Ce que j’en dis…

Lettre à Bernard Debré
20 novembre, 2010, 16:46
Classé dans : La Société en question(s)

 

Bernard Debré est un homme politique, élu député UMP dans la 15e circonscription de Paris, frère de Jean-Louis Debré et fils de Michel Debré, célèbre gaulliste contribuant à l’écriture de la Constitution de la Ve République. Au moment de la réforme des retraites de l’automne 2010, il a signé un texte (28 octobre), une tribune s’adressant aux jeunes qui manifestaient, paru dans l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, dans lequel il écrit régulièrement. C’est une amie qui m’avait transmis ce texte pour me demander mon avis ; je vous livre le texte intégralement, disponible sur le site du journal, qui s’intitule « Aux jeunes qui défilent » :

 

Vous avez 15 ou 18 ans et vous manifestez contre la loi sur les retraites; c’est votre droit, bien qu’à votre âge il m’aurait semblé nécessaire que vous appreniez à l’école voire pour certains à l’université, que c’est votre vie que vous jouez aujourd’hui. Ce que vous n’aurez pas appris maintenant, vous ne l’apprendrez jamais plus. Le monde est ouvert et la compétition qui est devant vous sera impitoyable. Les enfants du monde, en tout cas ceux qui ont la chance d’aller à l’école, l’ont compris. Regardez-les penchés sur leur livre, avides de se construire une vie. Vos slogans m’ont surpris et attristé: « Je ne veux pas travailler jusqu’à 62 ans! » Mon Dieu! Vous voilà déjà si vieux, si jeunes! Vous n’avez donc le goût ni de la compétition ni de l’effort? Croyez-vous que le monde va vous attendre? Votre retraite, dans cinquante ans, vous y pensez déjà, mais avec les critères d’aujourd’hui; n’oubliez pas qu’alors l’espérance de vie sera de plus de 90 ans, presque de 100 ans! Vous vi­vrez au crédit de la société pendant quarante ans! Une jeunesse qui n’a plus envie de se battre construira une nation morte. Ceux d’entre vous qui voudront réussir iront aux États-Unis, ail­leurs en Europe ou en Chine. Les au­tres subiront la présence implacable des étrangers qui viendront prendre votre travail. Vous devien­drez leurs serviteurs attristés et amers! Ce sera trop tard! Ces slogans que vous répétez sans réfléchir sont vides de sens. Regardez plutôt avec émerveillement le monde qui change, participez aux découvertes, façonnez-le avec en­thousiasme, reprenez foi en l’avenir, redressez la tête au lieu de lever le poing. Votre deuxième erreur, la plus ter­rible, c’est de croire que ceux qui tra­vailleront un peu plus longtemps vous prendront vos emplois! Quelle erreur! Vous imaginez, comme les socialistes, que le travail se partage, que vous n’aurez que les emplois libérés par les « vieux »… Mais c’est tout le contraire! Plus il y aura de monde au travail plus il y aura d’emplois. Penser le contraire, c’est ne pas croire en l’avenir ni même au progrès. C’est la marque mortifère d’une nation qui ne croit plus en elle. Votre troisième erreur ferait sourire si vous ne l’annonciez pas avec conviction. Vous voulez que les études soient prises en compte dans le calcul de vos retraites… Voilà la boucle enfin fermée. L’État se charge de tout, de la maternelle à l’université, puis de soixante à cent ans! Mais pour payer des retraites, il faut que certains travaillent. Simple détail, dites-vous, sans pour autant trouver le moyen de fournir les ressources nécessaires. Apprenez, cultivez-vous, battez-vous pour être les meilleurs dans ce monde en perpétuelle effervescence! N’attendez pas que les autres le construisent, vous risqueriez d’être abandonnés sur le bas-côté de l’Histoire. Cette énergie que vous mettez à ma­nifester, mettez-la au service de votre créativité, de votre intelligence pour être les meilleurs. Moi qui traverse le monde, je suis triste quand je vous entends. Remettez-vous au travail et surtout n’écoutez pas les démagogues qui se servent de vous comme paravent. Ils vous demandent de tuer la France alors que vous devez la faire vivre et gagner!  

 

 

Le premier élément qui me choque, c’est son côté donneur de leçon paternaliste ; retournez à l’école, mes enfants, vous êtes trop jeunes pour comprendre, on s’occupe de tout ! « C’est votre vie que vous jouez aujourd’hui » : oui, justement, ils sont dans la rue pour tenter de la changer, leur vie. 

« Ce que vous n’aurez pas appris maintenant, vous ne l’apprendrez jamais plus » : Ah bon ? Je suis professeur de sciences économiques et sociales ; si l’un de mes élèves est absent, il ne pourra plus apprendre ce qu’il a manqué ? Vous n’avez pas lu votre livre pour aujourd’hui ? Bah, c’est trop tard, vous ne pourrez plus jamais le lire ! Et dès qu’on rate une marche, c’est fini, alors ? Scoop : M. Debré interdit le redoublement à l’école. Moi qui ai redoublé trois fois (ma troisième, ma seconde, ma troisième année de licence), je dois vraiment être un rebus de la société, un danger public qui n’a rien à faire dans un lycée privé… 

Nous y voilà. L’argument phare. La compétition. La compétition internationale qui s’ouvre à vous, jeunes brebis égarées, est impitoyable. Et les petits Chinois et les petits Indiens vont venir vous voler l’os que vous n’aurez ni le temps ni la volonté de ronger : « […] la présence implacable des étrangers qui viendront vous prendre votre travail ». Je pensais que M. Debré était capable de réfléchir par lui-même. Apparemment, non, il est contraint de se référer à la vulgate frontiste vieille de presque quarante ans. Mais revenons à la compétition. « Vous deviendrez leurs serviteurs attristés et amers » : ça me rappelle quelque chose, ça… Ah oui : la colonisation ! Par ailleurs, cette idéologie de la compétition justifie toutes les conneries, toutes les lois les plus absurdes, tous les comportements les plus dangereux. Fais gaffe, petit, la Compétition, là, derrière toi, cours, Amstérixme, cours, elle va te rattraper ! Cesse les grèves, tu perds du temps, la Compétition, cours ! Fais des études, ouais, vite ! Plutôt une école de commerce que de la littérature, d’ailleurs ; vite, cours, plus vite, la Compétition ! Et quand tu vas dans le mur, tu fais quoi ? L’idéologie de la compétition, de la performance, de l’efficacité, de la guerre économique est fatale ; car, comme dans toute guerre, tout est permis, la finalité est de vaincre ou mourir[1]. Ah, ce sain goût pour l’effort. C’est marrant comme, dans ce monde ultralibéral, l’effort est valorisé ; la flânerie, la rêverie, l’oisiveté, la poésie, l’amour, autrement dit l’otium selon certains philosophes (les cyrénaïques, Sénèque, Montaigne, Nietzsche) sont proscrits, ils n’ont pas de place, ils sont inefficaces, inutiles, vains, infructueux, dérisoires, futiles. Nicolas Sarkozy ne dit pas autre chose : « la France qui se lève tôt », « travailler plus pour gagner plus », etc. Le pire dans tout ça, c’est que l’individu hypermoderne[2] a intériorisé cette logique, il doit en permanence rationaliser son temps, il a l’impression de ne pas en avoir assez, alors qu’il travaille en apparence moins qu’avant, qu’il parcourt des distances plus longues plus rapidement, qu’il est aidé par la technologie, etc. 

« Vous vivrez au crédit de la société pendant quarante ans ! » Voilà une assertion qui me révolte : l’individu qui a travaillé pendant quarante ans (voire plus, si l’on vit jusqu’à cent ans, sic) devrait continuer à travailler pour ne pas culpabiliser de « vivre au crédit de la société » ? Mais il aura travaillé pour ça ! Ce n’est pas du crédit, c’est même l’inverse ! La société, après qu’un individu lui ait donné sa vie pendant quarante ans, devient sa débitrice : elle a désormais une dette envers l’individu. Je rappelle que le travailleur cotise pendant plus de quarante ans ! C’est quand même fort de café ! Imaginons : une banque vous prête de l’argent pendant quarante ans et, sous prétexte que la conjoncture est bonne, elle doit continuer jusqu’à ce qu’elle fasse faillite ? 

« Ces slogans que vous répétez sont vides de sens. » Parce que les slogans que vous répétez, M. Debré, eux, ont du sens ? Je cite : « vous êtes si vieux, si jeunes », « Une jeunesse qui ne veut plus se battre construira une nation morte », n’en jetez plus ! 

« Regardez plutôt avec émerveillement le monde qui change, participez aux découvertes, façonnez-le avec enthousiasme » : je rappelle à M. Debré que les bac + 5 ou bac + 8, qui participent aux découvertes, qui façonnent le monde, c’est en France qu’ils sont au chômage ou qu’ils bradent leur diplôme dans des métiers moins qualifiés… Toujours commencer par balayer devant sa porte, toujours… 

« Plus il y aura de monde au travail, plus il y aura d’emplois » : c’est la phrase la plus mystérieuse et la plus équivoque du texte de M. Debré. Mystérieuse, car, en soi, elle ne veut rien dire ; elle en est même absurde ! Equivoque, car, lorsqu’on a tâté de la théorie économique, elle a du sens. Plusieurs, même… En fait, lorsqu’on observe, par exemple, la période 1963-2003 dans 23 pays développés[3], on voit une corrélation positive entre le taux de croissance de la population et le taux de croissance de l’emploi : plus la population active augmente, plus l’emploi augmente. La nuance que l’on peut apporter, c’est qu’à aucun moment, on n’évoque le chômage : si la population active augmente plus vite que l’emploi, le chômage augmentera lui aussi. Et dans des économies où la croissance est faible, comme la France depuis 30 ans, « le seul moyen de répartir les gains de productivité […] sans supprimer des emplois [c’est de réduire le temps de travail] », ce qui ne semble pas être l’horizon envisagé par la droite aujourd’hui. Ce qui veut dire que, avec l’actuelle réforme des retraites (qui suppose une augmentation de la population active), et en postulant que la croissance ne retrouvera pas son niveau des Trente glorieuses et que le temps de travail ne se réduira pas, le chômage augmentera forcément. Et encore, on fait l’impasse, ici, sur les transformations (la baisse ?) de la croissance nécessaires pour répondre aux enjeux climatiques. 

A votre avis, M. Debré, pourquoi croyez-vous qu’aujourd’hui, les jeunes souhaitent que les études soient prises en compte dans le calcul des retraites ? Parce qu’à partir du moment où l’on fait des études et que l’on entre sur le marché du travail à partir de 23 ans, voire plus, il faudra travailler plus longtemps pour obtenir une retraite à taux plein ; l’allongement de l’âge de départ ne fait que renforcer cette aberration. « L’Etat se charge de tout, de la maternelle à l’université, puis de soixante à cent ans ! » Il est normal d’aider les enfants en maternelle, on ne va pas leur demander de travailler non plus ? Surtout, la 2nde partie de votre phrase est ambigüe : que voulez-vous dire ? Qu’il faut cesser d’aider les vieux ? Que l’Etat se charge de TOUT (j’en doute) ? Je vous rappelle que, selon l’Institut National des Etudes Démographiques (INED), les centenaires sont 14944 en France métropolitaine en 2010 ; ce n’est pas encore la majorité des Français ! Et les projections de l’INED prévoient à peine 200 000 centenaires en 2060, ce qui représentera 0,27 % des Français d’alors (projections à 73,6 millions de Français). C’est peut-être trop demander au gouvernement de prévoir d’aider 0,27 % des Français ![4] « Pour payer des retraites, il faut que certains travaillent » : je suis tout à fait d’accord, sauf que le système est aujourd’hui très inégalitaire et risque de s’aggraver avec la présente réforme (voir les commentaires sur l’article « Le coût de la réforme des retraites » sur ce blog), sur les questions d’espérance de vie en bonne santé (faible pour les ouvriers et les employés, qui sont ceux-là mêmes qui devront continuer à travailler), de cotisations et de baisse de pension, de leviers de financement. 

« Apprenez, battez-vous » : c’est, encore une fois, ce que font les jeunes lycéens et étudiants qui ont manifesté ; « battez-vous pour être les meilleurs […] vous risqueriez d’être abandonnés sur le bas-côté de l’Histoire » : ça, c’est de l’argument. Ça me rappelle un certain Nicolas Sarkozy, en parlant du peuple africain, qui n’était soi-disant pas encore entrés dans l’Histoire… Merci pour eux, et pour nos jeunes, donc. 

« Remettez-vous au travail » : j’en ai déjà parlé, mais M. Debré en rajoute une couche ! Le meilleur pour la fin : « n’écoutez pas les démagogues qui se servent de vous ». Je me disais bien que la jeunesse, ça étudie et ça la ferme ; en aucun cas, une jeunesse normale ne peut manifester pour la plus parfaite des réformes de retraites ! Elle est manipulée ! Elle n’a pas encore de libre-arbitre ! Elle ne peut penser et réfléchir par elle-même ! 

Ce discours démagogique, garni de formules creuses et de fausses évidences à l’aide desquels on fait les meilleurs proverbes, est celui d’un idéologue pauvre en argument, insignifiant sur le plan scientifique, et stigmatisant pour la jeunesse, alors même que le responsable politique se doit d’avancer en prenant en compte toutes les susceptibilités car il est un élu, un serviteur de l’intérêt général. Par ailleurs, ce discours se double, d’une part, d’une négation de l’idée de l’humain comme fin en soi, donc d’une négation du respect de la personne humaine, d’autre part, de l’idéologie de la compétition, intolérable pour beaucoup de chercheurs en sciences sociales et laissant impunément des millions d’individus au ban de la société. Je passe sur les relents racistes de ce texte.  

 


[1]Vincent de GAULEJAC (2005), La société malade de la gestion, Paris, Seuil, « Economie Humaine », pp. 98-112. Je recommande à tous de lire cet ouvrage indispensable, clair, pédagogique, qui est d’ailleurs sorti en poche aux Editions du Seuil, dans la collection « Points Economie », en 2009.

 [2]Nicole AUBERT (dir.) (2004), L’Individu hypermoderne, Ramonville-Saint-Agne, Erès. 

[3]Agnès BENASSY-QUERE, Benoît COEURE, Pierre JACQUET, Jean PISAN-FERRY (2004), Politique économique, De Boeck. 

[4]Je suis tout à fait conscient de la démagogie de cette phrase : ce n’est pas seulement les quelques centenaires qu’il conviendra de prendre en charge (relativement tout de même, faut pas charrier), mais les individus ayant travaillé toute leur vie jusqu’à 65-70 ans, autrement dit la prise en charge s’effectuera sur 25 % de la population, soit 19 millions de personnes âgées de plus de 65 ans selon l’Insee (contre 10 millions en 2007, soit 16,6 %). Pour autant, je pratique la même méthode que M. Debré. 


2 commentaires
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  1. berard

    je viens de lire votre commentaire et de m en servir pour répondre a un ami qui m avait envoyé l article de debre
    bravo et merci, je m y retrouve parfaitement .

  2. reflexionsdactualite

    Cher internaute,

    Merci de votre commentaire rassurant ; j’ai toujours l’affreuse sensation de ne pas être clair lorsque j’écris. Pourtant, il semble que si !
    Le dernier conseil avant la route (du travail) : prenez cinq minutes pour écouter la chanson de la semaine, ça détend !
    A bientôt !



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