Ce que j’en dis…

La Chanson de la Semaine 30
29 mai, 2011, 12:01
Classé dans : Musique & Music

Semaine particulière. Vendredi 27 mai 2011, l’immense mais invisible Gil Scott-Heron est mort.

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Il y a quelques semaines, j’écrivais ici que sa voix, par le biais de son dernier album en 2010 (dont le titre sonnait ironique : I’m New Here), revenait d’entre les morts. Elle est donc repartie. Pour de bon, cette fois. Sur le titre électronique et sombre Me And The Devil, il chantait de sa voix chaude, mi lucide, mi cynique : « Early this morning When you knocked Upon my door And I say Hello Satan I believe it’s time to go Me and the Devil Walking side by side ». Lui et le Diable, marchant côte à côte, dans les rues de New York City, vers un ailleurs. L’ironie de l’histoire, c’est que cette image était crédible, réaliste. De son vivant. Depuis son dernier album en 1994, Gil Scott-Heron était devenu un mythe malgré lui, « car même à le savoir en vie on [n’y croyait qu’en tant que] légende urbaine, sans preuve ni fait avéré qu’il est bien toujours [dans] les parages »[1] : intellectuel lettré (1er recueil de poésie à 13 ans, université, roman The Vulture en 1968), voix des ghettos noirs américains, inventeur du spoken-word (sorte de poésie orale scandée), précurseur du rap, musicien soul jazz reconnu… Gil Scott-Heron parle de tout et c’est chiadé : les Noirs, évidemment, mais aussi l’apartheid en Afrique du Sud, l’écologie, les addictions, l’immigration, les rappeurs. Gil Scott-Heron fait très fort en 2010, où, est-ce inespéré ?, il sort un « disque proprement avant-gardiste », il « nous donne des nouvelles de notre temps », « [faisant] encore partie des modernes »[2]. A en croire les références de l’album (Damon Albarn joue des claviers ; Kanye West y est samplé ; électro omniprésente), l’heure n’est pas à la nostalgie : Gil Scott-Heron regarde devant lui. Pas nous. Dans le titre présenté ci-dessous (1970), il dénonce, avec sa verve fraiche, les médias et la publicité, les brutalités policières et les inégalités sociales ; surtout, il fustige ses compatriotes Afro-Américains, abrutis par la société télévisée de la consommation, déjà couch potatoes, qui ne se révoltent pas. Marx réactualisé : le critère objectif de définition d’une classe était présent (inégalités, racisme, chômage, etc.), mais, bien que latent (les droits civiques, le révérend King, les Black Panthers), pas le critère subjectif (la conscience de classe). « Peu de chance que Gil Scott-Heron soit revenu [en 2010] pour rester. On croit bien plus que ce n’est qu’un geste, nous laisser cet objet, pour nous réveiller, avant de disparaître encore. »[3] A jamais. RIP. 

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[1] Chronique de l’album I’m New Here sur le site Goûte Mes Disques, publié par Julien le 3 mars 2010 : http://www.goutemesdisques.com/chroniques/album/im-new-here/[2] Ibid

[3] Ibid



La Chanson de la Semaine 29
23 mai, 2011, 10:18
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J’ai choisi cette semaine un titre du duo français Air : Don’t Be Light, présent sur leur album 10 000 Hz Legend, sorti en 2001.

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Air a beaucoup pris dans la gueule : pièce pop rapportée de la French Touch, petits bourges gâtés, musique de centre commercial… « Préférant les cocktails avec Sofia Coppola », ils formeraient « une internationale de jeunes branchés »[1]. Il y a du vrai là-dedans. Mais avec du génie, ce petit quelque chose qui change la face de la musique. Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunkel, tous deux nés en 1969, ont grandi dans la classe moyenne aisée de Versailles et font de la musique en parallèle à leurs études. Leurs influences ? Kraftwerk, Morricone, Beatles, Gainsbourg, Bowie, Abba, Buggles, et d’autres plus confidentiels. Un premier EP, en 1997, Premiers Symptômes, pareil à un nuage sécurisé, doux, bercé par un whisky sour sans whisky, mais avec des bulles. Aérien comme un cumulus. Un premier album, Moon Safari, en 1998, comme une claque classieuse et stylisée, harmonieuse et cinématographique, bobo et intellectuelle : un « constat nostalgique d’une enfance révolue »[2]. Frais comme la brise du matin. L’album suivant, 10 000 Hz Legend, est celui de la jouissance : ils enregistrent à L.A. avec Beck, s’éclatent au Château Marmont avec les potes, dont un membre de Phoenix et Sébastien Tellier[3] ; insouciance, hédonisme et batterie. Entre-temps, ils signent la B.O. de Virgin Suicide, rendant l’atmosphère du film veloutée, mélancolique, comme si les cinq sœurs un peu déjantées vivaient sur un petit nuage cotonneux, loin de la réalité, à l’abri jusqu’à l’issue fatale. J’ai découvert le groupe après avoir vu le film de Sofia Coppola, j’avais trouvé l’ambiance très prenante, très nouvelle ; j’ai tout de suite accroché à leur son particulier, leur pop esthétique, sécurisante, parfois aristocratique et inaccessible, mais toujours classe. Don’t Be Light évoque à la fois des chants virginaux alors que les portes du Paradis s’ouvrent lentement – ou des voix dans l’attente d’un prophète, et en même temps une fuite électrique minimale filmée en Cinémascope. Christophe, évoquant son dernier album, ambitionnait de « dépasser l’électro »[4]. Air, quoiqu’on en dise, a réalisé le rêve de notre moustachu lunaire.

 

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[1] Benoît SABATIER (2007), Nous sommes jeunes, nous sommes fiers, Hachette Littératures, pp. 447 et 450.

[2] Wikipédia.

[3] B. SABATIER (2007), Ibid.

[4] B. SABATIER (2008), « Le mec qui venait d’ailleurs », Technikart n° 124, juillet-août, pp. 43-44



La Chanson de la Semaine 28
15 mai, 2011, 21:38
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J’ai choisi cette semaine un morceau de Poni Hoax, L.A. Murder Motel, sur l’album Poni Hoax sorti en 2006.

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Le groupe, prénommé alors Le Crépuscule, se forme en 2001 autour du multi instrumentiste Laurent Bardainne, avec des influences free-jazz et trip-hop. Après l’album Le Crépuscule des Dinosaures en 2003, ils prennent leur nom actuel et signent, sur le petit label de Joakim, Tigersushi, un maxi, Budapest, en 2005. Ils cherchent un chanteur ; ce sera l’extravagant Nicolas Ker. Celui-ci subit une enfance tiraillée entre le Cambodge sous Khmers, La Courneuve et Janson-de-Sailly. Plus important, il entre en religion : le rock. Maquillage glam, cheveux et ongles longs assortis d’une calvitie naissante, le jeune Nicolas, qui écoute Sinatra, le Velvet, Bowie, Black Sabbath, Nina Hagen, les Ramones, « prend un mauvais acide [qui le conduira à une] descente aux enfers [au début des années 90] », selon ses propres mots[1]. J’ai découvert ce groupe sur un malentendu, au moment de la sortie de l’album. J’avais entendu parler de ce groupe et le prenait pour le dernier combo électro-rock branché, sans grand intérêt ; le fait de voir l’album parmi d’autres objets branchés au Printemps achevait de m’en éloigner. Mais les articles élogieux répétés de Technikart à l’égard de Poni Hoax me titillaient. La feuille de chou, bien que souvent brandie par les branchés de la Bastille, m’avait rarement déçu côté zik. Allez, j’écoute. Et là, révélation ! Je dois dire qu’à l’époque, je connais mal le punk, le glam, tout ça. L’écoute de l’album est une vrai claque. Le son est nouveau pour moi, énergique, intemporel, libérateur. La voix du Ker est dandy, sensible, électrique, magnétique, planante. Lettré et anglophone, il est aussi un songwriter puissant et classe. Il paraît que Poni Hoax, qui a sorti un deuxième album en 2008, Images of Sigrid, laisse éclater sur scène un son beaucoup plus libre, explosif et alcoolisé qu’en studio. A écouter le titre – et leurs albums, j’ai hâte de les voir live !

 

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[1] Clovis GOUX (2008), « Une balle dans le Ker », Technikart hors-série n° 18, janvier, pp. 34-35.



La Chanson de la Semaine 27
8 mai, 2011, 16:38
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J’ai choisi cette semaine une chanson de Christophe, Magda, sortie sur son dernier album, Aimer ce que nous sommes en 2008, un très grand album à mes yeux.

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Quand on pense à Christophe, les images d’Epinal affluent : un moustachu ringard, une starlette kitch à minettes, des bluettes sentimentales, Aline, les yéyés et le Golf Drouot. On ne pense pas à Daniel Bevilacqua (son vrai nom), né en 1945 dans la banlieue parisienne, qui est fasciné par l’Amérique, James Dean, le blues. On ne pense pas à ce dandy vivant la nuit, à l’élocution toujours évasive, en suspens, comme sa voix, cette voix unique ; on ne pense pas à ce mec fasciné par les marges qui, en pleine gloire, bridé par sa notoriété, décide de rejoindre le cirque d’Alexis Grüss[1] avant son album Les Paradis Perdus en 1973. Christophe est surtout un extra-terrestre, un marlou haut perché, qui amène sa musique dans l’éternel présent, nostalgique par anticipation, qui se fout des étiquettes, un artiste qui construit des albums comme un cinéaste. D’ailleurs, il ne compte que neuf albums en 45 ans de carrière. Un peu comme Kubrick. « Par-delà des classiques comme les Mots bleus, Succès fou ou les Marionnettes, des albums dingues comme les Paradis perdus et le Beau bizarre, des chansons sublimes comme Adesso so Domani no, Cœur défiguré ou J’t’aime à l’envers, il y a un artiste qui vient d’ailleurs. »[2] Pour preuve, les artistes invités sur son petit dernier : Isabelle Adjani, Daniel Filipacchi, Eumir Deodato, Murcof, Florian Zeller, Debi Doss la choriste des Buggles, la voix de Denise Colomb, entre autres. Magda est une chanson instantanée, romantique par excellence, mélancolique, sensiblement portée par la voix du chanteur, les nappes de synthé et la guitare de la deuxième partie. C’est l’histoire autofictionnelle de Christophe fasciné par une grande serveuse de l’Hôtel Costes : « […] Magda […], en un regard, m’a chamboulé. » Le décor idéal pour écouter l’album ? C’est « la route de nuit entre Nice et Saint-Tropez dans une Fiat 500 blanc nacré intérieur trois couleurs (blanc, rouge et noir). Les nuits d’été seront fabuleuses pour écouter ce disque. »[3] 

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[1] Eléonore COLIN, Christophe CONTE (2008), « Entretien avec Christophe », Volume n° 2, été, pp. 86-91.

[2] Benoît SABATIER (2008), « Le mec qui venait d’ailleurs », Technikart n° 124, juillet-août, pp. 43-44.

[3] Propos du réalisateur de l’album, Christophe Van Huffel, recueillis par Louis-Henry de la Rochefoucauld, dans Technikart n° 124.



Barack, Marine et les immigrés (3)
5 mai, 2011, 20:34
Classé dans : La Société en question(s)

Les immigrés, par-delà « le bruit et l’odeur »[1] 

Néanmoins, nous sommes loin d’observer la fin de la mutation du FN. Je souhaiterai terminer sur un contre-argument à l’analyse frontiste (mais ils ne sont pas les seuls à développer ce genre de thèse) à propos du rôle des immigrés dans la France contemporaine ; car, rappelons que, « comme autrefois, ce rejet des immigrés fait système avec une xénophobie lancinante qui se glisse dans les habits d’une islamophobie à la mode, voire dans ceux d’une laïcité désormais opportunément brandie comme un rempart contre les forces « d’occupation » des musulmans priant au milieu des rues… »[2] « L’image d’une France assaillie par des hordes de pauvres à peine alphabétisés venant vivre au crochet […] »[3] des Français est omniprésente ; elle est d’ailleurs l’image que véhiculent le FN, et aussi, opportunément ou pas, l’UMP depuis une dizaine d’années au bas mot. Vous ne vous sentez plus chez vous ? Vous observez une réelle invasion migratoire ? Vous être prêts à les remettre dans les bateaux ?

(suite…)



Barack, Marine et les immigrés (2)
5 mai, 2011, 17:04
Classé dans : La Société en question(s)

Le Front de Marine 

En effet, le discours du new FN est frappant : le nouveau visage ne semble pas avoir subi qu’un simple lifting, destiné à séduire, tromper pour quelques temps, mais un énorme ravalement de façade, avec botox, implants mammaires, remodelage des joues et du menton, affinement du nez, liposucion, pose d’un anneau gastrique, silicone fessier, « customisation » du sexe féminin, et respectable relooking… Voyons cela d’un peu plus près. Tout d’abord, notons que le refus de l’immigration, de la mondialisation, de l’Europe, accolé logiquement à une défense de la souveraineté nationale restent de vigueur. A ce titre, la défense d’un fort protectionnisme est cohérente : la fermeture des « frontières commerciales par l’instauration de droits de douanes élevés au niveau de la France et pas de l’Europe, une fiscalité incitative à la relocalisation de la production et des emplois, la lutte contre le « coût » de l’immigration, […] le choix de sortir de la zone euro [et] l’établissement d’un « ministère des Souverainetés ». »[1]

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Barack, Marine et les immigrés (1)
3 mai, 2011, 18:53
Classé dans : La Société en question(s)

Vous le savez maintenant, je bouffe littéralement de la presse, je dévore les articles ; mes carries sont symbolisées par l’indigestion des étagères de ma chambre, débordant de numéros d’Alternatives Economiques, de Gentleman Quaterly ou encore de Books tel un énorme hamburger au saindoux qui bave littéralement la sauce de tous ses pores. Je suis même abonné à leurs newsletters ! Les frites suintant l’huile réutilisée s’ajoutent à mon hamburger. Et mon Coca ? Suite à la lecture futile mais salutaire d’un récent numéro de L’Echo des Savanes, je suis resté estomaqué devant une série d’affiches qui détournaient la célèbre affiche arty de Barack Obama : Barack en zombie, Barack en Hitler, Barack en Joker, Barack en Che Guevara. En gros, tout et n’importe quoi. L’une d’entre elles montre le Président américain bien entouré par le Führer et par Vladimir Ilitch Oulianov ; malicieuse propagande et basse manœuvre politique :

Hitler Obama Lénine

(suite…)



La Chanson de la Semaine 26
2 mai, 2011, 10:26
Classé dans : Musique & Music

J’ai choisi cette semaine un morceau de Serge Gainsbourg, Flash-Forward, sorti sur l’album L’Homme à la tête de chou en 1976.

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Que dire de Gainsbourg ? Je suis tombé dedans quand j’étais petit, mais indirectement, par la petite porte. Mon père, bien sûr, né l’année de sortie de Du Chant à la une ! et musicien, écoutait l’artiste, mais comme on écoute les infos aujourd’hui : d’une oreille distraite, et pas tous les jours. Bref, au début de mon adolescence, parce que les rappeurs évoquaient Gainsbourg comme d’une référence incontournable, je commence à mettre le seul disque de lui qu’on a à la maison : un double best of, sorte d’incohérent pot-pourri. Je flashe sur Requiem pour un con, Dr Jekill & Mr Hyde, Initals B.B., Melody, les chansons reggae et certaines électro des 80s. Je suis avec application une émission spéciale présentée par Michel Druker, avec des invités, qui lui rend hommage, vers 1998. Depuis, j’écoute et réécoute ses albums, avec précision et profondeur. Mes préférés sont Melody Nelson (chef d’œuvre ultime), of course, mais aussi la période jazz (New York USA, Elaeudanla Téïtéïa), les sixties, notamment avec Bardot (Ford Mustang), le reggae (Ecce Homo, Lola Rastaquouere), les eighties (I’m The boy, Lemon Incest). L’histoire de L’homme à la tête de chou ? Un vieux plumitif tombe sous le charme d’une lolita : ils s’aiment, ils baisent, puis, fatalement, Marilou lui en fait voir de toutes les couleurs ; il la tue en devenant fou. La chanson, là, décrit la scène dans laquelle elle le trompe avec deux noirs. L’ambiance est très sombre, on se croirait dans un film. Les textes sont tellement beaux, modernes, harmonieux et rigoureux qu’il semble que les mots utilisés n’ont pas d’autre utilité que la chanson. Gainsbourg raconte littéralement une histoire. Il n’était pas seulement ce vieux ringard lubrique dégueulasse, en jean-Repetto-Ricard, qui grillait les Pascal comme on allume une Gitane, et alpaguait la toute fraiche Whitney Houston d’un « I want to fuck you ». C’était un poète amoureux, un compositeur génial, un provocateur timide, adepte de la déconstruction de la mélodie, en arrêtant de chanter ; d’abord en disant ses textes, puis bientôt, en les bredouillant[1]. Destruction créatrice ?

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[1] Louis-Jean CALVET (2008), Interview, par Olivier Pascal-Mousselard, Télérama hors-série n° 156, octobre, pp. 50-51.


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