Ce que j’en dis…

Barack, Marine et les immigrés (1)
3 mai, 2011, 18:53
Classé dans : La Société en question(s)

Vous le savez maintenant, je bouffe littéralement de la presse, je dévore les articles ; mes carries sont symbolisées par l’indigestion des étagères de ma chambre, débordant de numéros d’Alternatives Economiques, de Gentleman Quaterly ou encore de Books tel un énorme hamburger au saindoux qui bave littéralement la sauce de tous ses pores. Je suis même abonné à leurs newsletters ! Les frites suintant l’huile réutilisée s’ajoutent à mon hamburger. Et mon Coca ? Suite à la lecture futile mais salutaire d’un récent numéro de L’Echo des Savanes, je suis resté estomaqué devant une série d’affiches qui détournaient la célèbre affiche arty de Barack Obama : Barack en zombie, Barack en Hitler, Barack en Joker, Barack en Che Guevara. En gros, tout et n’importe quoi. L’une d’entre elles montre le Président américain bien entouré par le Führer et par Vladimir Ilitch Oulianov ; malicieuse propagande et basse manœuvre politique :

Hitler Obama Lénine

Obama, comme Hitler et Lénine ? 

Il est vrai que les opposants au Président en exercice ont redoublé d’efforts pour discréditer et l’action politique et la personne de Barack Obama, l’insultant indistinctement de socialiste, de communiste, de nouveau Hitler, de fondamentaliste islamique, de Noir à la solde des Juifs et d’Israël, etc. ; la dernière provocation en date représentant la tête du Président des Etats-Unis sur une tête de singe, montage élégant à l’initiative des républicains qui, ainsi, prétendent avec (très) mauvais goût savoir pourquoi il n’a pas de certificat de naissance[1]. Ça aurait pu être drôle, mais 1) le photomontage est très mal fait, très moche, et 2) l’auteure de cette mauvaise blague n’est autre que Marilyn Davenport, membre du parti républicain, branche Tea Party, autrement dit, une sombre raciste rétrograde. L’image ci-dessus montre Hitler, Obama et Lénine, adeptes de trois branches différentes et radicales de socialisme, pour ainsi dire, trois pourris ! Je trouve très déplacé et dangereux de rapprocher ces trois pseudo-doctrines politiques qui n’ont rien d’autre à voir que la moitié de leur nom, surtout pour les jeunes, qui, je le sais par confrontation réelle avec des jeunes de 15 à 18 ans, peuvent très sérieusement prendre cette affiche pour argent comptant. Je plaisante pas. Ça fait peur ? Mais l’objet de mon billet n’est pas tant les critiques faites à Obama ; je souhaitais revenir sur cet étrange appellation de « national-socialism », remis au goût du jour par une respectable femme avocate de 43 ans, président d’un parti politique qui incarne une des trois plus importantes forces politiques de notre beau pays, celui des droits de l’homme. Pourquoi parler de national-socialisme pour parler du Front national, me direz-vous ? Bref aperçu historique. Fondé en 1972 suite à l’explosion de l’extrême droite française en plusieurs petites formations et à l’initiative du mouvement Ordre Nouveau, le Front national pour l’Unité française (FNUF) élit à sa tête, comme président, Jean-Marie Le Pen le 5 octobre de la même année. Qui est Jean-Marie Le Pen ? Né en 1928 dans le Morbihan, il est pupille de la nation en 1942, étudie le droit et les sciences politiques, s’implique dans le militantisme, et entre très tôt en politique, proche du mouvement poujadiste. Parallèlement, il participe à la guerre d’Indochine (sous-lieutenant chez les parachutistes) et fait celle d’Algérie (officier de renseignement) ; il tiendra des propos ambigus concernant l’usage de la torture (en 1962) et sera, durant quarante ans, régulièrement accusé d’en avoir usé. En 1972 donc, il est appelé à présider le FNUF, communément dénommé Front national. Il en profitera pour développer ses idées nationalistes. Concernant l’emploi du terme « extrême » pour désigner son positionnement politique, il déclare en 2007 que « [je suis] un homme de centre-droit [et] j’appartenais en 1958 au Centre national des indépendants et paysans (CNIP) d’Antoine Pinay, j’étais du centre droit. Je défendais les mêmes idées que maintenant. Ce n’est pas moi qui me suis déporté vers l’extrême-droite, c’est le corps politique français qui s’est déplacé vers la gauche. »[2] 

Idéologie et programme du Front national 

Dans la grande tradition de l’extrême-droite française, le FN se révèle un parti qualifié de nationaliste et de populiste[3], même si certains vont jusqu’à estimer qu’il est un parti fasciste, voire pétainiste. Néanmoins, le FN s’inscrit dans un cadre démocratique et républicain. Le programme politique est désormais célèbre : la lutte contre la dilution de l’identité française (par l’Europe, par les étrangers, par l’immigration, par la mondialisation, mais nous y reviendrons[4]), la souveraineté nationale totale, la préférence nationale, la « dénonciation de la décadence intellectuelle et morale du pays »[5], etc. Le programme économique est plus intéressant. Du temps de Jean-Marie Le Pen, le FN souhaitait donner « la priorité aux dépenses militaires [et offrait une] bonne dose d’ultralibéralisme économique et d’antifiscalisme primaire. »[6] En effet, « une baisse drastique des impôts sur les revenus des plus riches » est souhaitée, concernant à la fois les impôts sur le revenu, sur les sociétés, et même à propos de l’ISF ; pour combler le manque à gagner, on « majorerait […] la TVA, un impôt qui n’a aucun caractère progressif »[7]. Le parti prônait aussi l’instauration d’un système de retraite à l’anglo-saxonne, c’est-à-dire par capitalisation, ce qui reviendrait à accroître les inégalités.[8] Concernant le travail, le FN propose de « libérer le travail » et les entreprises soumises à « une législation du travail pesante en empêchant toute souplesse »[9], autrement dit pas assez flexible ; à ce titre, les 35h « étaient considérées […] comme une source de « désorganisation des entreprises et d’augmentation injustifiée de la masse salariale » »[10]. Concernant l’emploi public, un ultralibéralisme primaire primait encore : abolir les « privilèges », ne conserver que les fonctions régaliennes (prioritairement la police, tout en augmentant le « budget de la Défense nationale de 1,8 % à 4 % du PIB »[11]), introduire pour le reste un « principe de mobilité » et le « non remplacement d’une partie des départs en retraite »[12]. Le conseiller économique du parti, professeur de finance à Dauphine, explique que Jean-Marie Le Pen « était ultralibéral, par réaction au communisme »[13]. Accessoirement, le FN proposait (et propose toujours) une politique familiale très rétrograde, pétainiste : que les femmes retournent au foyer (on les y encouragera !) et qu’elles fassent des enfants (déremboursement de l’avortement[14]). Enfin, un certain protectionnisme économique était de vigueur « pour lutter contre les délocalisations [tout en] sortant de l’euro »[15]. L’économiste marxiste Isaac Johsua insiste bien sur le caractère contradictoire de ces mesures : « Voilà un discours qui demeure en porte-à-faux quand, de façon totalement contradictoire, il se combine avec une orientation libérale, comme c’était le cas de l’ancien programme du FN. »[16] En fait, le positionnement du FN pouvait se résumer ainsi : une constitution sur des bases nationaliste, souverainiste et populiste, un discours teinté d’un ultralibéralisme maladroit, car associé à un protectionnisme apparemment désuet. Là, après le choc de 2002, le FN, sans changer de discours, adopte une stratégie de séduction auprès d’électeurs qu’il souhaite de plus en plus nombreux : on veut ratisser large, la cible se déplace vers les ouvriers. Alors c’est désormais moins Jean-Marie qui parle, qui « communique », que Marine. La façade est plus respectable. Enfin, le virage est opéré lorsque Le Pen père passe la flamme à Le Pen fille ; avec le départ de Jean-Marie, ce sont tous les anciens « boulets » du FN que Marine peut laisser derrière elle : les rattachements à la nostalgie d’une France puissante, coloniale, et la racine jeune et dure du FN ; en gros, elle lâche les vieux grincheux racistes et les jeunes sans cheveux mais avec barre de fer. « Elle a d’emblée pris ses distances avec l’encombrant héritage de l’extrême-droite traditionnelle : ses relents antisémites, ses thèses révisionnistes au sujet de la Seconde Guerre mondiale, sa nostalgie de l’Algérie française, son traditionalisme catholique et sa détestation plus ou moins rentrée de la République. »[17] Le FN change son image et son discours. 

La suite ici.


 

[1] Barack Obama a depuis prouvé qu’il était né sur le sol américain !

[2] Sur le site Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Front_national_(parti_fran%C3%A7ais). 

[3] P.-A. TAGUIEFF (dir.) (2001), Nationalismes en perspective, Paris, Berg International.

[4] A ce titre, la création d’un Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale par le Président Sarkozy en 2007 s’inscrit dans la droite ligne de l’idéologie frontiste. Certains intellectuels, comme Mehdi Belaj Kacem, face à des droites européennes de plus en plus dures, parlent de « droite extrême » pour signifier la radicalisation de la droite, notamment en France. En témoignent les très nombreux dérapages du gouvernement et de la majorité depuis 2007.

[5] G. DUVAL, N. NAHAPETIAN (2007), « Jean-Marie Le Pen, toujours la « préférence nationale » », Alternatives Economiques Poche n° 28, mars.

[6] Ibid.

[7] Ibid

[8] Ibid.

[9] « FN, le pire ennemi des salarié-e-s », brochure de VISA (Vigilance et initiatives syndicales antifascistes), p. 14, cité par I. JOHSUA (2011), « Quelques réflexions sur la montée du FN », 30 mars : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article20916

[10] Ibid.

[11] G. DUVAL, N. NAHAPETIAN (2007), art. cit. 

[12] « FN, le pire ennemi des salarié-e-s », brochure de VISA, pp. 15, 16, cité par I. JOHSUA (2011), art. cit.

[13] Jérôme LEFILLIATRE (2011), journaliste à Challenge.fr, 11 mars, cité par I. JOHSUA (2011), art. cit. 

[14] Nathalie SCHUCK (2011), Le Parisien, le 16 mars, cité par I. JOHSUA (2011), art. cit.

[15] G. DUVAL, N. NAHAPETIAN (2007), art. cit. 

[16] I. JOHSUA (2011), art. cit.

[17] Thierry PECH (2011), « Front national : la grande illusion », Alternatives Economiques n° 302, mai, p. 42.


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