Ce que j’en dis…

Wauquiez, Chatel : TIG, même combat ? (1)
28 juin, 2011, 14:04
Classé dans : Travail & Emploi

  Dans moins d’un an, dans un isoloir, nous nous poserons tous cette question, fatidique et récurrente : putain, mais pour qui on va voter ?[1] Consciencieux et citoyens jusqu’au bout des ongles, nous nous serons penchés, quelques semaines auparavant, sur la propagande officielle des différents candidats. Bien sûr, nous attacherons une importance particulière à l’action du candidat sortant, notre actuel Président de la république, qui, le 27 juin dernier lors d’une conférence de presse, a affirmé son envie d’un 2nd mandat : « Dire qu’on ne pense pas à l’année prochaine, personne n’y croirait. » Parmi l’avalanche de mesures/réformes/polémiques/bourdes réalisées depuis quatre ans, nous pouvons retenir une constante : la recherche de responsables, de coupables, de bouc-émissaires. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que Nicolas Sarkozy et sa bande de fins limiers en ont déniché une ribambelle : les Roms, les musulmans, les jeunes, les socialistes, les LGBT, les « fascistes » de Mediapart, les pauvres, les immigrés, les « terroristes » comme Julien Coupat, les magistrats, les délinquants, les 35h, les fraudeurs, … Dès qu’on a pressé la dernière goutte de polémique, on tape sur une autre catégorie de la population, avec l’arme de la réforme, celle des petites phrases, celle du rejet de l’immobilisme, celle de la plus grande fermeté, etc. !

Les pauvres : coupables !

Parlons des pauvres un instant. La polémique lancée le 8 mai dernier sur BFM TV par Laurent Wauquiez, ministre des Affaires européennes auprès de la ministre d’Etat Michèle Alliot-Marie, ancien secrétaire d’Etat chargé de l’emploi et porte-parole du gouvernement, est à ce titre archétypale de l’idéologie qui traverse la majeure partie de la droite française. Le ministre souhaitait en effet mettre un terme aux « dérives de l’assistanat [qui est] le cancer de la société française », en mettant en débat trois propositions de loi qui seront reprises par la majorité parlementaire : le plafonnement du cumul des minimas sociaux à 75 % du SMIC, une astreinte à des travaux d’intérêt général pour les allocataires du RSA, et une durée minimum de cinq ans pour que les étrangers puissent prétendre à ces minimas sociaux[2]. Quelle est l’idéologie sous-jacente ? Qu’apporter une aide n’est pas gratuit. Que les pauvres ont une dette envers la société. Qu’ils sont une charge pour la société. Qu’ils sont oisifs et calculateurs. Qu’ils ont un mode de vie plus décent que les smicards. En définitive, qu’ils plombent non seulement les comptes de l’Etat, mais, qu’en plus, ils découragent la « France qui se lève tôt ». Ils sont donc plus qu’inutiles à la société : nuisibles. Ah, les nuisibles ! Pour les nazis, les Juifs étaient des rats ; pour Pol Pot, l’ennemi était un chien ; pour les Hutus, les Tutsis ne valaient pas mieux que des cafards ou de la vermine[3]. Le terrible mépris qui accompagne cette idéologie « représente un entraînement discret, efficace, permanent à l’insensibilité, un capital de déraison qui fructifie dans l’ombre, prêt à servir, si les circonstances l’exigent, les intérêts d’une destruction aveugle. »[4] En temps de crise, en effet, les circonstances l’exigent, et la destruction, si pour l’instant n’est que sociale, ne s’insinue pas moins dans le cerveau d’un nombre croissant de Français. Laurent Wauquiez et la clique de l’UMP n’ont cessé de répéter cet adage apparemment de bon sens pour justifier cette position : tout droit donne lieu à des devoirs. Que répondre à cette logique implacable ? Un peu d’histoire, M. Wauquiez ?

Protection sociale en France

Jusqu’au XVIIIe siècle assurée par la famille et les corporations de métiers, puis l’Eglise, la protection est petit à petit prise en charge par l’Etat (assistance aux pauvres), protection qui se met en place de manière brouillonne durant l’ère industrielle pour répondre d’un côté aux idéaux d’égalité démocratique, de liberté et de fraternité, et de l’autre aux paupérisme et précarités ouvrières. La protection devient un droit et l’idée d’Etat comme « Providence Terrestre » est ainsi formulée par Emile de Girardin en 1850. La solidarité « s’enracine […] dans la loi de 1905 qui a institué et mis à la charge de l’Etat une obligation d’assistance, puis dans la Constitution de 1946. »[5] La protection sociale en France s’installe en 1945 et prend sa source dans plusieurs modèles : le modèle bismarckien, le modèle beveridgien, l’empreinte universaliste de la Révolution, le rôle particulier de la fonction publique et du traitement de la « question sociale ». La Sécurité sociale se veut universelle en couvrant tous les risques (Beveridge) mais l’assurance reste basée sur l’activité professionnelle (Bismarck). Cette petite tambouille va relativement bien fonctionné durant les Trente glorieuses (pénurie de main d’œuvre, production et consommation de masse, hausse de la productivité, des salaires et des profits, Etat interventionniste, etc.). Les crises des années 1970 remettent tout le système en cause. En raison d’un chômage de masse croissant, d’une inflation haute et d’une croissance introuvable, la protection sociale va se trouver dans un « effet de ciseau » : les dépenses augmentent (chômage, extension de la couverture sociale) et la croissance des recettes chute (moins de cotisants, réorientation des stratégies des entreprises dont le but est de réduire les coûts – salaires et impôts en tête). Dès lors, l’offensive idéologique néolibérale peut prospérer : l’Etat doit s’en tenir à ses fonctions régaliennes car il s’est révélé inefficace à résoudre les problèmes sociaux. Dans beaucoup de pays, les solutions sont les mêmes : les dépenses sont comprimées (parfois au détriment de l’intérêt général et de la cohésion sociale), les prélèvements obligatoires augmentent (sauf parfois ceux des plus riches, avec cette idée invalidée depuis trente ans selon laquelle ce sont les riches qui alimentent la demande effective – consommation et investissement).

Rappelons que la protection sociale n’a pas qu’un rôle d’amortisseur conjoncturel, mais parvient aussi à renforcer le sentiment d’appartenance, le lien social, car elle institue une forme de solidarité nationale ; d’ailleurs, la « fracture sociale » (1995) est sûrement une des causes du triomphe du bouc-émissariat (aujourd’hui). Quand le lien social est fragilisé, quand on ne se sent plus appartenir à la même société, on cherche des autres, qu’ils soient musulmans, Roms, ou assistés. Le célèbre narcissisme des petites différences cher à Freud[6], repris par René Girard[7], qui parle de rivalité mimétique.



[1] C’était le titre du n° 110 du magazine Technikart, daté du mois de mars 2007.

[2] Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Wauquiez.

[3] D’après Isabelle SORENTE (2011), Addiction générale, JC Lattès, p. 104.

[4] Ibid.

[5] Dominique MEDA, Bernard GOMEL (2011), « Réhabiliter la solidarité », Le Monde, 11 juin, retranscrit dans son intégralité sur le blog de Jean Gadrey : http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2011/06/25/assistanat-rsa-une-analyse-de-dominique-meda-et-bernard-gomel/.

[6] Lire par exemple S. FREUD (1929), Le Malaise dans la culture, PUF, « Quadrige », 1995.

[7] « Les thèses de Girard sur la rivalité mimétique et le bouc émissaire ont été énoncées d’abord en 1972 dans La violence et le sacré […] », note de lecture de G. DOSTALER, B. MARIS (2009), Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, p. 50.


Pas de commentaire
Laisser un commentaire



Laisser un commentaire

Environnement TCHAD |
adminactu |
carsplus production |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | RADIO JUSTICE
| JCM
| LEMOVICE