Ce que j’en dis…

Dr. Mario en consultation chez J. Rawls et A. Sen
15 janvier, 2012, 16:14
Classé dans : Philosophie & Pop Philosophie

Il y a quelques mois, le philosophe Mathieu Triclot[1] lance un pavé numérique dans la mare du gaming, dans lequel il cherche à « comprendre les jeux vidéos comme une forme d’expérience. »[2] Une expérience de vie. Le jeu vidéo n’est désormais plus considéré comme une vulgaire distraction pour enfant délaissé : l’âge moyen des gamers est aujourd’hui de 37 ans[3]. Non seulement, les gamers ont vieilli (l’industrie du jeu vidéo a quarante ans), mais les jeux deviennent de véritables expériences complexes au graphisme singeant la réalité (Heavy Rain, Uncharted, GTA IV, Red Dead Redemption), tandis qu’un virage fun a été insufflé par Nintendo dans sa quête de distraction transgénérationnelle, invitant le sexe féminin ainsi que les seniors.

Né dans les eighties, je baigne très jeune dans l’univers du jeu vidéo. Mon parrain m’offre très tôt un game & watch (jeu électronique de poche) double écran horizontal Mario Bros : il fallait charger (ou décharger ?) des paquets d’un camion. Ça coute une soixantaine d’euros maintenant !

Dr. Mario en consultation chez J. Rawls et A. Sen dans Philosophie & Pop Philosophie mariobrosgw

Vers l’âge de six-sept ans, mes parents m’achètent une Nintendo (NES) avec les meilleurs jeux (les différents Mario, des jeux de tennis, de course automobile, Zelda, le tir aux canards avec le flingue orange, etc.). J’ai passé des heures dessus ! Je suis capable de terminer Mario 1 en à peine une heure ! Je me souviens particulièrement de cette période car on avait retrouvé mon petit frère de deux-trois ans à quatre heures du matin, dans le salon, dans le noir, en train de jouer, complètement captivé par l’écran, dans l’inquiétante lumière bleutée de celui-ci. Puis, j’ai eu beaucoup de mal à convaincre mes parents de nous procurer une Megadrive ou une Super NES ; je jouais à Street Fighter, Mario Kart, Sonic, Terminator, etc. chez mes potes. De manière un peu anachronique, on chope vite un vieil Atari avec des disquettes de jeux improbables tels que James Pond, Robocop, PacMan, Lagaf (!), et plein d’autres. Mon frère reçoit une compensation : une Game Boy couleur. Les années passent, je me procure le Graal pour un gamin de 14 ans, une Playstation (Driver, Tomb Rider, Time Crisis, etc.), mais le mimétisme de René Girard me pousse à vouloir la Nintendo 64 que possède mon meilleur ami. Je deviens maître ès Goldeneye, Mario Kart, ISS 64, Duke Nukem, Mario Party, etc. A un Noël, mon petit frère reçoit la toute nouvelle PS2 avec GTA 3. Une révolution : on passe des journées/nuits entières à jouer frénétiquement, ne lâchant la manette que pour des besoins physiologiques (WC, chips, jus d’orange, chocolats de Noël). Ouais, comme dans l’épisode de South Park dans lequel les héros jouent à WOW[4]. Les autres GTA me ravissent, ainsi que Fifa, Le Parrain, Scarface ! Vient la PS3, que je m’empresse d’acheter après ma première paie de prof, au grand dam de ma femme. Ce qui fait qu’aujourd’hui, j’ai une demi-douzaine de consoles avec jeux et manettes qui fonctionnent. Vous avez dit adulescent ?

En ce moment, je suis retombé dans une adaptation de Tetris sous amphétamine par Nintendo : Dr. Mario.

dr_mario_4 dans Philosophie & Pop Philosophie

Le but du jeu ? Mario a grimpé sur l’échelle sociale, il n’est plus plombier mais médecin, et arbore désormais une jolie blouse blanche avec un stéthoscope. Fini le prolétariat ! Son travail consiste à éradiquer des virus, tous plus vilains les uns que les autres, installés dans une fiole, à l’aide de pilules aux différentes fonctions. Le jeu est addictif, mais possède un graphisme sommaire et une durée de vie faible. Pourtant, tout l’intérêt de ce jeu est ailleurs. On peut en effet s’affronter à deux, avec chacun sa bouteille et ses virus. Mais, contrairement à la majorité des jeux vidéo dans lesquels on peut s’affronter à deux ou plusieurs joueurs, Dr. Mario permet à chaque joueur d’affronter l’autre d’une manière équitable. Je m’explique. Si vous jouez à un jeu de combat, à Mario Kart, à Fifa, ou à Goldeneye en mode multi-joueurs, par exemple, il y a de grandes chances pour que celui qui gagne soit le joueur le plus expérimenté, celui qui connaît bien le jeu, qui l’a testé, etc. Autrement dit, il existe des inégalités de départ entre les joueurs, entre celui qui s’entraine tous les jours et le dilettante qui s’amuse de temps en temps. Inégalités de départ qui perdurent : le jeu perd souvent de son intérêt dans cette situation. Je me souviens de ces parties de Street Fighter EX+α avec mon frère. Après avoir pratiqué de longues heures jusqu’à former de larges ampoules sur mes doigts, je délaisse relativement le jeu tandis que mon frère continue de tenter de le finir. Quand on se fritte, les trois premiers combats sont assez équilibrés, mais très vite, il prend le dessus avec Akuma, avec lequel il sait faire tous les combos successivement, au prix d’entrainements intensifs. Et très vite, les parties me gonflent, fatalement ! Pareil quand je jouais à Mario Kart 64 avec ma femme : j’étais tellement entrainé que ce n’était plus drôle ! Un peu comme si Roger Federer me prenait au tennis : au-delà de l’excitation de rencontrer un champion, quel intérêt de me mesurer à lui ? Ça va bien cinq minutes ! Dans Dr. Mario, c’est différent. Les joueurs s’affrontent de manière équitable, dans le sens où chaque joueur choisit le nombre de virus et la vitesse du jeu dans sa bouteille, indépendamment de son partenaire. Ainsi, un joueur expérimenté choisira un niveau et une vitesse élevée ; il pourra se battre contre un joueur amateur qui choisira un niveau et une vitesse faibles. Chacun a donc à peu près les mêmes chances de gagner. Malgré les inégalités de départ, les règles du jeu rétablissent une certaine équité entre les joueurs.

Et là, vous vous demandez pourquoi je mentionne le titre de cet article ? Parce que jouer à Dr. Mario permet d’illustrer à merveille la théorie de John Rawls.

John-Rawls

En 1971, il publie Théorie de la Justice, devenu un classique de philosophie politique, dans lequel, en héritier de Locke, Kant ou Rousseau, il revient sur l’idée de contrat social, il critique l’utilitarisme et redéfinit la justice comme équité : « Comment peut-il exister, de manière durable, une société juste et stable de citoyens libres et égaux qui demeurent cependant profondément divisés entre eux par des doctrines raisonnables, qu’elles soient morales, philosophiques ou religieuses ? »[5] Que raconte Rawls ? Premièrement, il adresse l’une des plus féroces critiques aux théories utilitaristes, qui posent « qu’une société est bien ordonnée lorsqu’elle est organisée de telle sorte que [l’ensemble] des satisfactions des agents qui la composent se trouve maximisée. Or […] la maximisation de [la satisfaction] collective peut se faire grâce à la réduction du niveau [de satisfaction] d’un groupe particulier »[6], autrement dit : peu importe la manière dont sont répartis des biens premiers, et tant pis si un groupe particulier voit ces biens se réduire pourvu que la quantité globale de biens augmente.  Deuxièmement, après avoir rabattu le claque-merde à ces promoteurs d’inégalités[7], à ces méchants libéraux, Rawls peut s’attaquer à sa théorie de la justice. Tout d’abord, il suppose les citoyens comme « des personnes libres et égales, c’est-à-dire comme doués d’une personnalité morale qui leur permet de participer à une société envisagée comme un système de coopération équitable en vue de l’avantage mutuel. »[8] Rawls énonce ensuite les deux principes de justice qui fondent sa théorie. Le principe d’égale liberté : « Chaque personne a un droit égal à un système pleinement adéquat de libertés et de droits de base égaux pour tous, compatible avec un même système pour tous. »[9] Le second principe : « Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : en premier lieu, elles doivent être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous dans des conditions de juste (fair) égalité des chances ; et, en second lieu, elles doivent être au plus grand avantage des membres les plus défavorisés de la société. »[10] Rawls affirme ici que les possibilités de mobiliser sa liberté doivent être ouvertes à tout un chacun (les libertés et les droits de chacun doivent être les mêmes) ; mais « la répartition des capacités individuelles est toujours influencée par des contingences naturelles et sociales. »[11] C’est là qu’intervient le second principe : d’une part, l’égalité des chances doit être appliquée pour que « ceux qui ont des capacités et des talents semblables doivent avoir également des chances semblables dans l’existence »[12], d’autre part, les seules inégalités tolérables dans la société sont celles qui réduisent les inégalités, c’est-à-dire qui favorisent ceux qui sont victimes des inégalités les plus frappantes. Le Revenu de Solidarité Active (RSA) socle (l’ancien RMI) n’est pas distribué à tous ; c’est une inégalité. Mais celle-ci contribue à réduire les inégalités de revenus et permet aux plus défavorisés de faire fonctionner leur liberté. C’est exactement le cas de Dr. Mario. Le principe d’égale liberté est présent : chacun peut, d’une manière plus ou moins facile, accéder au jeu. Mais il existe une inégalité des chances, car deux individus n’auront pas les mêmes capacités pour réussir à Dr. Mario, du fait de « contingences naturelles et sociales », comme le fait de s’entraîner depuis dix ans, de posséder le jeu chez soi ou pas, d’avoir une borne d’arcade près de chez soi, etc. C’est là que les règles du jeu instillent des inégalités réparatrices : chaque joueur peut choisir le niveau et la rapidité du jeu pour lui-même. C’est le principe de différence de John Rawls. Cette inégalité permet l’équité, car deux joueurs de niveaux tout à fait différents peuvent s’affronter, avec des chances à peu près égales de gagner.

En étant un peu provocateur, on peut même aller plus loin et convoquer la figure d’Amartya Sen.

Amartya-Sen-4

C’est qui cézigue ? C’est un économiste et philosophe indien, prix Nobel d’Economie en 1998[13], qui réfléchit notamment aux questions de pauvreté, de liberté, de justice. Il a créé la notion de « capabalité » pour exprimer « ce qu’un individu peut faire, de l’horizon qui s’ouvre à lui et de sa liberté de choisir la voie qu’il veut suivre »[14], contrairement à l’idée qu’on se fait de la justice comme égalité. En fait, ce qui est important, ce n’est pas un certain état de richesses ou de capital, mais « le développement de toutes les potentialités humaines. »[15] Le jeu NES dont nous parlons depuis tout à l’heure permet ce développement : le joueur inexpérimenté peut non seulement battre un joueur expérimenté, mais cette fonction lui permet également de s’entraîner, de prendre de l’assurance, de s’épanouir, d’ouvrir les portes de la liberté qui s’offrent à lui. Comme quand un plombier, par la mobilité favorisée dans la société, par le droit individuel à la formation (DIF), par une institution scolaire équitable, par une information sur ses potentialités, peut devenir médecin en l’espace d’un jeu !


[1] Mathieu TRICLOT (2011), Philosophie des jeux vidéo, La Découverte/Zones, disponible en ligne : http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=135.

[2] Interview de Mathieu Triclot sur le site de Libération, le 20 mai 2011 : http://www.liberation.fr/livres/1201468-philosophie-des-jeux-video.

[3] Benjamin ROZOVAS (2011-2012), « Interview de Tom Bissel », Technikart n° 158, décembre-janvier, pp. 114-116.

[4] Un petit aperçu sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=Di9DBFoIR9M.

[5] John RAWLS (1993), Libéralisme politique, PUF, « Quadrige », 2001, p. 28, cité par Jean-Paul MARECHAL (2003), « L’éthique économique de John Rawls », L’Economie Politique n° 17, janvier.

[6] J.-P. MARECHAL (2003), op. cit.

[7] C’est humainement assez difficile à justifier : peu importe l’intensité des inégalités, pourvu que la richesse moyenne augmente !

[8] J. RAWLS (1993), Justice et Démocratie, Seuil, cité par le Manuel de SES Terminale, Hatier, 2007, p. 194.

[9] Ibid. Ce principe est énoncé de la même manière dans la Théorie de la Justice, Seuil, « Essais », 1971, traduction française : 1997, p. 91 et 341, et dans Libéralisme politique, op. cit., p. 347. Nous devons cette précision à J.-P. MARECHAL (2003), op. cit.

[10] Ibid. Ce principe est énoncé de la même manière dans la Théorie de la Justice, op. cit., p. 341, et dans Libéralisme politique, op. cit., p. 347. Nous devons cette précision à J.-P. MARECHAL (2003), op. cit.

[11] J.-P. MARECHAL (2003), op. cit.

[12] Ibid.

[13] En fait, il n’existe pas de Prix Nobel d’Economie. C’est la Banque centrale suédoise qui a créé un Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, maladroitement appelé Prix Nobel.

[14] Gilles DOSTALER (2005), « L’économie, au service du développement humain », Alternatives Economiques n° 242, octobre.

[15] Ibid.


4 commentaires
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  1. juju

    T’es trop fort j’adore !!!!!! Passer des commentaires des jeux vidéos des 80′ et 90′ et en arriver à la philo et au RSA, moi je dis RES-PECT !!!!!!!!!!!! looooooool ( je blague hein bien sur…)

  2. reflexionsdactualite

    C’est vrai que c’est frappant : Dr Mario est un vrai jeu équitable ! Et puis, c’est ainsi qu’on intéresse les gens (j’en sais quelque chose avec ces chères têtes blondes) !

  3. Romain

    Très bon article, mais malheureusement tu te trompes… je n’ai pas eu la Game Boy Color, mais une Game Boy verte (en noir et blanc donc)…

  4. reflexionsdactualite

    Exact, j’ai totalement confondu !!! En plus, je revois cette #$*@ de Game Boy verte quand j’écris l’article ! Mea culpa.



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