens que lui ; puis, sur sa prière, nous le suivîmes dans des cafés où, le service terminé, se réunissent des garçons et des musiciens. Ils sont là dans l’intimité, chez eux, car ils veulent aller au café aussi, comme des clients. On nous servit « ce qu’il y a de meilleur ». Au petit jour, mon compagnon, complètement ivre, me disait, tandis que nous longions des rues toujours éclairées : « Montmartre est une lanterne aux mille facettes. »[1]

Voilà le Paris de la belle époque. Le Paris canaille, dangereux, popu. Le Paris des soufflets à douleur, des putes, des macs et des micmacs, des galures, des titis, des caves, des Apaches. Le poète Léon-Paul Fargue écrit encore : « Du temps que Jules Lemaître écrivait des préfaces charmantes pour les contes du Chat Noir, Montmartre fut la patrie des cafés dits célèbres, réservés à certains initiés, où se réunissaient des artistes, poètes et peintres, qui échangeaient des idées et contribuaient à entretenir ce qu’on a appelé l’esprit parisien. »[2] Rodolphe Salis, le fondateur du cabaret Le Chat Noir, proclame l’autonomie de Montmartre en 1881, après que la commune du même nom fut rattachée à la capitale en 1860, suite à une proposition d’Adolphe Thiers. Le quartier rassemble alors Toulouse Lautrec, Steinlen, Modigliani : Montmartre est le lieu branchouille de l’époque.

Le fabuleux destin de Jules Depaquit dans Un peu d'Histoire Cabaret-du-Chat-Noir

Le Paris du début du XXe siècle voit l’émergence du mouvement dada, formidable entreprise intellectuelle et artistique de remise en cause systématique. L’idée de l’autonomie fait son chemin, et un scrutin municipal est organisé en 1920. Comme le raconte le site L’internaute, « la conquête de Montmartre donne lieu à de véritables affrontements politiques et verbaux. Les artistes Picabia, André Breton et Tristan Tzara constituent la liste dadaïste et mènent leur campagne sur le slogan simple et radical :“ A dada, à dada, à dada… Hue !”. Le poète Henri Chassin, à la tête du mouvement des “sauvagistes”, propose de transformer la Basilique du Sacré-Cœur en piscine municipale. Des alternatives “fémino-féministes” ou “abstentionnistes” sont également proposées. Picasso, Max Jacob et Jean Cocteau présentent leur projet “cubiste” et effraient les Montmartrois en scandant leur hymne : “Les vieilles maisons, erreurs ! Démolissons, démolissons ! Un gratte-ciel, deux gratte-ciel, trois gratte-ciel !”. »[3] En face, contre cette lubie de construire des gratte-ciel dans Paris, un certain Jules Depaquit fait campagne au nom des « antigrattecielistes » ! Depaquit n’est pas un inconnu, dans le quartier. « [Présentant] tous les traits de l’artiste de Montmartre de 1900, fastueux et criblé de dettes, grandiloquent et amateur de canulars »[4], dessinateur dans de nombreux journaux satiriques (Le Rire, Le Bon Vivant, La Baïonnette, Le Canard Enchaîné), illustrateur d’un ouvrage de Max Jacob, il est accueilli à 24 ans par Rodolphe Salis au Chat Noir puis, après de nombreux déménagements bohèmes, devient locataire d’Aristide Bruant[5]. Il ne quittera plus Montmartre. Filou comme pas deux, il aurait écrit à la porte de son appartement « WC », dans le but d’éviter ses créanciers ; « quand un quidam heurtait l’huis, il criait de l’intérieur “occupé !”. Le visiteur repartait bredouille. Il ne lui restait plus qu’à écrire en marge de son assignation “Inconnu à l’adresse indiquée”. »[6] Son programme est savoureux :

-          anéantissement des gratte-ciel, et construction de vieilles maisons sur mesure ;

-          suppression de l’eau : fontaines de vin blanc, rouge, rosé, suivant le goût de l’habitant ;

-          interdiction de mourir sur le territoire de la Commune libre, sous peine de mort ;

-          déclaration de paix en cas de déclaration de guerre ;

-          construction de toboggans pour descendre la Butte ;

-          suppression des mois de décembre, janvier, février. Jamais d’hiver !

-          Installation de trottoirs roulants pour se rendre d’un bistrot à l’autre ;

-          abrogation des lois de l’apesanteur, préjudiciables aux buveurs.

Un programme que ne renierait pas Christophe Salengro, Président à vie de la Présipauté de Groland. D’ailleurs, Groland est, depuis 2004, jumelée avec Montmartre.

Montmartre-2011_10_08-_016 dans Un peu d'Histoire

Retour à nos oignons. « Avec un tel programme, Jules Depaquit est élu triomphalement »[7] le 11 février 1920 maire de la Commune libre de Montmartre, engoncé dans une éternelle redingote noire, agrémenté d’une écharpe rouge et verte, auréolé d’un haut de forme aristocratique. Un sacré numéro devenu maire ! « Un maire postiche, bien entendu, car cette proclamation d’indépendance reste une provocation d’artiste. »[8] A la fin de l’année 1920, fort de cette élection brillante et toujours avec l’idée de rendre Montmartre autonome, un groupe d’amis artistes, dont fait partie le maire, décide, à l’initiative du dessinateur Joe Bridge, de créer la République de Montmartre. « “Paris est un monde et Montmartre en est le pôle… ne laissons pas oublier que, malgré Einstein, le monde entier tourne autour de ces deux pôles-là !” C’est en ces termes que […] Bridge s’exprima en 1920 devant un aréopage de montmartrois revendiquant leur identité face à un modernisme culturel et esthétique jugé excessif. […] Le 7 mai 1921, est fondé officiellement cette république “pour rire”, réunion d’artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, poètes et amis des arts, afin de créer entre eux un lien de solidarité et “faire le bien dans la joie”, devise de cette nouvelle République. »[9] Cette association philanthropique existe encore. L’esprit parisien dont parlait le poète…

Cette histoire singulière montre toute la richesse, la créativité, l’originalité la folie de Paname. Depuis quelque temps, l’amour de ma vie m’a ouvert les yeux sur la nécessité de prendre le bus, aveuglé que j’étais par les couloirs obscurs, froids et impersonnels du métropolitain. Malgré les secousses de la rue, on voit, on vit, on ressent Paris. Dans le bus, on lit, on observe, on se moque, on se perd dans ses pensées, en craignant le nuage noir inquiétant qui s’élève au-dessus de l’Opéra. Moi qui suis solitaire, j’aime perdre mon temps dans les embouteillages, avec ma musique, ma revue, mes doutes. « Quand un garçon élevé solitaire commence à sortir seul, ses premiers voyages en omnibus lui donnent de grandes espérances. Ce sont ses débuts dans le monde. La gradation en est sans larmes. Pensez donc, un salon qui roule, et où l’on n’est pas obligé de parler ! »[10]


[1] Léon-Paul FARGUE (1932), Le piéton de Paris, Gallimard, « L’Imaginaire », 1939, p. 40.

[2] Ibid, p. 42.

[4] Article Wikipédia de Jules Depaquit : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Depaquit.

[5] Ibid.

[6] Propos du journaliste Jean-Paul Lacroix, rapporté par l’article Wikipedia précédemment cité.

[7] Bruno FULIGNI (2010), Votez fou, programme de la chaîne LCP : http://www.lcp.fr/emissions/votez-fou/vod/7839-jules-depaquit.

[8] Site L’internaute.

[10] L.-P. FARGUE (1932), op. cit., p. 263.


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