Ce que j’en dis…

La Chanson de la Semaine 35
25 juillet, 2011, 22:51
Classé dans : Musique & Music

Un mètre cinquante-neuf. Du haut de sa choucroute dreadlockée, noire comme la nuit, ce petit bout de femme ne laissait personne indifférent ; elle personnifiait à elle seule l’état d’esprit de la société, cette nouvelle société née, comme elle, au début des eighties. Une société marquée, dans le champ de la pensée, par une contre-révolution libérale : le visage du capitaliste, après avoir ressemblé à celui d’un héritier milliardaire ou d’un innovateur génial, prend le pli du self-made-man moderne, celui qui a un don, un talent sous une bonne couche de travail acharné, à l’image de Bill Gates, ou de Bernard Tapie en France. Amy, elle, est présentée comme issue d’une famille « modeste » de la banlieue de Londres ; son père est chauffeur de taxi. Très tôt immergée par cet art mineur qu’est la musique, notamment dans sa famille, elle travaille d’arrache-pied (cours de chant, école de musique, groupe de rap). Mieux : comme la société l’exige désormais, Amy a un don. Petite fille juive issue d’Albion, son talent se révèle lorsqu’elle ouvre la bouche : là, son timbre suave et chaud transporte l’auditeur dans un monde soul, américain et noir. Sa voix est comparée à celles d’Ella Fitzgerald, de Dinah Washington, de Sarah Vaughan, de Billie Holiday.

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La décennie 2000 est celle de l’essoufflement de la création musicale. Du meilleur au pire, on recycle tout : du rock à la cold wave, de l’électro au hip-hop, de la chanson à textes à la pop la plus basique. La soul n’échappe pas à la règle, Amy s’y plonge sincèrement et devient la reine de cette soul 2.0, haute, très haute dans le ciel au-dessus des Duffy et autres Raphael Saadiq, malgré leurs qualités respectives. Après un 1er album honorable, Frank (2003), elle sort Back to Black en 2006, sous la houlette de Salaam Remi, et, surtout, de Mark Ronson. Dans cet album, elle met au propre ses idées sales. Consécration mondiale. Et début des embrouilles. Dès 2005, Amy, frêle demoiselle d’une quarantaine de kilos toute mouillée, sosie femelle de Marilyn Manson, devient une sorte de Betty Boop trash et droguée, une diva punk alcoolisée et incontrôlable. Elle boit, donc, et se drogue pas mal aussi, dure. Coke, héro, crack. « Quand elle joue [en public], elle exige toujours son « rider » préféré : une bouteille de vodka, deux de Jack Daniel’s, deux de Veuve Cliquot, deux de vin rouge et quarante-huit de Heineken… »[1] La société actuelle est comme ça : droguée jusqu’au coude. Et aussi avide de célébrité. Rachitique, Amy se défonce et s’enfonce. Les tabloïds chassent la moindre trace de farine sur son visage, le moindre toussotement, la moindre faille dans sa chevelure. Lorsqu’ils ne sont pas annulés, ses concerts sont un show pathétique dans lesquels Amy, robe sixties à pois très courte, beehive pas toujours au top, ballerines pourries, mâchouille les paroles de ses chansons, parfois s’éclipse pendant plusieurs minutes pour… pour quoi, au juste ? Souvent, comme c’est le cas sur le Live From Sheperd’s Bush Empire à Londres en 2007, elle paraît ailleurs, figée, le regard vague, sans vie. Déjà, son micro la soutient. Une vidéo la montre en vacances avec un parent ; une touriste la reconnaît et lui demande un autographe, mais Amy se montre très agressive. Comme la société actuelle. Comme la société actuelle, son mode de vie est régressif, elle consomme de la junk food et se bat comme les mômes qu’on est tous. « Elle aime le crack et l’héroïne, les jeans slims et ses bras maigres. Elle aime le bitume et la clope, la bière et les supérettes. Elle aime Londres et Camden. Elle aime la cocaïne et chanter. Elle aime les annulations. Elle aime par-dessus tout le pub et donner des coups de poings. […] Elle aime relever ses jupes […]. Et elle vomit sur ses robes. […] Elle aime le foot et le yoga. […] Elle aime les mini-hauts et faire du jogging. »[2] A un moment, le public se lasse de ses frasques, de ses dents pétées, de ses tatouages devenus disgracieux par sa maigreur, de ses ennuis judiciaires, de ses concerts annulés. Surtout, les fans n’ont rien de nouveau à se mettre sous la dent. On l’oublie. La société est ainsi : quand un phénomène médiatique a donné tout son jus, on cesse de le presser en le délaissant sans vergogne. Jusqu’à ce flash info du 23 juillet 2011 où la nouvelle de sa mort passe en boucle en bas de l’écran. Personne n’y croit. Considérée comme morte depuis longtemps, sa mort nous laisse paradoxalement incrédule. Pourtant, les rumeurs de sa mort courent depuis 2008, on se demandait si elle allait passer l’hiver, passer l’été, etc. Bruno de Stabenrath, l’auteur des Destins brisés du rock (2004, 2007) restait perplexe : « Si Amy avait été une star dans les 70’s, elle serait déjà morte. Aujourd’hui, les enjeux sont trop énormes. On ne la laissera pas s’étouffer dans son vomi (comme Jimi Hendrix) ou faire une overdose dans sa baignoire (comme Jim Morrison). Il y aura toujours la bonne amie ou le producteur providentiel pour l’empêcher d’aller jusqu’au bout de sa défonce. »[3] Sauf qu’aujourd’hui, elle est morte. A 27 ans. En juin 2006, dans le magazine Spin, elle déclarait : « J’écris des chansons parce que je suis fêlée de la tête et j’ai besoin de faire sortir quelque chose de bien de tout ce mal. Je me suis dit “Je vais mourir si je n’écris pas ce que je ressens. J’vais me flinguer.” C’est rien de spectaculaire. » Maintenant, si. La presse a tôt fait de ressortir cette théorie fumeuse du Club des 27, un macabre groupe de rock stars décédés à l’âge de 27 ans, telles Robert Johnson, Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain. Elle en fait désormais partie. Et si, consciente qu’elle ne serait consacrée qu’à sa mort, Amy s’était suicidée pour entrer dans ce Club ? Peu importe : elle fait désormais partie de la légende et restera immortelle. A la tienne, Amy !

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« Le soir, elle marche dans la rue, pense à sa vie, lève les yeux et respire un bon coup. Le lendemain, elle fait un concert. Elle est saoule. Elle perd sa culotte. Elle s’endort sur scène, ses petits chaussons blancs déchirés et pleins de poussière. »[4]



[1]Laurence REMILA (2007), « Au bout du goulot », Technikart n° 117, novembre, pp. 36-38.

[2]Eugénie LAVENANT (2010), Cocaïne et chaussons blancs, Ed. Matières, « Imagène ».

[3]Oliver MALNUIT, Marine THOMEREL (2008), « Amy toujours en vie », Technikart hors-série n° 18, pp. 44-45.

[4]E. LAVENANT (2010), op. cit.


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